Observée, épiée, nuit et jours. Une fois de plus. Plusieurs fois je m'étais concentrée, cherchant l'animosité que je n'avais pas détectée la première fois. Mais toujours rien. Comme avant, je ne ressentais aucune agressivité dans ce regard. Rien que deux yeux, scrutateurs, rivés sur moi en permanence.

Je n'en ai pas parlé aux autres. J'ignore pourquoi, en fait. Ou plus exactement, je ne voulais pas savoir pourquoi. Je me sentais faible, incapable de détecter la source de ce regard. Et pourtant, je ne leur avais rien dit. Je ne voulais pas qu'on m'aide. Pour une fois, je tenais à me débrouiller seule. Je crois qu'en fin de compte, tout ce que je voulais c'était me mesurer à un monstre semblable à celui qui avait tué mon père. Je voulais savoir ce que je valais vraiment. Etais-je capable d'abattre un monstre, à l'instar de Yusuke et des autres ? Ou n'étais-je qu'une misérable gamine trop téméraire, un poids que tous devaient trainer derrière eux ? Je voulais savoir.

Le matin je me levais, la fenêtre de ma chambre grande ouverte, alors que je l'avais fermée la veille. Déjà à ce moment là, je savais qu'on m'observait. Je sentais la brulure de ce regard, insistant et pourtant très en retrait. C'était un regard calculé, mesuré, spécialement étudié pour que je ne puisse pas en détecter la source, ni même les intentions. Puis je me préparais, filant sous la douche avec la désagréable impression d'être détaillée sous toutes les coutures. Sur le trajet du lycée, je ne cessais de scruter les arbres, les toits et les maisons, dans l'espoir vain de repérer une forme qui n'aurait rien à voir avec l'humain. Mais c'était toujours peine perdue. Les cours se faisaient dans cette même ambiance, comme une proie traquée qui chercherait à croiser le regard du prédateur à l'affut. Yusuke et les autres n'avaient rien remarqué. Je m'appliquais à ne rien laisser paraitre, à rire et à râler comme de coutume. Ce n'était pas très compliqué, je devais seulement veiller à ne pas prêter attention à ce regard qui se faisait plus persistant encore. Au boulot, c'était encore la même chose. J'épiais les clients, cherchais les nouvelles têtes, surveillais les entrées. Je savais que chacun de mes mouvements, chaque verre servit et chaque parole que j'échangeais avec Hatsuharu étaient consignés dans un coin du cerveau de l'inconnu qui me suivait.

Il n'y avait qu'un seul moment dans la journée où je ne me sentais plus épiée. Quelques heures d'accalmies, une période où je redevenais seule spectatrice de ma vie. C'était les soirs, quand je retrouvais les autres chez Yusuke. J'ignorais pourquoi, mais à ce moment là le regard qui me vrillait les omoplates disparaissait. Pfuit, envolé ! Plus rien, silence radio. Mais dès l'instant où nous nous séparions, je le sentais revenir à la charge, plus persistant que jamais. Et il me suivait jusque chez moi, où il me surveillait pendant que je dinais en faisant mes devoirs. Quand je tirais les rideaux et me glissais sous la couette, il était toujours là. Et même quand je dormais, je le sentais.

Je ne paniquais pas. Non, je restais parfaitement calme. Je vivais normalement, avec seulement la conscience d'être observée. Je savais qu'à un moment ou un autre, l'inconnu se lasserait et passerait à l'attaque. Je me tenais prête, j'avais confiance en moi. J'étais forte, je n'avais certainement pas peur d'un imbécile de monstre de classe D. Si ce genre de minable avait réussi à terrasser mon père, il serait bien surprit avec moi ! Après tout, si on faisait abstraction du reigun, je n'étais pas plus faible que Yusuke. Oui, j'étais parfaitement capable d'envoyer ce monstre sur orbite. Alors j'attendais. Je vivais ma vie en attendant l'heure de monter sur le ring, comme un boxer dans les coulisses.

Au fil des jours, cette attente était devenue routinière, habituelle. J'étais constamment sur mes gardes, sans même avoir besoin d'y penser. Les nuits je me réveillais fréquemment, alertée par une présence étrangère à proximité. Mais à chaque fois ce n'était qu'un chat, ou une mouche, et la fenêtre était déjà grande ouverte. Peu à peu, mes sens se sont affutés. J'étais capable de ressentir toute présence étrangère, de la localiser et d'en évaluer la puissance. J'étais devenue un méga-radar, une sorte de sonar qui fonctionnerait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, même débranché. Je repérais tout, me retournais au passage du moindre insecte, distinguais les forts des faibles rien qu'en subissant leur aura. Et pourtant, le traqueur m'échappait encore. J'ignore comment, mais il réussissait à se dérober à chaque fois. Comme s'il n'avait aucune présence, aucune aura qu'on puisse sentir. Pendant un instant, j'ai pensé demander à Kurama s'il était possible de camoufler son aura, ou de la faire carrément disparaitre, mais je me suis très vite ravisée. L'inconvénient avec Kurama, c'est qu'il était très intelligent. Beaucoup trop, même, et ça pouvait me causer des problèmes. Si je lui en avais parlé, nul doute qu'il aurait comprit ce qui se passait. Et ça, je n'y tenais pas particulièrement. C'était une affaire entre le traqueur et moi.

En fait, ce petit jeu du chat et de la sourie eu le don de me rendre plus forte. Je m'en suis rendue compte il y a très peu de temps, lors de mon dernier accrochage avec une bande de zokus mal avisés de s'attaquer à moi. Avant, je me contentais d'observer et de réagir plus vite que les autres. C'était ma technique, la seule que je pouvais me permettre d'avoir avec la force que j'avais à ma disposition. Mais maintenant, c'était différent. Je pouvais esquiver les coups les yeux fermés. Je ne me contentais plus seulement de voir mes adversaires, je les sentais. J'anticipais tous leurs mouvements avec une facilité déconcertante, savais repérer leurs points faibles, une côte récemment ressoudée ou un endroit particulièrement sensible. Je pouvais distinguer les faibles des forts, établir un plan d'attaque plus cohérent, repérer les cibles à abattre en priorité pour dissoudre le groupe. De même, il m'était devenu presque naturel de sonder l'espace autour de moi. C'était inscrit en moi, tout nouveau et pourtant tellement nécessaire. Grâce à tout cela, j'étais incontestablement devenue plus forte. Plus rapide à attaquer, plus prompte à réagir.

Je crois que Yusuke et les autres avaient remarqué cette soudaine montée en puissance, même s'ils n'en parlaient pas devant moi. Et au fond, que leur importait ? Je devenais plus forte, ils n'allaient pas s'en plaindre. Au contraire, Yusuke n'avait de cesse de me casser les pieds pour se battre avec moi, histoire de voir à quel point j'avais progressé. Chose qui me gonflait sérieusement.

« Mais tu vas me lâcher la grappe, oui ?! » râlais-je en lorgnant le brun d'un air exaspéré.

Yusuke ne l'entendit cependant pas cette oreille, et raffermit sa prise sur mon mollet qu'il n'avait pas lâché depuis une demi-heure.

« Alleeeeer Haru, juste un ! » insista-t-il.

« Un tout petit combat de rien du tout et après je te fous la paix. Sois sympa, quoi ! Ca fait longtemps qu'on ne s'est pas bastonné, tout les deux… »

Je grognais une nouvelle fois devant ma canette de coca. C'était le soir, et nous étions tous rassemblés chez Yusuke. Le traqueur me foutait la paix le temps de ces quelques heures, et je tenais à en profiter. Nous étions tous assis par terre, en rond autour de la table basse sur laquelle s'entassaient plusieurs canettes déjà vides. Du coca, de l'orangina, du jus de fruit, du scheweppes et j'en passe. Yusuke était suspendu à ma jambe droite, ventousé comme une moule sur son rocher. A ma gauche Keiko tentait en vain de le faire lâcher prise, usant d'arguments bien vains face à l'entêtement du brun. A côté d'elle, Botan, Kurama et Hiei observaient la scène, une légère goutte de sueur perlant au coin de la tempe. Un peu à l'écart, Kuwabara draguait Yukina, la nouvelle venue dans le groupe, sous les reproches de Shizuru.

Yukina était la sœur de Hiei. Je l'avais appris par mégarde, en surprenant une conversation entre le nain colérique et Yusuke. Evidemment, Hiei m'avait fait promettre de garder le silence. Et honnêtement, quand c'est si gentiment demandé ( comprendre : avec une épée sous la gorge ), comment refuser ? J'avais donc promis.

J'avais rencontré Yukina lors de ma toute première mission avec Yusuke. Après sa libération, nous avions discuté cinq minutes et je m'étais tout de suite attachée à elle. Elle était très douce, très discrète, ne faisait jamais de bruit pour rien et pardonnait tout et n'importe quoi. Rien à voir avec Hiei.

« Mais puisque je te dis que je veux juste un petit combat de rien du tout ! Aller Haru ! »

Ne pas cogner. Non, ne surtout pas marronner cette espèce de tête brulée de crétin de Yusuke.

« S'il-te-plait Haruuuuu… »

Tête de mule.

Contre toute attente, ce fut Hiei qui vint à mon secours. Enfin quand je dis à mon secours, c'est un bien grand mot. Disons que le sauvetage de ma personne était plutôt une conséquence imprévue de sa grandissime action. Ouais, on va dire ça. Toujours est-il que quand il intima le silence à un Yusuke ventousé à ma jambe droite – môsieur avait mal au crâne à cause de toutes ces gamineries –, je cru lui sauter au cou. Yusuke grommela quelque chose d'inaudible et finit par obtempérer, à ma plus grande joie. Pendant un quart de secondes, j'espérais être tranquille jusqu'à la fin de la soirée. Mais ça, c'était sans compter sur les filles de l'assemblée qui causaient non-stop.

« Et toi Haru, tu as prévu quelque chose ? »

Minute. Je lorgnais Keiko d'un œil hagard, farfouillant dans ma mémoire à la recherche de bribes d'une conversation que je n'avais absolument pas suivie.

« Euh… ? »

Keiko soupira bruyamment, exaspérée. Tout le monde savait ce qu'elle pensait : « elle est aussi chiante que Yusuke ! ». Et honnêtement, elle avait raison. Enfin presque. Je m'estimais tout de même moins casse-pied que l'autre zoku surexcité.

« Je te demandais ce que tu comptais faire pendant ces vacances. Tu sais, dans deux jours. »

Les vacances. A vrai dire, je n'y avais pas encore réfléchis. D'habitude je trainais dans les rues de Tokyo en solitaire, histoire de tuer le temps en attendant le soir. Je n'avais jamais vraiment aimé l'école. Les vacances étaient pires, parce que je n'avais strictement rien à faire. Mais cette fois ci, le traqueur changeait la donne.

« Euh… En fait, je n'y ai pas vraiment réfléchi… » répondis-je un peu gauchement.

« Quoi, tu veux dire que tu n'as pas cogité sur tes vacances ? Rien de rien ?!

_ Beuh… »

L'expression choquée, voire même outrée de Kuwabara m'arracha un léger sourire. A voir sa tête, il était évident que chez lui, vacances était synonyme de plans foireux. Nul doute qu'il avait déjà concocté une bonne dizaine de plans sur la comète. Chacun incluant bien entendu notre participation à tous. Devant sa face de macaque ahurit, j'haussais les épaules en soupirant profondément.

« Aller vas y, Kuwabara. Dis-nous quel est ton super programme, tu en meurs d'envie… »

Les yeux du rouquin pétillèrent soudainement, signe que j'avais vu juste.

« Eh bien, commença-t-il avec entrain, j'avais pensé qu'on pourrait aller sur la côte, ou alors à la montagne. Et pourquoi pas dans un pays étranger ? Il parait que les filles sont canon en Espagne, et… »

BAM ! Le pauvre rouquin n'eu pas le loisir d'achever son délire que Yusuke lui collait son poing sur la figure.

« T'en as encore des idées débiles de ce genre ? » siffla-t-il, agacé.

Je ri un peu, pas très rassurée quand aux projets du grand roux pour ces vacances. Hors de question pour moi de quitter le japon. Et de toute façon, je n'en avais certainement pas les moyens.

« Si on restait dans le coin plutôt ? » hasardais-je, histoire de calmer le jeu.

Les filles approuvèrent de concert, l'air entendu, tandis que Kuwabara maugréais en se frottant le crâne. Dans son coin Hiei avait détourné la tête, la mine définitivement boudeuse.

« C'est totalement débile cette histoire. Et de toute façon il est hors de question que je vous supporte encore plus longtemps. » râla-t-il en croisant les bras.

Un sourire machiavélique fleurit sur mes lèvres.

Hiei, ce cher Hiei… Je retins de justesse un rire moqueur et souris de plus belle, amusée par sa mine butée. Les paroles de Kurama tournoyaient dans ma tête.

« Même Hiei se faisait du mouron à ton sujet. »

Sa majesté le nabot qui râlait sans cesse, ce puceau introverti cachait donc un grand sentimental refoulé, hein ? Le beau tableau que voilà… A quelques centimètres du brun, Kurama me faisait de grands signes. « Par pitié Haru, ferme-la ! » voulait-il dire. Il sentait venir la vacherie, et il avait bon instinct. Je brûlais d'enquiquiner Hiei. J'avais toutes les cartes en main pour ça : un jeu pipé, bourré d'as de pique et de remarques cinglantes. Ooooh oui, il ne me suffisait que de quelques mots pour le mettre dans une rage pas possible, et ce serait sûrement très drôle. Enfin, après, il fallait être prête à en subir les conséquences : quelques bleus et peut-être même une ou deux fractures, si je me débrouillais assez bien pour ne pas mourir découpée en tranches. Mais c'était un risque que j'étais prête à prendre, rien que pour le voir sortir de ses gonds. Malheureusement pour moi, ma petite entreprise de pétage de plombs chez Hiei fut compromise par l'intervention de Yusuke.

« De toute façon je ne peux pas bouger pendant ces vacances. Enma junior est sur les nerfs et il me veut dispo' vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce sale morveux ! » maugréa-t-il en se grattant l'oreille gauche d'un air hargneux.

S'en suivit une conversation mouvementée. Entre les éclats de voix de Keiko, outrée par l'esclavagisme que le monarque en couche-culotte faisait subir à Yusuke, les jérémiades de Kuwabara et les commentaires acerbes de Shizuru, la soirée fut animée. Pour ma part je restais silencieuse, peu désireuse de me retrouver embarquée dans tout ce remue-ménage. Je savourais ces courts instants de répit, loin des yeux du traqueur, de la basse assourdissante du bar et de l'épais silence de mon appartement. En un sens, c'était ça, mes vacances.

La soirée prit fin, quelques heures plus tard.

Et avec elle ma tranquillité.

La traqueur me retrouva dès les autres partis et je senti son regard me vriller les omoplates, plus persistant que jamais. A ce train là, il serait bientôt capable de recracher par cœur les moindres détails de ma pauvre silhouette. De nouveau sur mes gardes, je scannais les environs, balayais les alentours de brefs coup d'œil, espérant toujours repérer un signe, une faille, n'importe quoi qui puisse le trahir. Mais comme de coutume la nuit restait silencieuse et désespérément opaque, niant obstinément toute trace de l'individu qui se dissimulait en son sein. Soufflant d'agacement, je pressais le pas. Les ruelles mal éclairées n'étaient certainement pas mon terrain de jeu préféré, aussi préférais-je ne pas m'attarder. S'il venait à m'attaquer maintenant, je savais être en mesure de riposter, là n'était pas le problème. Ce qui me dérangeait, c'était que malgré mon nouveau sonar intégré, j'étais nettement désavantagée dans un combat où la visibilité était réduite. Sans mes yeux, j'aurais beaucoup de mal à me repérer. A coup sûr ce handicap ne manquerait pas de me ralentir, créant un temps d'hésitation qui pourrait m'être fatal.

En somme, mieux valait pour moi que le traqueur n'attaque pas en pleine nuit. Quitte à me friter avec un monstre, j'aimais autant être en mesure de compter le nombre de ses pustules. Et de voir plus loin que le bout de mon nez, accessoirement. Soudain, une sensation inconnue me secoua l'échine. Mon super-radar avait repéré quelque chose. Une présence, quelque chose qui n'était pas habituel dans le quartier. Plus j'avançais, plus ça se précisait. Finalement, alors que j'arrivais juste au bas de mon immeuble, je ressenti clairement l'aura du nouveau venu.

Cette sensation de chaleur, cette douceur et ce réconfort qui me prenaient à la gorge, j'aurais pu les reconnaitre entre milles. Accélérant encore la marche, j'avalais les escaliers, volant presque jusqu'à la porte de mon appartement. Au fur et à mesure que je me rapprochais, l'aura grandissait, encore et encore. J'arrivais finalement devant ma porte, haletante, et découvrais une tête blonde, tellement claire qu'on aurait pu la croire blanche, appuyée nonchalamment contre le mur.

« Haru ? »

L'intéressé sursauta légèrement, comme tiré d'une profonde rêverie, et m'adressa un énorme sourire.

« 'Lut brunette ! » dit-il en s'avançant pour m'ébouriffer les cheveux.

Je le dévisageais, confuse. Un bref coup d'œil à ma montre m'indiqua qu'il était un peu plus de trois heures du matin. Un peu tard pour une visite de courtoisie, non ?

La main de Haru me frotta énergiquement le crâne, achevant de démolir ma coiffure qui tenait déjà par l'opération du saint esprit. Mon élastique partit faire un tour aux Bahamas, m'arrachant un grognement mécontent qui fit rire le blond.

« Allez, boude pas. C'est bien aussi, les cheveux détachés. » plaida-t-il devant ma mine contrariée.

Je ne répondis pas. Son sourire, bien que fermement scotché sur sa figure, était forcé. Sa belle énergie, si débordante d'habitude – oui, oui, même à trois heures de mat' – semblait tarie. Son visage était triste, un peu, et ses yeux tendres. Devant cette bouille là, n'importe quel péquenaud aurait pu croire ce sourire sincère. Mais connaissant bien Haru, je su tout de suite que quelque chose clochait. Et s'il était devant ma porte ce soir, s'il avait mit sa fierté de côté et trainé ses pompes cloutées jusqu'ici, c'était que la chose en question était plutôt grave. Assez grave, du moins, pour le contraindre à ce sacrifice. Ce qui n'était pas rien.

Devant mon manque de réaction, le blond retira sa main de mes cheveux en affichant une mine contrariée.

« Ah… » souffla-t-il.

« Décidemment, on ne peut rien de cacher. »

Relevant les yeux, j'accrochais son regard, inquisitrice. Mais je n'obtins pour seule réponse qu'un petit sourire contrit et une tape sur l'épaule.

« Pas la peine de me dévisager comme ça. » blagua-t-il.

« C'est pas grand-chose. »

Il détourna les yeux quelques instants, fuyant mon regard qui, je le savais, était devenu brulant de questions. Sa main s'adoucit sur mon épaule, cherchant à devenir caresse, et ses yeux voilés revinrent confronter les miens.

« T'as un oreiller pour moi, là-dedans ? » demanda-t-il en se grattant l'arrière du crâne, à la fois embarrassé et amusé.

Je mis quelques secondes à répondre.

Haru qui demandait un toit pour la nuit. Effectivement, ça allait mal. Je ne me risquais pourtant pas à poser de questions et, plongeant la main dans ma poche, récupérais les clefs de l'appartement avant de les agiter sous le nez du blond.

« Alors pousses-toi de devant ma serrure, blondinet sans cervelle. » me moquais-je en souriant gentiment.

L'atmosphère s'allégea immédiatement, et je vis Haru se détendre imperceptiblement, heureux que je ne pose pas plus de questions. Ses yeux onyx pétillèrent de reconnaissance et il me fila rapidement l'accolade.

« Thanks brunette, je savais que je pouvais compter sur toi. »

Son bel entrain avait visiblement repointé le bout de son nez, ce qui me rassura un peu. Je souris sincèrement, ouvrit la porte et, d'un grand geste obséquieux, l'invitais à entrer.

« Si monsieur veux bien se donner la peine… »

Haru s'esclaffa et me précéda dans l'entrée d'une démarche aristocratique, feignant la courtoisie.

« Avec plaisir, très chère. » minauda-t-il en se pavanant comme un paon en costard de pingouin.

J'éclatais de rire devant son pas altier et son pincement de lèvres exagéré.

« Tu imites très bien l'aristocrate ! » lançais-je en tournant la clef dans la serrure.

Un léger « clic ! » signifiant que la porte était correctement verrouillée se fit entendre, avant que je ne balance mes baskets à l'autre bout du salon sous le regard éberlué de mon blondin de collègue. Ce dernier laissa échapper un rire discret, puis un « on ne te changera jamais » avant de m'imiter de bon cœur. Ses rangers valdinguèrent dans le couloir, retombant dans un bruit mat, en vrac.

« J'adore ta façon de ranger les choses ! » plaisanta-t-il une fois à l'aise.

Je souris de toutes mes dents avant de lui tirer la langue.

« Du moment que je retrouve mes fringues, c'est un bon moyen, non ? » dis-je en envoyant ma veste rejoindre ses chaussures.

« Et puis si t'es pas content tu dors sur le palier ! » rajoutais-je d'un air faussement courroucé, un brin sadique.

Haru me jeta un regard horrifié avant de s'incliner profondément devant moi.

« Ok, je me rends, je me rends ! Pardonnez-moi altesse, cela ne se reproduira plus, c'est promis ! »

J'éclatais de rire avant d'attraper mon blondinet de copain par la manche.

« Allez amènes-toi, on va faire ton lit. »

Je l'entrainais à l'étage, lui faisant rapidement visiter l'appartement par la même occasion. Arrivés à ma chambre, il sautillait sur place comme une gamine de neuf ans devant son cadeau de noël.

« Alors c'est là ta chambre ? » pépia-t-il, une lueur de curiosité brillant au fond de ses yeux.

J'acquiesçais en souriant.

« Oui mais ne te fais pas d'illusions, il est hors de question qu'on dorme dans le même lit ! »

Haru ne m'écouta pas, trop occupé à fourrer son nez dans tous les recoins de la pièce. Je soupirais, un brin exaspérée, avant d'ouvrir les portes de mon placard d'un grand geste théâtral.

« Bon, c'est pas tout mais demain j'ai cours et il est trois heures du mat' ! »

Farfouillant dans mes affaires, je réussi à dénicher une couette et un oreiller que je lui balançais à la figure. Le blond gronda d'un air outragé.

« Quel accueil ! » maugréa-t-il en se désempêtrant tant bien que mal des draps qui s'enroulaient autour de ses bras.

J'éclatais de rire d'un air sadique.

« Si ça ne te vas pas, t'as qu'à aller sur le perron, je ne te retiendrai pas !

_ Non non c'est bon, merci Haru ! »

Le blond s'enfuit vivement en direction du salon où il s'installa sur le canapé, l'oreiller confortablement posé contre l'accoudoir. Du haut des escaliers, j'aperçu le sourire espiègle qui flottait sur ses lèvres.

« Eh, blondin ! »

Il se retourna, la mine renfrognée et boudeuse. L'espace d'une seconde je m'extasiais sur ses talents d'acteur. En quelques secondes il arrivait à totalement changer l'expression de son visage.

« Bonne nuit. »

Haru grogna, détournant la tête, avant de maugréer un « 'Nuit » bougon. Je ris doucement et lui adressais un clin d'œil avant de disparaitre dans ma chambre, non sans avoir remarqué le sourire sincèrement reconnaissant qui éclairait le visage de mon blond. Quand enfin je pu me glisser sous mes couvertures, la fenêtre close et le réveil réglé pour sonner à sept heures pile, je m'endormi comme une masse et sombrais dans un sommeil sans rêve.

Le lendemain, le réveil fit un vol plané digne des annales et passa par la fenêtre. Oui, j'ai bien dit par la fenêtre parce ce qu'une fois encore, mon visiteur nocturne s'était tapé l'incruste. Mais cette fois, il ne s'était pas contenté d'une petite balade en touriste. Non, il avait carrément saccagé ma chambre ! Mes tiroirs étaient renversés, mes placards éventrés, mes vêtements éparpillés sur le sol. En soi il n'y avait pas de casse, juste un capharnaüm sans nom.

J'hésitais sur comment interpréter ce soudain changement d'attitude chez le traqueur. Rentrer chez moi tous les soirs était déjà assez étrange comme comportement, mais vider mes placards pour tout renverser par terre comme un gosse qui pique sa crise était pour le moins… déconcertant de sa part. A quoi cela lui avait-il servit ? Cherchait-il quelque chose ? Ou me faisait-il savoir qu'il comptait passer à l'action très prochainement ? Je pensais soudain à Haru, vautré en bas sur mon canapé. Etait-ce sa présence chez moi qui le contrariait à ce point ?

Je secouais la tête, incapable de trouver une explication valable. Repoussant les couvertures d'un geste vif, je m'extirpais de mon lit et évaluais l'étendue des dégâts. Le moins que l'on puisse dire, c'est que j'allais avoir du travail à tout remettre en ordre. Un grognement guttural m'échappa quand je pris conscience du regard du traqueur rivé entre mes omoplates. Nul doute qu'il devait bien se marrer à l'instant. Ah, ah, trop poilante sa petite action ! Très mature !

J'enjambais une pile de vêtements et enfilais un vieux tee-shirt noir trois fois trop grand pour moi – qui, sûrement, avait dû appartenir un jour à mon père – et un jean. Trois grands écarts plus tard je me retrouvais dans le couloir, marchant d'un pas résolu vers la cuisine où je comptais bien m'offrir un petit déjeuner gargantuesque.

Allongé sur le canapé, une jambe pendante dans le vide et l'autre relevée sur l'accoudoir, Haru dormait comme un bienheureux, un sourire béat scotché sur le visage. Un instant je fus tentée de le réveiller en bonne et due forme – comprendre : à grand fracas de casseroles et de hurlements – mais sa mine sereine m'en dissuada ; il avait besoin de repos. Je déjeunais en vitesse, laissais le couvert mit et les céréales dehors pour de le blond les trouve, griffonnais un mot à son intention et parti pour le lycée, mon bentô sous le bras.

La journée passa lentement. Les cours étaient, comme de coutume, beaucoup trop longs, les profs ennuyeux. A midi, Yusuke et Kuwabara discutaient de leur dernière mission en date, mission à laquelle je n'avais pas été conviée car beaucoup trop dangereuse. Un reniflement contrarié m'échappa. On m'écartait du front pour ensuite me coller en première ligne, quand les boulots n'étaient pas intéressants. Quelle barbe ! Les babillements incessants de Keiko ne parvinrent pas non plus à me redonner la pèche. En fait, Haru m'inquiétait. Et la réaction du traqueur aussi. Plus j'y pensais, plus j'avais peur qu'il ne s'en prenne au blond. C'était, après tout, le moyen le plus direct et le plus efficace pour me piéger. La situation m'inquiéta tellement qu'à peine les cours terminés je quittais rapidement le lycée et rentrais chez moi le plus rapidement possible.

Quand j'ouvris la porte de mon appartement, je vis tout de suite les couvertures sagement pliées posées bien en évidence sur le canapé avec, par-dessus, un bout de papier noircit. Je me déchaussais et entrais. Haru n'était manifestement plus là. Attrapant la note qu'il m'avait laissé, je ne pu retenir un sourire en avisant les pliures maladroites des draps.

« Merci pour le gîte, brunette, je te revaudrai ça.

On se voit au boulot !

Haru. »

Un soupire s'échappa des tréfonds de ma gorge. Visiblement, je m'étais inquiétée pour rien. Je repliais la note, la fourrais dans ma poche et entrepris de ranger mon appartement qui, entre le blond et mon traqueur, avait prit des allures de piaule de célibataire endurcit. En gros, un vrai bordel.

Quelques heures plus tard, je me retrouvais au Black Hole en tenue de service. Haru n'était pas là. Ni le soir suivant, ni celui d'après. Ce n'est que le troisième soir qu'il se repointa devant chez moi, l'air penaud et embarrassé. Je lui passais devant sans un mot, l'ignorant totalement, bien décidée à lui faire comprendre que flûte, je m'étais rudement inquiétée, moi ! Il tenta une approche craintive, clairement mal à l'aise.

« Haru, je… je suis désolé… »

Sa voix était rauque, quelque peu éraillée. Ses vêtements étaient crasseux, déchirés de partout, et ses cheveux partaient dans tout les sens, retombant en mèches folles devant ses yeux.

« J'aurais dû te donner des nouvelles mais je… »

Il s'interrompit, se mordant violemment la lèvre inférieure. Pendant ce temps, j'avais déverrouillé la porte et commencé à me déchausser, toujours sans lui adresser le moindre regard. Une fois pieds nus, j'entrais. Il hésita avant de finalement me suivre, l'air toujours coupable.

« S'il-te-plait Haru, parle-moi… Je… j'ai pas assuré, je sais. Mais là je… »

Il ne finit pas sa phrase, apercevant la couette bien mise en place sur le canapé et l'oreiller moelleux qui l'attendait sagement depuis trois jours déjà. Ses yeux s'agrandirent et il ne bougea plus, n'osant presque plus respirer. C'est à ce moment là que je me décidais enfin à le regarder.

« Tu peux rester ici tant que tu veux. » lui lançais-je d'un ton faussement indifférent, dissimulant tant bien que mal les résidus d'amertume que me laissait l'inquiétude de ces trois derniers jours.

« Je t'ai fait faire un double des clefs. Interdiction de ramener des filles ici et pour la nourriture, on se partagera les frais. Si tu sais cuisiner c'est toi qui t'y colle et je me charge de la lessive. »

Il me regarda d'un air éberlué, son regard allant et venant entre le canapé et moi. Quand il saisit enfin le sens de mes paroles, ses yeux brillèrent de reconnaissance et de tendresse. Il m'adressa un vrai sourire, un de ceux que je ne lui avais plus vu depuis longtemps. Un sourire rayonnant, malicieux et plein de vie.

« Merci Haru. Vraiment. » me dit-il, et sa voix pleine de chaleur me fit frissonner.

A ce moment là je réalisais combien je m'étais fait du souci pour lui. Cet imbécile m'avait fait faire un sang d'encre ! Je grognais un vague « Hn. » mal embouché et lui adressais un vague geste de la main, signe qu'il me faudrait encore quelques heures avant de lui pardonner. Il sourit, comprenant le message, se posa dans un coin et attendit, patiemment, que je ne lui en veuille plus.

C'est comme ça qu'il s'installa chez moi, tout doucement d'abord, rentrant de temps en temps chez lui pour récupérer quelques affaires, puis finalement à titre permanent. Pour l'occasion j'avais réhabilité la chambre de mon père, que j'avais auparavant transformé en débarras. Avec l'aide de mon blond, j'avais déterré le lit de sous une montagne de disques et de CDs, de cassettes et de DVDs, récuré à fond et aménagé la pièce que Haru avait, désormais, complètement investi. Sa guitare – une Gibson, rien que ça ! – reposait dans un coin, avec son ampli et ses câbles, ses fringues s'étalaient un peu partout sur le sol, son lecteur CD trainait près de son lit, avec deux ou trois cahiers et autant de stylos. Sans compter la douzaine de revues de charme posées bien en évidence sur sa table de nuit. Bref, une chambre de mec, quoi.

Quant Yusuke et les autres apprirent que le blond vivait désormais chez moi, leurs réactions furent mitigées. Yusuke et Kuwabara ne manquèrent pas une si belle occasion de me chambrer, m'envoyant des remarques grivoises à tout va ; Keiko s'inquiéta du danger que pouvait représenter un jeune homme de bientôt dix-sept ans aux côtés d'une demoiselle pure et innocente telle que moi ( ce qui, entre nous, me fit bien marrer ) ; Shizuru et Botan pronostiquèrent sur les chances pour que le blond et moi finissions mariés avec cinq mouflets dans les bras ; Kurama s'inquiéta des problèmes d'organisation que la cohabitation posait et Hiei… et bien Hiei avait l'air de s'en cogner royalement. Assis dans un coin à l'écart il fusillait le mur du regard, totalement indifférent à ce qui se passait autour de lui. Sa réaction était, soit dit en passant, celle qui m'était la moins pesante. Mais en fin de compte cela ne dura pas plus d'une soirée et la nouvelle fut vite oubliée.

Lorsqu'il me fallait partir en mission pour plusieurs jours, j'arrivais toujours à trouver une explication potable. Haru n'était évidemment pas dupe mais ne posait pas de questions. Après tout, il vivait chez moi et n'avait pas son mot à dire sur ma vie privée. Si seulement ce n'était que ça, ma vie privée ! Le traqueur changea ses habitudes lui aussi. Dorénavant, ma chambre n'avait plus aucun espoir d'être présentable. A peine rangée elle retrouvait le désordre d'antan le matin suivant, les vêtements jetés avec hargne sur mon plancher ayant fini par faire parti du décor. Voyons les choses du bon côté, je ne passais plus trois plombes à fouiller dans mon armoire le matin. Je n'avais plus qu'à me baisser et à ramasser tee-shirt, pantalon et petite-culotte.

Ce matin là ne faisait pas exception, et c'est avec un léger soupire agacé que j'enjambais une pile de vêtements froissés et m'habillais en quatrième vitesse. En bas, Haru était déjà réveillé et m'attendait avec le petit déjeuner, un grand sourire sur les lèvres.

« Hello ! » me salua-t-il, joyeux.

Je lui retournais son bonjour et l'embrassais sur la joue, geste désormais habituel entre nous. Ceci fait, j'avisais la table de la cuisine d'un œil avide. Des croissants ! Il était allé chercher des croissants ! Contenant un grondement furieux de mon estomac affamé, je lorgnais Haru d'un œil soupçonneux.

« T'as quelque chose à te faire pardonner ? »

Le blond secoua négativement la tête et vint me prendre dans ses bras.

« Nan. » pépia-t-il, guilleret.

« C'est juste une petite douceur comme ça, sans raison ; parce que je t'adore ! »

Je lui jetais un œil torve auquel il répondit par un rire et un rapide bisou sur le front.

« Aller grouille-toi de manger, tu vas être en retard au lycée ! »

Catastrophée, je regardais la pendule de la cuisine et avalais en vitesse mon bol de chocolat avec trois croissants entiers. Haru se moqua de moi, plié de rire alors que je manquais m'étouffer avec un morceau de croissant. Je le fusillais du regard, le défiant de dire quoi que ce soit, empoignais mon sac par les bretelles et attrapais le bentô qu'il me tendait, entièrement fait par ses soins. Le pire dans tout ça c'est qu'il cuisinait bien, le bougre ! Je lui collais un rapide baiser sur la joue en même temps qu'une claque sur l'arrière du crâne.

« A toute, blondinet. »

Il se reprit juste à temps pour enrouler ses bras autour de mes épaules et me serrer doucement, un léger hoquet encore en travers de la gorge.

« Et arrête de te foutre de moi ! » grognais-je en enfonçant mes ongles dans ses côtes.

Il laissa échapper une plainte étranglée et me relâcha illico, un grand sourire sur le visage.

« Quel caractère ! »

Je fis la moue et lui collait une pichenette sur le front.

« C'est toi qui es trop mou. » ronchonnais-je avant de me détourner.

Juste avant de fermer la porte derrière moi j'eu le temps d'apercevoir les yeux pétillants d'Hatsuharu. D'un noir liquide, aussi sombre que la nuit avec, au niveau de l'iris, quelques éclairs d'argent. Et cette lueur au fond de ses prunelles. De la douceur. Beaucoup, beaucoup de douceur, de la tendresse et de l'affection. Et encore autre chose. Un je-ne-sais-quoi de troublant. Quelque chose qui me couvait sans cesse, qui m'enveloppait dès qu'il posait les yeux sur moi.

A cet instant je réalisais qu'il était beau. Pas seulement mignon, du genre agréable à regarder, non ; beau. Plein d'humour, d'attention et de qualités. Avec un esprit mordant, une intelligence vive et un caractère bien trempé.

Je fus prise d'un rire jaune.

Visiblement Haru avait prit une grande place dans ma vie ; je ne savais même pas à quel point. Comme un repère, une base sûre à laquelle m'accrocher dans le chaos de mon existence. Comme un ami d'enfance… ou comme un frère.

Cela me donna le vertige.

Secouant vivement la tête, je repoussais mon trouble aux confins de mon esprit, avec les autres sujets indésirables qu'il me faudrait pourtant bien traiter un jour. Mais pas tout de suite, pas pour le moment. Plus tard.

Satisfaite de ma misérable solution je pris le chemin du lycée d'un bon pas, c'est-à-dire en courant comme si j'avais le diable aux trousses. Avec toutes ces élucubrations mentales je m'étais mise en retard ! Derrière moi le traqueur courrait aussi, je le sentais. Un rictus mauvais m'échappa.

« Puisque tu tiens tant que ça à me filer le train crois-moi je vais te faire faire du sport ! » pensais-je, sarcastique.

J'accélérais le pas, filais comme une fusée dans les rues de Tokyo, sautais par-dessus les poubelles renversées, volant presque. Grisée par la vitesse, je ne me rendis même pas compte des cris outrés et des protestations des passants qui n'avaient pas le temps de s'écarter sur mon passage. Je ne m'entrainais pas, mais les quelques mois passés à tenter de semer le traqueur, sans compter les années à courir dans les rues avec une bande de zokus fous furieux aux trousse m'avaient considérablement endurcie. Depuis le début de la traque je devenais de plus en plus rapide, de plus en plus puissante. Ce n'était pas grand-chose, je restais toujours largement en dessous du niveau élémentaire de tout combattant de base. J'étais bien loin de Yusuke et même de Kuwabara. Et pourtant je me sentais plus forte. A ma manière, j'avais acquis plus de puissance. A l'échelle d'une humaine normale, en fin de compte. Et c'était déjà considérable.

Je fus soudain stoppée dans ma course par l'apparition d'une nouvelle aura que je reconnu immédiatement.

Cette aura là était comme un bonbon : enrobée de douceur et de gentillesse mais avec, sous la surface, un cœur brut, d'une puissance froide et d'une cruauté terrifiante.

Kurama.

En temps normal j'étais incapable de le repérer à plus de trois mètres de distance. Pourtant à cet instant il était bien plus loin, à deux kilomètres au moins, vers la forêt à la sortie de la ville. Pas besoin d'être un génie pour deviner qu'il voulait me voir. Moi, et peut-être aussi les autres.

Je grinçais entre mes dents, ralentis et jetais un œil à ma montre. Déjà une demi-heure de retard. Soufflant un grand coup, je bifurquais de mon itinéraire premier, déviant vers la forêt d'un pas tranquille. Bah, avec une demi-heure de retard, pourquoi ne pas prendre l'heure complète ? Ou la matinée, tient ! Oui, ça me semblait être une bonne idée. De toute façon je n'avais pas envie d'aller en cour. Kurama me fournissait un excellent prétexte pour sécher ! Un léger sourire satisfait s'échappa de ma gorge alors que je trottinais sans trop me presser, histoire de ne pas arriver dernière mais pas en tout premier non plus. Environ dix minutes plus tard je me retrouvais à la lisière de la forêt Gayami, les mains nonchalamment fourrées dans mes poches. Un horrible frisson me parcouru l'échine. L'aura de Kurama était de plus en plus forte à mesure que je m'approchais, tant et si bien que j'avais du mal à la supporter. Mon corps entier se hérissait, comme électrisé par sa puissance. Des milliers d'aiguilles se fichaient dans mes bras, et j'aurais bien feulé si je l'avais pu tellement subir cette aura était désagréable. Enfin non, pas désagréable. Dérangeant. Elle était écrasante, avide, comme prête à m'écarteler au moindre faux mouvement. Mais en même temps je la sentais totalement pacifique, aimable et généreuse, disposée à me laisser avancer encore sans me tuer. C'était horriblement troublant.

Une fois encore, j'éludais la question. Inutile de chercher à comprendre : c'était Kurama, le seul à pouvoir allier gentillesse pure et plaisir de tuer.

Deux nouvelles auras se rajoutèrent soudain à mon tableau de bord interne et je souris en reconnaissant Yusuke et Kuwabara. Comme d'habitude, Hiei apparaitrait en dernier.

J'arrivais en même temps que mes deux camarades de classe dans une clairière sans aucun doute traficotée par Kurama pour ne nous puissions nous y installer. A moins que ce ne soit juste pour la déco. La végétation était beaucoup trop abondante pour être naturelle dans ces régions rongée par la pollution. Sans compter les quelques plantes tropicales et démoniaques que je réussis à identifier.

Comme je l'avais deviné, Hiei arriva en dernier, la mine renfrognée et passablement énervée. Il ne me jeta pas un seul coup d'œil, ni aux autres d'ailleurs. Seul Kurama avait droit à son attention. Moi-même je me reconcentrais sur lui, curieuse de savoir quel était le motif de cette soudaine convocation.

Etrangement personne ne sembla se décider à parler. Kuwabara et Yusuke ne pipèrent pas mot, Hiei non plus. Quoi que dans son cas, rien d'étonnant. Kurama nous regarda tour à tour, son aura redevenue imperceptible à la seconde même où nous nous étions tous retrouvés à ses côtés. Je retins un soupir de soulagement : je préférais largement lui parler sans avoir à subir constamment son aura, c'était beaucoup trop épuisant.

Les yeux verts de notre bandit attitré passèrent successivement de Kuwabara à Yusuke, puis à Hiei, leur adressant un regard que je savais de connivence, quoi qu'un peu désolé. Je tiquais. Ils me cachaient quelque chose. Quelque chose qui, je le sentais, me concernait indirectement. Quand enfin Kurama daigna ouvrir la bouche, il s'adressa aux trois autres.

« Je crois que nous avons notre réponse… »

Je restais coite. Evidemment je n'entravais que couic à ce qu'il disait mais les autres semblaient comprendre. Yusuke se mordit la lèvre inférieure, les sourcils froncés et l'air soucieux. Les yeux de Hiei lancèrent des éclairs et je le vis serrer les poings. Kuwabara m'adressa un petit sourire, comme pour m'excuser de quelque chose que j'aurais fait. Quant à Kurama il me sonda du regard, une expression absolument indéchiffrable sur le visage.

Je les regardais un par un, d'abord hébétée puis de plus en plus énervée. Qu'est ce que j'avais encore fait ? Je n'eu cependant pas le temps de m'énerver : Hiei abattit son poing sur un arbre à sa gauche, perforant le tronc qui émit un craquement sinistre. Il était furieux. Ses yeux brillaient d'une furie à peine contenue, prête à éclater.

« C'est hors de question. » posa-t-il, menaçant.

Kurama soupira. Nul doute qu'il s'était attendu à cette réaction de la part du brun. Mais je devinais qu'il était excédé : malgré la maitrise qu'il avait de lui-même son agacement transparaissait, tirant ses traits et pinçant légèrement sa bouche.

« Hiei, on en avait déjà discuté. On avait dit que…

_ Je sais ce qu'on avait dit. » coupa Hiei, l'air commençant à trembler tout autour de lui.

« Mais je refuse de l'emmener avec nous. »

Il me fallut un quart de seconde pour réaliser qu'ils parlaient de moi, et encore un autre pour y aller de mon grain de sel dans la discussion.

« De m'emmener où ? » demandais-je, calme mais suffisamment dure pour ne tolérer aucun refus de répondre.

Hiei ne dit rien, toujours de plus en plus furieux. S'il avait eu des révolvers à la place des pupilles Kurama serait tombé comme une mouche. L'intéressé se détourna d'ailleurs de lui et revint à moi. Dès l'instant où ses yeux verts se posèrent sur moi son visage se durcit. Je déglutis. Quand Kurama prenait ce genre d'expressions là, c'était mauvais pour ma pomme. Très mauvais.

Il laissa s'écouler quelques secondes durant lesquelles je me sentais comme passée aux rayons X mais tentait de rester digne, droite et impassible. Intraitable et sûre de moi, en somme, c'est-à-dire tout ce que je n'étais pas. Je détestais ne pas savoir de quoi il était question, surtout si cela me concernait. Je me sentais comme faible, incapable de réagir et surtout mise sur le banc de touche, ce qui m'insupportait plus que tout. D'une œillade passablement énervée je fis comprendre à Kurama qu'il était temps de passer aux explications. Il ferma doucement les yeux et se pinça l'arête du nez, geste qu'il faisait souvent pour se calmer, puis s'exécuta.

« Nous devons partir. » commença-t-il et je mis toute mon ironie dans un seul regard que je lui décochais avec l'air de dire « tu me prends pour une quiche ou quoi ? »

Bien sûr que j'avais comprit qu'ils partaient. Ma question était et pourquoi ? Kurama me rendit mon regard, les quelques lambeaux de patience qui lui restaient durement mis à l'épreuve.

« D'accord, ça j'avais compris. » repris-je plus diplomatiquement, craignant tout de même les foudres du monstre aux cheveux rouges.

Je n'étais pas suicidaire. Non, pas du tout. Mieux valait me calmer et tenter la voix de la diplomatie.

« Mais ce que je veux savoir c'est où est ce que vous allez ? C'est encore une mission d'Enma junior ?

_ Si seulement ! » grogna Yusuke, les bras croisés derrière la tête et une grimace sur le visage.

Il avait l'air tendu. Jamais je ne lui avait vu ce genre d'expression. Lui qui d'ordinaire prenait tout avec désinvolture je le sentais prêt à réagir au quart de tour. Son aura était troublée, vibrante et magnétique. Il avait peur. Et était en même temps diablement excité. Curieux mélange qui me fit froncer les sourcils sous l'œil scrutateur et avertit de Kurama.

« Dis-moi Haru… Jusqu'à quel niveau as-tu progressé véritablement ? » me demanda-t-il soudain.

Mon cœur eu un raté.

Hein ? Mais de quoi parlait-il ? Et comment…

Je le regardais avec des yeux ronds comme des soucoupes.

Pourquoi s'en préoccupait-il tout d'un coup ? Il ne s'en souciait pourtant pas, avant. Est-ce qu'il aurait des doutes sur mon traqueur ? Serait-il possible qu'il ait découvert la traque dont je faisais l'objet depuis tout ce temps ? Avait-il fait le rapprochement entre ça et mes soudains progrès ?

Comme je n'ouvrais pas la bouche, il reprit plus calmement.

« Quand j'ai projeté mon aura il y a quelques minutes, tu m'as senti et tu m'as localisé. Un être humain normal, même très habile de ses poings comme tu l'es ne devrait pas être en capable. »

D'un coup je sentis mes entrailles se tordre tandis que deux mots résonnaient en boucle dans ma tête.

Et. Merde.

Serrant la mâchoire, je m'interdis de dire quoi que ce soit avant de savoir quel était le problème. Ils n'allaient tout de même pas me piquer une crise de jalousie parce que j'avais un tout petit peu progressé alors qu'ils étaient encore à deux kilomètres au dessus de moi ! Ce serait totalement absurde. Kurama dû sentir mon appréhension car il continua sur sa lancée sans se préoccuper de mon silence.

« Tu ne pensais tout de même pas que nous n'avions pas remarqué ? »

Bien sûr que non. Mais je pensais que vous vous en moquiez. Ce qui m'allait très bien d'ailleurs. Malheureusement pour moi, tout démon renard qu'il était, Kurama ne lisait pas dans les pensées. Ma petite tirade mentale lui passa donc à trois kilomètres au dessus du cigare.

« Le problème n'est pas que tu ne nous l'ais pas dit. Et jusqu'ici il n'était pas essentiel pour nous de connaitre l'étendue de tes capacités. Mais maintenant c'est un peu différent… »

Je retins mon souffle. Voilà ça y était. Il allait enfin me dire de quoi il en retournait.

« Yusuke, Hiei et moi sommes convoqués au tournois Bujutsukai, et Kuwabara nous accompagne. »

Là-dessus, je le fixais avec des yeux de poisson sortit de l'eau. Le tournois bujutsuquoi ? Qu'est ce que c'était que ce truc là ? Kurama soupira légèrement devant mon ignorance. Enfin, ce n'était pas comme s'il ne s'y attendait pas ! Comment aurais-je pu savoir ce que c'était avec ma pauvre culture d'humaine, hein ? Il se fendit donc d'une explication.

« C'est un tournois qui rassemble des monstres du royaume des ténèbres entier. Chaque année, plusieurs équipes s'y affrontent et les membres de la gagnantes peuvent formuler un souhait chacun à la fin du tournois. Lorsqu'on y est convoqué, on ne peut pas refuser. C'est combattre ou mourir. »

Un frisson glacé me parcouru l'échine à sa dernière phrase. Je n'aimais pas ça du tout.

« Et donc… vous allez…

_ Y participer, oui. » compléta-t-il d'un hochement de tête.

L'information mit quelques secondes à arriver à mon cerveau. Ils allaient partir. Prendre part à un combat de dingues, organisé par des dingues et opposant des dingues devant un public composé exclusivement de dingues. C'était de la folie. Et je voulais y aller.

« Laissez-moi venir avec vous. »

Ma voix ne tremblait pas. Elle était ferme, décidée. Reflet exact de ce que je ressentais à ce moment là. Hiei gronda en signe de désaccord. Les sourcils de Yusuke se froncèrent encore plus, jusqu'à n'être plus qu'une ligne droite au dessus de ses yeux soudain horriblement sérieux. Mais je m'en foutais. Kurama me regarda avec un sourire désolé.

« C'est bien là le problème, Haru. Nous en avons déjà discuté… » dit-il en désignant les autres de la main.

« Et ?

_ Et nous avons mit ta participation au vote. Bien sûr tu ne combattras pas. »

J'allais protester quand il me coupa d'un geste de la main sévère.

« Non, je n'admettrai pas de discussion sur ce point. Les adversaires que nous rencontrerons là-bas seront bien au dessus de ton niveau et tu le sais très bien. »

Je fermais mon clapet et gonflais les joues d'un air boudeur. Evidemment il avait raison. Il avait toujours raison. C'en était affreusement agaçant. Je ne dis donc rien et approuvais d'un hochement de tête de mauvaise foi, l'encourageant à continuer.

« Les équipes doivent compter cinq membres. Yusuke se débrouillera pour trouver le dernier. Mais rien n'interdit aux combattants de venir accompagnés. »

J'hochais de nouveau la tête, comprenant où il voulait en venir.

« Kuwabara et moi avons voté pour que tu viennes avec nous. Yusuke et Hiei ont voté contre. Le problème était de savoir si tu serais suffisamment forte pour te défendre seule un minimum. Là-bas tous les coups sont permis et attaquer les simples spectateurs n'est pas défendu. »

Il marqua une pause durant laquelle j'enregistrais toutes ces informations. Finalement, ce fut Yusuke qui brisa le silence.

« J'ai voté non… parce que je pensais que ça te mettrait en danger. Plus que tu ne l'es déjà avec les missions, je veux dire. »

Je le fixais d'un air abasourdi. Il n'était vraiment pas comme d'habitude. Son aura transpirait l'inquiétude. C'était l'une des rares fois où je le voyais si peu sûr de lui. C'était bizarre. Vraiment bizarre. Ce fut Kurama qui m'expliqua.

« Toguro n'est pas mort. »

Je sursautais, comme électrocutée.

« Qu… quoi ?

_ C'est lui qui nous a convoqués à ce tournoi. Il a fait semblant de perdre, c'est tout. »

A ces mots je vis Yusuke se tendre encore plus si c'était possible. Toguro. Cette espèce de mastodonte à lunettes de soleil, celui-là même que j'avais vu se faire embrocher par l'épée de Kuwabara lorsque nous avions délivré Yukina. Ce montre s'était prit une épée dans le ventre et il était toujours vivant ! La lumière ne tarda pas à se faire dans mon esprit.

« Il réclame un duel contre toi, c'est ça ? »

Yusuke approuva, les yeux déjà face à ce tas de muscles surpuissant. Je me forçais à inspirer profondément. Ok…

« Moi je veux bien que tu viennes. Quand t'es pas là on s'ennuie Haru ! »

Je souris discrètement à Kuwabara tandis que Hiei bouillait de rage.

« Il n'en n'est pas question. » argua-t-il.

« Nous n'avons pas besoin d'un boulet dans nos pattes. Elle n'est pas assez puissante pour se battre et je refuse de jouer à la nounou !

_ Je suis parfaitement capable de me débrouiller seule ! » répliquais-je vivement, piquée par le manque de confiance de ce satané nain de jardin.

Hiei eut un rictus méprisant, ses yeux toujours fous.

« Allons, Hiei… Elle a beaucoup progressé ces derniers temps, tu viens de le voir par toi-même. » tenta d'argumenter Kurama, sans grand succès.

Le brun le fusilla du regard et se retourna vivement, près à s'en aller.

« Ne comptez pas sur moi pour la protéger une fois là-bas. Ce sera votre boulot. » lança-t-il, fou de rage, avant de disparaitre d'un pas rapide.

Kurama soupira de dépit avant de s'adresser une dernière fois à moi.

« Tu es vraiment sûre de vouloir nous accompagner ? »

J'hochais fermement la tête.

« Oui. »

Je marquais un temps avant d'ajouter prestement :

« Et je me défendrai seule. »

Là-dessus j'adoptais un regard déterminé, faisant ainsi comprendre aux trois garçons que je ne comptais certainement pas gémir et appeler à l'aide une fois en difficulté. Juste histoire de préciser, s'ils ne l'avaient pas déjà comprit. Tous approuvèrent avec un léger sourire mi-résigné, mi-exaspéré et une pointe d'amusement par-dessus le marché. Même Yusuke. J'allais repartir pour le lycée quand la voix de Kurama m'arrêta de nouveau.

« Une chose, Haru. On ne cherchera pas à savoir comment tu as réussis à développer tes capacités ni même pourquoi. J'émets cependant une condition. Si tu dois venir, je veux que tu te sois entrainée. »

Je m'immobilisais totalement, pas très sûre de ce que j'avais entendu. Ma réaction sembla beaucoup amuser Kurama qui avait, semblait-il, reprit du poil de la bête car il ajouta, mutin :

« Je ne sais pas encore comment on va s'organiser mais je pense que tout le monde sera d'accord sur le fait que quelques précautions ne nous feront pas de mal. Je veux que d'ici la date du tournoi tu sois devenue suffisamment forte pour te défendre seule et même attaquer en cas de besoin. A cette condition, et cette condition seulement, j'accepte que tu fasses parti du voyage. »

Je lui jetais un regard outré. Je délirais ou il me faisait du chantage ? Je me gardais cependant bien de toute réflexion négative. Je n'étais pas idiote au point de refuser une si belle occasion d'accroitre ma force ! Et même si je n'égalais pas les quatre garçons, c'était toujours ça de prit.

Croisant le regard pétillant de Kurama, je compris qu'il savait qu'il avait gagné. Enfonçant mes mains dans mes poches, je grognais un vague « c'est d'accord » mal embouché. Un éclair de pure satisfaction mêlée de victoire passa sur le visage du bandit légendaire tandis qu'il me tapait dans la main.

« Bien. » dit-il simplement avant de s'éloigner de quelques pas.

Arrivé à la lisière du bois, il se retourna et me lança une dernière boutade avant de disparaitre.

« Au fait, ce sera Hiei qui t'entrainera. »

J'hochais la tête et lui adressais un vague signe de la main en guise d'au revoir avant de me retourner, bien décidée à retourner en cours sous les yeux éberlués de Kuwabara et Yusuke.

La vie était belle, non seulement j'allais les accompagner à un tournois mortel mais en plus j'aurais droit à un entrainement intensif avec…

Minute papillon.

Il avait bien dit Hiei ?

« Aaaaaaaaaaarrrgggggllllllllll !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! »