6. Sejour au Ranch Lon Lon

Le paysage prenait des teintes roses et oranges, alors la course journalière du soleil dans le ciel touchait à sa fin. Cahincaha, le voyage avec les deux fermiers avait été des plus jovial, et Anju eut même l'impression qu'Ingo avait « presque failli esquisser le début d'un commencement de sourire » selon les termes de son comparse et patron. Devant eux, à moins d'une demi-lieue, l'étrange python rocheux servant de piédestal au célèbre Ranch Lon Lon se dressait comme un rempart gris et grenu, et dont la face Nord était perforée d'un chemin herbeux que de nombreux passages de chariots avaient creusé de deux sillons sableux assez larges et peu profonds, encadré par deux tourelles de bois auxquelles étaient suspendues de grands cordages soutenant de grands fanions colorés flottants dans la brise automnale. La route était d'ailleurs encore fréquentée en cette toute fin de journée, principalement à destination du ranch, Lon Lon étant devenu depuis la chute de Ganondorf à la fois la plus riche et vaste exploitation d'Hyrule, reconnue pour son lait, ses chevaux et ses productions maraichères et fruitières, mais aussi une auberge réputée et incontournable pour tous les gens de passages, idéalement situé au cœur de la Grande Plaine, à plus ou moins une journée de cheval de toutes les principales contrées du royaume.

Les trois voyageurs achevèrent ainsi leur journée en chariot lorsque les premières étoiles s'allumèrent sur l'encre de la voûte céleste. Éclairé par une armée de lampadaires en rang, la ferme de Talon se laissa timidement découvrir, comme une jeune fille trop pudique. Ne pouvant discerner grand chose au delà des bâtiments en raison des quelques nuages qui prenaient un malin plaisir à dissimuler l'étincelante perle de la nuit, Anju se contenta de ce qui constituait en quelque sorte le patio d'entrée du Ranch Lon Lon, cour désormais pavée délimitée par trois constructions, dont une visiblement toute récente qui faisait face aux voyageurs pénétrant sur le domaine : l'auberge – grand bâtiment à trois niveaux sans compter la cave constitué de pierres de taille et de poutres de bois sombre laissées à nu, avec de hautes et claires fenêtres d'où filtraient déjà les lueurs dansantes de régiments de lampes et de bougies, une élégante toiture d'ardoise bleue percée non pas d'une mais de deux cheminées, et dont l'accueillante porte d'entrée était surmontée d'une enseigne de fer peint ayant la forme d'une bouteille de lait – qui était troué en son centre d'un passage assez large pour une charrette, formant ainsi une arche entre l'extrême Nord de l'exploitation et les champs et pâtures clôturés à proprement parler, dont la jeune rousse ne pouvait rien apercevoir en ce sombre début de soirée. Sur sa droite, une construction sans fenêtre dont les murs et le toit étaient entièrement de rondins grossiers et de planches disjointes d'un brun assez commun et dont une extension présentait une porte, elle aussi de bois, orientée plein Nord. Il s'agissait vraisemblablement, aux vagissements et hennissements qui s'en échappaient, de l'étable qui abritait les fameux bovins et équidés qui avaient tôt fait la notoriété et le succès du Ranch Lon Lon, en Hyrule et au delà. En face de ces écuries, une bâtisse massive, comme toutes les fermes campagnardes en possédaient, aux murs de chaux, soutenus de madriers, percés de petites fenêtres aux volets vernis et au toit de chaume fraîchement renouvelé, avec des parties à vivre et des salles réservées aux animaux ou au stockage de denrées. C'était dans cette maison à un étage que les résidents permanents habitaient, à savoir bien entendu le cordial Talon et le ronchon Ingo qui avaient partagé leur route avec l'éleveuse de cuccos de Kakariko, mais également Malon, la fille du propriétaire, et Darbus, un goron employé depuis peu comme cuisinier, mais aussi afin de maintenir l'ordre dans l'établissement de relai, parfois théâtre de scènes d'empoignades des plus houleuses – et d'en préserver la fille de la maison. Son efficacité à cette tache faisait d'ailleurs merveilles. Ce fut d'ailleurs ce dernier qui accueillis les trois arrivants, provoquant un mouvement de recul involontaire d'Anju, qui n'avait jamais côtoyé d'aussi près un goron, surtout aussi grand et massif.

« Hé bien Darbus, on fait peur aux invités ? rit Talon, qui semblait décidément incapable de prendre mal quoi que ce soit dans la vie.

« Désolé maître Talon. Veuillez m'excuser également jeune demoiselle, dit le goron de sa voix puissante et caverneuse sur un ton s'apparentant à de l'amabilité d'après l'expression de ses gros yeux globuleux et de son visage de pierre tout rond et cerclé d'une sorte de barbe. Je me nomme Darbus, et les amis de mon employeur sont mes amis. Considérez que je prendrai soin de vous aussi sûrement que si vous étiez maîtresse Malon en personne.

« Heu... merci, hésita Anju qui peinait à se remettre de sa surprise initiale.

« Et bien, qu'elle émotive ! rouspéta Ingo en se grattant la moustache.

« Je suis désolée, bredouilla la rousse.

« Mais non, je ne disais pas ça pour te faire culpabiliser, dit le grand moustachu avec une moue boudeuse.

« Bien bien ! Darbus, nous sommes affamés, prépare nous donc trois assiettes de ta spécialité ! dicta le gros moustachu sur un ton plus amical qu'autoritaire. Ensuite, fais nous couler trois bains ! Nous auront besoin de nous décrasser avant d'aller nous coucher !

« Et l'inventaire ? s'enquit Ingo qui voyait venir la corvée aussi certainement que le si on la lui avait déjà confiée.

« Ha oui ! L'inventaire. Et bien, heu... nous aviseront ! En attendant jeune fille, j'aimerais te présenter la mienne – de fille. Enfin si je la retrouve ! C'est si grand ici, que je me perds parfois moi-même ! Ha ha ha ! pouffa Talon avec bonne humeur.

« Les Déesses seules savent comment cette exploitation tournerait sans moi et la petite Malon, glissa Ingo à l'oreille d'Anju qui s'en amusa. »

Talon les mena, non pas à l'auberge où tous les clients et voyageurs – de toutes races, de tous milieux et de toutes contrées – séjournaient lors de leurs visites en Hyrule, mais dans la construction historique de Lon Lon, le cocon où se reposaient et se ressourçaient les quelques habitants de cette ferme, la maison qui avait accueilli les premiers cris de Malon, et ceux de Talon avant elle. Dans la vaste salle du rez-de-chaussée, anciennement utilisée comme poulailler, avaient été dressées une grande table de bois recouverte d'une nappe blanche et quelques chaises rembourrées de paille, des rideaux simples mais joliment décorés, des chandeliers garnis de bougies et un grand âtre copieusement nourris en bois, que venaient lécher de chaudes et réconfortantes flammes. Cette salle à manger, sobre mais agréable, avait pu être aménagée suite au déplacement du poulailler dans une nouvelle extension de la maison, côté auberge. La rouquine et le grand râleur s'installèrent aussitôt, tandis que Talon s'absentait un moment à l'étage, ne sachant pas si sa fille s'y trouvait ou travaillait encore à l'auberge ou aux écuries, auquel cas elle se restaurerait plus tard, comme à l'habitude les jours chargés en labeur.

En vérité, Malon était le joyaux de Lon Lon, le trésor de son père, et l'une des attractiona voyageurs de passage dans le célèbre ranch. La jeune hylienne – dont on disait qu'elle murmurait à l'oreille des chevaux tant elle semblait comprendre et se faire comprendre de ses bêtes – avait l'entière responsabilité du haras le plus réputé d'Hyrule. C'était de surcroît une fille joyeuse et enthousiaste, qui ne se départait jamais de son irrésistible sourire, et qui était à l'aise en toutes circonstances. Pour parfaire ce tableau presque trop idyllique, cette jolie fermière à la longue chevelure de feu et au regard clair était considérée comme l'une des plus belles femmes de tout le pays, et en conséquence l'une des plus courtisées, d'autant plus que sa dot était assurée de par la confortable situation de l'exploitation. Cependant, Malon était jusque là restée insensible à toutes les avances qui lui avait été faites, des plus honorables aux plus scabreuses – nécessitant parfois l'intervention musclée du cuisinier goron, jamais bien loin, pour éconduire ces amoureux un peu trop transis. Mais si globalement, la vie de l'éleveuse de chevaux était heureuse, Talon et Ingo – agissant l'un comme l'autre en père attentionné et attentif – avaient toujours regretté qu'en dehors d'eux et de ses équidés, elle ne fréquente personne de son âge et n'ai de ce fait pas de véritables amis. Aussi, sans s'être concertés, avaient ils eu la même idée en rencontrant Anju : peut-être que la jeune fille de Kakariko – à laquelle ils s'étaient aussi attachés plus qu'ils ne l'auraient pensés originellement – pourrait devenir amie avec Malon ! Car la fille de Talon partageait-elle réellement ses peines et ses joies de jeune fille ? À qui pouvait-elle véritablement confier ses états d'âmes les plus secrets ? Trouverait-elle enfin un homme bien pour faire d'elle une femme comblée ? Elle avait bien eu des vues sur Link à une époque, mais ce dernier était définitivement hors de sa portée depuis son accession au titre de Héros du Temps, et les soupirants se pressant à l'auberge pour y voir la jolie petite serveuse lui inspiraient une gamme de sentiments allant de l'indifférence au dégoût. Malon, la rayonnante jeune fille qui murmurait à l'oreille des chevaux et faisait chavirer tous les cœurs, avait aux yeux de ses deux « pères » besoin d'une amitié pleine et sincère.

Alors que Talon redescendait, seul, Darbus survint, les bras chargés d'assiettes et de plats fumants. Il disposa le tout sur la table, devant chacun d'entre eux, et après leur avoir souhaité un bon appétit, s'éloigna, après que son patron lui ai glissé deux mots à l'oreille. Tous trois mangèrent avec appétit. La « Spécialité de Darbus », une viande de veau coupée dans un morceau tendre relevée d'une sauce piquante au goût étonnamment frais et agrémentée de petit légumes gouteux et croquants, plut tout particulièrement à Anju, qui se resservit deux fois, sous le regard amusé de Talon, et incrédule d'Ingo. La jeune hylienne aux grands yeux azurs avait décidément un appétit féroce, puisque même le fermier bedonnant n'avait pu en manger autant qu'elle. Elle n'eut pas plus de retenue sur le lait Lon Lon, dont elle n'avait jamais pu disposer d'une si grande quantité à volonté au temps, à la fois si proche et si lointain déjà, où elle vivait à Kakariko. Leur repas terminé, Talon et Ingo sortirent prendre leur bain, dans un recoin de l'étable – comme du temps où l'exploitation était plus modeste – tandis que Darbus était revenu prendre Anju en charge. Le colosse de roc la conduisit à l'étage de la bâtisse, dans une grande chambre – celle de Malon pensa immédiatement la frêle rouquine – à l'ameublement simple mais confortable. Directement à sa gauche, en entrant, Anju put voir une petite commode à deux tiroirs et une armoire de bois clair de dimensions assez modestes, ainsi que de grandes jarres couleur sable aux motifs plus orangés, tandis que le mur opposé accueillait un lit rustique assorti d'un petit meuble de nuit, ainsi qu'une table ronde, sur laquelle se trouvait un bouquet de fleurs roses dans un vase bleu, et trois chaises d'assez moyenne facture mais visiblement robustes. Suspendues au faux plafond par des chaînes noires, deux lanternes servaient à éclairer l'endroit, y répandant une lumière douce et chaleureuse. Au milieu de la pièce, Darbus avait installé un grand bac circulaire, duquel s'élevait des volutes de vapeur d'eau, et près duquel deux serviettes propres avaient été soigneusement pliées. Après l'avoir saluée avec déférence, le massif goron quitta la rouquine, la laissant seule face à ce bain chaud à point, où son corps – encrassé par la poussière et la sueur de son périple en charrette – lui réclamait éperdument de se plonger dans l'immédiat par l'intermédiaire d'agréables petits frissonnements lui parcourant le long du dos jusqu'à se perdre en dessous de ses reins.

La jeune rousse aux yeux bleus ne résista pas bien longtemps à ces vapeurs tentatrices desquelles s'échappait un subtil parfum floral qui lui chatouillait les narines. Elle laissa choir son jupe marine, déboutonna sa veste couleur bordeaux, retira sa chemisette blanche, avant de se débarrasser négligemment de sa culotte en même temps qu'elle s'approchait du baquet. Levant une jambe, elle trempa d'abord ses orteils dans le liquide pour en tester la température. Elle étouffa un petit râle, puis, après une brève hésitation, enjamba la baignoire et s'y plongea au maximum dans la foulée, provoquant quelques remous dans le bain et quelques flaques d'eau sur le plancher. Après une brève sensation de brûlure, la fine peau albâtre de l'hylienne aux cheveux cuivrés s'acclimata, lui permettant d'enfin goûter toute la volupté de cette ablution odoriférante. Ses muscles se détendirent d'eux même, et son corps s'étala indolemment dans tout l'espace de ce baquet d'une taille convenable sans être excessive. Elle laissa le liquide cristallin lécher sa peau satinée avec délicatesse et l'imprégner de cette enivrante chaleur, relevée de ces senteurs exquises qui emplissaient maintenant toute la chambre. Elle ferma les yeux, savourant cet instant fragile et suave, pareil à une caresse qui lui parcourrait tout le corps à la fois, tout en laissant son esprit vagabonder à sa guise.

Dans une atmosphère aussi brûlante pour les sens, sa pensée ne tarda pas à se porter vers la seule image en adéquation avec cette atmosphère emplie de sensualité : le beau jeune homme brun aux yeux verts qu'elle avait épousé en rêve. Oubliant tout autour d'elle, ne se concentrant plus que sur ses sensations et sur la tentatrice illusion de son imaginaire, Anju laissa – presque sans s'en apercevoir – ses mains devenir l'instrument charnel de ces déboussolant effleurements dont l'assaillait son prince chimérique. D'abord son visage délicat et son cou gracile. Ses épaules fines et ses bras duveteux. Son ventre lisse et ses cuisses fermes. Puis, à mesure que son corps répondait à ces stimulations délectables, son rêve éveillé s'enhardit – en même temps que ses mains – à se saisir de sa poitrine et d'y appliquer un mouvement de massage circulaire, dont la vitesse et la violence s'accroissaient avec son désir. Son souffle se faisant plus fort et plus appuyé, sa chair se faisant plus palpitante, la rousse laissa ses doigts glisser langoureusement vers son bas-ventre, avant d'interrompre subitement son geste, le grincement des gongs de la porte la ramenant aussi brutalement que précipitamment à la réalité. Dans l'entrebâillement, se présenta une très belle jeune fille – de quelques années la cadette d'Anju – habillée simplement d'une tunique blanche sans coutures, d'une longue jupe violette recouverte d'un tablier brun uni, et dont le cou était dissimulé par une foulard jaune maintenu par une broche représentant la tête d'un dragon. Ses longs cheveux d'un roux à l'opposé des siens, étaient clairs et flamboyants comme issus d'un foyer ardent. Ses yeux étaient aussi plus clairs que ceux d'Anju, d'un bleu proche de celui qui illuminait le regard de la princesse Zelda mais avec quelques nuances de gris. Son visage, plus rond et plus charnu que celui de la baigneuse – à l'image des courbes féminines de sa silhouette dont les formes surpassaient même celles de la princesse d'Hyrule – avec un nez subtilement aquilin et des lèvres pâles mais aux contours terriblement sensuels, arborait un petit sourire timide.

« Ô excuse moi ! fit la nouvelle venue sans pour autant détourner le regard d'Anju, trop abasourdie pour penser à se dissimuler, et qui de plus faisait front à la porte.

« Heu... désolée. Je... balbutia l'invitée sans trop comprendre, de coupables images encore plein la tête.

« Je vais te laisser, s'empressa de dire l'intruse en amorçant un demi-tour.

« Non, ce n'est rien ! Reste ! la coupa Anju sans avoir réaliser l'incongruité de son propos. »

Les deux jeunes hyliennes restèrent ainsi quelques instants, immobiles, l'une étendue dans son bain, l'autre la poignée de la porte encore serrée, ne sachant trop que dire ni que faire. Ce fut Anju qui retrouva la première un semblant de maîtrise, qui se traduisit dans un premier temps par un resserrement de ses jambes sur son intimité et le croisement de ses bras sur sa poitrine, avant qu'elle ne prenne la parole.

« Tu es Malon, la fille de Talon, n'est-ce pas ? s'enquit Anju qui devinait déjà la réponse.

« Oui. Et tu dois être la fille aux poules, Anju, qui est venue avec mon père et monsieur Ingo, demanda à son tour la rousse flamboyante, bien que sachant la question inutile.

« C'est bien moi. Enchantée de te connaître. Et désolée de m'imposer ainsi dans ta chambre, s'excusa aussitôt l'invitée en baissant la tête.

« Ce n'est rien, pouffa la fille du propriétaire que tant de manières amusaient beaucoup. Tu sais, malgré l'auberge, nous n'avons pas une chambre de libre : tout est complet ! Aussi, papa a pensé que tu pourrais t'installer ici le temps de ton séjour.

« Ici ? Mais où vais-je dormir ? s'interrogea Anju à haute voix.

« Dans mon lit, bien sûr ! répondit Malon sur le ton le plus naturel qui soi.

« Mais, je ne veux pas te chasser de ta chambre, poursuivit Anju, dont la candeur fit sourire l'hôtesse.

« Mais qui parle de me chasser ? Ce lit est assez grand pour deux personnes ! D'ailleurs, tant qu'à partager, je prendrais bien un bon bain chaud moi aussi ! s'enjoua Malon, qui émit un petit gloussement en voyant le visage empourpré et les yeux hébétés d'Anju, alors qu'elle-même commençait à se dévêtir. »

Avant qu'elle n'ai bien saisi tout ce qui se passait, la rousse aux cheveux courts – aussi rose que les radis cultivées dans le ranch pensa une Malon quelque peu badine – fut rejointe dans son bac de bois par la fille de Talon. La fermière à la longue crinière de feu prit place face à Anju, s'affalant nonchalamment dans cette eau chaude fleurant bon les pétales, et laissant son corps glisser jusqu'à entrer en contact avec celui de son invitée effarouchée. Cette absence de pudeur mit Anju assez mal à l'aise, elle qui ne savait ni que dire ni que faire, de peur de se montrer déplacée ou d'être mal comprise. Cherchant du regard d'un bord à l'autre de la baignoire un échappatoire qui n'existait pas, elle rougissait encore à vu d'œil, si la chose était possible – conséquence de cette promiscuité imprévue, de ces frottements peau contre peau que sa chair vierge et inexpérimentée ne savait trop comment interpréter. Mais si l'attitude de Malon apparaissait des plus taquines, aucune mauvaise intention ni aucune moquerie ne motivaient la native du Ranch Lon Lon. Jeune hylienne naturelle et nature, la pudeur n'était tout simplement pas un trait de caractère ayant beaucoup d'importance chez elle, bien que cela ne faisait en rien de cette rousse incendiaire une fille facile. C'était juste sa façon d'être et de se comporter avec les gens, tout du moins ceux qui lui étaient suffisamment sympathiques, chose qu'elle décidait généralement aussi justement que promptement. Ainsi, pour cette campagnarde au cœur doux et sauvage à la fois, la timide Anju serait une amie des plus chères, quelqu'un avec qui elle partagerait ses pensées et ses secrets, quelqu'un qui pourrait compter sur elle en toutes circonstances. Car d'un bref échange de regards, Malon avait acquis la certitude que l'invitée de son père ne la jugerait pas sur ses apparences. Jamais. Tout comme la rouquine aux cheveux cuivrés avait su lire la sincère bonté, mais aussi l'immense solitude qu'éprouvait son hôtesse, derrière ce masque de joyeux dévergondage que seul voyaient les hommes et les femmes de passage, façade qui la déstabilisait pourtant.

« Tu veux que je t'aide à te frotter le dos ? demanda Malon après un moment, s'efforçant d'employer un ton à la fois amical et neutre de tout sous-entendu.

« Mmm mmm, acquiesça Anju, toujours aussi rouge que ses cheveux, sans réussir à articuler le moindre mot intelligible. »

Alors que Malon l'aidait à se retourner, la pudibonde Anju, qui dissimulait toujours ses petits seins derrière son avant-bras, ne put faire autrement que de présenter brièvement la chute de ses reins à hauteur du visage de son hôtesse. Faisant fi de cela, la fille de Talon se saisit d'une savonnette, et commença à frotter, débutant par les épaules et la base de la nuque en descendant progressivement, de façon à ne pas trop brusquer sa sensibilité. Elle ne s'arrêta cependant qu'après avoir débordé sur les fesses, puis, exposant à son tour son dos, demanda à Anju – prise de suffocantes bouffées de chaleur – de lui rendre la pareille, ce qu'elle entreprit de faire, mais avec moult hésitations et maladresses.

« Tu sais, tu peux me toucher autant que tu veux, je ne le prendrai pas mal, dit la fermière aux cheveux de feu tout sourire.

« C'est que... ça ne te... gêne pas ? hasarda Anju, le visage toujours enflammé.

« Moi non, mais toi oui on dirait, fit Malon en faisant brusquement volte-face, sa poitrine généreuse venant s'écraser contre la bras pudique de son invitée alors qu'elle se penchait vers elle, leurs souffles se mêlant presque.

« Pourquoi une fille aussi belle et aussi sincère que toi manque-t-elle autant de confiance en elle ? ajouta l'éleveuse de chevaux après un silence, sans qu'Anju ne sache que répondre. »

Lui prenant les poignets, Malon força – délicatement mais fermement – la chaste Anju aussi rouge qu'un soleil couchant à ouvrir les bras et à lui exposer son corps dans toute sa nudité. Mais à aucun moment la fille de Talon ne détourna les yeux de ceux de son aînée, comme si elle avait voulu que leurs regards se fondent l'un dans l'autre. Et c'est sans d'avantage se détourner qu'elle pris les mains de la frêle hylienne aux cheveux cuivrés dans les siennes, et lui murmura d'une voix apaisante et souriante : « Anju, s'il-te-plaît, soyons amies », tout en l'enlaçant tendrement pour ne pas qu'elle voit ses larmes.

Après s'être baignées et vêtues de grandes robes de nuit blanches à l'opacité douteuse issues de l'armoire de Malon, les deux rousses s'étaient glissées hors de la chambre de cette dernière, la fille de Talon ayant décidé de montrer le poulailler à son invitée – sans le lui avoir dit – certaine que la présence d'animaux familiers lui ferait du bien. Anju, qui se sentait étrangement mieux depuis cette intime étreinte qui lui avait procurée des sensations presque érotiques. Elle demeurait certes toujours réservée, mais déjà nettement plus en confiance aux côtés de l'incendiaire rouquine. La native de Kakariko la suivait maintenant avec intérêt, sa nouvelle amie lui ayant promis de lui faire voir quelque chose qui lui plairait à coup sûr, et refusant d'ailleurs qu'elles aillent prendre le lit tant que cette escapade ne serait pas accomplie. Ainsi, elles avaient précautionneusement ouvert la porte de la chambre, avant de descendre aussi silencieusement que possible l'escalier transversal aux vieilles marches de bois grinçant, puis, longeant les murs, attentives à tout son trahissant une présence – car même la très libre Malon préférait ne pas être surprise dans une tenue aussi légère – elle quittèrent la salle où Anju avait pris son repas, puis prirent immédiatement sur la gauche, jusqu'à une porte donnant sur une extension toute récente de la maison, dont le toit en pente culminait contre le mur de la partie plus ancienne. Sur l'invitation de Malon, la rousse aux cheveux courts poussa le loquet et ouvrit le battant de bois, découvrant avec un petit cri d'excitation une volière remplie de cuccos endormies.

« Alors, ça te plait ? la questionna malicieusement son hôtesse.

« Malon ! C'est merveilleux ! dit Anju, qui se rappela subitement son amour pour les cuccos, mais aussi toutes les bêtes à plumes.

« Et regarde un peu notre coq ! fit fièrement Malon, dont l'amie ne put s'empêcher de se moquer, car bien que l'animal était robuste avec une beau plumage blanc, celui de son élevage de Kakariko était incontestablement plus gros et plus beau.

« Il faudrait qu'il prenne encore deux ou trois livres, et que son plumage s'étoffe un peu, mais il est mignon, gloussa Anju. »

Ravie du résultat, Malon lui promit qu'elle pourrait venir s'occuper des poules autant qu'elle le souhaiterait, bien que n'en étant nullement obligée. Elles retournèrent en catimini jusqu'à leur chambre commune – manquant de peu de tomber nez à nez avec deux clients de l'auberge qui discutaient dehors, auxquels Darbus vint se joindre pour leur signifier l'extinction des feux – et se glissèrent sous les draps roses et douillets tout en se détendant au contact de la moelleuse literie. Et ce fut en toute innocence que les deux jeunes hyliennes se blottirent l'une contre l'autre avant de s'endormir. Cette nuit là, Anju ne fit pas de ces rêves surréalistes qui la mettaient en scène aux côtés de son bel amant ténébreux – ou plutôt époux – aux yeux d'émeraude. En lieu et place, ses songes se firent plus classiques, avec le retour de ces clairs-obscurs, de ces brumes irréelles brouillant les sens, de ces impressions insaisissables propres au monde de la rêverie. Mais si elles se firent plus ordinaires, ses chimères revêtirent les courbes provocantes et terriblement sensuelles de sa nouvelle camarade, dont le souvenir était encore trop net et trop détaillé dans sa mémoire.

La rousse aux cheveux courts ouvrit les yeux à l'entente du chant si familier – bien que plus rauque que dans ses souvenirs – d'un coq fougueux, annonçant à sa basse-cours que le soleil naissant dardait ses premiers rayons par dessus l'horizon, reprenant possession de la voute céleste tel un suzerain tout puissant, chassant les nocturnes étoiles piquetant le ciel et leur maîtresse, la pâle lune argentée, par delà des limites inconnues, et qu'il était tant que toutes ces commères caquetantes se réveilles et quittent leurs perchoirs pour aller picorer. Son bras traversant toute la largeur du lit sans rencontrer le corps chaud et délicat qui aurait dû se trouver à ses côtés, Anju se redressa un peu en s'aidant des coudes, pour trouver Malon debout au pied du lit, faisant face à son armoire dont les battants étaient grands ouverts. Mais ce qui sauta littéralement aux yeux de la pudique demoiselle au crin cuivré, ce fut la tenue de la fille de Talon, ou plus précisément l'absence de d'une quelconque tenue. En effet, la belle rouquine au tempérament de feu se tenait devant sa garde-robe, nue, les mains sur les hanches et les jambes fermement écartés, dévoilant la quasi-intégralité de son intimité entre ses deux fesses rondes, dans une posture telle qu'on aurait pu croire qu'elle voulait intimider jupons, chemisiers et foulards, ce qui rendait la scène finalement aussi gênante qu'incongrue. Mais cela ne dura pas bien longtemps, car brusquement, Malon bondit comme un diable hors de sa boîte pour se saisir de son foulard jaune,d'une chemisette beige à manches courtes et d'une jupe mauve qui lui descendrait jusqu'aux chevilles qu'elle enfila tous dans la foulée, tournant toujours le dos à sa nouvelle amie, ce qui fit réaliser à l'observatrice que la fille du ranch ne portait aucun sous-vêtements. Elle en était à cette réflexion quelque peu indiscrète lorsqu'elle se rendit compte que Malon la regardait, tout sourire. « Tu sais, c'est bien plus pratique, et surtout bien plus confortable comme ça », dit la jeune fermière en esquissant un clin d'œil entendu qui fit rougir son aînée. « Viens, on va te choisir quelque chose qui te mette en valeur », poursuivit-elle sans se départir de son air enjoué en la tirant du lit par le bras, renversant par la même occasion les couvertures. C'est ainsi qu'Anju fut affublée, outre ses chaussures, d'une jupe couleur paille mi-courte lui recouvrant les genoux et d'une tunique bleue ciel à manches courte assez largement décolletée, qu'elle compléta d'un soutien-gorge et d'une culotte prises dans ses propres affaires, malgré les tentatives mi-provocatrices mi-amusées de Malon pour l'en dissuader.

Après le petit déjeuner, qu'elles prirent dans l'ancien poulailler au rez-de-chaussée, les deux rousses sortirent. Anju fut impressionnée par la foule qui avait déjà envahi la cour intérieure en cette heure encore matinale. Marchands venant prendre livraison de commandes ou en passer, voyageurs sur le départ, coursiers, saisonniers... pas loin d'une vingtaine de personnes s'agitaient dans cet espace relativement réduit. Rapidement, les deux jeunes filles attirèrent quelques regards, à l'indifférence de Malon, mais pour la plus grande détresse d'Anju, pour qui la situation n'avait rien à voir avec le jour du Festival d'Hyrule, où elle ne s'était pas senti observée elle-même – à sa grande erreur tant les gens qui lui avaient prêté attention en ce jour gardèrent un souvenir inexplicablement fort et indélébile de cette vision, surtout les enfants – mais plutôt pour sa participation avec tant d'autres aux jeux et animations. Là, elle se rendait bien compte qu'au même titre que son amie, elle était dévisagée, scrutée de la tête au pieds, pareille à une attraction qu'elle aurait préféré éviter de devenir, surtout pour autant d'yeux masculins, bien qu'aucun n'avait dans le regard la moindre lueur traduisant une quelconque pensée déplacée. Sans ce soucier de tout cela, Malon la guida jusqu'aux écuries, le bâtiment de bois sans fenêtres qui faisait face à celui où elles avaient passées la nuit et s'étaient restaurées, dans lesquelles elles entrèrent par la petite porte donnant sur le Nord. À l'intérieur de la bâtisse en forme de « L », dont la petite branche était dévolue aux vaches laitières aux pies gonflés, reconnaissables des vaches de boucherie par leur couleur blanche tachetée de noir, tandis que la plus longue partie de l'étable était dévolue aux box des chevaux, dont les robes unies allaient du blanc immaculé au noir de jais, en passant par toutes le nuances de l'alezan, de la couleur crème au brun chêne. De sa vie, Anju n'avait jamais vue si belles bêtes, fortes, robustes et fines tout à la fois, comprenant mieux la réputation du Ranch Lon Lon pour l'élevage de chevaux. Malon leur jeta un regard plein de cette passion que son amie reconnut comme étant la même qu'elle vouait aux oiseaux, mais ne céda pas, et se dirigea d'abord vers les laitières, près desquelles de nombreux bidons métalliques étaient entreposés.

« C'est l'heure de la traite. Après quoi, on amènera tout ce petit monde gambader dans les champs. Tu veux essayer Anju ? dit la fille de Talon avec un grand sourire.

« Pourquoi pas ? Comment on fait ? s'enquit son aînée.

« Tu vas voir, c'est très simple. Fais comme moi ! s'enthousiasma l'hylienne à la chevelure enflammée, ravie de susciter l'intérêt de sa camarade. »

Malon, imitée par Anju, prit un petit tabouret à trois pieds qu'elle posa près des mamelles gorgées de lait d'une grosse ruminante qui tourna la tête doucement pour la regarder, sans s'émouvoir, avant de reprendre la mastication du foin qui garnissait son auge. Elle attrapa un tablier blanc qu'elle enfila, plaça ensuite un seau vide sous l'animal, et saisit deux pies à pleines mains qu'elle commença à traire en tirant et appuyant successivement sur l'un puis sur l'autre d'un geste précis, ferme, mais parfaitement indolore pour la vache en question. Anju tenta la même manipulation, mais là où le jet de lait giclait dans le récipient de Malon, celui qu'elle obtenait éclaboussait dans tous les sens, provoquant l'hilarité de son amie, hilarité qui après que la maladroite fermière ait pris une projection en pleine figure, se mua en un fou rire communicatif qui les fit se tordre en deux à leur en faire mal au ventre. Pleurant de rire toutes les deux, elles eurent les plus grandes peines du monde à reprendre leur sérieux et leur souffle, tandis que les vaches regardaient d'un air indifférent ces deux étranges créatures bipèdes s'exciter sans aucune raison apparente. Une fois remises de leurs émotions et les bonbonnes de lait remplies, prêtes à être chargées pour les livraisons quotidiennes, Malon ouvrit tous les box des chevaux, qu'elle mena au champs en traversant le patio et l'arche formée par l'auberge, Anju sur ses talons, quelque peu impressionnées par les grands et majestueux quadrupèdes, qui avançaient en ordre et avec calme, dont elle atteignait tout juste le garrot malgré sa taille supérieure à celle de la fille du ranch. L'éleveuse de Kakariko ne put s'empêcher de remarquer l'osmose qui semblait unir son amie et ses bêtes, si semblable à celle qui l'unissait à ses cuccos, et plus largement avec tous les volatiles, bien qu'elle n'en avait pas encore pris pleinement conscience. D'ailleurs, à cette pensée, elle se laissa aller à murmurer d'un voix à peine audible qu'elle aimerait bien être entourée comme Malon l'était à l'instant – pensant avec un peu de nostalgie inavouée à son ancienne vie. Aussitôt ce souhait silencieux formulé, un brouhaha de caquètements et de piaillements entremêlés se fit entendre et, comme une seule cuccos, toute la population du poulailler déboula de l'arche en se hâtant dans la direction des deux fermières, ce qui provoqua quelques anxiétés heureusement vite dissipées chez Malon, et une joyeuse surprise chez Anju. Mais, et à sa propre stupeur, la fille de Kakariko vit une volée d'oiseaux sauvages virevoltants allant des petits moineaux écervelés au noir et élégant merle la rejoindre à tire d'ailes, avant de l'entourer, et même de se poser sur ses épaules et sa tête pour les plus hardis en gazouillant gaiement. Ce fut au tour de Malon d'être émerveillée, d'autant que si elle connaissait la plupart de ses chevaux depuis le poulinage, ce n'était absolument pas le cas d'Anju avec ces oiseaux. Mieux, ces animaux à plumes pourtant craintifs demeuraient à proximité des chevaux, qu'ils évitaient habituellement. La fermière aux longs cheveux comprit que son amie était reliée à ces petites bêtes par quelque chose d'incomparablement plus fort, que le lien qui l'unissait à à ses chevaux, comme si elle leur parlait directement dans un langage animal. La scène n'en fut que plus irréaliste, au milieu du champ de luzerne, avec une jeune fermière aux cheveux d'un roux flamboyant au milieu de ses chevaux et son amie au crin cuivré que deux douzaines de poules et presque autant d'oiseaux sauvages entouraient sans la moindre entrave, comme deux déesses anciennes que leurs fidèles serraient venus aduler dans un élan de foi extatique et incontrôlée, se jetant à leur pied pour quérir quelques faveurs qu'elles seules pouvaient leur accorder.

Un soir, la fermière de Lon Lon s'éclipsa juste après le dîner, que les deux jeunes filles avaient pris en compagnie du propriétaire des lieux et de son acolyte caractériel, pendant qu'Anju était entrain de arrangeait ses affaires dans un coin de son armoire que Malon lui avait réservée. Alors qu'elle n'arrivait pas, la rousse aux grands yeux azurs commença à s'interroger, et même à s'inquiéter un peu. Elle décida d'aller à sa recherche, comme toute amie véritable le ferait pour une personne chère. Empruntant un châle afin de se protéger de la fraîcheur automnale qui était tombée avec le soir, Anju quitta la chambre, traversa la salle à manger et se retrouva dehors, dans la cours pavée qui semblait luire d'une pâle lueur sous l'éclairage argenté de la lune et les filets de lumière couleur miel qui filtraient des fenêtres de l'auberge, toujours animée à cette heure. Doucement, la rôdeuse se glissa sans un bruit au travers de l'espace à découvert jusqu'à l'écurie, qu'elle trouva close. N'imaginant pas Malon s'éclipser en douce pour rejoindre l'agitation de la salle commune du relai, qui se traduisait par une sonore chanson aux thèmes plus ou moins paillards dont la rousse ne cernait cependant guère les paroles, elle traversa le porche que formait l'établissement, pour déboucher sur l'exploitation elle-même, avec ses plantations diverses et ses pâtures, que l'éclat de cette nuit permettait de distinguer aussi nettement que la silhouette aux longs cheveux et à la jupe mouvante qui se tenait au milieu du champs, enveloppée d'une enivrante mélopée qu'Anju n'avait pas pu percevoir plus tôt en raison de la concurrence de la cacophonie de l'auberge. S'approchant, elle constata que c'était la voix de Malon qui portait cette mélodie, douce comme une berceuse, chaleureuse comme l'âtre d'un foyer, caressante comme la main d'un amant. Subjuguée, la native de Kakariko aux cheveux cuivrés ne rendit pas compte qu'elle s'était avancée jusqu'à côté de ma fille de Talon, qui avait cessé de chanter et lui souriait en la fixant de ses yeux brillants.

« C'est une chanson que me chantait maman, quand j'étais toute petite, avant qu'elle meurt. Alors, quand vient le soir, je chante, car c'est tout ce qu'il me reste comme souvenir d'elle, expliqua la cantatrice improvisée.

« Je suis désolée, dit son aînée en lui prenant spontanément les mains, à la grande surprise de la fille du ranch.

« Anju...

« Je sais ce que c'est que de perdre un être proche. Je suis triste que nous partagions cette expérience, conclut-elle en enserra Malon de ses bras fins, dont la tête vint se poser naturellement contre sa poitrine. »

Pour la première fois de sa vie, la fille de Talon pleura la mort de sa mère. Non pas comme les sanglots de circonstance que la tristesse d'une enfant encore trop jeune pour comprendre lui avaient déjà soutiré. Non pas comme une gamine envieuse des autres « qui ont un papa et une maman alors que elle, pas ». Ses larmes trahirent enfin ce manque, ce vide d'autant plus fort que son père et Ingo avaient tout fait pour le combler de leurs attentions durant toutes ces années, cette plaie qui jamais ne cicatriserait totalement. Mais, en même temps qu'elle réalisait et exprimait la profondeur de son deuil, elle sentait son esprit s'alléger, son âme s'apaiser. Et ce fut pour l'incendiaire rouquine la plus belle et la plus véritable des preuves d'amitié que la fille de Kakariko pouvait lui porter, que cette épaule douce et chaleureuse pour y épancher ses pleurs depuis trop longtemps enfouis. Et elle l'aima sincèrement pour ça.

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Les jours avaient succédé aux jours, et les semaines aux semaines. Les feuilles avaient fini de quitter les arbres, et les oiseaux de s'envoler pour des températures plus clémentes. L'hiver maintenant tout proche avait déjà envoyé sur la contrée les premières expirations glacées de sa bise nordique, et les voyageurs se faisaient plus rares en cette période où le gel nocturne faisait luire les premières perles du frimas. L'auberge s'était peu à peu vidée de ses résidents, et la moitié de ses chambres déjà n'était plus occupée pour les nuitées. Seul un mystérieux personnage, présent depuis presque aussi longtemps qu'Anju, y demeurait de façon permanente. Portant un étrange complet bleu très seillant dont le centre blanc était dominé par un œil stylisé rouge et larmoyant quelque peu inquiétant, ainsi qu'un turban qui lui enserrait presque toute la chevelure, ce Sheik – qui dissimulait parfois son visage lorsque trop de monde l'entourait – avait mis du temps à être accepté par le méfiant Darbus, qui avait tôt remarqué que le bonhomme portait un intérêt particulier à la nouvelle amie de sa maîtresse, quand bien même il prenait mille précautions pour dissimuler ce fait. Mais c'était bien tout ce que le goron pouvait lui reprocher, le jeune homme – tout du moins était-ce l'image que se donnait l'hylien aux yeux cramoisis et à la voix androgyne – se comportait toujours extrêmement poliment, payait rubis sur ongle, et se tenait toujours à l'écart des ennuis, tant et si bien que le cuisinier finit par le considérer avec plus de curiosité que de défiance. En fait, ce singulier client lui avait avoué, un soir où le goron avait décidé de tirer tout ça au clair, qu'il avait été chargé par la princesse régnante – Zelda en personne, dont la disparition avait été gardée secrète par les notables, voyant en cela une occasion inespérée de diriger Hyrule à leur guise, même si certains ministres avaient pris sur eux de lancer d'actives recherches – de veiller discrètement à la sécurité d'Anju. Ce fut à la lumière de cette rassurante et étonnante révélation que le puissant Darbus changea d'attitude envers l'habitué, se prenant même à discuter avec lui de temps en temps.

Mais le mystérieux jeune homme avait été également remarqué par la seule personne de sexe féminin résidente du ranch : Malon. La jeune fermière remarqua dès le premier soir, lorsqu'il se présenta à l'auberge peu avant qu'elle n'ait terminé son service, que ce jeune androgyne se faisant appeler Sheik avait quelque chose de spécial, de différent des autres hommes, qui transparaissait au-delà du rouge de braise de son regard incisif, qui tout au contraire des hommes qui le croisait pour s'en détourner aussitôt comme sous l'effet de la pire des menaces, l'attira comme une lanterne attire les papillons de nuit. Elle tenta de tisser un brin de conversation, sous le regard attentif de Darbus, mais le bel inconnu se contenta de réponses monosyllabiques, coupant court à toutes les tentatives de la belle rousse de l'embarquer dans de plus amples échanges avec une froideur malgré tout respectueuse qui ne la découragea pas, mais qui éveilla quelques interrogations chez le cuisinier-guerrier à la peau de roc. Tous les jours, lors de ses heures de travail à l'auberge, auxquelles Anju n'était pas constamment présente, Malon essayait inlassablement de nouer le contact avec ce beau blond aux yeux enflammés, qui était à peine plus grand qu'elle, et dont le visage fin et délicat, qu'il cachait par moment, semblait tiraillé entre féminité et virilité, bien que le premier aspect semblait prendre le pas en raison d'une pilosité fort bien entretenue, pour ne pas dire inexistante. Cependant, Sheik resta de marbre face à tous ces efforts pour se rapprocher de lui, qui se faisaient parfois si directs que même les gens qui la connaissaient bien en aurait été surpris, voire choqués. Mais tout changea par une froide soirée, de celles qui sonne le glas de la vie avant que le monde ne chavire dans l'océan de l'hiver. Malon, qui avait fini par s'avouer à elle-même que l'étrange jeune homme l'attirait plus que de raison, voulut s'ouvrir complètement à lui afin, espérait-elle, de faire tomber son masque de pruderie polie mais tellement frustrante dont il usait constamment pour la repousser avec pourtant maints égards. La rousse s'était préparée à cette entrevue surprise – surprise pour lui – et avait pour cela choisit malgré la fraîcheur de l'air un chemisier blanc si fin qu'il laissait transparaître le couleur et la forme de la pointe de ses seins que nul sous-vêtement ne venait dissimuler, ainsi qu'une jupe mauve longue et étroite qui mettait en valeur les formes de ses hanches et la longueur de ses jambes, bien qu'en ce dernier point elle n'égalait pas son amie. Elle frappa trois petits coups à la porte de la chambre de Sheik – qui comme toutes les chambres de cette auberge était meublée simplement d'un lit simple mais confortable, d'une table, d'une chaise empaillée et d'une grande malle avec cadenas, l'unique fenêtre étant pourvue de rideaux bleus foncés et de volets – au bout du couloir du premier étage que seules quelques bougies chancelantes tentaient d'extraire à la poigne des ténèbres, faisant vibrer les ombres pour leur donner une vie propre, puis elle tourna la poignée et entra, sans avoir laissé à l'occupant des lieux le temps de donner une réponse qu'elle tenait pour acquise à force d'habitude lorsqu'elle venait faire le ménage ou porter nourriture et plis aux clients de l'établissement. Ce qu'elle vit la figea sur place, tout comme l'androgyne ainsi surprise, dont la vue de son corps dénudé fit définitivement pencher la balance pour l'un des sexes, et pas pour celui qu'elle s'était toujours figurée.

« Des... seins... souffla-t-elle d'une voix étouffée. Tu... tu... tu n'es pas un homme ! s'exclama-t-elle dans la foulée, surprise mais aussi prise d'une soudaine et inexplicable colère.

« Attends, fit Sheik en la saisissant par le bras alors qu'elle faisait volte-face et en l'attirant à l'intérieur avec une force dont on ne l'aurait pas cru capable au regard de sa carrure si... féminine.

« Lâche-moi ! Que me veux-tu !?

« D'abord que tu te calmes ! rugit la voix de la travestie en même temps que claqua une gifle sur la joue de Malon, qui resta coi.

« Pourquoi... commença l'intruse sans pouvoir poursuivre.

« Pour que tu te calmes. Pour qu'on puisse discuter. Car il y a des choses qui doivent être dites clairement ici et maintenant, Malon, répondit Sheik sur un ton ferme mais incomparablement plus féminin qu'à l'accoutumée, qui ne portait toujours rien d'autre que ses bas, laissant apparente une blessure encore bandée au niveau de son sein gauche.

« Je n'ai rien envi d'entendre ! se reprit la fermière dont l'esprit était toujours très échaudé.

« Il le faudra bien pourtant ! insista Sheik sans lâcher prise. C'est une question de vie ou de mort Malon ! C'est très important ! Cela concerne ton amie Anju ! »

Abasourdie par ces révélations surgis de nulle part, confuse au sujet de ses propres sentiments, la pauvre petite rouquine sentit sa tête tourner, et manqua de perdre l'équilibre, rattrapée de justesse par la travestie à qui elle s'était apprêtée quelques instants plus tôt à avouer son amour – et son désir ardent de s'offrir toute entière à lui, quitte à faire d'elle la pire des traînées. Avec autant de douceur qu'elle avait su se montrer énergique et brutale, Sheik aida la fille de Talon à s'asseoir sur le bord du lit. Elle lui apporta ensuite un verre d'eau, puis enfila une veste bleue seyante avec un œil rouge au milieu du poitrail, comme elle en portait toujours, mais cette fois-ci sans prendre la peine d'écraser sa poitrine – dont la forme habituellement si bizarre et qui avait tant frappé Darbus et la fille de son patron trouvait enfin une explication – dans un faisceau de bandages castrateur de sa propre féminité. Une fois que Malon eut suffisamment récupéré, Sheik lui avoua être en réalité la princesse Zelda d'Hyrule – ce qui manqua de peu de provoquer une véritable crise d'hystérie chez la jeune fermière – déguisée ainsi afin de voyager à sa guise incognito, tout en lui expliquant avec le plus de ménagement possible qu'elle voulait protéger Anju d'un danger dont elle tut volontairement la nature complexe et multiple à la rousse – repensant à son affrontement avec les deux chevaliers à Bourg Hyrule – avant de lui faire promettre le plus grand secret, tant pour la sécurité de son amie que la leur, et de ne surtout pas en souffler mot à Anju quelques soient les circonstances.

« J'ai conscience que c'est difficile pour toi, dit Zelda, mais j'espère que tu comprendras que j'ai été obligée de t'infliger ça en raison de ton intrusion, et que tu me pardonneras, Malon.

« Je comprends, princesse. Je saurai tenir ma langue. Mais je vous avoue que tout ça me fait un peu peur.

« Tu serais folle de n'avoir nulle crainte après pareilles révélations, la rassura l'élue de Nayru. À ce propos, Darbus sais que je veille sur Anju, mais ignore ma véritable identité. D'ailleurs, il aurait mieux valu pour vous tous que cela reste secret. Qui sait ce dont seront capable les nobles d'Hyrule pour me retrouver lorsque la nouvelle de ma disparition deviendra publique. Car cela arrivera tôt ou tard.

« Je garderai le secret même sous la torture. Je vous le jure.

« Ne jure pas trop facilement, Malon. Surtout quand tu ne peux savoir si tu pourras tenir parole. Pour les grands d'Hyrule, une fermière et sa famille ne sont que des insectes insignifiants, que tous moyens seront bons pour faire parler, et je pèse mes mots. C'est pourquoi personne ne doit savoir que tu détiens une quelconque information à mon sujet.

« Oui... mais je ne comprends cependant pas pourquoi vous avez fui, ni pourquoi vous vous chargez vous-même de jouer les gardes du corps...

« Crois-moi, Malon, mieux vaut pour toi que tu l'ignores, fit Zelda d'un air distrait.

« Si vous voulez parler... hasarda la fermière de Lon Lon.

« C'est gentil, se reprit la princesse aux boucles d'or, mais je ne t'ai pas retenu pour me faire plaindre. Par contre, j'aimerais te demander un service.

« Lequel ?

« Anju. Je souhaiterais que tu me présentes à elle. Je pourrais mieux l'accompagner si je suis près d'elle, plutôt que dans l'ombre. Elle me fera plus facilement confiance si elle croit que tu me connais de longue date, plutôt que si j'essaie de m'immiscer dans sa vie plus ou moins malgré elle.

« C'est une fille fantastique, elle ne vous repousserait pas en raison de votre apparence, déclara la fille de Talon avec assurance.

« Peut-être, Malon, mais je préfère ne pas prendre de risques, alors, tu es d'accord ? insista Zelda.

« Je suis d'accord, mais à une condition, se risqua à négocier la rousse.

« Je crois la deviner, sourit l'hylienne au sang royal. Tu veux en être sûre, n'est-ce pas ?

« Oui, fit Malon le regard empli de conviction, mais les joues en feu. Mais si ça vous...

« Très bien, tranchons cette question qui te torture l'esprit, coupa Zelda en prenant le visage de la rouquine entre les mains, et en enfournant sa langue dans la bouche d'une Malon interdite. »

Le cœur battant à tout rompre, l'estomac se nouant délicieusement, la fille de Talon ne put s'empêcher d'aimer – non, d'adorer – ce baiser que lui donnait pourtant sans aucun sentiment la princesse d'Hyrule. Lorsque cette dernière mit fin à la danse que la langue de Malon tentait d'amorcer, la fermière tenta brièvement de prolonger l'instant, avant de rendre les armes à regrets. Prise d'un soudain et violent malaise, réalisant avec dégoût sa véritable sexualité, se voyant comme une créature déviante et anormale, la rousse fondit en larmes, consolée par l'amicale et compatissante épaule de sa suzeraine. « Tu n'as pourtant rien à te reprocher, Malon » murmura Zelda comme pour elle-même en lui caressant les cheveux.

#####

Malon avait décidé d'initier son amie à l'équitation dès les débuts de son séjour et, profitant des installations du ranch qui cerclaient les terres cultivées et les pâtures, et malgré des premiers essais hésitants, pour ne pas dire les plus catastrophiques qu'elle ait jamais eu à voir, Anju parvenait désormais à se faire à peu près obéir de sa monture – un superbe étalon à la robe aussi noire que le charbon, répondant au nom d'Exelo – à laquelle la fille de Talon avait longuement murmuré de secrètes paroles dans le creux de l'oreille. Le cheval prenait tout autant soin de sa cavalière que sa maîtresse s'appliquait à lui inculquer les bases de l'art équestre, évitant les secousses inutiles, la rattrapant par le col lorsqu'elle perdait pied, se baissant autant que possible pour l'aider à l'enfourcher. À force de ce traitement, Anju avait pris confiance non seulement en Exelo, mais aussi et surtout en elle, persuadée qu'elle avait toujours été qu'aucun femme, et elle moins encore que les autres, ne pouvait correctement monter. D'ailleurs, en parallèle à ces leçons et avec l'aide de son amie, la rouquine de Kakariko avait peu à peu fait tomber certaines entraves de sa timidité ; et si elle restait une personne pudique et secrète, ces aspects de sa personnalité ne débordaient plus autant dans ses relations avec les autres. Anju avait l'habitude de prendre son bain journalier en compagnie de Malon, qui garda secrète tant son attirance pour les femmes que ce qu'elle avait appris de la princesse Zelda concernant son amie, sans plus faire montre de la moindre gêne lorsqu'elle se faisait frotter le dos ou qu'elle dévoilait son corps à son amie, mais sans toutefois aller jusqu'à s'étendre l'entrejambe à découvert, comme le faisait parfois sans vergogne son incendiaire camarade lorsqu'elle voulait se détendre complètement. La native du village de Kakariko perdit même l'habitude de porter des soutiens-gorge, qui finalement constituaient plus une cage étouffante pour sa poitrine qu'un quelconque « soutien », même si elle se refusa toujours à se dispenser de lingerie plus intime. En revanche, elle se vêtit de tissus plus opaques et épais – encouragée de surcroît par les températures se faisant régulièrement plus hivernales – afin de masquer le petit relief que ne manquait jamais de prendre ses seins dans les moments les plus inopportuns, et surtout depuis qu'une troisième personne s'était jointe à leur duo : un énigmatique jeune homme aux traits efféminés, aux yeux cramoisis et aux longs cheveux blonds prénommé Sheik.

Ce dernier, peu bavard, n'avait pas immédiatement plu à Anju, qui le soupçonnait sans savoir pourquoi de cacher quelque chose. Cependant, devant l'insistance de Malon et l'irréprochable conduite de l'androgyne à son égard, qui faisait même quelques efforts pour parler d'avantage et surtout lui jouait de la harpe pendant des heures, la fille aux poules finit par l'accepter dans son cercle encore très réduit d'amis. Il s'avéra d'une grande aide pour ses leçons d'équitation, non pas que l'éleveuse de chevaux ne sache comment s'y prendre, mais il prenait le relai lorsque les tâches de la ferme l'appelaient ailleurs. Aussi, lorsque Anju rêva de nouveau de son amant nocturne, sonnant le glas de son départ prochain alors que les premières neiges commençaient à saupoudrer la plaine d'un tapis de velours immaculé, la jeune fille était devenue une cavalière assurée.

À ses côtés, encore plus beau à ses yeux que lors de ses précédent songes, son époux illusoire aux cheveux bruns et aux yeux si verts la regardait comme jamais il ne l'avait fait auparavant. Il était vêtu d'une tunique bleu ciel rehaussé de dorures et d'un pantalon noir parcouru d'élégantes couture blanches. Pour autant qu'elle pouvait en juger, leur couple se trouvait dans une cuisine, avec une grande cheminée ouverte dans laquelle le chaudron de fer contenant une soupe de légumes, d'après les effluves qui parvinrent à ses narines. Au centre de la pièce, là où elle s'affairait visiblement à découper un gros poisson en lanières, une grande table de bois sur laquelle étaient disposés de nombreuses denrées et ustensiles de cuisine, sur le mur opposé à la fenêtre haute et claire par laquelle le soleil illuminait la salle de ses rayons doux et chaleureux, une grande étagère où étaient entreposés mets, conserves et herbes odorantes. Alors que son amour lui parlait, toujours sans qu'elle ne puisse percevoir le timbre de sa voix, elle remarqua que son corps lui pesait plus qu'à l'habitude, pour se rendre compte presque aussitôt que son ventre était arrondi et que ses seins avaient gonflé. Enceinte ! Elle attendait un enfant ! Mais elle n'eut pas le loisir de goûter à ce délicieux état de joie, que son corps, toujours indépendant de sa volonté comme s'il s'agissait d'une prison de chair pour son esprit, lui fit parvenir un autre message plus violent alors qu'elle se perdait dans le regard du beau brun : elle avait terriblement envi de cet homme qui était son mari chimérique. Spectatrice, mais aux première loges, elle sentit sa main se tendre et se glisser sans hésitation sous les vêtements de son compagnon, saisissant sans détour l'attribut viril de ce dernier tout en l'embrassant aussi hâtivement que goulument, une tiède moiteur d'impatience irradiant déjà entre ses cuisses.

Jamais ses songes n'avaient donné lieu à de telles étreintes, aussi fougueuses que douces, aussi violentes qu'aimantes, aussi sauvages que maîtrisées ; ainsi Malon fut réveillée par de petit gémissements, qui gagnèrent bientôt tant en fréquence qu'en intensité, ce qui amusa beaucoup – et excita par la même occasion – la petit fermière à la chevelure de feu, qui bondit de surprise lorsque celle qui partageait son lit se réveilla en sursaut, couverte de sueur, en même temps que sa voix hurlait littéralement l'apogée de son plaisir et que son corps se cambrait violemment, secoué par une série de spasmes qui s'estompèrent à mesure que sa jouissance retombait et que son éveil se faisait plus complet. Lorsqu'enfin, elle reprit son souffle et ses esprit, Anju se teinta de rouge pivoine, incapable de regarder sa jeune amie, trop honteuse et trop gênée par la situation. Malgré la tentation que représentait pour elle de voir son aînée le visage en feu, à peine vêtue, la peau trempée et encore haletante, dévoilée par les draps qu'elle venait de renverser, Malon parvint à se retenir de tout geste qui aurait pu paraître déplacé – se faisant ainsi plus prude qu'à l'accoutumée, bien que la rousse aux cheveux courts n'en fut pas consciente. Elle se contenta de sourire, et de la taquiner comme elle le faisait usuellement, insistant jusqu'à obtenir les aveux d'Anju concernant non seulement la teneur plus qu'érotique de son rêve – dont elle dût lui rapporter chaque détail, du plus quelconque au plus brûlant – mais également que la recherche de ce jeune homme – pourtant visiblement issu de son imagination aux yeux de la fille de Talon – était la cause de son départ de Kakariko et finalement de sa présence ici. Mais toutes deux ignorèrent qu'une troisième personne avait été témoin de cette confession : la princesse Zelda, toujours dissimulée sous les traits de Sheik. Le soir même, alors que le soleil avait teinté la voute céleste d'orange et que la lune était déjà visible dans les premières ombres qui envahissaient le ciel au point cardinal opposé, Anju avait emballé ses affaires, qu'elle avait arnaché à la scelle d'Exelo, seul cadeau qu'elle avait consenti à Malon, éplorée de ce départ subit de celle qui était plus que jamais sa meilleure et sincère amie, et peut-être même... un peu plus.

« Pourquoi tu pars si vite ? Tu ne pourrais pas rester encore un peu ? hasarda Malon sans trop d'espoir.

« Je dois partir. Je suis désolée Malon, mais j'ai pris conscience que si je reste trop longtemps, je vais m'éloigner de mon but, et retomber dans les erreurs du passé.

« Tu es si malheureuse ici ? pleurait maintenant la jeune fermière.

« Bien sûr que non ! J'ai été très heureuse ici, avec toi pour amie ! dit Anju en prenant les mains de Malon dans les siennes. Mais tu dois comprendre que je suis... comme un oiseau. Quelque soit la cage, aussi belle soit elle, je ne pourrai pas y être moi-même.

« Je comprends. Mais... commença la fille de Talon sans pouvoir poursuivre sa phrase.

« Je te le promets, je reviendrai te voir, la rassura son aînée en la serrant contre elle, appuyant sa tête contre sa poitrine, comme cette nuit où la jeune fille chantait sous la lune le souvenir de sa mère disparue. Tu es mon amie, et je t'aime comme la plus chère des amies.

« Tu pars ? intervint nonchalamment Sheik qui surgit d'un recoin de l'étable pour débouler à son tour sur la cour pavée.

« Sheik !? Je t'ai cherché toute la journée ! J'avais peur de partir sans te dire au revoir, répondit la fille aux cheveux de cuivre.

« Au revoir ? Cela sous-entendrait une séparation, poursuivit l'androgyne sans se départir de son flegme.

« Et bien... c'est que je quitte le Ranch Lon Lon, donc dans les faits...

« Je viens avec toi, coupa net la travestie sans laisser poindre la moindre petit émotion dans sa voix.

« Quoi !? s'écria une Malon complètement déconcertée, qui nourrissait le secret espoir que peut-être...

« C'est que... je ne sais pas trop où mon voyage va me mener, rétorqua Anju, surprise.

« Cela tombe bien, j'ignore moi-même où les sentiers d'Hyrule me conduiront, répondit aussi sec Sheik, dans la bouche duquel une telle affirmation sonnait bizarrement. »

La fille de Kakariko accepta finalement la compagnie de la princesse travestie et, après avoir fait promettre à Malon de dire au revoir à Talon et Ingo, qui s'étaient absentés pour plusieurs jours à ce moment, serra une dernière fois la fermière contre elle, fit un geste de la main à Darbus qui avait montré le bout de sa tête arrondie par la porte de l'auberge, puis se retournant, donna une légère impulsion à Exelo qui se mit en route aux côté de Sheik, et quitta le paisible Lon Lon, où elle ne devait pas retourner avant de nombreuses saisons. Paisible, tel fut donc son séjour, bien qu'aucun occupant du domaine de Talon n'ai jamais rien su des luttes nocturnes de la princesse Zelda, sous les traits du guerrier Sheik, pour tenir les Apôtres de Ténèbres à l'écart de l'exploitation, de ses habitants, mais et surtout, d'Anju.