Quand il arriva devant chez lui, il eut la surprise de constater que la maison de Criss était entièrement illuminée. A cette heure ? Bien qu'il ne fût pas dans ses habitudes de s'inquiéter pour un rien, il décida aussitôt que ce n'était pas normal et qu'il devait s'assurer que tout allait bien. A titre amical.

Laissant sa voiture dans l'allée, il alla frapper à la porte.

— Qui est là ? demanda la voix anxieuse de Criss.

— C'est moi, Emmett.

En reconnaissant sa voix, la jeune femme ouvrit aussitôt et découvrit Emmett en habit de soirée, les mains dans les poches. Et dans ses yeux, il lut la question qu'elle se posait : « Que diable fait-il à 3 heures du matin devant ma porte ? »

— Que... Quelque chose ne va pas ? balbutia-t-elle.

— C'est ce que j'allais vous demander !

Il la dévorait littéralement du regard, comme un homme qui meurt de soif contemple une source fraîche et cristalline. Criss portait un court peignoir de soie bleue qui faisait ressortir d'extraordinaire façon la couleur de ses yeux. Le peignoir était fermé par un cordon très fin qui ne semblait pas bien solide. Un petit coup sec, et le nœud céderait, le peignoir s'ouvrirait, et...

Emmett se demanda comment et pourquoi il s'arrangeait toujours pour la surprendre en tenues de nuit. Des tenues qui étaient invariablement modestes et sages, mais qui avaient le pouvoir de stimuler son imagination au plus haut point, et de faire grimper sa pression artérielle à un niveau proche de l'explosion.

— Cette maison est illuminée comme un arbre de Noël, remarqua-t-il d'une voix rauque. Pourquoi avez-vous tout allumé ?

— Pas tout. La chambre des enfants est dans le noir. Ils dorment.

Criss tripotait d'un geste nerveux le cordon de son peignoir sous l'œil attentif de Emmett, qui surveillait la manœuvre avec espoir. Etait-ce un tour que lui jouait son imagination ? Il lui sembla que le nœud glissait, glissait encore...

Hélas, Criss le resserra d'un geste sec et referma pudiquement l'échancrure. Puis d'une voix hésitante, elle demanda :

— Est-ce que vous voulez entrer ?

Emmett n'aurait pas dû entrer, c'était certain.

Pourtant, sans qu'il sache comment, ses jambes le portèrent à l'intérieur. Puis il suivit Criss dans le couloir. C'était plus fort que lui, comme s'il était en butte à une attraction magnétique indépendante de sa volonté. Après le fiasco de ce soir, cette constatation étonnante le poussait à l'humilité. D'autant que son corps — le traître ! — se tendait déjà sous l'effet d'un désir puissant. Il sentit la sueur perler à son front, et cela n'avait rien à voir avec la chaleur étouffante et l'absence d'air conditionné.

— Pourquoi n'êtes-vous pas couchée, Criss ?

— Je ne pouvais pas dormir.

— Pourquoi donc ?

— Je... je suis terrorisée, avoua la jeune femme.

Emmett la suivit dans la cuisine. Là, elle ouvrit le vieux coffre à pain de bois et en sortit un gros roman à la couverture glacée.

— Je l'ai caché là parce que je ne supporte plus de le voir. Ben me l'a prêté en m'assurant que c'était super. J'ai commencé à le lire après avoir mis les enfants au lit et ça m'a fait tellement peur que je n'ai pas pu m'endormir.

C'était le dernier best-seller de Dan Simmons, un auteur à la mode que Emmett connaissait bien, spécialiste de l'épouvante et de l'horreur.

— Ce n'est vraiment pas mon genre, déclara Criss en frissonnant, mais cette histoire m'a donné la chair de poule. Je n'ai même pas osé éteindre la lumière.

— Tout à fait le genre de lecture recommandée pour une jeune mère qui habite seule avec ses enfants..., ironisa Emmett. Votre frère Ben est vraiment incorrigible !

Il lui prit le livre des mains et, avec un geste théâtral, le jeta dans la poubelle.

— Je vous conseille vivement de choisir plutôt les romans d'amour, Criss. Nos librairies en sont pleines, et au moins cela ne vous empêchera pas de dormir la nuit. En prime, vous ferez de beaux rêves...

Criss l'observa un instant en silence.

— Vous avez l'air de mauvaise humeur, remarqua-t-elle. Est-ce que votre... compagne ne s'est pas montrée conciliante, ce soir ?

Sans répondre, Emmett ôta sa veste, la posa sur le dossier d'une chaise, dénoua sa cravate et dégrafa les deux premiers boutons de sa chemise.
Comment pouvait-elle savoir qu'il était sorti ce soir ?

— Est-ce que vous me serviriez quelque chose à boire ? demanda-t-il.

— Certainement. Quoi donc ?

— Peu importe, du moment que c'est frais. Je commence à me déshydrater. Il doit faire quarante degrés dans cette maison !

— Je... j'ai fermé toutes les portes et toutes les fenêtres, avoua Criss.

— Je vois. Vous aviez peur que les forces du mal rentrent chez vous par la fenêtre ouverte, n'est-ce pas ? Comme dans le livre...

— Ce n'est pas drôle. Je crois que je ne me sentirai plus jamais en sécurité !

Elle remplit deux grands verres de limonade et de glaçons, puis s'installa à la table de la cuisine, à côté de Emmett.

— Comment savez-vous que je me trouvais en galante compagnie, ce soir ?
— A la façon dont vous êtes habillé, répondit Criss en souriant. La tenue du parfait séducteur...

— Quelque chose me dit que ma partenaire ne serait pas de cet avis. Gwenda — c'est le nom de cette malheureuse — s'est montrée pleine de sollicitude. Elle m'a gentiment fait remarquer que mon problème était certainement passager, dû au stress et au surmenage.

— Un problème ? Quel problème ?

— Elle m'a même fait promettre de ne pas me suicider. « Je sais que les hommes prennent ça au tragique », m'a-t-elle expliqué.

— Vous voulez dire que vous n'avez pas... enfin, que vous ne pouviez pas...

Criss écarquilla les yeux et porta une main à sa bouche.

— Si jamais vous osez sourire, la prévint Emmett, je verse le contenu de mon verre dans le col de votre peignoir. Et avec les glaçons !

— Je ne me permettrais pas, assura Criss en luttant pour maîtriser son fou rire. Mais Gwenda a raison, vous savez... Lorsque j'étais dans mon école d'infirmières, on nous a appris qu'il est assez fréquent pour un homme d'avoir temporairement un manque de... enfin, qu'il y a toutes sortes de raisons qui peuvent provoquer un...

— Je n'ai aucun problème, merci ! s'exclama Emmett. Et si vous vous donnez la peine de vérifier, vous pourrez vous en rendre compte par vous-même !

— Je vous crois, je vous crois ! Vous n'avez jamais rien manifesté de... de ce genre, du moins en ma présence.

— C'est là toute la question, ma chère ! Pourquoi, par exemple, ai-je le feu au sang tandis que je suis assis dans une cuisine étouffante, en train de boire une limonade écœurante, alors que je reste de glace devant la voluptueuse Gwenda, dans un cadre de rêve ?

En entendant cet aveu, Criss sentit le rouge lui monter aux joues.

— Suis-je censée répondre à cette question ?

— Non. Tout cela m'apparaît comme une mauvaise plaisanterie, qui se joue à mes dépens !

Criss adressa alors à Emmett un de ces sourires lumineux qui semblaient pénétrer en lui jusqu'à des profondeurs inaccessibles.

— Si cette limonade est vraiment écœurante, je peux vous donner autre chose, murmura-t-elle.

— Oh oui, j'aimerais bien autre chose ! Mais vous ne me le donnerez pas. N'est-ce pas, Criss ?

— Je ne crois pas. Sauf si c'est dans un verre, et avec des glaçons.

— C'est bien ce que je pensais.

Emmett se leva et s'étira.

— Si je m'en vais maintenant, allez-vous dormir, oui ou non ?

Elle ne répondit pas. Néanmoins, une ombre d'angoisse passa dans son regard, et elle porta instinctivement une main à l'échancrure de son peignoir.

— Votre visage est très expressif, remarqua Emmett. Vous aimeriez que je reste, n'est-ce pas ?

— Emmett... Nous avons déjà eu une scène de ce genre et... et je ne coucherai pas avec vous.

— De toute façon, laissez-moi vous dire que même si vous me payiez, je ne passerais pour rien au monde la nuit dans cet étouffoir sans air conditionné que vous appelez votre chambre. Je m'installerai donc avec les triplés dans la seule pièce habitable de cette maison. Donnez-moi un oreiller, et je dormirai sur le plancher.

— Oh non ! C'est impossible ! Vous ne pouvez pas...

Sans même lui laisser terminer sa phrase, Emmett l'attrapa par le bras et l'entraîna hors de la cuisine.

— Je peux très bien ! Cela me rappellera mes années de collège. Et la chaleur me dérange beaucoup plus que le manque de confort.

Il attendit devant la chambre de Criss tandis que celle-ci allait prendre un édredon et un oreiller pour lui. Passe Muraille, ce vaurien, était étalé de tout son long sur le lit. Il ne bougea même pas lorsque Criss se glissa entre les draps.

« C'est un comble ! songea Emmett avec une délectation morose. On me préfère la compagnie d'un chat ! »

En secouant la tête, il se dirigea vers la chambre d'enfants et se glissa à l'intérieur, sans bruit. Il y faisait délicieusement frais. Pour toute lumière, une veilleuse luisait dans l'obscurité.

« Comment es-tu tombé si bas, mon pauvre vieux ? se demanda alors Emmett. Rester là comme un imbécile, sans oser la toucher ! Qui eut cru que Emmett Cullen donnerait dans la chasteté ? Encore quelques jours, et tu vas entrer dans les ordres ! »
Avant de s'allonger sur son lit de fortune, il se livra à une inspection des trois berceaux.

Emilie dormait sur le ventre, tout entortillée dans sa couverture rose. Duncan était quant à lui sur le côté, ses petits bras étreignant un gros lapin en peluche qui avait vu des jours meilleurs. Et Flynn dormait comme un bienheureux, sur le dos, jambes écartées, un pouce dans la bouche.

Emmett ne put s'empêcher de sourire en les regardant. Ils avaient l'air tellement innocents et sans défense, tous les trois ! Et tous trois dépendaient complètement de leur unique parent, Criss. Une jeune femme de vingt-six ans...

De nouveau, quelques secondes plus tard, l'incongruité de la situation lui apparut.

Que faisait-il là, allongé par terre dans une chambre d'enfants, tandis qu'à côté Criss dormait avec son chat dans les bras ? Dire qu'un lit de presque quatre mètres carrés, avec sommier à ressorts et inclinaison variable, l'attendait dans sa luxueuse demeure ! Il fallait qu'il soit devenu fou !

D'autant que Criss ne lui avait même pas vraiment demandé de rester. Elle l'avait juste laissé comprendre.
Ce soir, pour la première fois, elle avait eu besoin de lui.

Eh bien, qu'est-ce que cela avait de si extraordinaire ? Les gens attendaient en général toutes sortes de choses de lui, parce qu'il était Emmett Cullen et que son pouvoir était immense. Il ne pouvait se souvenir d'une seule occasion où quelqu'un avait eu besoin de lui, seulement lui, en tant qu'individu. Quant aux femmes... Il ne se faisait aucune illusion. Avec la fortune de sa famille et la sienne propre, même s'il avait été plus laid qu'un singe, elles se seraient roulées à ses pieds de la même façon.

Or, s'il se trouvait chez sa voisine, ce soir, ce n'était pas parce qu'il s'appelait Cullen. Mais simplement parce qu'il était un homme, et que sa présence rassurait une jeune femme effrayée. Ce soir, on lui demandait simplement d'être lui-même.
Une première !

— Hou, hou !

Emmett s'éveilla en sursaut. Il ouvrit les yeux juste à temps pour apercevoir un cochon bleu jaillir en vol plané du berceau qui était immédiatement à sa gauche.

— Hou, hou ! répéta Flynn avec énergie.

Il était debout dans son petit lit, cramponné aux barreaux, et contemplait Emmett avec un sourire rayonnant. Après le cochon bleu, il lui lança un éléphant rouge.

— Salut, la jeunesse ! murmura Emmett d'une voix pâteuse.

Il s'assit et renvoya les jouets en peluche dans le berceau. Erreur fatale ! Flynn se mit à babiller et les rejeta aussitôt par-dessus bord, ainsi que tous les autres occupants de son lit. Il y en avait d'ailleurs une quantité ahurisante. Très vite, les éclats de rire bruyants du petit garçon réveillèrent son frère et sa sœur. Ils observèrent le jeu un moment en silence, tout en se frottant les yeux, jusqu'à ce que Duncan se décide soudain à lancer son lapin dans la mêlée.

— C'est bon, c'est bon ! indiqua Emmett. Ça suffit !

Il se leva et frotta ses muscles douloureux. La nuit avait été trop courte, et le plancher trop dur. Il était raide, courbaturé, endormi, et voilà qu'il devait affronter dès le réveil trois petits monstres déchaînés qui sautaient à pieds joints dans leurs lits avec impatience.

Un court instant, il espéra que le bruit allait réveiller Criss et qu'elle viendrait à son secours... Hélas, personne ne se montra. Les bras tendus, les enfants réclamaient à grands cris qu'on s'occupe d'eux.

— Très bien ! Je vais vous sortir de là.

Il prit d'abord Emilie, puis ses deux frères. En constatant que leurs petits pyjamas semblaient très mouillés, Emmett fut saisi de panique.

— Ecoutez, les enfants, je suis désolé, mais je ne sais pas changer les couches !

Les triplés n'avaient pas l'air de s'en soucier. Comme des bombes, ils foncèrent hors de la pièce, droit vers l'escalier. Emmett, qui s'était aussitôt lancé à leur poursuite, poussa doucement la porte lorsqu'il passa devant la chambre de Criss. Celle-ci dormait, roulée en boule au milieu du lit, l'air angélique et diablement désirable.

« Redoutable combinaison ! » songea Emmett.

Il n'eut cependant pas le loisir d'y réfléchir longtemps, car les enfants étaient déjà en haut des marches. Avec beaucoup de bon sens, Duncan et Flynn s'assirent sur leurs derrières et entreprirent la descente de cette façon. Mais la petite Emilie, un pied en l'air, était tout près de tomber dans le vide. Emmett la rattrapa au vol et descendit avec les enfants jusqu'à la cuisine.

Arrivé là, il se sentit déjà plus à son aise. Comme il avait vu faire Criss, il noua les bavoirs autour du cou des triplés et les installa sur leurs chaises hautes. Ils étaient d'excellente humeur, riant et babillant entre eux sans interruption. Conquis par leur compagnie charmante et vivifiante, Emmett se prit même à bavarder avec eux dans le langage invraisemblable qui était le leur. Ils ne se comprenaient pas, mais les enfants étaient ravis.

« Et maintenant ? » se dit-il.

Selon toute évidence, il fallait leur donner à manger. Il trouva un paquet de céréales dans un placard, du lait dans le réfrigérateur, et remplit trois bols. Puis il en donna un à chacun, avec une petite cuillère et une serviette en papier.
Les mains sur les hanches, il attendit la suite.

Emilie essaya d'utiliser la cuillère mais, comme elle la tenait à l'envers, le résultat n'était pas probant. Duncan, lui, ne fit pas tant de manières et plongea les mains dans le bol. Si le lait gicla par-dessus bord, il réussit quand même à fourrer dans sa bouche une grosse poignée de céréales. Quant à Flynn, c'était la serviette en papier qui le fascinait. Il en goûta d'abord un petit morceau, puis la roula en boule et l'immergea dans son bol.

A cet instant, Passe Muraille arriva en courant, sauta sur la table et miaula avec autorité. Les triplés s'associèrent aussitôt à lui. Un concert de miaous discordants emplit la cuisine.

— Ça va, ça va, j'ai compris ! s'exclama Emmett. J'ai tout faux ! Il ne fallait pas mettre de lait dans les céréales, et les serviettes en papier sont une erreur. Toi, le chat, tu te tais. D'autant que je n'ai pas la moindre idée de...

En se retournant, il découvrit Criss. Debout dans l'embrasure de la porte, elle contemplait le spectacle avec incrédulité.

— Vous avez l'air un peu débordé, murmura-t-elle.

— Moi ? Pas du tout ! assura Emmett. Je contrôle la situation. Pas vrai les enfants ? On s'entend très bien, tous les quatre. C'est seulement ce chat qui me déteste.

— Il a faim. Je vais lui donner à manger.

Criss alla chercher une boîte d'aliments pour chats dans le placard, et Passe Muraille vint aussitôt se frotter contre ses jambes nues avec des ronronnements de plaisir.

Emmett la regardait sans mot dire. La veille au soir, il s'était demandé ce qu'elle portait sous son peignoir. Maintenant, il le savait. Une courte chemise de nuit de coton blanc, au décolleté modeste orné d'une fine dentelle, simple et virginale. Abasourdi, il se laissa tomber sur une chaise. Il fallait vraiment qu'il soit gravement atteint pour que la vue d'une femme dans une tenue aussi chaste lui semble érotique et provocante, au point de lui couper les jambes !

— Merci d'être resté cette nuit, Emmett, lui dit-elle soudain.

Vaguement embarrassée, elle s'approcha de lui et posa la main sur son épaule. Emmett sentit son cœur faire un bond violent dans sa poitrine.

— Pas... de quoi, marmonna-t-il.

— Et merci de vous être occupé des enfants, ce matin. Je me suis réveillée tard.

— Il n'est que 7 h 15, Criss. Ce n'est pas ce que j'appelle faire la grasse matinée.

— D'ordinaire, je me réveille au moindre bruit. J'ignore ce qui m'a pris, ce matin... C'est peut-être de vous savoir là. Inconsciemment, j'ai dû penser que je n'avais pas à m'inquiéter.

Pour une obscure raison, Emmett se sentit flatté.

— C'est tout naturel. Mais j'avoue que je n'ai pas abordé le problème des... euh, couches.

La jeune femme se mit à rire.

— Je ne vous le reprocherai pas.

Sans trop y penser, elle laissa courir sa main sur l'épaule de Emmett et se rapprocha encore de sa chaise. Il était torse nu, et il lui sembla qu'un véritable courant électrique le traversait. Pendant un instant, sa vision se brouilla.
La seconde suivante, il saisit Criss dans ses bras et la fit basculer sur ses genoux.

— Oh ! s'exclama-t-elle.

Néanmoins, elle ne chercha pas à s'esquiver.

— Est-ce que cela fait partie de vos techniques de séduction habituelles ? demanda-t-elle d'un air mutin.

Emmett songea alors aux tactiques éprouvées qu'il utilisait en général avec les femmes. Depuis combien de temps au juste n'avait-il pas éprouvé cette exaltation, cette excitation du corps et de l'âme, ce frémissement de tout l'être que procure la chasse à l'amour ? Les victoires étaient jusque-là trop faciles, trop prévisibles. Sans s'en rendre compte, il avait peu à peu oublié le goût et l'enivrant parfum du désir. Tout à coup, le concept même du célibataire séduisant et libre qu'il défendait si âprement devant son frère lui sembla ridicule et périmé. Un vulgaire cliché qui, au fil des ans, s'était transformé en grotesque caricature.

— Mes techniques sont dépassées, je le crains, répondit-il. Et tout à fait inefficaces.

— Vous dites cela à cause de ce qui s'est passé hier soir avec cette... comment s'appelle-t-elle ? Griselda ?

La pointe de jalousie qui perçait dans sa voix n'échappa pas à Emmett, qui sourit.

— Gwenda.

— Ah oui, c'est cela.

Mentalement, Criss rangea ce nom exotique — au même titre que celui de Randhee — dans le compartiment des femmes légères. Qu'est-ce que cela pouvait bien lui faire, d'ailleurs ? Elle s'agita nerveusement sur les genoux de Emmett, cherchant un commentaire cinglant. A travers le mince coton de sa chemise de nuit, elle perçut alors la réponse immédiate provoquée par ses mouvements, et une violente bouffée de chaleur lui monta aux joues. Pourtant, au lieu de s'écarter, elle se laissa aller contre Emmett. Savourant son trouble et la tension de ses muscles sous elle, elle lui caressa l'épaule, du bout des doigts. Elle respirait plus vite, son cœur tambourinait à grands coups dans sa poitrine.

Tout au fond de sa conscience, une petite voix s'éleva pour protester : « Tu es complètement folle ! C'est toi qui le provoque ! Tu te conduis comme une... »

— Peut-être devrais-je appeler Gwenda, remarqua Emmett d'une voix rauque. Pour la rassurer — mon problème n'était que très temporaire.

Sans répondre, Criss se frotta doucement contre lui. La pointe de ses seins, qui pointaient avec insolence sous sa chemise de nuit, vint effleurer le torse nu de Emmett. Celui-ci laissa échapper une plainte sourde de frustration.

— Douce et innocente petite Criss ! Avez-vous la moindre idée de ce que vous me faites ?

Elle rougit violemment. Oh oui, elle le savait ! En cet instant, elle était loin d'être innocente. Elle brûlait au contraire d'une passion choquante, brutale, inconcevable. Ses mains tremblaient. Et malgré la honte qui l'étouffait, elle ne pouvait pas s'arrêter. C'était beaucoup plus fort qu'elle. Son esprit affolé avait beau chercher une explication, une excuse pour ce comportement scandaleux, il n'en trouvait pas. En fait, il existait un nom pour les femmes qui agissaient de la sorte. Des allumeuses ! Et avant qu'elle ne rencontre Emmett Cullen, il n'était jamais venu à l'esprit de Criss qu'elle faisait partie du lot.

Avec Ian, elle avait sans doute un peu confondu l'amour et la tendresse. Jamais elle n'avait éprouvé un désir aussi animal, impérieux, au point d'oublier tout ce qui l'entourait et même ses enfants !

Un vent de panique la balaya soudain. Etait-elle en train de devenir folle ?

— Je... je n'essaie pas de... de vous provoquer, balbutia-t-elle.

Après tout, la provocation délibérée suppose un certain degré de maîtrise de soi. Or, elle n'en avait plus du tout. Mais comment, alors, expliquer ce qu'elle-même ne comprenait pas ? Désorientée, Criss sentit les larmes lui monter aux yeux.

Emmett, qui observait son visage d'un regard intense, mesura le trouble qui s'était emparé d'elle.

— Si, mon ange, lui dit-il d'une voix douce. C'est exactement ce que vous faites.

Passant une main derrière la nuque de la jeune femme, il attira sa tête au creux de son épaule pour lui caresser les cheveux.

— La question, c'est de savoir pourquoi. Hein, Criss ? Pourquoi ?

Il se mit alors à lui mordiller le lobe de l'oreille, avant de déposer une longue chaîne de baisers tout au long de son cou. Les yeux fermés, Criss se laissa aller complètement.

— Cela vous amuse de me rendre à moitié fou, pour ensuite goûter le plaisir de m'arrêter net ? demanda Emmett. C'est cela ?

— Non ! cria-t-elle.

Et elle se leva d'un bond. Les triplés, qui continuaient à jouer avec leur petit déjeuner, s'arrêtèrent brusquement pour la regarder.

— Non ! Non ! Non ! répéta Emilie avec inquiétude.

— Non ! cria Duncan, le visage crispé.

Quant à Flynn, il éclata en sanglots.

— Il croit qu'on le gronde, expliqua Criss.

Et elle courut consoler le petit garçon. Emmett fit la grimace. Il n'avait aucune envie de la laisser s'échapper juste au moment où il la tenait au pied du mur. Elle avait été sur le point de craquer, il le savait. Et lui, dans quel état se trouvait-il ! Son corps n'était que douleur et frustration, et son sang pulsait dans ses veines comme un soufflet dans une forge. Mais que faire, avec trois petits enfants pour témoins, dont un en larmes ?

En soupirant, il se leva. Alors que la journée ne faisait que commencer, il était déjà épuisé !
Il fut le premier surpris par la proposition impulsive et irraisonnée qui lui échappa alors.

— Accepteriez-vous de venir nager dans ma piscine avec vos petits monstres, en fin d'après-midi, quand je rentrerai du travail ?

Criss pivota sur ses talons et lui fit face, Flynn dans les bras. Le petit garçon avait cessé de pleurer et mastiquait avec entrain un biscuit au chocolat.

— Pourquoi ? Vous organisez une autre réception, ce soir ?

Emmett soutint sans ciller le regard méfiant.

— Non, pas du tout. Il n'y aura que...

Il fit une pause pour compter.

— Nous cinq, conclut-il.

« Réponds-lui non ! songea Criss. Tu ne peux pas t'empêcher de le toucher dès qu'il s'approche de toi, et il le sait. Tu perds la tête quand il te regarde, et il le sent. A la minute où il décidera de faire monter la pression, tu fondras entre ses bras comme neige au soleil ! Et que deviendras-tu ensuite ? »

— Franchement, je ne crois pas que...

— J'ai des gilets de sauvetage pour les triplés, précisa Emmett avec calme. Une fois bien sanglés dedans, ils ne risqueront absolument rien. A deux, nous les surveillerons sans problème, même en eau profonde.

Des gilets de sauvetage ! Avec horreur, Criss s'avisa qu'elle n'y avait même pas songé, trop occupée qu'elle était par d'inavouables arrière-pensées. C'était Emmett qui s'était inquiété pour les enfants, pas elle. Il fallait vraiment qu'elle ait perdu la tête !

Prise à contre-pied et déconcertée, elle s'entendit balbutier :

— Eh bien, je... c'est entendu. Nous... Nous viendrons.