A peine ai-je le temps d'enfiler la veste que des gamines me bousculent violemment en tentant de fuir une menace qui n'en est pas une, pas pour elles en tout cas. J'aperçois Marsh, assis, du sang s'échappe de sa main. Je reste silencieux et observe Testaburger hurler je-ne-sais-quoi, mon cerveau n'enregistre plus les sons autour de moi, il est complètement déconnecté.
Elle finit par se taire, le visage fermé. Elle me lance un regard rempli de haine et de mépris avant de tourner son attention vers le gamin blessé sur le banc qui murmure des injures. Ma bouche s'ouvre, aucun son n'en sort.
Je fais un pas en avant, mes yeux encore humides, mais quelqu'un m'arrête en m'attrapant le poignet. La personne remonte la capuche du manteau sur ma tête. Je suis tiré à l'écart du groupe d'idiotes. Le contact est chaud contre ma peau.
Je baisse les yeux vers mes jambes, nues. Je mords ma lèvre inférieur. C'est insultant. C'est humiliant. Pathétique.
Un sanglot survient, suivit d'un torrent de larmes. Je cache mon visage avec une des manches, je peine à respirer correctement. Ma bouche se remplit d'eau salée, provenant de mes yeux. Je me laisse guider dans les rues sans même y prêter attention.
On laisse retomber mon bras, enfin, au bout de plusieurs minutes, peut-être même d'heures. Mes jambes supportent difficilement mon poids. J'entends une porte qu'on déverrouille et qu'on ouvre, puis des pas. Je ne bouge pas. Un soupire.
« Entre. »
La voix est exaspérée mais douce. J'avance doucement, n'osant relever les yeux. Je passe le porche de la porte, fais quelques pas à l'intérieur et refoule un énième sanglot. J'étouffe ma voix en me mordant l'intérieur de la joue. La porte se referme, des pas se rapprochent à nouveau, on se place devant moi. Une main se pose sur mon épaule, la capuche qui me cachait jusqu'à présent retombe dans mon dos. Mes jambes me lâchent, les larmes coulent de nouveau, beaucoup moins silencieusement.
Des bras m'encerclent et me font quitter le sol, je me raccroche à ce que je peux, je me sens sali, je suis perdu. J'agrippe ce qui semble être un t-shirt, je pose mon front juste à côté de ma main.
Je me souviens être posé contre quelque chose de confortable, chaud et rassurant, les bras ne me quittant pas. Et après c'est le trou noir total. A mon réveil, mes joues sont trempées, mes yeux encore humides. Ma bouche est pâteuse et mon corps, faible. Je ne porte plus le manteau de la veille, ni même plus aucun vêtement féminin, je porte un long t-shirt blanc et mon boxer. Je suis sous un tas de couverture dans un grand lit vide. Une odeur agréable me parvient au nez, quelque chose de sucré dans l'air.
Je me redresse et observe mon environnement : je ne reconnais pas l'endroit. La pièce est moyenne et sobre, un bureau propre et rangé, une armoire, une table de chevet et un lit. Je jette un coup par la fenêtre, le soleil est déjà levé. Je tourne mon regard vers le radio-réveil à côté de moi. 9 h 39.
Je prends une grande inspiration et pousse sur le côté les draps me recouvrant. Je pose mes pieds sur le sol froid et me relève délicatement. Je suis faible, fragile. Je sors de la pièce et suit l'odeur merveilleuse le long d'un couloir. Je joue avec le bas du t-shirt que je porte en regardant autour de moi. Tout est blanc, tout est simple.
J'arrive enfin dans ce qui ressemble à une cuisine ouverte sur un salon et une salle à manger. Je jette un regard autour de moi avant de me tourner vers la personne présente. Je me mords furieusement la lèvre et baisse les yeux, c'est pas le moment de pleurer à nouveau !
« Bonjour, bien dormi ? Tu as faim ? »
Je hoche vivement la tête, fixant mes pieds. Mon estomac gronde, répondant à ma place, je rougis discrètement. J'entends un bruit d'assiettes, je lève ma tête vers la salle à manger et aperçoit une assiette de pancakes.
« C'est pour toi. »
Je n'attends pas une seconde de plus et viens m'asseoir devant ce qui ressemble à mon petit déjeuner. J'attrape les couverts posés sur la table et m'attaque à la nourriture, les yeux pétillants. En plus de sentir affreusement bon, c'est un régale. Délicieux.
Je termine mon repas rapidement puis fais passer le tout avec un verre de jus d'orange. Je soupire gaiement en reposant les couverts sur la table. J'entends un léger rire alors que ce qui se trouvait devant moi disparaît, je relève les yeux. J'ai l'impression d'être un gamin dont on doit toujours s'occuper.
J'observe cet ange blond me tourner le dos pour aller dans la cuisine. Je me relève d'un coup, faisant grincer ma chaise.
« Je-… Kenn-
- Vas te laver maintenant. Je t'ai laissé des vêtements propres dans la salle de bain. »
Je me mords la lèvre mais n'ajoute pas un mot, contrairement à ce que j'aurais fait habituellement. Je me dirige vers ce que j'avais supposé être la salle de bain en arrivant et y rentre. Je ferme la porte et me déshabille. De l'eau est déjà coulée dans la baignoire, l'air est chaud. Je me plonge dans l'eau, elle brûle quelques instants, je m'y habitue. Je me laisserais bien couler.
Il semblerait que je me sois assoupie. Quand j'ouvre les yeux l'eau est froide, ma peau est fripée. Je me lave rapidement avant de sortir. Je m'essuie correctement avant d'enfiler les vêtements, un peu trop grand pour moi, laissés là. Mes vêtements sales ont disparu dans la machine à laver entre temps. Je sors de la pièce, tout est silencieux. Je me dirige vers le salon, qui est vide.
« Ah, tu as fini. »
Je sursaute et me retourne vivement pour voir le propriétaire des lieux sortir de sa chambre. Je me pince les lèvres. Finalement aucun son ne veut sortir de ma bouche quand j'en ai enfin l'occasion.
Il s'arrête devant moi, nos regards se croisent. Je sens le sang montait à mon visage, je dois dire quelque chose.
« Tes vêtements seront bientôt propres, tu pourras rentrer chez toi après. Je les ai récupérés dans la rivière hier. »
Il fait quelques pas vers moi et m'ébouriffe les cheveux. Le contact est doux, j'y prends du plaisir, je ne veux pas qu'il s'en aille. Il s'écarte finalement, j'expire. J'avais retenu ma respiration sans m'en apercevoir. Je l'observe faire sa route jusqu'à la cuisine, il attrape quelque chose et retourne vers sa chambre. Je reste planté debout au milieu de l'appartement.
Je savais que Kenny McCormick vivait maintenant seul mais je ne m'imaginais jamais mettre un pied chez lui. Je fais mon chemin jusqu'à la chambre où j'avais passé la nuit. De la musique en sort, je reconnais Madonna. Je toque doucement et entre. Il lève sa tête vers moi et baisse le son de la chanson. Il me regarde, attendant que je parle.
« Comment ça se fait que tu étais là hier ? »
Il détourne directement les yeux et reprend ce qu'il faisait. Il reste silencieux quelques instants puis repose son stylo et soupire.
« Je sortais de mon travail à mi-temps quand j'ai vu tes fringues dans la rivière, okay ? J'ai cru que t'étais tombé dans l'eau et finalement je suis arrivé dans le parc. »
Il passe une main sur son visage et se relève.
« Je pense que tes vêtements doivent être propres et secs maintenant, tu vas pouvoir repartir.
- Hé ! »
J'attrape la manche de son pull lorsqu'il passe à côté de moi, il ne me fera pas partir si vite. J'ai-… Je dois lui parler.
Il m'observe en silence, attendant que je dise quelque chose. Son regard se fait oppressant, je relâche sa manche et tourne mon visage à son opposé. Je marmonne.
« Merci, pour hier et aujourd'hui. »
Il acquiesce et reprend sa route. Idiot. Ce n'est pas fini ! Je marche derrière lui, il s'arrête devant la machine-à-laver et en ressort mes vêtements de la veille – les vrais, il a sûrement dû jeter l'uniforme – et part les étendre pour qu'ils sèchent correctement. Il se recule et me rentre dedans, je n'avais pas remarqué que je m'étais autant approché. Je recule également et m'emmêle les pieds dans je ne sais pas. Je tombe sur le cul.
« Qu'est ce que tu fous ? »
Je me redresse péniblement et me plante devant lui, le fixant droit dans les yeux. J'attrape son col et l'attire brusquement vers moi pour être certain qu'il ne parte pas, qu'il m'écoute correctement.
« Je veux que tu arrêtes de m'ignorer, à partir de maintenant ! »
Il se dégage de mon emprise en lâchant un ''tsk'' presque inaudible. Il sort de la pièce et retourne dans sa chambre, je lui cours après.
« Kenny !
- Quoi ? »
Son ton est plus grave que d'habitude, plus dur que les fois où on se battait. Je m'arrête immédiatement, mon sang se fige. Je n'ose rien dire, alors il décide de parler.
« C'est toi qui m'a dit de ne plus jamais t'adresser la parole ! (Il passe sa main dans ses cheveux, nerveusement, et détourne son regard.) Alors c'est ce que j'ai fait.
- Et là ?
- T'es irrécupérable putain ! T'étais entrain de te faire publiquement humilier et tu réagissais absolument pas ! J'allais pas me laisser avoir, peut-être, ton suicide sur la conscience ! »
Je reste silencieux, je sens mon corps qui commence à trembler.
« Alors tu ne pensais qu'à ça ?
- Pour quoi d'autres j'aurais pu le faire ?
- Je ne sais pas, peut-être parce que tu me portes un petit intérêt finalement et que ça fait pas des mois que je me fais des films pour rien !»
Ma voix tremble, les mots sortent tout seul de ma bouche. Je sens la colère grandir en moi, prendre peu à peu la place de la tristesse. Des larmes glissent le long de mes joues, je suis incapable d'en donner la raison. La déception peut-être.
Je tourne les talons et me déshabille sur mon chemin. J'attrape mes vêtements humides et commencent à les enfiler avec peine. Je sens une présence derrière moi.
« Qu'est ce que tu fais ?
- Je rentre chez moi ! »
Sa voix est froide, la mienne est cassée. J'galère à mettre mon jean, mon t-shirt me colle à la peau. Une main attrape mon haut et me tire en arrière. Je perds l'équilibre, mon dos se cogne contre un des murs du couloir. McCormick est devant moi, debout, grand, imposant même. Il a les points fermés, je me prépare mentalement à la future douleur. Mais rien ne vient, il me fixe. Je ne peux pas dire si c'est de la pitié ou de la colère qui se peint sur son visage, mais je n'aime pas ça. Il attrape mon pantalon, remonté jusqu'à mes cuisses, et le retire. Il fait pareil avec mon haut alors que je me débats. Il m'attrape par le bras droit et me traîne jusqu'à la chambre. Il me soulève et me pousse sur le lit, je serre les dents, appréhendant la suite.
Sauf qu'il n'y a pas de suite qui arrive. Il se laisse juste tomber sur les genoux, devant moi, et pose son front contre le matelas. Abruti.
« Et maintenant quoi. »
Mes mots résonnent plus sèchement que voulu, je me recule subitement par habitude quand il relève la tête. Son expression est confuse.
« Tu crois vraiment que je serais intervenue si j'en avais rien à faire ? »
Je retourne sa phrase dans ma tête. ''Tu crois vraiment que je serais intervenue si j'en avais rien à faire ?'' J'avale difficilement l'excès de salive se formant dans ma bouche. Je m'assis en tailleur et attrape la couverture pour la remonter sur mes jambes, j'suis en boxer bordel.
« Tout aurait pu se passer autrement si tu n'avais pas commencé avec cette histoire d'approches violentes. J'ai l'impression que ça ne voudra jamais se décoller de moi maintenant. Je veux plus de ça. »
Sa voix est faible, s'en est presque un murmure. Je soupire et étend mon bras jusqu'à ce que ma main touche cette chevelure qui me paraissait si douce – elle l'est. Je joue un instant avec une mèche de cheveux, il ferme les yeux et se relève.
« Désolé, tu peux partir. »
Il retourne à son bureau et éteint la musique qui perçait encore dans ce brouhaha. Je me laisse tomber sur le côté et m'enroule dans les draps. Je lève mon regard vers le radio-réveil. 11 h 56.
« Non. Je reste là. »
Il pivote, surpris. Je ferme les yeux et tente de calmer ma respiration.
« Hé, je chuchote, viens t'allonger avec moi. »
Il n'y a pas de réaction immédiate. Est-ce qu'il m'a entendu ? Finalement, j'entends des bruits de pas puis un poids s'étale à côté de moi. J'ouvre mes yeux et en rencontre des bleus intenses.
« Est-ce que tu me détestes ?
- Je ne te déteste pas, Tucker.»
J'acquiesce doucement en soupirant silencieusement. Je ferme les yeux et recule légèrement. C'est ma faute, tout est ma faute. La première fois que j'ai commencé à ressentir de l'attirance, je lui ai foncé dedans et l'ai frappé, je voulais détruire sa gueule d'ange pour oublier que je me dégoûtais. Voilà où on en est arrivé, à s'insulter, se battre et se pseudo-réconforter. Et je continue à éprouver de l'attirance énorme. Quel con.
« Désolé. »
Le silence.
« On pourrait essayer. »
J'ouvre les yeux, pris de cours. Je me redresse pour mieux le voir. Il grogne. Je l'observe sans comprendre.
« D'être ce qu'on est. D'arrêter de cacher ce qu'on ressent, ce qu'on est.
- Qu'est ce que t'entends par là ? »
Il se hisse sur ses coudes et soupire. Il détourne rapidement le regard et se mort la lèvre avant de s'asseoir et de me faire face. Je ne le lâche pas du regard.
« On pourrai essayer d'être plus doux, d'être plus clair. »
Des idées commencent à se former dans mon esprit. C'est bien ce que je crois ? Ohw. Pause. Il faut que mon cerveau prenne le temps d'assimiler la situation. Est-ce qu'il se passe bien ce que je crois là ? Ou alors c'est encore un rêve et je vais juste me réveiller ?
Je me pince discrètement.
Ce n'est pas un rêve, ça fait mal.
« Craig... »
Sa voix tremble légèrement. Je ne me rappelle pas l'avoir déjà vu comme ça un jour. Je me mords la lèvre inférieur, il dépose sa main sur ma joue et me regarde dans les yeux. Je retiens ma respiration. Tout va beaucoup trop vite, qu'est ce qu'il se passe. Où est passé celui qui me jetait brutalement dans le couloir tout à l'heure, celui qui m'éclatait les genoux il y a deux mois, celui qui me foutait une droite dans une ruelle après avoir décrété que je serais sa putain personnelle alors qu'il n'y avait jamais rien eu de physique avant ça, la dernière fois.
« Attends, Kenny. »
Je pose ma main sur son bras et recule mon visage. On est trop près, je suis certain qu'il peut entendre mon cœur battre.
«Qu'est ce que tu veux… exactement ? »
Je détourne mon regard, je sens mes joues devenir chaudes, et certainement rouges. Je n'aurai aucun self-contrôle si il continue sur cette route. Et je ne veux pas retomber encore plus bas qu'avant. J'ai enfin réussi à sortir de ce cercle vicieux d'insomnies et de médicaments, je ne veux pas y retourner avec un cœur brisé. Parce que c'est bien ce qui est en question ici, non ? De l'amour. C'est bien de l'amour que j'éprouve pour cet enculé qui a passé plus de temps de sa vie à m'emmerder qu'autre chose ; à me pourrir la vie, à me blesser, physiquement, émotionnellement, psychologiquement. Merde.
« Craig. »
Je tourne ma tête, tombe nez à nez avec ses yeux, ma main glisse le long de son bras. Son regard est intense, beau, merveilleux. Je me perds dedans.
« C'est toi que je veux. »
Mon cœur se sert, mon estomac se retourne, ma respiration se coupe. Je sens les coins de mes yeux devenir humides. Qu'est ce que c'est que c'est hyper-émotivité à la con encore.
Je le pousse en riant et détourne les yeux. Tout doit sûrement sonner faux chez moi.
« Hé, arrête de te foutre de moi. Tu m'as beaucoup trop rejeté pour que j'y crois. »
Il glisse du lit et attrape mon bras dans sa chute, en tentant de ne pas tomber. Il finit par m'entraîner dans sa chute. Mon nez rencontre son torse, la moitié de mes jambes est encore sur le lit. Je grogne et tente de me relever, il passe sa main libre dans mes cheveux bruns encore un peu mouillé. Je me mords la lèvre et hume son parfum, je pourrais mourir dans ses bras.
« Je n'ai jamais été aussi sérieux. »
Je me détends légèrement en sentant ses caresses descendre de ma chevelure à ma nuque. Je ferme les yeux un moment.
« Est-ce que ça veut dire que j'ai le droit de t'embrasser sans me prendre un coup ?
- Oui.
- Est-ce que je peux te tenir la main ?
- Oui.
- J'ai le droit de t'appeler par ton prénom en public ?
- Je ne te l'ai jamais interdit. »
Je me mords la langue avant de continuer.
« Est-ce que tu veux être mon petit-ami, Kenneth McCormick ? »
La question reste en suspens.
« Tu connais mon prénom. »
Il le chuchote, presque surpris. Je hoche la tête sans bouger de son torse. La position devient inconfortable mais je prends mon mal en patience.
« Et, oui. Essayons-ça. »
Enfin.
