Chapitre 7:

Il y a des jours où on ferait vraiment mieux de rester couché. Ça éviterait par exemple de se retrouver trente mètres sous terre dans une cellule moisie en compagnie d'un frère qui vous a trahi et que vous avez décidé de tuer pour que ça lui serve de leçon. Ça éviterait aussi qu'en ce moment, il pointe un couteau vers vous sans que vous puissiez riposter aucunement. J'ai le don de collectionner toutes ces malchances.

Je hurle de douleur. Mais comme le bâillon est toujours positionné, ça ressemble plus à une cacophonie de lamentations qu'un hurlement bien féroce.

Je hurle toujours quand le couteau coupe les cordes sans me traverser le corps. Et le pire de tout, c'est que je ne peux même pas m'en empêcher, même lorsque je suis totalement libéré des liens qui m'entravaient sur la chaise.

-Je vais pas te tuer Rin, soupire mon jumeau, alors arrête de hurler comme une fille ou je ne te retire pas ton bâillon.

Je le regarde avec tendresse. Ce qu'il peut être gentil quand il veut ce petit frère. Il se dirige vers la porte pour s'assurer que la voie est libre tandis que je me défais du vieux chiffon.

-Tu n'es pas fâché contre moi Yukio ?

-Tu veux dire parce que tu as essayé de me tuer pour te réaliser complètement en tant que démon ? Oh mais non, pas du tout, dit-il d'un ton railleur.

-Je…Je sais pas ce qui m'arrive. Trop de monde essaient de se servir de moi, je n'arrive plus à distinguer la différence entre le bien et le mal.

-Peut-être qu'il n'y en a tout simplement pas.

Je considère un moment ce qu'il vient de dire.

-Peut-être qu'il n'y a pas de différence entre le bien et le mal, je répète lentement. Mais oui, Yukio ! Tu as raison !

J'en suis tout excité.

-C'est la clé de l'énigme !

-Euh…je ne suis pas sûr d'avoir bien compris.

-Je t'expliquerai Yukio, mais là tout de suite, nous devons arrêter Méphisto. Il s'apprête à libérer tous les démons par la porte souterraine.

-Oui je sais, dit-il. Mais je n'ai compris son plan que bien trop tard. Il faut faire vite. Il y a deux gardes en haut. Une fois qu'on sera sortis, on ne tardera pas à être repérés.

Nous montons quatre à quatre l'escalier en colimaçon et débouchons sur une porte en bois massif. Je décide de passer la tête en premier et à ma grande surprise, les deux gardes dont m'avait parlé Yukio gisent par terre sans connaissance. Deux silhouettes se détachent de l'ombre, et je reconnais Shiemi et Bon avec des armes, visiblement celles qui ont servi à les assommer, me souriant.

-Je…dis-je sous l'effet de la surprise.

-On pensait que tu avais besoin d'aide pour arrêter le directeur de l'académie déclare Bon.

Je suis sans voix. Moi qui pensais que plus jamais je ne serai dans le même camp que mes anciens amis. Que dis-je ? Ce sont toujours mes amis.

-Merci d'être venu, dis-je avec une pointe d'émotion dans la voix. Mais…il faut libérer Amaimon.

-Je suis là, grommelle une voix familière.

-Amaimon, mais comment ?

Amaimon sort de l'ombre, entouré de mes autres amis. Ils sont tous là : Shima, Konekomaru, Izumo et même Kuro, mon familier est là.

-ça ne me fait pas plaisir à dire, mais j'ai été sauvé par des exorcistes, dit le démon de la terre.

-Allons-y dans ce cas, et allons botter les fesses à Mephisto.

Ma déclaration reçoit un élan d'acclamations. Nous sommes tous motivés à mettre une bonne raclée au démon, mais lorsque nous arrivons à l'entrée de la galerie qui mène aux portes des enfers, la joie et l'intensité se perdent rapidement. La galerie est immensément haute, et se prolonge jusque dans les ténèbres. Il va falloir la traverser pour atteindre la porte. Je sens mes camarades hésiter. Nous avons tous peur. Mais si nous n'empêchons pas Mephisto de mettre son projet à exécution, personne ne le fera. Le Vatican n'est au courant de rien. Nous sommes le seul espoir.

-En avant mes braves ! Je crie pour me donner du courage.

-T'es pas le chef d'une armée ultra puissante Rin, rétorque d'un air narquois Amaimon. Je pencherai plus pour une phrase réaliste. Du style : jetons nous dans la gueule du loup et tâchons de mourir dignement !

On se dévisage un instant avant de pouffer de rire. Seul Yukio nous rappelle à la gravité de la situation.

-Assez de paroles, place aux actes.

Et il s'enfonce en courant dans les ténèbres.

-Eh, c'est ma réplique binoclard ! Je crie, en courant pour le rattraper.

Et tout le groupe suit. Nous nous laissons engloutir par l'obscurité. Advienne que pourra. La route me semble longue, mais au bout d'une dizaine de minutes à trottiner dans le noir, sans savoir si nous sommes proches les uns des autres, ou si certains se sont laissés distancés, nous apercevons une lumière. Elle forme une auréole circulaire qui m'attire.

-La porte des enfers, murmure quelqu'un.

-Tout le monde est là ? je demande.

Un chœur de oui me répond, déterminé. Je suis soulagé. Et j'ai peur. Car oui, je n'ai pas oublié ce que m'avait prédit la prophétie. C'est mon dernier jour. Ce serait idiot quand même si seulement la partie « je meurs » de la prophétie s'accomplissait. Tu n'es pas seul Rin, dis-je pour me donner du courage. Tous tes amis son à tes côtés, alors un peu de nerf. Je pénètre presque en sautant à pieds joints dans le cercle de lumière…pour comprendre qu'il est déjà trop tard. Mes camarades me rejoignent, et sont aussi abasourdis que moi.

Ce que nous prenions pour un cercle de lumière n'est autre qu'une arène circulaire de sable et de roches très illuminée bizarrement, dont au centre se tient la fameuse porte, surélevée par de grands rochers plats. Et Mephisto est dessus, sur le point de l'ouvrir.

-Vous arrivez trop tard les novices, retentit la voix du démon que je déteste le plus.

Et il a raison. Je vois avec horreur la porte s'ouvrir lentement, et derrière elles, des âmes noires et des démons hurlent comme le vent, mugissent et trépignent à l'idée d'être enfin libérés, se collant à l'ouverture des portes pour passer dès que la brèche sera suffisamment grande.

-Nom d'un démon, murmure Amaimon, complètement figé par le spectacle qui a lieu devant nos yeux.

Un hurlement me sort de ma transe. C'est Bon, il gravit les rochers, une épée à la main, décidé à ne pas laisser faire ça. Je rentre moi aussi dans une colère noire, je sors mon koumaken de son fourreau, les flammes apparaissent immédiatement, et court en direction de Bon pour lui apporter mon soutien. Le groupe se met en marche, et bientôt nous sommes tous en train de gravir les rochers. Seulement voilà, parfois on a beau mettre toute ses volontés dans un projet, ça ne marche pas. Un démon fantôme me frôle, manquant de me faire tomber.

-La porte, je hurle. Non !

Elle s'est ouverte. Les démons commencent à se déverser dans l'Assiah en hurlant de plaisir. Et nous, nous hurlons de terreur. Que faire à présent ? Est-ce que tout est fichu ? Je vois mes compagnons se battre avec des oiseaux aux crocs acérés, des démons à griffes, et d'autres de toutes sortes, mais aucun n'arrête son ascension. A ce moment, je ressens une telle fierté à les avoir comme alliés et amis, que je redouble d'efforts, et finit avant tout le monde de gravir les rochers. La plateforme est réellement géante. Mais ce n'est pas la première chose que je remarque, car ce que je remarque, ce sont les formes grandes, petites, allongées, grassouillettes, à griffes, à serres, à plumes qui grouillent sur la surface. Je me relève à peine que tous les regards se posent sur moi.

-Tuez-le hurle Mephisto.

Et bien sûr, d'un même mouvement, les monstres se mettent à foncer sur moi, car sinon ce ne serait pas drôle. Je coupe le premier démon en deux, mais lorsque je me retourne, il me fonce dessus et me taillade le bras. Quoi ? Ma lame l'a pourtant traversé ! Je réalise que mon koumaken est noir, et qu'il ne tue que les exorcistes. Encore une bonne stratégie de Mephisto qui a convaincu Satan de m'inciter à tuer les exorcistes.

-Rin, attrape !

Je vois Yukio me lancer la bonne partie du koumaken, celle qui tue les démons, sauf qu'au moment de l'attraper, un démon volant avec des piquants à la mode porc-épic me le subtilise au vol, et se dirige vers son maître pour la lui remettre. Heureusement que Bon l'intercepte avec un verset bien placé qui, avec l'aide de Shima, s'effondre à terre. Je cours et cette fois réussit à le récupérer…pour être projeté avec violence à l'autre bout de l'arène. Je heurte plusieurs fois brutalement le sol sablonneux avant de pouvoir arrêter ma course folle. C'est Mephisto le responsable. Il me sourit et me fait signe d'approcher avec son index. Je jette un coup d'œil pour m'assurer que mes camarades s'en sortent, puis me concentre sur mon ennemi. Le moment est venu d'entrer dans la légende.

Ma queue fouette alors que je parcours la distance qui nous sépare. Personne ne se met en travers de mon chemin, et j'arrive sans encombre à sa hauteur. Je commence à balancer mon katana vers lui quand il m'envoie son pied dans l'estomac. J'en ai le souffle coupé. Je parviens quand même à finir le mouvement de bras, mais Mephisto se décale et mon épée fend le vide. Je prends appui sur ma jambe gauche et trouve un bon angle d'attaque. Mais il a tout prévu, et une nouvelle fois je reçois un coup. Je recule en titubant un peu. Il frappe vraiment fort, et ça fait très mal. Chacun de ses coups est parfaitement calculé ^pour faire le maximum de dégâts. J'essuie d'un revers de main le sang qui coule de mon nez. Il sort une épée en la matérialisant. Je vois…on va devoir croiser le fer.

-Je ne savais pas que tu savais manier l'épée, je dis d'un ton de défi.

-Je me débrouille, sourit Mephisto.

On se tourne autour quelques minutes, histoire de juger des facteurs à prendre en compte lors de l'attaque. Mais je n'aime pas la défensive. Alors je décide d'un bon moment pour attaquer en premier. Il arrête mon attaque sans difficulté détournant habilement mon coup puissant, et attaque en criant :

-Tu es trop prévisible Rin.

Je pare l'attaque de justesse, mais sa lame rebondit et m'écorche l'avant-bras. Je recule en sursaut. La tension est palpable. Je flippe carrément, je l'avoue. Ce n'est pas tous les jours qu'on se confronte à un tyran. Cependant, je continue à jouer le courageux.

-C'est tout ce que tu as Mephisto ? je le relance.

Il ne rigole pas, et repart à l'attaque.

-Je vais en finir avec toi Rin.

J'intensifie mes flammes et on enchaîne rapidement une série de coups attaque/défense sans personne qui domine réellement. Mais Mephisto a plus d'un tour dans son sac. Au moment où il riposte, je m'attends à ce qu'il frappe du tranchant de sa lame, mais il feinte et je reçois finalement un coup de pied retourné à l'abdomen, ce qui me vaut un magnifique plongeon droit vers le sol.

-Arrête de faire le pitre Rin !

C'est mon frère qui vient de dire ça, tirant à tout rompre sur les démons qui ont le malheur de passer près de lui. J'aimerais bien l'y voir moi ! Je me relève péniblement. Le sang pourpre s'écoule de mes plaies. J'ai mal partout, mes muscles tirent, mon corps hurle. J'essuie le sang qui me brouille la vue.

-Laisse tomber Rin. C'est joué d'avance. J'ai gagné. Regarde autour de toi.

Je jette un coup d'œil circulaire, et ce que je vois me glace le sang. Mes amis se démènent comme ils peuvent, mais les démons sont bien trop nombreux. Le ciel est complètement noir, envahi par les âmes errantes. Konekomaru, Shima et Bon, récitent ce qu'ils peuvent, mais le nombre de démons qui tombe par rapport aux survivants est ridicule. Shiemi et Izumo se battent avec leurs invocations. Yukio et Amaimon ne sont pas loin de moi. On est clairement en position inférieure. J'ai la gorge serrée. Puis je fixe une nouvelle fois Mephisto, et je repars à l'attaque. Je tente le tout pour le tout. Mephisto ne bouge pas. Il attend de voir quelle stratégie je vais prendre.

Au moment de l'atteindre, je feinte et me positionne sur son flanc. Il n'a pas vu venir le coup. Je souris et ma lame décrit un cercle mortel vers son ventre…mais il détourne habilement mon attaque par le plat de sa lame, et son épée finit dans ma poitrine. Le monde devient très confus pour moi dès lors. J'ai l'impression d'entendre un rire déformé, je reste en contemplation devant cette épée fichée en moi. A vrai dire, je ne ressens la douleur que lorsqu'il la retire de mon corps. Je porte une main à mon abdomen, essayant d'empêcher tout ce flot de sang de s'écouler trop vite. Ma respiration est saccadée. Je me vide cependant très vite.

-Adieu Rin, chuchote Mephisto.

J'entends un hurlement. Ce doit être mon frère ça aussi. Il aime bien hurler. C'est la dernière pensée que j'ai avant de tomber à terre.

Mais cette fois je ne me relève pas.


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