Chapitre 7 – La première place

La porte se ferme et Arikawa se couche sur le sol du couloir en bois, tremblant. Les nuits suivantes, il dort mal, rêvant d'un Misaki souriant, tout proche, mais inatteignable. Il se réveille épuisé, se demandant pourquoi, alors qu'il l'avait si souvent touché et embrassé dans ses rêves, il n'y arrive plus. Il revoit le visage de Misaki quand il a agrippé son chandail pour le retenir, suppliant.

En fait… Le visage de Misaki au bord des larmes dans la réalité est beaucoup plus mignon que tous les rêves que je fais. Je ne pensais pas que ça aurait autant d'effet de le garder dans mes bras si longtemps…

Il se lève et sort du thé du réfrigérateur et il entend sa voix : « Misaki… Ne me dis pas de ne pas retourner au labo… »

- Ah… Mais pourquoi je lui ai dit ça? C'est tellement gênant…

Il se penche au-dessus de la table, le cœur battant. A-t-il déjà éprouvé des sentiments aussi forts pour quiconque? Il ne se souvient pas d'avoir été aussi fébrile à propos de ses anciennes copines. Il a eu de la chance, les filles qui lui plaisaient venaient généralement le voir et, d'une façon ou d'une autre, ils finissaient par sortir ensemble. Il a plus de mal à les garder, par contre… Il les néglige, souvent pour ses études, ses travaux, ses examens. C'est fort louable, certes, mais ça a entamé ses relations.

Lorsqu'Ikejima l'a visité hier, Arikawa lui a confié de ses doutes sans lui parler de Misaki directement. Ikejima lui a dit : « Tu t'es toujours focalisé sur le chemin que t'étais fixé. Comme tu ne plains jamais, tu as l'air surhumain. Je suis content de voir que tu es un mec comme les autres. Tu as le droit d'être énervé. D'être triste. De te perdre et de découvrir d'autres choses. »

Découvrir d'autres choses… Jamais il n'a été aussi obsédé par une personne. Misaki… Il a même oublié d'envoyer son inscription pour l'examen du Barreau, c'est Ikejima qui le lui a rappelé.

Jamais il n'a souffert autant non plus. Qu'est-ce que Kanami lui a dit, le soir de leur rupture? Qu'elle espérait qu'il aime quelqu'un assez fort pour avoir mal? Quelque chose comme ça. Il comprenait ce qu'elle voulait dire, maintenant. C'est ce qu'elle a éprouvé pour lui? Il a été cruel de l'ignorer si souvent…

Est-ce que c'est la première fois qu'il est vraiment amoureux? Parce qu'il est évident maintenant qu'il est amoureux de Misaki, qui a sans doute quelqu'un dans sa vie. Ce Kawabata qu'il déteste profondément. Parce qu'il a parlé de Misaki comme d'un jouet. Parce qu'il lui a volé ses espoirs.

Il réalise tout à coup qu'il ne s'est jamais posé la question du genre de Misaki. Cela le fait sourire franchement. Misaki est un homme. Ça ne le dérange pas du tout. Au contraire, il ne veut pas que Misaki soit différent. Alors ça veut dire qu'il est gay? Ou bisexuel? Il n'a pas tellement envie d'une étiquette. Il s'en fout. C'est un détail. Il ne doute pas qu'il aime cet homme-là. Il ne doute pas qu'il le désire aussi. Et que si c'était réciproque, il serait vraiment heureux.

Il se sent un peu mieux et va à l'université ce jour-là. Quand il visite le labo, le professeur Tsujimura l'accueille :

- Oh Arikawa! Tu ne dois pas préparer l'examen du Barreau?

- Oui, c'est vrai. Mais quand je travaille ici, j'ai l'impression que le temps s'écoule plus lentement. Je m'amuse beaucoup.

Le professeur sourit.

- Mmm, j'en suis heureux. Mais dans ce cas, tu seras peut-être un peu déçu d'apprendre que j'ai trouvé un assistant de botanique… Fujimori va prendre le relais.

- Oh… Vraiment? Ouf, je suis content que quelqu'un puisse me remplacer pour aider Misaki. Ça m'enlève un poids.

Arikawa se lève et salue le professeur en s'inclinant.

- Merci de m'avoir accueilli si longtemps. J'ai beaucoup appris.

- Ce fut un plaisir, Arikawa. Reviens nous visiter quand tu veux.

- Ok.

Il n'en dit pas plus, sentant sa gorge sèche. Il savait déjà que cela allait se terminer, le professeur l'a averti en l'engageant. Il a passé deux mois dans ce labo. Deux mois près de Misaki.

Il va nettoyer son espace de travail. Il range la blouse blanche. Il laisse la carte d'accès que Misaki lui avait fait préparer sur le bureau. Puis, après avoir eu le temps de saluer ce fameux Fujimori qui vient d'arriver, il quitte le labo pour la dernière fois. Sans avoir eu la chance de croiser Misaki.

Avant de sortir du département, il achète un thé chaud dans une machine distributrice. Il reste là un moment, buvant de petites gorgées, espérant apercevoir Misaki. Il n'ose pas lui envoyer un texto. Il ne sait pas quoi dire. Il n'a plus aucune raison de venir au labo maintenant. Misaki le considère-t-il comme un ami au moins? Pourra-t-il le revoir? Il n'en est pas certain.

Il se met à marcher vers le métro. Lentement. C'est triste si ça finisse comme ça. Il devrait au moins lui dire ce qu'il ressent pour lui, non? Il réalise qu'il n'a jamais fait de déclaration à quelqu'un… C'est tellement prétentieux… Quelle chance il a eue, quand même. Ce serait la première fois pour lui. Et la première fois aussi qu'il le dirait à une personne dont il est vraiment amoureux.

Il devrait le faire. Ce sera une bonne occasion de revoir Misaki. Même si c'est pour la dernière fois. Aussi bien être sûr qu'il n'a aucune chance. Il a toujours préféré la franchise aux doutes et aux scénarios. Ce qui lui a parfois causé des ennuis d'ailleurs, pense-t-il en revoyant la scène où il a dit à Misaki, en pleine classe, qu'il rêve souvent de lui.

Il sort sa carte de transport et va passer les barrières quand il entend son nom :

- Arikawa!

Il se retourne si vite en reconnaissant la voix qu'il bouscule l'homme qui le suivait.

- Oh, désolé!

Il court presque jusqu'à lui :

- Misaki! Eh bien? Et le labo?

Misaki est à bout de souffle. Sans doute qu'il a couru depuis l'université.

- Le professeur vient de me dire…

- Ah… Fujimori? Tant mieux. C'est bien que tu aies quelqu'un pour t'aider.

Il sourit, tant bien que mal. Ce n'est pas son rôle d'être assistant de botanique. Ce n'est plus le rôle qu'il veut dans la vie de Misaki, de toute façon.

- Oui… Euh… Arikawa. Je voulais te dire quelque chose.

La nervosité envahit Arikawa. Il y a quelque chose de tellement sérieux dans la voix basse de Misaki. Va-t-il lui dire que Kawabata est son copain? Il tente de repousser la confidence :

- Ah… Tu es essoufflé. Tu ne veux pas attendre demain? Qu'en penses-tu?

- Euh… Arikawa, en fait, je…

Misaki s'arrête, avale difficilement. Puis il reprend :

- Arikawa, merci pour tout.

Oh non. Ses paroles de remerciements sont très courtes, mais elles sonnent comme un adieu. Je ne veux pas. Je dois te le dire avant de te quitter, au moins.

La gorge d'Arikawa est nouée, il serre très fort les ganses de son sac pour se donner du courage.

- Misaki. Moi aussi, j'ai quelque chose à te dire.

- Hein?

- Je pensais te le dire après avoir réfléchi un peu, mais comme tu es venu exprès…

Arikawa le regarde, gêné. Misaki le fixe avec attention. Mais un homme s'approche et les interrompt :

- Misaki.

Misaki tourne la tête, surpris. Son ton est brusque quand il demande :

- Mais qu'est-ce que tu fais ici?

- Misaki, calme-toi. Viens avec moi.

Mais Misaki ne répond pas, refusant même de regarder l'homme inconnu. Arikawa commence à s'inquiéter.

- Tu le connais?

L'homme se tourne vers lui et sourit :

- Ah… Tu ne serais pas… Arikawa?

C'est l'homme que j'ai eu au téléphone! Kawabata! L'affirmation cet homme lui revient en mémoire : « Il n'est rien sans moi ». Il détourne la tête. Mais il entend Misaki dire, d'un ton faible :

- Kawabata, arrête. S'il te plaît.

- Peu importe, tant qu'il est gentil, c'est bon, hein, Misaki?, réplique Kawataba.

Arikawa jette un coup d'œil à Misaki qui semble effrayé. Cet homme, peu importe ce qu'il représente pour Misaki, ne lui fait pas de bien. Il s'oppose poliment :

- Arrêtez. Vous le mettez mal à l'aise.

Mais Kawabata se contente de sourire et de parler à Misaki :

- Misaki. Tu es amoureux de ce garçon, pas vrai?

- Hein?, articule Arikawa.

- Arrête! Arrête!, crie Misaki. Arikawa n'est pas…

Kawabata se penche vers l'oreille de Misaki, mais sans baisser le ton de sa voix, de sorte qu'Arikawa peut entendre :

- Tu es amoureux, mais tu n'en as pas le droit… parce que tu es un homme.

Et comme s'il était sa possession, il pose sa main sur son épaule et entraîne avec lui un Misaki tremblant. C'en est trop pour Arikawa qui agrippe le bras de Kawabata, contrôlant à grand-peine sa fureur :

- Pourquoi… Pourquoi aurait-il besoin de la permission de qui que ce soit?

- Pourquoi tu te mets en colère? Tu crois peut-être qu'il n'aime pas ça?

Misaki se met à courir vers les couloirs du métro, les laissant tous les deux.

- Misaki!, crie Arikawa.

Mais Kawabata le retient :

- On ne dirait pas, mais ce garçon aime être maltraité.

Comment ose-t-il dire une horreur pareille? Comment ose-t-il manquer de respect à Misaki! Arikawa lui fait face :

- Je ne te laisserai pas l'approcher. Même s'il t'aime, je ne te le laisserai pas.

Et il s'élance vers le couloir où Misaki a disparu. Il le voit au tournant :

- Misaki!

Mais il ne s'arrête pas. Arikawa court plus vite. Kawabata a dit que Misaki l'aimait. C'est vrai? Il doit le lui demander. Il doit lui dire que lui aussi, il l'aime.

En haut de l'escalier, il retrouve Misaki se frottant la tête parce qu'il vient de percuter quelqu'un, échappant tout le contenu de son sac au sol. Il s'agenouille près de lui et l'aide à rassembler les morceaux.

- J'ai comme une impression de déjà-vu…

Misaki ne répond rien. Le silence s'installe. Ils continuent de prendre les objets un à un.

- Misaki… Tout à l'heure. Il a dit que tu m'aimais… C'est vrai?

La main de Misaki s'arrête. Arikawa remarque qu'elle tremble un peu.

- Idiot. Ne crois pas… tout ce que tu entends.

Mais Arikawa n'est pas convaincu.

- Misaki. Regarde-moi.

Ce qu'il refuse de faire, restant accroupi au sol. Arikawa lui confie :

- Il… Il y a quelque chose qui me préoccupe, ça ne me sort pas de la tête… En fait… Tu m'as intéressé depuis le début. J'ai d'abord rencontré le Misaki maladroit. Puis… En me rapprochant de toi… Lorsque tu avais l'air triste, je voulais te faire sourire… Et je cherchais, mais je ne trouvais pas… Ça ne m'était jamais arrivé de chercher quelque chose, sans savoir quoi exactement… Mais j'ai réussi à mettre le doigt dessus. « J'aimerais que Misaki m'aime. Parce que si c'était le cas, je pourrais être tout le temps avec lui. »

Une hésitation. Puis Misaki le regarde. Arikawa sourit doucement. Il entend son cœur battre jusque dans ses oreilles, ses mains sont moites, il a la voix qui tremble quand il parle. Mais il continue :

- Misaki. Aime-moi. Aime-moi plus que n'importe qui.

Misaki devient très rouge. Puis il se lève en serrant les poings. Sa voix est plus aigüe à cause de la colère :

- Plus que n'importe qui? Si je te place en premier, je serai quoi, moi? Tu as une copine! C'est la même histoire qu'avec Kawabata! Je ne peux pas revivre ça! C'est trop dur!

Il y a des larmes dans les yeux quand il constate :

- Si… Si j'avais été une fille, avec des efforts, j'aurais réussi à avoir la première place…

Arikawa se relève. S'il comprend bien… Misaki s'imagine qu'il a toujours une copine? Et qu'il se servirait de lui comme d'un jouet?

Misaki essuie les larmes avec sa main, cachant son visage.

- Ce n'est pas l'endroit pour parler de ça…

Si Arikawa comprend bien… Misaki veut la première place. Et il n'a pas l'intention de lui donner autre chose.

Il prend la main mouillée de Misaki dans la sienne, l'éloigne de son visage. Puis il s'approche et l'embrasse. Cette fois, pas comme un accident. Pas dans un rêve. Il l'embrasse parce qu'il l'aime. Deux femmes s'exclament en les voyant faire. Misaki le repousse :

- Idiot! Qu'est-ce que… Mais qu'est-ce que tu fais? On n'est pas seuls…

Oh Misaki… C'est ta seule raison pour t'opposer? On n'est pas seuls?

- On va… On va nous voir…

Arikawa l'embrasse encore. Les lèvres de Misaki sont salées. Elles tremblent un peu. Elles sont douces. Arikawa se sent encore plus fébrile que ce matin, quand il a réalisé qu'il était amoureux. Comme s'il avait trop bu, comme si le rêve était devenu réalité. Il se détache de Misaki et le serre dans ses bras, un peu effrayé à l'idée de se réveiller. Il l'enlace et le colle à lui pour s'assurer que c'est bien vrai. Tout près de son oreille, il lui dit :

- Misaki… Ma copine… Il y a longtemps que c'est fini.

Misaki respire plus vite en réalisant que ce qu'Arikawa voulait dire tout à l'heure, c'est qu'il le veut dans sa vie… Qu'il veut être avec lui. Il rougit violemment et marmonne :

- Tu… Tu pourrais être avec n'importe quelle fille… Il y a tant d'autres personnes…

Arikawa rit un peu, tout en restant collé contre lui.

- Ah ah… Vraiment? Moi, je ne veux que toi.

Misaki ferme les yeux, les larmes revenant. Alors, Arikawa essayait vraiment de le séduire? Les malentendus, les accidents… Et il a pris tout ce temps pour le lui dire…

- Je ne pensais pas… que toi aussi, tu étais maladroit, lui dit Misaki en serrant sa main, toujours dans la sienne.

- Et moi, je ne savais pas que tu souffrais autant.

Ils restent ainsi quelques minutes, enlacés l'un contre l'autre, malgré les gens qui passent. Isolés par la chaleur de leurs deux corps, le nez plein de l'odeur de l'autre, leurs cœurs battant trop vite, la tête ayant peine à croire que leurs sentiments sont réciproques…

Puis ils se séparent doucement et se sourient. Au loin, il y a la sonnerie d'un dernier train qui retentit. Misaki tourne la tête, réalisant que c'est le sien :

- Ton train part? Tu habites où?, l'interroge Arikawa.

- Tôgane.

- Hein? Mais c'est loin!

- Oui. Quand je suis très occupé, je dors au labo.

Misaki se dirige vers la sortie, prêt à repartir à l'université. Mais Arikawa propose :

- Tu veux venir chez moi?

Misaki rougit en l'entendant, mais Arikawa poursuit, sans s'en rendre compte :

- Enfin, ce n'est pas très rangé. Mais c'est mieux que le labo, il y a une douche et je pourrai te prêter des vêtements…

Il remarque alors le visage de Misaki et il comprend quelles pensées viennent de lui passer par la tête :

- Ahhh! Euh… Non! J'ai dit ça sans arrière-pensée, je…

Il se gratte la tête, très rouge lui aussi.

- Euh alors…

Il lui prend la main en souriant, toujours gêné, mais plus sûr de lui :

- Viens avec moi, Misaki.

C'est le début de leur histoire. Le reste s'écrira à deux.