Oscar avait donc battu le jeune vicomte de Girodelle en duel, gagnant ainsi ses galons de capitaine. Néanmoins, Victor la secondait très efficacement. André la suivait souvent à Versailles. Pourtant, il n'était pas toujours à l'aise…

Un jour, il avait failli renverser un seau d'eau sur les bottes du lieutenant de Girodelle. Ce dernier avait dardé sur le domestique un regard outré. Fort à propos, le rire du capitaine avait allégé l'atmosphère, se moquant gentiment de la maladresse du palefrenier. Heureusement, personne ne s'occupait mieux des chevaux…

Oscar observait André à la dérobée. Toutefois, celle-ci s'en rendit compte et cela accrut sa nervosité.

- Qu'est-ce qui t'arrive ? se décida enfin le blond capitaine.

- Comment cela ? se défendit le domestique.

- Allons André ! Je te connais trop pour ne pas remarquer que quelque chose ne va pas... C'est à cause de ce bain forcé ?

Girodelle, Oscar et André avaient déjoué un complot fomenté par la comtesse du Barry. Enfermés dans une pièce en feu, avec pour toute compagnie un faussaire assassiné, ils n'avaient eu d'autres choix que de se jeter dans la Seine.

André paraissait choqué par la tournure des événements. Du moins, c'est ce que croyait comprendre Oscar.

- Tu sais, j'ai accepté cette vie militaire, les honneurs comme les risques. Si cela ne te convient pas, tu peux rester à Jarjayes… Je ne t'en voudrai pas.

- Tu me chasses ? murmura André, soudain très pâle.

- Mais que vas-tu chercher là ! s'énerva Oscar. Il y a des choses que toi seule peut comprendre, tu le sais bien !... Pourtant, j'ai parfois l'impression de ne plus te reconnaître. Tu deviens fébrile, maladroite, brusque… Pourquoi as-tu repoussé Girodelle de manière aussi brutale ?

- Il se tenait trop près de moi.

- Il voulait t'aider à sortir de l'eau car il te croyait à bout de forces, c'est tout !

- Et ce faisant, il se tenait trop près de moi ! s'écria André d'un ton rageur qui surprit Oscar plus que tout.

- Tu avais ta veste, et je t'assure qu'on ne pouvait deviner tes formes… à moins d'en chercher, la rassura Oscar.

- Alors c'est tout ? se fâcha André, laissant la militaire de plus en plus perplexe.

- Explique-moi…

Devant sa colère ou ses bouderies, il savait comment réagir. Mais elle avait parlé d'un ton doux, presque tendre, posant sur son ami un regard bienveillant et lui offrant une oreille attentive. André baissa la tête. Son menton tremblait et ses prunelles se remplissaient de larmes.

- Mon ami, s'il te plait, explique-moi, insista Oscar.

- Je… Je n'arrive pas toujours à supporter… la compagnie de… tous ces hommes.

- Hein ? s'exclama le capitaine, au faîte de la surprise.

- …

- Arrêtons-nous un instant dans cette clairière et raconte-moi cela, ordonna Oscar.

André soupira. Néanmoins, il suivit la militaire, soulagea leurs montures du poids de leur selle et s'assit par terre, à côté de son amie.

- Nous avons toujours été entourées d'hommes… puisque nous sommes considérées comme des hommes, reprit Oscar.

- Je sais… et c'est très bien ainsi. Cette vie me plait bien, crois-moi ! s'enthousiasma André. J'ai l'impression que nous n'aurions pas vécu la moitié de ce que nous avons vécu si nous étions restées…

Elles échangèrent un regard entendu, heureuses l'une comme l'autre de cette complicité. Au lieu de faire ses débuts dans l'armée, Oscar aurait fait ses débuts dans le monde, et on commencerait à parler mariage pour elle. Quant à Andrée, elle s'occuperait de taches plus ou moins ingrates, s'étourdirait dans les bals de village et réfléchirait à son avenir également.

- Mais…

- Mais ?

- Disons que… les hommes ne me laissent pas totalement indifférente…

Oscar regardait la brune éphèbe, ébahie. Les hommes ne la laissaient pas indifférente ! Jamais elle n'aurait imaginé une telle réponse. Elle cligna des paupières, une fois, deux fois, cherchant à reprendre ses esprits.

Tout à coup, André la regarda bien en face, les poings sur les hanches, le nez froncé et le regard provoquant.

- Et alors !

- Ah ! Oui… Mais qu'est-ce que tu racontes ? attaqua Oscar pour se débarrasser de son malaise.

- Qu'est-ce que je raconte ? C'est toi qui as voulu savoir. Maintenant tu sais, alors ne te plains pas !

- Inutile d'être aussi agressive !

- Agressive ? Tu n'as rien vu ! Je ne suis pas en mauvaise période !

Elles se défièrent un instant du regard. Un frémissement… Et elles éclatèrent de rire.

- C'est ainsi Oscar, reprit André doucement avec une pointe de mélancolie dans la voix. Je suis considérée comme un homme, mais mon corps me rappelle parfois que je suis en réalité une femme, avec des envies que je ne peux pas toujours contrôler, parce que je ne les comprends pas… C'est vrai, je suis un homme, mais j'aime le regard des hommes lorsque je vais danser…

- Tu vas danser ?

- Cela m'est arrivée, oui, révéla la jeune fille, confuse. J'aime bien sentir leurs bras m'entourer comme une chose fragile… J'aime l'admiration que je lis dans leurs regards… Mais crois-moi, je ne veux pas te quitter ! Je te le promets !

- Tu en as le droit, rétorqua Oscar entre rire et larmes. Après tout, tu n'as pas à gâcher ta vie…

- Je ne gâche rien du tout, la coupa son amie. Si on me demandait de refaire un choix aujourd'hui, je referais le même.

- C'est vrai ? murmura Oscar.

- Tout à fait vrai ! appuya André avec force.

- Alors, les hommes ?

- Eh ! Je ne peux pas me battre contre la nature, répliqua-t-elle avec un clin d'œil. Cela ne veut pas dire que je souhaite devenir une gentille petite femme, corvéable à merci. Beurk !

Elles échangèrent de nouveau un regard complice. Elles seules pouvaient se parler de la sorte. Oh non ! Elles n'avaient aucune envie de revenir en arrière !

- Dis-moi… Qu'est-ce que cela fait d'être dans les bras d'un homme ?

- … C'est étrange. Si l'homme te plait, alors tu te sens bien, à ta place… C'est difficile à expliquer.

- Et… tu as seulement dansé ? s'inquiéta Oscar.

- Oulala ! N'oublie pas que ton ancienne nourrice est ma grand-mère !... Même si elle rêve de me voir à nouveau en femme, je crois qu'elle n'apprécierait pas que je me jette dans les bras du premier venu. Et aussi facilement !

- C'est vrai, approuva Oscar en riant.

- Pourtant, une fois…

- Quoi ?

- …

- Mais quoi ?

- Quelle impatiente tu fais ! s'amusa André. Ecoute, murmura-t-elle en se penchant vers son amie, qui fit de même. Une fois, je me suis laissée embrasser…

- Tu… QUOI ! s'écria Oscar, cramoisie.

- Chuuuuuuut !

- Comment ça « chut » ! Tu te conduis comme une petite dinde et tu voudrais que je ne réagisse pas ? Tu n'as pas intérêt à recommencer en ma présence, Andrée Grandier ! Parbleu ! Je vais te surveiller à partir de maintenant…

- Si j'avais su…, bouda la domestique.

- Et c'est tout ce que tu trouves à répondre !... C'était un domestique de Jarjayes ? demanda Oscar avec l'angoisse au cœur.

- Hein ! répondit André en sursautant. Et puis quoi encore ! Et risquer qu'on me reconnaisse ? Mais tu es folle !

- Ouf !

- Je n'ai jamais fréquenté les bals des environs de Jarjayes, si cela peut te rassurer. D'ailleurs, c'est pour cela que je ne peux y rester longtemps… Parce qu'ils sont loin. Et ce baiser… Comment dire ? Mon cavalier était un jeune homme très doux, très attentif… Pas comme les autres qui ne pensent qu'à une chose en voyant une jolie fille. Ah je t'assure ! Ha ha ! Mais je sais me défendre et certains petits messieurs ont tâté de mes poings !... Qu'est-ce qui te fait rire ?

- On est loin des bals de la Cour ! expliqua Oscar en laissant libre cours à son hilarité, rejointe par la domestique.

- C'est vrai, hoqueta-t-elle en se tenant les côtes. Donc… ce gentil cavalier allait s'engager dans l'armée le lendemain.

- Oh !

- Il faut bien vivre… Bref, je n'allais jamais le revoir et… c'était comme lui, très doux.

- Et ?

- Et quoi ?

- … C'est comment ?

- Nous avions bien dansé et nous nous reposions un peu. J'allais repartir pour rentrer à Jarjayes et lui, allait quitter ce bal pour essayer de passer une bonne nuit avant le lendemain… Nous nous sommes retrouvés face à face, les yeux dans les yeux. Il a posé les lèvres contre les miennes. Puis il m'a remerciée pour ce joli souvenir et… nous nous sommes quittés.

Oscar avait observé son amie tandis qu'elle lui racontait son émouvante expérience.

« Est-ce le souvenir de ce doux baiser qui lui met tant d'étoiles dans les yeux, et qui l'entoure d'une certaine langueur ? On dirait quelqu'un d'autre… La femme qu'elle aurait pu être… » comprit Oscar.

- Voilà ! Ce n'est pas grand-chose tu vois.

- André… Tu es sure que tu ne préfèrerais pas redevenir une femme ? insista Oscar, qui ne voulait pas perdre cette si précieuse complicité, mais qui voulait encore moins imposer à son amie un destin si contraire à sa nature.

- Sure et certaine, capitaine !

« Je me demande si je connaitrais un jour ce doux tourment… » soupira la jeune capitaine en repensant au regard rêveur de son amie.