La villa de Snape
Crac !
Harry tomba au sol dans un fracas mêlé de branches et de feuilles, écorché à plusieurs endroits. Il était arrivé en passant par un arbre. Snape, lui, se tenait impeccable et immaculé à quelques centimètres de lui, mais juste assez pour ne rien toucher.
- Vous auriez pu faire attention… grommela Harry en se relevant difficilement.
- D'habitude, je suis tout seul, Potter, fit Snape d'un ton détaché.
- Vous auriez pu prévoir…
Il s'épousseta et rejoint Snape qui marchait, une indicible douleur dans le genou gauche le faisant légèrement boitiller.
- Où allons-nous ?
- Chez moi.
- Vous dites toujours ça. Chez moi pour votre maison d'enfance, chez moi pour Poudlard, chez moi pour ailleurs, pourquoi pas chez moi pour Voldemort ?
- C'est une villa que j'ai achetée après ma nomination à Poudlard. Elle m'appartient.
- Ah. Noire, je parie ? Noire et caverneuse, sans lumière.
- Mais bien sûr, Potter. C'est même –mais vous ne me croirez pas- un cachot que j'ai remonté des tréfonds de la terre jusqu'à la surface.
- Vraiment ? Mais je craindrais que vous vous fassiez trop mal aux yeux, à la lumière du jour, ironisa Harry.
Il fut surpris par Snape qui rit après sa dernière remarque. Snape qui riait ? C'était une première, en dehors des petits rictus de satisfaction personnelle qu'il faisait dès qu'il avait bien humilié quelqu'un, et qui étaient courants mais ce n'était pas un de ceux-là, c'était un vrai rire, un rire bref, mais un rire quand même. Il ne sut pas pourquoi, mais il rit lui aussi à la suite de son professeur.
Ils avaient atteint l'orée de la forêt, et il se déroulait aux yeux d'Harry un magnifique paysage vallonné de collines parsemées de forêts, et le ciel était d'un bleu intense et infini, sans nuages. On ne voyait pas le soleil, mais pourtant tout l'endroit était éclairé par sa lumière chaude mais fraîche en même temps, une belle lumière de fin d'été tardif. Sur une des collines se dressait un village : à vrai dire, c'était plutôt un lieu-dit. Juste quelques maisons, une petite dizaine, et, plus bas, une grande ferme. Ça devait être là que Snape habitait, et l'endroit, même vu d'en haut, plut tout de suite à Harry.
- J'ai parfois l'impression que vous me prenez pour un vampire, dit Snape.
Harry s'aperçut que son professeur lui parlait et rembobina dans sa tête la conversation précédente.
- Ah, oui, dit-il. C'est parce que vous vivez dans les cachots… Vous enseignez les Potions… Ce sont aussi vos grandes capes noires… Et votre allure générale.
- Mon allure ?
Snape marchait d'un bon pas dans cette descente caillouteuse, et Harry avait du mal à le suivre.
- Oui, votre allure, dit-il un peu essoufflé, parce que vous êtes grand, vous avez le teint pâle, et des cheveux noirs…
- Et gras.
Harry regarda son professeur avec un étonnement feint.
- Je le sais très bien, fit Snape avec un sourire qui commençait à s'ancrer dans ses traits, ce que vous dites tous derrière mon dos. La chauve-souris… Le bâtard graisseux…
Harry voulut protester, mais Snape l'en empêcha.
- Et mes cheveux. Ils sont gras et pendent lamentablement sur mes épaules.
C'étaient les paroles exactes. Harry ne savait pas quoi dire, parce qu'au fond de lui, subitement, il ne voulait plus haïr Snape. Il lui avait parlé gentiment dès qu'ils étaient arrivés dans cette campagne, et Harry trouvait un réconfort dans cette gentillesse. Il n'arrivait plus à vouloir du mal à son professeur, et il était même agréable quand il riait.
- Pourquoi êtes-vous subitement si bien avec moi ? demanda Harry en changeant totalement de sujet.
Snape leva les yeux vers lui, un peu étonné, puis retourna à son chemin.
- C'est parce que… je suis heureux de retourner ici. Chez moi, je me sens bien.
- Et… Pourquoi me dites-vous tout ça ?
- Pour la même raison, je suppose.
- Et vous souriez.
- J'ai été moi aussi doté de muscles zygomatiques, Potter.
A cette remarque, Harry crut un moment qu'il était redevenu froid et qu'il replongeait sous sa carapace. Puis il réfléchit et finit par trouver de l'humour dans ces mots. Toutes ces remarques qu'il avait crues acerbes, et qui en fait étaient de petites piques d'humour qu'il devait garder pour lui, sachant pertinemment que personne ne comprendrait l'humour qu'il mettrait dans ses mots.
- Vous riez et vous n'avez jamais ri. Je ne vous ai jamais vu rire à Poudlard.
- Je devais conserver ma couverture. Si le riais avec un Gryffondor…
Il laissa sa phrase en suspens.
Ils arrivaient en ce moment en bas de la côte et Harry vit une route monter au village, qui était sur une des collines. Il souffla bruyamment car il était fatigué. Snape prenait beaucoup de précautions pour qu'on ne le voie pas transplaner mais là, il allait un peu fort.
- Je trouve que vous vous rabattez bien souvent sur votre dite couverture, dit Harry. Ça en devient une couverture pour vous. Vous vous cachez derrière.
Snape ne répondit pas, mais le regard qu'il adressa à Harry était si perçant que Harry en fut gêné et détourna les yeux.
- Et vous, vous cachez vos vrais sentiments sous une avalanche Gryffondorienne de bons sentiments, dit-il finalement, un œil en coin.
- Que voulez-vous dire ? attaqua Harry.
- Vous le savez très bien.
- ... Non.
- Vous me haïssez, dit tout naturellement Snape avec un petit sourire.
Harry soupira.
- Vous me fatiguez. Je ne vous hais pas.
- Si. Et c'est normal.
- Je ne vous hais pas, parce que je n'ai plus rien à vous reprocher.
- Et la haine que je voue à votre père ?
- ... Je finis par la comprendre.
- Vous essayez de vous raisonner. Mais au fond de vous, vous ne pouvez pas y croire. Et vous n'y croirez jamais.
- Je peux me mettre à votre place…
Le regard que Snape lança à Harry lui fit comprendre que ses paroles étaient vaines.
Le reste du chemin se fit dans une ambiance un peu tendue, jusqu'à ce qu'ils arrivent devant l'imposante bâtisse qui constituait la maison de Snape.
Harry avait déjà remarqué la maison avant de savoir que c'était celle de son professeur.
C'était un grand manoir, entouré de plusieurs tourelles l'apparence du bâtiment était assez austère, bien qu'il y ait des fleurs aux fenêtres, mais ce n'était pas le cas des jardins qui l'entouraient, où de magnifiques parterres de fleurs s'étendaient autour d'une allée de graviers. Il y avait quelques boules de buis, sculptées, et Harry remarqua l'une d'entre elles qui représentait un serpent prêt à mordre.
Snape avait sorti les clés et ouvrait le portail en fer forgé. Il fit signe à Harry d'entrer en premier et referma derrière lui. Harry apprécia encore plus la beauté de l'endroit en étant en son milieu. Des parterres de rose épanouies dégageaient un parfum léger mais envoûtant, accompagnant les couleurs douces et suaves, de temps en temps fortes, des fleurs et des plantes.
La complexité des couleurs de la terre contrastait admirablement avec le bleu uni et immense du ciel pur, et avec la matière dure et compacte de la pierre du manoir.
Les tourelles se dessinaient dans le ciel, brillantes à la lumière d'un soleil que Harry n'avait toujours pas vu mais qui, pourtant, était présent partout. La brillance, l'éclat doré de l'ardoise noire agressait presque les yeux émerveillés de Harry. Les fenêtres de la bâtisse, grandes, et en forme d'arche, étaient blanches, et se démarquaient dans la grisaille de la vieille pierre. La porte d'entrée, vers laquelle Harry marchait à cet instant, était grande et imposante, et faite d'un bois qu'on devinait lourd rien qu'à le voir. Elle était sculptée de divers motifs des lignes, des courbes, mais aussi comme des symboles et des animaux. Une terrasse était aménagée devant les marches menant à la porte principale. A droite, près des marches, un bassin pour oiseaux fait de pierre blanche était à moitié rempli d'eau, et des oiseaux s'y baignaient en s'éclaboussant ils prirent la fuite dès qu'ils virent les sorciers s'approcher d'eux. A gauche de la maison, à cheval sur l'herbe et la terrasse, il y avait un petit banc ancien, blanc lui aussi, et, étrangement, immaculé.
- Je ne savais pas qu'une chauve-souris de cachots – comme vous l'avez dit vous-même tout à l'heure – puisse avoir des goûts aussi charmants.
- A quoi vous attendiez-vous ?
- Je ne sais pas… Peut-être à une espèce de vieil orphelinat, ou quelque chose dans le genre. J'avoue que vous me surprenez.
Snape ne répondit pas mais les coins de sa bouche se rehaussèrent imperceptiblement tandis qu'il ressortait la clé dans sa poche. Harry monta les quatre marches qui menaient à l'imposante porte en bois et attendit que son professeur ait ouvert la porte. Il entendit le déclic profond et lourd du battant droit et entra après Snape.
L'intérieur était encore plus impressionnant.
Les dalles noires et blanches au sol rappelaient à Harry celles du jeu d'échecs géant qu'il avait dû affronter lors de sa première année à Poudlard, lorsqu'il voulait accéder à la pierre philosophale. Un escalier en colimaçon partait comme vers les cieux, caché en partie par le plafond qui devait se tenir à six ou sept mètres de hauteur. La rampe était d'un vert mêlé d'or, seul élément de couleur dans le hall sobre mais immense et écrasant. De l'autre côté du hall, une grande baie vitrée laissait entrer la lumière et éclairait toute la pièce.
Sur le mur de gauche, le seul entièrement libre, il y avait trois portes, mais sur le mur de droite, qui était à moitié occupé par l'immense escalier, il n'y en avait qu'une, et qui semblait en outre plus grande que les autres.
- Vous vivez dans un endroit magnifique, dit Harry à Snape.
- Ce sont les principales raisons qu'avait Voldemort pour attirer de nouveaux partisans, lui répondit son professeur. De l'argent, et une promesse de vengeances réalisables.
- De vengeances ?
- Les Mangemorts tuent qui ils veulent.
- J'ai compris.
- Venez, nous allons manger. Vous devez avoir faim.
Snape l'entraîna vers une des pièces du mur de gauche, la centrale, et Harry se retrouva dans un grand salon fait entièrement aux couleurs rouges de Gryffondor.
Harry leva un œil interrogateur vers Snape mais celui-ci ne le regardait pas et se dirigeait vers une pièce au fond. Harry se demanda un moment s'il devait le suivre mais il se ravisa et s'assit sur un moelleux fauteuil rouge, en face de la cheminée. Les flammes devaient être spéciales car elles ne dégageaient aucune chaleur, ou alors Harry ne la sentait pas tellement elle était diffuse dans la pièce. Les pierres des murs étaient apparentes, et divers tableaux y étaient accrochés, pour la plupart des tableaux anglais du dix-huitième siècle et des gravures. Harry reconnut parmi eux une reproduction d'un célèbre bateau de Turner. Il lui sembla, mais de très loin, qu'il l'avait étudié à l'école, quand il était encore à l'école moldue chez les Dursley. Ce souvenir lui fit un petit pincement au cœur : il prenait conscience de tout ce qu'il avait vécu pendant cette petite brochette d'années, de ses onze ans à ses dix-sept ans. Le souvenir des Dursley et de la vie parmi les moldus lui revenait flou, incertain, comme un rêve qu'on a fait la veille et dont des bribes nous reviennent au petit matin, comme dans un nuage de brume. Le bateau lui aussi était dans une brume approximative, au plein milieu d'une tempête, et sa proue avant se soulevait dans l'écume, mêlant vigueur et grâce. Le ciel, noir et pesant, semblait à certains moments se fondre dans la mer, et une bandelette noire qu'on devinait être une ville marquait le seul endroit où l'horizon était visible.
Le tableau avait l'air tellement vrai qu'Harry s'en approcha pour voir si ce n'était pas le vrai. Mais il s'aperçut qu'il était aussi incapable de distinguer un vrai d'un faux que Snape de monter sur un balai.
Il s'arracha à la peinture pour voir Snape revenir de la petite pièce.
- Vous vous intéressez à la peinture ? s'étonna-t-il.
- Non, bafouilla Harry, c'est juste que… Je me souviens de l'avoir vu quand… j'étais à l'école des moldus, termina-t-il. Euh ... C'est le vrai ?
- Bien sûr que c'est l'original, Potter. Moi, m'encombrer de minables reproductions ?
- C'est juste que… Je pensais que ces choses-là étaient dans des musées ou appartenaient à des collectionneurs.
- Oui, mais un sortilège est vite lancé. En ce moment même, ils croient, en voyant le fac simile que je leur ai laissé, qu'il s'agit du vrai.
- Ingénieux, commenta Harry.
- J'ai prévenu mes elfes de maison que nous mangerions, dit Snape en changeant de sujet. En attendant, l'un d'entre eux vous montrera votre chambre. Il se peut bien que vous restiez ici quelques jours, le temps que je trouve des informations sur l'endroit dont Cromwell nous a parlé.
- Mais… après, vous viendrez avec moi, non ?
Snape regarda un moment Harry.
- Je viendrai. D'accord, je viendrai.
- Parce que vous aviez l'intention de me laisser tomber ?
- Ne vous énervez pas, Potter. Je vous accompagnerai, je vous le promets.
Harry remarqua que le regard de son professeur, décidément si subtilement expressif, s'était assombri. Il y lisait... comme de la résignation.
- Mais je ne veux pas vous forcer, se reprit-il subitement. Si vous ne voulez pas venir, je comprendrai.
- Ça alors, Potter, dit Snape en dardant ses yeux onyx sur son élève, vous êtes bizarre. Vous auriez poussé une crise de nerfs si je n'avais pas fait la nounou, et maintenant, vous vous reprenez et me dites que je fais comme je veux.
- J'ai réfléchi !
Harry parlait d'une voix hésitante. Les yeux laser de son professeur braqués sur lui n'arrangeaient pas les choses. Il était intimidé devant Snape, il s'en rendait compte. Quelque chose le gênait, pas un comportement spécial, mais quelque chose en lui.
- Vous avez réfléchi bien vite... murmura Snape. Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis ?
- Vous, murmura sur un même ton Harry.
- Moi ?
- Je ne voulais pas vous embêter. Vous en avez déjà beaucoup fait toutes ces années.
Snape inclina la tête sur le côté et sonda encore plus Harry, qui rougit.
- On vous a monté vos valises dans votre chambre. Yag vous attend dans le hall.
- J'y vais, monsieur.
Harry se détourna. Il ouvrit la porte et vit en effet l'elfe de maison qui se tenait devant l'escalier.
- Harry Potter ! brailla le petit être de sa voix suraiguë.
- Bonjour, Yag, dit Harry en s'efforçant d'être calme.
La créature était vêtue d'un bavoir pour enfants décoré de cœurs et de nounours, mais le plus hilarant de sa tenue était la passoire qui lui faisait office de couvre-chef. Car en plus du fait d'être une passoire, plusieurs rubans de couleur étaient attachés à chacun de ses trois pieds, et ils étaient tellement longs qu'ils chatouillaient les pieds de la petite créature.
- Monsieur Snape a dit à Yag de montrer à Harry Potter sa chambre, continua l'elfe de sa voix perçante. Il a dit à Yag de monter aussi les valises de Harry Potter et Yag les a montées. Elles sont là-haut, Harry Potter. Et monsieur Snape a dit à Yag de mettre à Harry Potter des draps rouges parce qu'il était Gryffondor…
- D'accord, Yag, le coupa Harry. C'est très gentil.
- Mais Yag n'a pas trouvé de draps rouges et il a dû mettre des draps blancs ! couina l'elfe en se tordant les mains d'un air tragique. Il pensait que les draps rouges étaient dans l'armoire des draps mais il ne les a pas trouvés. Yag est affreusement gêné pour Harry Potter, il voudrait que Harry Potter le punisse, mais...
- Il n'y a aucun problème, assura Harry en se retenant de rire. Et monsieur Snape ne savait pas que je préférais les draps blancs.
- Harry Potter préfère les draps blancs ? dit l'elfe comme si on venait de lui annoncer que le monde venait d'être sauvé d'une catastrophe imminente.
- Mais oui, Yag, je t'assure que je préfère les draps blancs.
L'elfe fit un sourire épanoui et commença à monter les marches de l'escalier, Harry à sa suite, réfléchissant.
Snape avait demandé qu'on lui mette des draps rouges ? C'était beaucoup d'attentions…
- Dobby a dit beaucoup de bien à Yag de Harry Potter, dit l'elfe en tirant Harry de ses pensées.
- Tu connais Dobby ?
Harry s'arrêta. C'est vrai que Yag ressemblait beaucoup à Dobby, par sa voix et ses attitudes. Cette espèce de masochisme qui n'était qu'une volonté de se surpasser toujours pour son maître.
- Oh oui ! Yag était cuisinier à Poudlard avec Dobby et monsieur Snape l'a pris chez lui avec tous ses amis. Yag était là quand l'amie de Harry Potter a dit à tous les elfes de maison de devenir libres, poursuivit-il. Mais les elfes veulent servir leur maître. Monsieur Snape nous demande de ne pas trop travailler mais c'est plus fort que nous.
- Il vous demande de ne pas trop travailler ?
Harry avait du mal à imaginer que Snape puisse être gentil avec ces petites créatures, lui dont le passe-temps favori était de faire récurer à la main les chaudrons par ses élèves.
- Oh oui ! Monsieur Snape veut que nous soyons heureux. Il nous offre des vêtements, dit-il fièrement en montrant son bavoir et son couvre-chef. Et même, il nous demande de manger avec lui.
- Il veut que vous mangiez avec lui ?
Harry était éberlué. Snape... qui mangeait avec ses elfes de maison ? Le portrait était difficilement imaginable. D'autant plus qu'il semblait plus gentil avec ses elfes qu'avec ses élèves.
- Mais bien sûr, pour Harry Potter, il nous a demandé de ne pas venir, continua-t-il. Il ne voulait pas que l'on voit qu'il mangeait avec nous, reprit-il en baissant la voix.
- Il a pourtant des elfes de maison merveilleux, dit Harry pour faire plaisir à Yag.
Mais au fond de lui, révélé par la « confidence » de Yag, il savait très bien ce que Snape pensait quand il demandait aux elfes de ne pas venir. Il ne voulait pas lui montrer qu'il pouvait s'attacher à des créatures ou, du moins, être gentil avec elles. Il fallait absolument qu'il se conforte dans cette vision qu'il avait de lui-même, cette vision d'un être frigide et masqué derrière un mur de pierres. Sa « couverture », comme il le disait si bien. Et il utilisait cette couverture au maximum, en profitant également pour ne pas faire percer les quelques sentiments qu'il avait. Il ne voulait pas... il ne voulait pas qu'on le voie. Etait-ce à cause des innombrables moqueries que lui adressaient bon nombre d'élèves durant sa scolarité ? Harry n'en savait trop rien.
Après avoir traversé le couloir, Yag amena Harry devant une grande porte sculptée.
- La chambre d'Harry Potter est là, couina l'elfe.
Il ouvrit la porte en grand et laissa Harry entrer.
Snape ne devait pas lui avoir donné la plus laide. Elle était grande, lumineuse, somptueuse. Le plafond blanc était magnifique, et un très beau lustre répandait une lumière douce de tous ses petits diamants. Le lit était un lit à baldaquin, dont de fins rideaux blancs en soie effleuraient avec grâce le sol. La couverture était bleue (étonnant que Snape ait demandé des draps rouges) et se renvoyait au sol, dont l'immense tapis qui recouvrait le parquet était d'un bleu approchant. Un meuble, près du lit, servait à la fois de table de nuit et de bureau. Tout était vide, par contre. Seules les deux malles de Harry remplissaient un peu cet espace nu.
- Si Harry Potter a quelque chose à demander à Yag, il peut l'appeler quand il veut.
Harry adressa un sourire de reconnaissance à l'elfe et attendit qu'il ait fermé la porte pour s'allonger en travers du lit et bâiller. Ses courbatures lui firent tout à coup moins mal, et il se détendit en essayant de ne penser à rien.
Il regarda longtemps le tissu de baldaquin qui lui masquait le plafond jusqu'à ce que ses yeux ne distinguent plus grand-chose, puis il se tourna vers la table de nuit et caressa le bois ancien. Il saisit l'anneau en bronze qui ouvrait le premier tiroir et le fit jouer, faisant coulisser le panneau juste pour entendre le petit frottement des rails. Il le lâcha et fit de même avec le deuxième, essayant de percevoir une différence de bruit. Celui-ci était plus profond que le premier. Il se pencha un peu en bas pour ouvrir le troisième et dernier tiroir. Il y avait quelque chose dedans. Une photo. Il la saisit précipitamment et négligea de fermer le tiroir.
Il s'agissait de sa mère.
Sa mère.
Plus belle que sur toutes les photos où il l'avait vue. Un sourire de joie intense se dessinait sur ses lèvres, et ses yeux d'un vert étoilé émettaient de petites étincelles qui la rendaient plus vivante que jamais. Ses cheveux épais d'un roux chaud et vif avaient l'empreinte de ses épaules et tombaient sur sa poitrine. Sur son épaule se tenait une main blanchâtre aux longs doigts fins et frêles. Severus Snape laissait présager qui il serait dans son futur. C'était un jeune homme maigre aux épaules rondes, au teint pâle, presque livide, et aux cheveux identiques à ceux du Snape professeur à Poudlard. Un sourire timide s'efforçait d'apparaître sur ses traits déjà creusés par la souffrance qui laissaient entrevoir leur impénétrabilité future. Mais il y avait quelque chose de beau en eux. Quelque chose de pathétique. Comme si cet adolescent rongé par la vie essayait, quand même, de se rattacher coûte que coûte à une enfance qu'il n'avait pas eue, qui se raccrochait à des rêves en sachant pertinemment que rien de ce qu'il pensait n'arriverait un jour. Non, il n'aurait pas de parents, non, il n'aurait pas –ou très peu- de moments joyeux dans sa vie, non, jamais cette jeune fille qu'il tenait par l'épaule ne lui rendrait ses sentiments.
Et tout cela était figé dans cette vielle photo rongée par le temps, prise par un appareil moldu car elle n'était pas animée. Derrière eux, des arbres laissent entrevoir une portion de ciel, bleu à part un petit nuage solitaire qu'on devine dans le vieillissement de la photo.
Harry était en larmes. Il posa délicatement la photo sur le bord du lit et rouvrit les deux autres tiroirs de la commode. Comme il avait été allongé, il n'avait pas vu leur contenu. Mais ils étaient entièrement vides.
Harry retourna la photo. Derrière le rideau de ses larmes, il entrevit quelques caractères tracés à l'encre noire. Il cligna des yeux pour y chasser les traces de sa tristesse et reconnut sans peine l'écriture petite et serrée.
Pour récompenser la curiosité de certains. Elle est à vous.
Il s'arrêta. Il craignait de ne pas avoir bien compris.
Il relut et relut le petit mot. Mais il avait bien compris.
Snape lui... offraitla photo. Snape. Oui, Snape, le bâtard graisseux, la chauve-souris des cachots, lui offrait un souvenir de sa mère.
...
...
Il décida d'attendre le dîner pour lui en parler.
Il avait à peine pensé cela que la porte s'ouvrit en grand.
Yag s'arrêta et porta ses mains à sa tête.
- Harry Potter pleure !cria-t-il de sa petite voix aiguë. Harry Potter a-t-il besoin de quelque chose ? Harry Potter veut-il que j'appelle monsieur Snape ?
- Non, Yag, je te remercie, dit Harry en se relevant et en essayant d'aborder un sourire rassurant et en raffermissant sa voix. Ce n'est rien. Absolument rien. C'est juste que j'avais... quelque chose dans l'œil et que je me suis lancé un sort pour pleurer et me l'enlever.
- Harry Potter veut-il des gouttes pour les yeux ? continua l'elfe de sa voix suraiguë.
- Non, Yag, je te remercie. C'est parti.
L'elfe le regarda d'un œil circonspect puis finit par dire :
- Le repas est servi au salon, monsieur. Harry Potter veut-il que je l'accompagne ?
- Je pense pouvoir y aller tout seul, assura Harry en se dirigeant vers la porte.
- Si Harry Potter est sûr, alors, il peut y aller.
L'elfe se volatilisa et Harry, en sortant de sa chambre, s'adossa au mur et tenta d'enlever le plus possible les traces de larmes de son visage. Il battit de l'air avec ses mains devant son visage pour essayer de sécher le peu d'humidité qu'il restait puis crispa son visage dans tous les sens pour essayer d'y faire revenir les couleurs. Il descendit lentement l'escalier pour faire le plus possible revenir son visage au naturel, puis il ouvrit lentement la grande porte du salon.
Snape était là, assis dans un fauteuil et en train de lire la GazetteduSorcier. Il posa le journal à côté de lui puis se releva dans un ondoiement en lissant sa cape.
Harry regarda avec délice ce mouvement. Snape avait vraiment l'art de se mouvoir. Ce mouvement gracieux, ce lever de capes lourdes qui, auparavant ramassés à ses côtés sur le fauteuil, glissaient lentement jusqu'à toucher le sol, dans une noblesse presque gênante pour ceux qui regardaient. Elles recouvraient toujours les pieds de Snape mais il ne semblait pas être gêné pour marcher. Le summum même de l'élégance. Et lui-même... sa tête regardait ses mains qui, dans un mouvement inutile, lissaient ces capes étant déjà, par leur lourdeur, plombées vers le sol. Et puis après il relevait la tête… et ses yeux rencontraient les vôtres. Ses cheveux qui se recueillaient auparavant sur ses épaules se tendaient alors et retombaient naturellement en frôlant le tissu, quelques mèches s'échappant de la forme générale pour venir caresser sa joue ou son menton.
Harry sentit un frisson le parcourir. A présent, comme il l'avait imaginé, Snape le regardait dans les yeux, de ses yeux sombres mais perçants, en soutenant le regard au maximum.
Il soutenait toujours la tension dans le regard d'une façon ou d'une autre, jusqu'à ce que l'autre le baisse ou, au contraire, en détournant le sien brusquement mais pas timidement, non, il détournait le sien pour faire passer un message, qui était de ridiculiser l'autre le plus souvent. « C'est ça… Je t'ai regardé pour que tu sois gêné, comme je sais si bien le faire, et je me détourne subitement d'un air désintéressé pour te dire que tu ne vaux rien, que je suis supérieur, et que tu te trouves comme un imbécile à me regarder alors je m'en moque complètement. Ou alors, je te regarde parce que je t'en veux pour quelque chose, ou simplement parce que je te hais, et je fais passer dans mes yeux, à côté d'une apparence apparemment neutre, une expression à te faire pâlir. Et tu baisses la tête, mais tu sais très bien que mes orbes noirs sont toujours fixés sur toi. »...
Harry savait que Snape pensait ça (enfin... il croyait en être sûr), mais ça ne lui faisait plus le même effet qu'avant, quand il était gêné. Certes, il était toujours gêné, mais c'était plus dans une sorte de fascination cachée. Il admirait ce regard, car il savait ce que ce regard avait vu. Il savait bon nombre de choses qu'il lui avait caché. Enfin, qu'il lui cachait toujours, mais que certaines personnes lui avaient révélé à son insu. Et il se plaisait à soutenir ce regard en y voyant plus de choses qu'avant. Ça oui, il aimait beaucoup...
- Qu'en dites-vous, Potter, peut-être pourrions-nous... passer à table ?
Une voix douce et suave, mais toujours claire, même lorsqu'elle murmurait. C'était une autre des caractéristiques de Severus Snape. Il s'arrêtait brusquement avant les mots importants, dans une brève respiration, puis il repartait encore plus lentement et doucement. Cette voix aussi vous donnait des frissons, parce qu'elle était entêtante dans sa douceur, qu'elle semblait vous sonder de la même façon que le regard qui allait avec. Il inclinait sa tête et semblait descendre son regard sur votre corps tandis qu'il parlait, sa voix devenant à la limite du murmure lorsqu'il atteignait les pieds, dans une coordination parfaite (la fin de la phrase arrivait lorsqu'il regardait en bas) puis il revenait à votre visage, il accrochait vos yeux éblouis un instant, sa tête se penchant imperceptiblement vers la gauche, puis, au bout de quelques secondes d'intense fixation, il se retournait brusquement dans un mouvement de cape parfaitement maîtrisé et s'éloignait de vous à grands pas. Voilà. Ça, c'était Severus Snape. Pas seulement ça, d'ailleurs mais c'étaient les caractéristiques principales.
- Oui, dit Harry dans un souffle tremblant, nous pouvons... passer à table.
Snape devait avoir remarqué l'allure particulière de Harry car il le regarda étrangement, d'un air presque étonné, avant de se retourner et de s'asseoir sur une table pour deux personnes que Harry n'avait pas vue à sa première visite du salon. Harry s'assit en face de lui et considéra avec amusement la disposition de la table. En effet, Snape (ou était-ce les elfes de maison ?) avait mis les serviettes, pliées en forme de fleurs, dans les verres, de belles assiette blanches suivaient la coutume des restaurants (les grandes dans les petites) et les couverts étaient disposés autour des assiettes.
- Mangez-vous toujours comme cela ou avez-vous fait cela spécialement pour moi ? fit Harry d'un ton amusé.
- Potter, répliqua Snape avec l'air de proférer la plus pure évidence, il faudra vous persuader un jour ou l'autre que vous n'êtes pas le centre du monde.
- Donc vous mangez comme cela même lorsque vous êtes tout seul.
- Remarquable sens de la déduction.
- Pourquoi ?
- Parce que... j'aime bien vivre.
- Vous aimez bien –vivre ou alors vous aimez -bien vivre ?
- Je n'aime pas la vie, Potter. Mais j'aime bien certains moments heureux qui me sont accordés.
Harry s'étonna que Snape lui dise ça. Quoique, il savait déjà qu'il n'aimait pas la vie. Mais dit de cette façon, c'était... autre.
Harry admira la façon dont Snape disait les choses sérieuses. Il se penchait vers lui, le regardait, et susurrait ces mots en les articulant bien, les yeux plongés dans les siens...
- Même quand vous mangez avec vos elfes ? fit Harry en ne se retenant pas de sourire.
Snape marqua un temps d'arrêt et regarda fixement Harry qui souriait toujours, la bouche grande ouverte.
- Que...
- Yag m'a tout dit, dit un Harry aux anges.
- Yag !
Harry voulut l'empêcher de sermonner la petite créature mais avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit, l'elfe de maison apparut dans un pop sonore. Il regarda Harry puis fit un grand sourire.
- Yag est content de voir que Harry Potter a séché ses larmes !
Snape tourna brusquement la tête vers Harry et sembla le dévisager comme s'il attendait de trouver un indice de pleurs sur son visage. Harry se sentit affreusement gêné et sentit le sang lui monter au visage.
Comme ça, au moins, ils étaient à égalité.
- Pourquoi monsieur Snape m'a-t-il appelé ? demanda l'elfe.
Snape avait entendu mais fit comme s'il ne voulait pas répondre et resta un moment à parcourir des yeux le visage de son élève qui ne savait plus où se mettre.
Il répondit en tournant brièvement la tête vers l'elfe :
- J'aurais juste voulu que tu nous prépares à boire pour la fin du repas, Yag. Je t'appellerai.
- Tout de suite, monsieur, répondit l'elfe d'un air gai en disparaissant.
- C'est à cause de vous, attaqua directement Harry après que l'elfe ait disparu.
Snape releva les yeux d'un air innocent.
- A cause de moi que... quoi ?
- Ce qu'a dit Yag, fit Harry en rougissant une fois de plus.
Il aurait aimé disparaître sous la table.
- Ah, oui, dit Snape comme s'il venait de comprendre. Pourquoi ?
Harry hésita.
- Je... merci pour la photo, dit-il d'une voix étranglée.
- Ce n'est rien...
- ...
-...
- Je suis désolé de n'avoir qu'une photo d'elle. Enfin... Je suis désolé d'être dessus.
- Ce n'est pas grave, dit Harry. Mais... vous êtes sûr que vous ne voulez pas la garder ? Si vous n'en avez qu'une.
- C'est plus important pour vous. C'était quand même votre... mère.
- Oui, murmura Harry. Mais vous, c'était votre...
Ils laissèrent tous deux la phrase en suspens.
Snape continuait de regarder Harry. Il fit mine de soupirer.
- Je vous en priiie, ne pleurez pas, fit-il avec un sourire doux.
Harry vit qu'il plaisantait et quelque chose ressemblant à un rire sortit de sa bouche. Snape, un sourire aux lèvres. C'était étonnant comme quelqu'un de taciturne comme lui puisse illuminer tout une pièce d'un seul sourire. D'un seul sourire vrai et épanoui, simple. Snape abandonnait tout. C'était si étrange de le voir sourire ! Et là, il était si... presque gentil.
Harry pleura.
Des larmes contenues inondèrent son visage et noyèrent sa vue. Il avait mis sa tête entre ses mains comme par pudeur, mais il continuait de pleurer. C'était une avalanche de souvenirs qui affluaient maintenant à son esprit.
« ... Elle se retourna pour Le protéger, et alors qu'elle hurlait encore, un éclair vert la frappa de plein fouet. La lumière inonda les vitres un court instant puis tout s'éteignit. »
« ... le cimetière... Un pareil éclair vert, puis Cédric qui, sous l'impact du sort, bondit en l'air puis retombe. »
« ... Un éclair vert pour Voldemort, et un éclair rouge, à son front, pour Harry. »
Il n'entendit pas le raclement de la chaise en face de lui mais il sentit de lourdes robes chaudes tomber sur ses genoux et des mains douces se poser sur ses épaules. Il releva la tête et se trouva en face de deux admirables obsidiennes noires qui essayaient d'accrocher son regard flou, tout près de lui. Il craignait de respirer, de peur que son souffle n'effleure le visage de l'homme qui mettait à présent ses mains derrière son dos pour le serrer dans ses bras. Son champ de vision s'était réduit à un visage encadré par des cheveux noirs, et un triangle de lumière derrière sa tête.
- Potter, Potter...
Harry frissonna. L'haleine de Snape était froide, mais sucrée et douce. Il raffermit sa pression sur les épaules de Harry.
- Ne pleurez pas... Potter...
Harry arrêta de pleurer et sentit ses larmes qui commençaient à sécher. Il était bête. Très bête.
Snape sortit un mouchoir de sa poche et essuya délicatement les joues de son ancien élève. Harry s'étonna énormément de son geste.
Il entrevit à peine les initiales de son professeur, SS, brodées d'un fil vert et doré sur le mouchoir blanc.
- On ne pleure pas, ici, Potter. C'est ma loi, annonça Snape en se relevant.
Harry se mit à rire.
