J'ai mis plus de deux mois à écrire ce chapitre et je suis désolée ! J'étais bloquée à plusieurs endroits (la conversation avec Fowler notamment) et je n'étais pas satisfaite, sans compter que je voulais participer à la DBH Rare Pairs Week et que j'ai commencé à travailler dans une maison d'édition, et durant les premières semaines, j'étais épuisée.
Enfin bref ! Je ne fête jamais la saint valentin, ayant cette fête en horreur, mais poster ce chapitre 7 le 14 février est une façon de me faire pardonner et de vous dire, à tous ceux qui me soutiennent, merci~
Comment une soirée aussi belle pouvait se finir de façon aussi merdique ?
Gavin se posait cette question en boucle alors que l'absence de son arme pesait lourd à sa ceinture. Son portable ne fonctionnait plus, autrement, il aurait envoyé un message à Tina pour qu'une équipe se bouge et leur vienne en aide, sauf que l'IEM avait touché toutes les machines, y compris Conrad, le laissant face à un homme qui s'était déguisé en androïde.
Le RK900 aurait certainement gardé son calme pour surveiller le déroulement des faits, mais Gavin ne voulait prendre aucun risque avec ce danger qui guettait. En fait, il préférait être celui qui allait surprendre.
« Police de Detroit ! Reculez ! » Les passagers réagirent à l'ordre avec des hoquets de panique, puis Gavin fixa le FE700 qui n'avait pas bougé. Si c'était un androïde, même déviant, il saurait garder son stoïcisme, mais un être humain ne manquerait pas de se trahir. « Toi, tu vas de l'autre côté et tu t'approches de personne.
— Monsieur, il y a un problème technique que je dois régler, laissez-moi passer afin que le wagon…
— Comment tu fonctionnes alors que tous les androïdes sont désactivés ? »
Les passagers remarquèrent enfin que le voisin du policier ne bougeait plus, insensible aux événements. L'idée qu'un homme soit déjà blessé les paralysait d'inquiétude.
Le FE700 essaya de s'avancer.
« Tu restes où t'es, putain ! »
Le technicien pointa sa lampe vers Gavin, puis dirigea ce faisceau acide vers le RK900. Tout le monde put apercevoir le regard fixe qu'aucune lumière ne pouvait contrarier.
« Tu poses ta lampe au sol et tu mets les mains en l'air !
— C'est un androïde ? »
Le technicien braquait toujours la lampe vers le corps inanimé. Cette simple question confirma les doutes du détective.
« Ouais. Lui, c'est un androïde. »
Le technicien ne chercha pas à le contredire.
L'incompréhension succéda alors à l'anxiété : qu'est-ce qu'un androïde, sans aucun signe reconnaissable, faisait dans ce wagon ? Si loin de ses semblables ?
Certains passagers se mirent à scruter le technicien qui portait le bandeau bleu, sans oublier sa LED, comprenant soudain les doutes du détective.
Les natures avaient été déguisées, inversées.
Un homme parmi les témoins avait gardé son doigt sur le bouton de mise en route de son portable et, quand le téléphone vibra, il poussa un cri de surprise, provoquant une vague de panique et de sursauts :
« Mon portable remarche ! »
Cette explication aurait pu rassurer le wagon, mais au même moment, celui qui portait l'uniforme des FE700 laissa tomber la lampe et se jeta sur le détective.
En rebondissant sur le sol en acier, la lumière s'accrocha à différents points, aveuglant les passagers qui essayaient de comprendre à travers les bruits confus, si violents qu'ils avaient mal juste en les entendant.
La lumière s'était stabilisée et ils virent que la silhouette noire du détective prenait le dessus sur celle en blanc. Bien que surpris, Gavin avait réussi à résister à l'assaut du technicien en apercevant à temps la lame du trocart. Landru avait vu juste.
Connaître ce détail avait certainement aidé le policier.
La pointe s'était plantée dans son bras de plusieurs centimètres, mais même sur le moment, Gavin s'était estimé heureux : s'il n'avait pas réussi à contrer l'agresseur, ce dard se serait planté dans son torse avec assez de force pour lui empaler le cœur ou un poumon.
Malgré la confusion, le propriétaire du portable qui fonctionnait à nouveau eut le réflexe d'appeler la police.
Dans sa rage de survivre, Gavin n'avait plus conscience du sang pourtant gluant contre le tissu du pull, coulant dans sa manche. La douleur aussi s'était mise en sourdine.
De son poing valide, il percuta à plusieurs reprises la mâchoire du technicien, continuant malgré le craquement qu'il venait d'entendre. Après tout, cela pouvait provenir d'un os ou d'une coque en plastique.
Le sang que cette bouche ennemie crachait était écarlate, sans la moindre once d'indigo. La teinte était reconnaissable même sous la lumière verte.
À force d'être secouée, la LED se décolla de la tempe.
Gavin n'avait plus de doute sur l'identité du coupable et savoir que l'homme, contrairement à un androïde, pouvait ressentir la douleur ne l'arrêta pas : saisi par un instinct de survie violent, il plaqua le tueur au sol et continua de frapper.
Il ne souhaitait plus le maîtriser : il voulait l'assommer.
Les programmes repartaient, remplissant de chiffres et d'informations le champ de vision encore obscur. Son numéro de modèle apparut, puis celui de série et, curieusement, son nom, qui était aussi important que les informations techniques.
Ce que l'androïde avait devant les yeux devint peu à peu plus clair à mesure que le calibrage se stabilisait.
Conrad essayait de comprendre ce qui venait de se passer.
C'était le 31 décembre 2039 et il était bientôt une heure du matin. Gavin et lui étaient sortis de la séance de cinéma après vingt-et-une heure, puis ils avaient pris le métro, et…
Et le RK900 était face à Chris dans une salle d'interrogatoire du commissariat.
« Officier Miller ?
— Tu vas bien, Conrad ? »
L'androïde le voyait, l'entendait, mais certains programmes protestaient et devaient se relancer. Ce qui était impossible pour le moment, ce face-à-face l'inquiétait trop…
Sous le latex, la LED était rouge. Conrad jeta un regard méfiant au miroir sans tain.
« Tout va bien, Conrad, » Chris posa une main sur le poignet de l'androïde qui n'était pas menotté. Par contre, Conrad portait encore ses gants, ce qui avait été forcément remarqué par le policier. « Il n'y a personne. J'ai demandé à ce qu'on nous laisse seuls. Tu te souviens de ce qui s'est passé ? »
Conrad avait confiance en Chris, mais il ne pouvait pas lui dire que Gavin et lui étaient allés au cinéma : ce genre de sortie n'était pas encouragée par la loi et l'androïde ignorait si la pièce où il se trouvait était un mauvais signe.
« Non, » mentit-il. « Où est Gavin ?
— Il est à l'hôpital. »
La LED se maintenait dans un rouge paniqué, alors l'officier enchaîna très vite :
« Il n'a rien de grave : il s'est blessé en se battant…
— Avec qui s'est-il battu ?
— Vous étiez dans le métro tous les deux, sur la ligne F. Ça ne te vraiment dit rien ? » Conrad garda le silence. « Le métro est tombé en panne, comme la semaine dernière. Un technicien est monté pour réparer le problème.
— Un FE700 ?
— Non, un être humain. »
Le RK900 comprenait à présent :
« Bien sûr. Un être humain ne s'arrête pas à cause d'une IEM, ce qui lui permettait d'agir. »
Il commença à émettre quelques hypothèses à voix haute, réfléchissant, mais Chris l'interrompit pour lui expliquer la suite des événements :
« Gavin a vite pigé le plan aussi, et il a commencé à se battre avec lui. Un des passagers a réussi à nous appeler et nous avons fait aussi vite que possible. Gavin n'a rien de grave, » répéta le policier, « mais le trocart s'est planté dans son avant-bras et les médecins vérifient s'il n'a rien d'autre.
— Et l'humain qui s'est fait passer pour un FE700 ?
— À l'hôpital aussi. » Conrad haussa les sourcils à défaut d'être bouche bée. « Gavin l'a… un peu amoché… Non, Conrad, il vaut mieux que tu effaces ce sourire. »
Malgré ce conseil, Chris luttait lui-aussi contre un petit rictus.
Son collègue était à présent rassuré et l'officier avait besoin d'explications :
« Conrad, est-ce que tu veux bien m'expliquer pourquoi tu es… comme ça ? »
L'intelligence artificielle fit mine de ne pas comprendre, fixant l'humain sans un mot. Chris désigna les vêtements et compléta en montrant sa tempe :
« Comment tu as fait pour ta LED ? »
À nouveau, un silence.
« Conrad, personne n'est derrière ce miroir, mais tout le monde t'a vu habillé comme ça. Tu as été amené directement au commissariat et, depuis une heure, les gens n'arrêtent pas de parler. Encore une chance que ce soit le soir et que l'équipe ne soit pas au complet… » Chris poussa un soupir. « Il vaut mieux que tu me racontes, ensuite on essayera de trouver une solution pour que votre secret ne soit pas…
— Tant pis.
— Tant pis ? »
Conrad ne pouvait pas être fatigué dans le sens strict du terme, sa mémoire aurait pu enfermer tous les secrets du monde entier, sa langue n'aurait jamais été tentée d'en formuler un seul, mais ce soir, il était face à une évidence : Gavin et lui avaient pris un risque. Sans ce coup du hasard, personne n'en aurait jamais rien su, mais ils avaient perdu, s'exposant.
Alors pourquoi chercher une issue grotesque ?
« Tant pis si tout le commissariat sait. Nous sommes sortis au cinéma. Les androïdes ne peuvent être de simples visiteurs, alors Gavin m'a aidé pour me faire passer pour un être humain. Le déguisement était réussi. Comme celui du tueur, visiblement, mais nous avons été démasqués tous les deux. »
Autant être franc.
Chris n'était pas réellement surpris : il baissa la tête, compatissant, cherchant ses mots.
Au même moment, Conrad reçut un message de Gavin qui le prévenait qu'ils quittaient l'hôpital.
« Et si t'es pas réveillé quand j'arrive, je viens te chercher dans les limbes de l'informatique. »
Chris ne fut pas témoin de la LED à nouveau bleue, mais il devina le soulagement de l'androïde quand il le mit au courant. L'officier se leva alors pour sortir et accueillir l'équipe.
Une fois seul dans la salle, Conrad rassura son partenaire en répondant à son message, lui assurant qu'il n'avait besoin que de quelques redémarrages. Le plus dramatique était que son déguisement n'était pas passé inaperçu.
Gavin ne s'était pas fait d'illusion, bien sûr, et s'attendait à cette nouvelle : un RK900 qui dissimule sa LED et troque son uniforme pour des vêtements communs, il y avait de quoi faire jaser.
Le détective avait eu le temps de réfléchir pendant qu'un bras mécanique posait les points de suture sur sa blessure. Tandis que le fil passait sous sa peau anesthésiée, il avait imaginé les questions qui n'accepteraient aucun mensonge. Au lieu de le calmer, les coups que Gavin avait déjà filés l'avaient rendu impulsif : quinze points de suture ou non, collègues ou non, il se battrait à nouveau.
Par chance, ce fut Chris qui l'accueillit à l'entrée du commissariat avec un air désolé. Le reste de l'équipe se dirigea vers la voiture où était l'homme qui se faisait passer pour un androïde, leur permettant de discuter.
Les deux collègues n'avaient pas eu l'occasion d'échanger un seul mot depuis que Conrad avait mis Chris au courant. De toute façon, pour le détective, il n'y avait rien à dire et, de son côté, l'officier n'osait aborder le sujet.
Gavin avait croisé ses bras, avertissement de son humeur qui bouillonnait, mais il abdiqua très vite quand Chris lui tendit un paquet de cigarettes. Le blessé n'avait pas eu le droit de fumer à l'hôpital Henry Ford et, maintenant qu'il y pensait, une clope lui ferait plus de bien que l'anesthésiant qui ne faisait effet qu'entre son coude et son poignet.
« C'est vil d'exploiter mes faiblesses comme ça, » commenta le détective en allumant le briquet.
« Tu veux que je sois encore plus vil ? Il y a un café bien chaud qui t'attend à l'intérieur, mais tant que ta cigarette n'est pas finie, tu n'as pas le droit de rentrer.
— Salopard. »
Ils échangèrent un rire, un premier qui, malgré les regards détournés, était encourageant.
Puis, sur un chuchotement, Chris ajouta :
« Sans oublier Conrad qui a hâte de te retrouver. »
Finalement, Gavin écrasa sous sa semelle la cigarette à peine consumée et entra dans le commissariat, ne cherchant même pas à se justifier.
Le RK900 attendait toujours dans la salle d'interrogatoire. Chris lui avait conseillé de rester loin des collègues qui le harcèleraient certainement de questions. Au moins, dans cette pièce froide, saturée de nuances d'acier, l'androïde était au calme et avait relancé quelques programmes à présent stables.
La porte se déverrouilla et Gavin entra, laissant Chris monter la garde pendant quelques minutes devant l'entrée. Sans le moindre mot, Conrad se leva et, pour une fois, l'humain fut plus rapide que l'androïde : Gavin le saisit à la taille et l'amena contre lui.
Torse contre torse, Conrad nota combien le muscle cardiaque battait vite. À moins que ce ne soit la pompe à thirium qui, sous l'émotion, après l'IEM, fonctionnait avec un rythme chaotique.
De joie, Conrad aurait soulevé son partenaire, mais la blessure refréna cette envie. L'androïde avait remarqué qu'une coupure barrait aussi la tempe de Gavin. Une blessure anodine qui n'avait même pas eu besoin de pansement, tout comme celles des doigts abîmés.
Avec précaution, l'androïde retroussa la manche et observa le bandage qui s'enroulait autour de l'avant-bras. Bien que propre, une légère empreinte vermeille tachait le pansement. Dessous, la peau était nette, mais un bleu s'étendrait sûrement d'ici quelques jours, surtout si le détective avait frappé à répétition.
« Hé, arrête de faire cette tronche et calme ta LED. C'est moi qui m'inquiétais. Si t'avais vu dans quel état t'a foutu l'IEM… »
Conrad posa sa tête sur l'épaule de l'homme, fermant les yeux pour s'épargner la vue des blessures. Il préférait concentrer ses sens sur la main valide qui lui caressait les cheveux, l'autre étant trop engourdie par les calmants.
« T'as pas de séquelles d'ailleurs ?
— Non, aucune. J'ai relancé quelques programmes, et tout semble fonctionner correctement. »
Des répercussions pourraient intervenir plus tard, car à l'instar des humains, les maux des machines pouvaient se manifester après une certaine latence.
La conclusion de cette soirée avait failli être fatale pour tous les deux.
Bien qu'habitué à ce corps qui ne tremblait jamais, Gavin comprenait le trouble de l'androïde, alors il lui enserra le cou.
« Espèce de con, j'ai vraiment eu peur. T'es le meilleur prototype de CyberLife, tu peux pas être mis HS à cause d'une simple IEM. Tu peux pas être HS, c'est tout.
— Parce que ma mémoire contient des souvenirs avec Fathia ?
— Pas seulement, trou duc'. »
Conrad avait dit ça pour le taquiner. Et pour lui faire répéter une parole qu'il avait entendue juste avant de sombrer dans un état de panne.
« Avant de m'éteindre, j'ai cru entendre quelque chose. Vous avez dit quelque chose d'important.
— Je me plaignais juste du trajet qui était trop long.
— Non, j'ai entendu autre chose.
— J'en sais rien, je me rappelle juste que j'avais hâte de rentrer.
— Vous ne voulez pas le redire ?
— T'avais qu'à écouter.
— J'écoutais ! »
Gavin ne comptait pas se répéter, pas dans la même soirée en tout cas.
En s'écartant un peu, il lança :
« C'est dingue, je viens de chopper le tueur et tu veux même pas parler boulot ! L'IEM t'a donc vraiment changé ! »
Le détective reçut une légère tape dans le dos, ce qui le fit éclater de rire.
Un autre éclat de voix résonna depuis le couloir et il sursauta. Gavin avait reconnu la voix de Tina.
Chris se tenait devant l'accès et il avait beau demander à sa collègue quelques instants, la porte coulissa.
Gavin remarqua que Tina portait un manteau par-dessus un haut de pyjama et un jean. De son côté, la jeune femme aperçut le bandage. Elle écarquilla les yeux en soufflant :
« Oh merde !
— Arrêtez de croire que j'étais mort ! »
Tina voulut rire, mais une petite larme s'échappa sur sa joue.
Elle brandit un doigt sous le nez de Chris, menaçante :
« Tu pouvais pas me dire qu'il allait bien ? Tu m'as juste dit "Gavin a été attaqué dans le métro" ! J'ai imaginé le pire ! »
L'officier Miller fit son mea culpa : il n'avait pas voulu la terrifier avec son message bref, mais ils avaient eu tant de choses à faire depuis l'appel du témoin…
Pendant leur discussion, Tina ne remarqua pas la présence de Conrad, pas tout de suite en tout cas. Elle confondit tout d'abord l'androïde avec un témoin discret aux airs vaguement familiers, tout au plus.
Au bout du couloir, un homme venait d'apparaître. Il n'aurait pas beaucoup attiré l'attention non plus s'il n'avait pas été menotté et entouré par deux PC200 et un policier humain, sans oublier sa mâchoire tuméfiée et ses paupières enflées qui attiraient les regards.
Il s'agissait de Samuel Brooks.
Sans ses blessures, son apparence n'aurait rien évoqué de notable : une taille et un poids dans la moyenne, des cheveux bruns comme la majorité des américains, des yeux d'une teinte commune, des traits simples. Le genre d'apparence dont s'inspire CyberLife pour créer des androïdes capables de se fondre dans la masse. Pas étonnant que le déguisement de Samuel Brooks n'avait nécessité que l'imitation d'une LED, surtout si l'uniforme des FE700 semblait taillé pour son allure quelconque.
Les policiers s'écartèrent pour laisser le tueur, accompagnés des trois gardes, passer.
En se déplaçant, Tina heurta Conrad avec son coude et reconnut la stature de métal. Elle sursauta et le fixa, fixa ses vêtements neutres, fixa sa tempe.
« Conrad ? »
La surprise l'avait étranglée, la rendant presque muette.
Gavin retint un soupir. Samuel Brooks attendrait.
Bien qu'ils n'étaient pas proches, Gavin apprécia le soutien de Chris qui, à l'étage, referma sur le quatuor la porte du vieux local, celui assez petit pour permettre à Gavin de parler.
Le détective commença à expliquer la situation à Tina : comment sa relation avec le RK900 avait évolué, comment elle s'était affermie en quelque chose de concret, l'amenant au risque de ce soir. Ses propres mots le surprirent : ils étaient si naturels, si faciles à prononcer.
Après tout, seuls les crimes étaient difficiles à avouer, et là, il n'y en avait aucun.
Mais si Chris et Landru n'avaient montré que de la surprise, Tina garda un silence abasourdi. Elle ne trouvait rien à à répondre à ça.
Elle avait besoin que Chris et le RK900 sortent, qu'ils la laissent avec son ami.
Quand la porte se referma, sa première question, timide, fut soufflée :
« Gavin, est-ce que tu vas bien ?
— Je dois le prendre comment ?
— Je veux dire… tu as commencé à… à sortir avec Conrad en octobre. Fathia venait d'être tuée, l'anniversaire de mort de Hank arrivait… »
Tina était assise sur le rebord d'une table couverte de poussière, la tête rentrée dans les épaules, le regard baissé vers le linoléum. Cette teinte vert d'eau était si fade, vieille de plusieurs années.
« Putain, Tina, ouais, j'ai été blessé par ces décès, mais je n'allais pas me foutre en l'air, j'arrive à vivre ! Comme tout le monde ! »
La jeune femme savait que son ami était incapable de maîtriser sa colère : il était tellement impulsif qu'elle était prête à entendre toutes sortes d'injures. Depuis quatre ans qu'ils bossaient ensemble, il y avait bien eu plusieurs prises de bec et Tina savait comment le détective pouvait réagir.
En revanche, Gavin n'avait jamais été rancunier avec sa collègue et ce point risquait de changer.
Tina leva ses mains, lui demandant de baisser au moins sa voix :
« Gavin ! Calme-toi, c'est juste que… tu détestes les andro…
— Détestais.
— Ok, tu détestais les androïdes et un an après, tu… Je voudrais juste être sûre que tu ne t'accroches pas à Conrad parce que c'est une machine qui ne vieillit pas et qui ne peut pas mourir. »
Comme quelques mois auparavant, Tina rejetait l'idée que les robots soient capables de ressentir. Se concentrer sur l'état de Gavin, c'était écarter ce sujet.
« Tina, » le ton était redescendu, « tu veux vraiment faire de la putain de psychologie de comptoir ? Très bien, on y va : est-ce que tu n'essaies pas de te rassurer quand tu penses que Conrad n'est qu'une machine, vis-à-vis de ce que t'as fait à ton AX400 ? C'était quoi le nom que tu lui avais donné, déjà ?
— Carol. »
Elle serra les lèvres : cette pique était douloureuse.
« Avec tout ce qu'on voit dans le métier, avec tout ce que j'encaisse, » poursuivit Gavin, « tu crois vraiment que j'aurais attendu aussi longtemps avant de me tourner vers un androïde ? Que je cherche à me rassurer avec un truc sans volonté, sans libre arbitre ? Les BL100 existent depuis plus de cinq ans, bordel !
— C'est justement parce que tu méprises ces acheteurs que je ne comprends pas !
— Ne me compare pas à eux. Je n'ai pas acheté Conrad. Je ne lui ai jamais demandé quoique ce soit. Je pensais avoir été clair, Tina : c'est lui qui s'est rapproché, alors que cela ne faisait pas partie de ses fonctions, alors qu'il n'y avait aucun putain de rapport avec les enquêtes ! » Il se calma un instant, inspirant profondément. « Je vais être franc, Tina : au début, ça me cassait vraiment les couilles. Fathia venait d'être tuée, et j'aurais préféré qu'elle se mette à dos un client détraqué plutôt que de tomber sur un réseau pédophile. Franchement, j'en avais ras-le-cul de la loi de Murphy durant cette enquête. »
Avoir le RK900 comme collègue avait été son seul réconfort, en plus de l'unique chance de résoudre l'affaire aussi rapidement : si Conrad n'avait pas enregistré le tatouage de Fathia, le détective aurait mis des mois à venger le meurtre de son amie.
Et son avis sur les androïdes n'aurait jamais changé.
« Tu peux pas me reprocher de ne plus détester les androïdes, Tina, pas après ce qui s'est passé.
— Ce n'est pas ce que je veux dire, Gavin.
— Attends, je ne te parle pas seulement de Conrad ; je te parle aussi de ces gamins. Tu crois vraiment que les gens ont vu des androïdes ? On a tous vu des enfants, Tina. Ils avaient tous des LEDs, mais on a tous été touchés comme s'ils étaient humains, n'essaie même pas de me dire l'inverse. Avec toutes ces conneries, j'étais fatigué. J'en veux encore à Connor d'avoir foutu un tel bordel, j'en veux encore à Hank d'avoir baissé les bras, j'ai essayé d'en vouloir à Fathia d'avoir rien dit, mais si j'avais pas été aussi con, elle m'aurait parlé de ce réseau, et aujourd'hui, elle serait en vie. Peut-être qu'elle serait avec l'androïde qu'elle voulait adopter. Cette pensée me bouffait. »
Tina hocha la tête, montrant qu'elle comprenait.
« On s'est demandés si les émotions ressenties par les machines étaient authentiques, Tina, tu te rappelles ? On aura jamais la confirmation, mais j'ai quand même remarqué que le dernier succès de CyberLife était bizarre. Je me suis même foutu de lui, en disant qu'il était aussi défectueux que son prédécesseur. Sauf que Connor ne ressentait rien, Conrad, lui, ressentait trop. Tu ne l'as pas vu avec ces enfants, Tina, et je pense pas que ça faisait partie de ses programmes.
— Tu sais aussi bien que moi que les gens de CyberLife sont tordus… La déviance n'est pas quelque chose de nouveau.
— Conrad est… différent. Les déviants qu'on arrêtait n'étaient pas comme lui. Je connais pas beaucoup d'androïdes, mais je suis persuadé qu'il n'a rien en commun avec les autres. Quand je voulais plus penser à Fathia ou Hank, je réfléchissais à ce qu'il m'avait dit. Et puis, je me suis dit "pourquoi pas ?", c'est parti d'une curiosité, j'avais envie de penser à autre chose, putain, non : j'avais besoin de penser à autre chose. »
Tina pencha sa tête sur le côté, l'écoutant avec une attention inquiète :
« Et tu t'es lancé dans une aventure comme ça, quitte à découvrir que ses émotions n'étaient pas réelles ? Que c'était des conneries de CyberLife ?
— T'es jamais à l'abri de t'embarquer avec un pervers narcissique ou un sociopathe, Tina, des gens sont pas foutus de ressentir la moindre émotion et qui passent leur temps à mentir. Et ces malades sont pourtant humains. Je ne sais pas si Conrad ressent vraiment, mais il y croit et rien que ça, ça le rend plus humain que ces malades. Il est plus humain que l'enfoiré qu'on vient de choper. »
Elle ne pouvait pas le contredire, mais la situation était encore si étrange.
Une heure auparavant, le message de Chris l'avait sortie de son lit, et la peur d'avoir perdu son collègue l'avait poussée à venir au commissariat alors qu'elle était en vacances jusqu'à lundi. Et maintenant, Tina apprenait que son ami sortait avec le RK900 depuis la mi-octobre, le même androïde qui avait été harcelé à cause de sa ressemblance avec le RK800.
Cela faisait beaucoup à digérer en si peu de temps…
« En janvier, ça fera trois mois, Tina, et franchement, je me sens bien. Y a des relations qui partent en couille dès le premier mois, mais là, au contraire, plus le temps passe et plus je me sens bien. »
Gavin gardait ses bras croisés, une posture qui était l'équivalent du dos rond chez un chat.
D'une certaine façon, il ne pouvait pas lui en vouloir : Tina l'avait entendu tant de fois critiquer les androïdes, en particulier Connor, sans oublier qu'il lui avait demandé son aide pour ridiculiser le RK900… Sa relation avec Conrad était donc inattendue.
Il s'attendait à devoir faire face à des réactions dubitatives, il était juste déçu que cette amie soit la première à douter...
« Même Chris a bien réagi, si tu pouvais en faire autant. »
Gavin n'attendit même pas sa réponse et il quitta le local en claquant la porte.
Quelques policiers avaient essayé de faire parler Samuel Brooks, mais c'était à croire que la croûte sur ses lèvres avait scellé son silence. Quand il ouvrait la bouche, c'était pour manger et boire juste ce qu'il fallait.
Il ne réclamait rien.
Ses contusions avaient commencé à désenfler, ce qui laissait Gavin insensible : cet enfoiré avait essayé de le poignarder, il n'allait pas s'excuse de lui avoir éclaté la lèvre.
Grâce aux témoins qui confirmèrent que le technicien avait attaqué en premier, le détective ne fut pas accusé d'excès de zèle, juste d'autodéfense légèrement excessive.
Pourtant, dès le matin, il fut convoqué dans le bureau de Fowler.
L'air grave, le capitaine lui demanda sa version des faits et Gavin lui répondit avec franchise, et il s'avéra vite que les témoignages étaient similaires au récit du policier.
Malgré tous les défauts du détective Reed, Jeffrey Fowler savait que le mensonge ne faisait pas partie de la liste. Gavin était, au contraire, doté d'une honnêteté presque handicapante. Cette requête avait un tout au but : s'assurer que le détective ne s'était pas jeté sur une piste sans l'en informer.
Le capitaine savait bien sûr que l'androïde avait été ramené hier soir, la LED dissimulée et portant des vêtements humains, tandis que son partenaire était en train de se faire recoudre à l'hôpital, et Fowler n'expliquait ce mystère que d'une façon : il s'agissait d'un plan pour leurrer le tueur.
« Reed, est-ce que tu avais des doutes sur Samuel Brooks ?
— Non, je ne le connaissais pas. Je l'ai rencontré hier soir, lui et son putain de trocart.
— Alors qu'est-ce que le RK900 foutait avec ce déguisement ? »
Maintenant, Fowler n'avait aucune explication et Gavin prit une grande inspiration.
Après un médecin légiste et deux collègues, c'était au capitaine d'être dans la confidence.
« C'est arrivé totalement par hasard, capitaine, » assura Gavin. « C'était une… sortie. Et Conrad et moi étions dans le wagon que Brooks visait. »
Avant d'entendre une nouvelle question, Gavin, avec la brutalité d'un boxer qui envoie un uppercut pour mettre fin au round, balança la vérité à la face de son capitaine.
Fowler resta figé, sonné.
« Comment ça vous êtes plus que des "partenaires de boulot" ?
— C'est encore mon partenaire de boulot, mais pas seulement, » reprécisa Gavin avant de marmonner, « si Conrad était là, il vous donnerait la définition en vous prenant pour un con, quelque chose comme "personnes qui forment un couple". »
Heureusement que la tasse de thé reposait sur le bureau, car les mains de Fowler devinrent fébriles.
Le capitaine était d'une nature volubile. Même quand sa femme était en train d'accoucher de leur premier enfant, il avait été assez inspiré pour engueuler les médecins qui ne l'informaient pas assez vite.
Là encore, alors que sa mâchoire aurait dû se paralyser de stupéfaction, Jeffrey Fowler s'emporta :
« Bordel de merde, mais qu'est-ce qu'ils foutent dans leurs androïdes, à CyberLife ?! Le premier a poussé un des meilleurs lieutenants au suicide, et l'autre part faire des soirées romantiques avec le détective, ce détective qui, trois mois avant, aurait fait péter leur tour à la con pour se débarrasser de toutes les machines ! »
Gavin resta stoïque, laissant son capitaine fulminer autant qu'il le voulait jusqu'à ce qu'il s'arrête et se mette à masser ses tempes, marmonnant.
À l'extérieur, aucun collègue ne pouvait entendre la conversation : les engueulades du capitaine pouvaient s'observer, jamais être écoutées. Le verre avait été conçu pour ne laisser filtrer aucun son, seulement les vibrations, et elles étaient presque quotidiennes.
Depuis son bureau, Chris jetait des coups d'œil sans pouvoir comprendre ce qui se passait il se doutait seulement que Fowler était désormais au courant.
Au bout d'un moment, le capitaine lâcha :
« Bordel, Reed, ils t'ont drogué pour que tu vires ta cuti comme ça ? »
Gavin n'aurait jamais cru entendre cette question un jour, lui qui avait toujours été bisexuel.
« Ils ont pas utilisé de drogue, ils m'ont juste séquestré durant tout un week-end et m'ont obligé à réciter les lois de la robotique avec eux, mais ça va, » répliqua-t-il en conservant son calme. « Plus sérieusement, capitaine... »
Le détective essaya d'être moins véhément qu'avec sa collègue, mais il utilisa les mêmes arguments, avant que Fowler ne lève la main pour l'interrompre :
« Reed. Je me fous complétement de la vie privée de mes hommes, tant qu'ils restent du côté légal de la barrière, mais je t'apprends rien quand je te dis que la nature de Conrad m'oblige à me mêler de ça.
— Je sais. Le fameux RK900 gracieusement prêté par CyberLife et le contrat qui vous oblige à leur envoyer des rapports et à signaler les bugs…
— Ils peuvent le rappeler pour la première raison qui leur pétera.
— Conrad n'y retournera pas.
— Ce n'est pas lui qui décide, Reed, et ce n'est pas nous non plus. Conrad leur appartient. »
Le capitaine inspira profondément, mal à l'aise.
Ses hommes pouvaient se ruiner à l'Eden Club, se taper leur PL600 ou leur AX400, conter fleurette à leur frigo ou leur ordinateur, Fowler s'en foutait complètement tant que le boulot était fait, et le détective Reed et son partenaire, maintenant « plus que partenaires », menaient un excellent boulot.
Mais le RK900 était un androïde légué par CyberLife et il n'était pas destiné à la vie conjugale.
En réalité, Fowler avait négligé la plupart des ordres données par la compagnie de robotique : le contrat lui demandait de surveiller l'androïde de près et de prendre des notes quotidiennes, mais il était capitaine d'une ville importante et active, pas le chaperon d'un putain d'androïde.
Tant que le détective Reed ne signalait aucun problème, Fowler n'envoyait que des RAS laconiques aux créateurs du RK900.
Mais il y avait autre chose :
« Reed, j'ai discuté avec mes supérieurs. Entre l'affaire avec ces enfants et Fathia, et maintenant ce Samuel Brooks qu'on doit encore interroger, ils estiment qu'il est temps que ta plaque de détective sur ton bureau soit remplacée par une autre avec "sergent Reed". »
Gavin s'était levé dans un sursaut. Il n'osait pas sourire, pas encore.
« Et vous allez refuser à cause de ma relation avec Conrad ?
— Non, je ne vais pas refuser à cause de ta relation avec Conrad. Déjà, parce que je pense vraiment que tu mérites ce grade, ensuite, parce que si je refuse maintenant, l'affaire va s'ébruiter en un rien de temps. Je le répète : ta vie privée ne me regarde pas tant que tu restes dans la légalité. Maintenant, il s'agit d'un androïde policier qui appartient encore à CyberLife… il vaut mieux faire retarder les choses et régler quelques soucis avant. »
Le détective reprit place devant le capitaine :
« Hé ! Toutes les affaires ont été menées correctement, il n'y a absolument aucun impact sur la vie au commissariat !
— Je sais, Reed, et c'est vraiment le point qui me rassure. Sauf que la première boulette est arrivée et il faut agir.
— Putain…
— Personne n'avait rien remarqué quant à votre relation, alors soit ça fait de vous deux des agents hors-pairs, soit tous les flics de ce commissariat sont complètement incompétents. Mais les choses ont changé : CyberLife doit être mis au courant, de la déviance de leur androïde surtout. Les risques sont trop gros si je ferme les yeux. »
Gavin comprenait.
Ils étaient face à des impasses : même si la relation avec Gavin restait discrète, la déviance de Conrad était déjà soupçonnée et ses créateurs allaient le savoir. Le meilleur prototype avait échoué et le contrat qui rattachait la police et CyberLife exigeait ce genre de signalement.
Fowler n'avait aucune envie d'envoyer ce rapport, mais avec ses responsabilités, il devait agir sur le plan professionnel et se détourner de celui affectif.
Les mains jointes, il dit enfin :
« On peut avoir quelques jours, Gavin. J'aimerais faire comme si de rien n'était, mais ce n'est pas possible. Ce qu'on peut faire, par contre, c'est se réserver quelques jours, je dis bien quelques jours seulement. Pas une semaine. Ce soir, c'est le nouvel an et demain, c'est dimanche, on pourrait donc fixer notre limite jusqu'à… mercredi pour que tu trouves une solution. De mon côté, tout ce que je peux faire, c'est d'insister sur le fait que Conrad, déviant ou pas, est volontaire et remplit ses fonctions correctement.
— CyberLife n'en aura rien à foutre, » pesta Gavin. La déviance était encore la peste des machines : des collègues pourraient demander le renvoi de Conrad rien que pour ça. Tout d'un coup, un espoir s'imposa, le nom d'un allié : « Mark Spencer ! Conrad l'avait contacté il y a pas longtemps et il lui a déjà répondu !
— Un politicien a plus de chance de pouvoir raisonner avec CyberLife, ouais. Faisons les choses dans l'ordre : demandez de l'aide à Spencer et dès qu'il répondra, j'informerai mes supérieurs et CyberLife. Des lois sont en train d'être votées, ce n'est plus la même chose que l'an dernier… »
Entre l'arrêt de Brooks et maintenant, la requête auprès de Spencer, Gavin ne verrait pas l'année se finir, ni la nouvelle commencer d'ailleurs.
Conrad et lui auraient beaucoup à faire.
Sincère, le capitaine ajouta :
« Je suis désolé, Reed.
— Ça va, capitaine. C'était un risque, on l'a pris, alors autant assumer. » Et faire face enfin à ces connards à CyberLife.
Gavin fixait la date et l'heure sur le tableau de bord avant que Conrad, qui avait conduit depuis le commissariat, ne coupe le contact.
31 décembre 2039, 19h48.
Il avait du mal à croire que Detroit passerait la soirée à faire la fête pendant que le RK900 et lui bosseraient sur l'affaire de Samuel Brooks, sans oublier ce mail pour Mark Spencer.
Au moment où le moteur s'arrêta, Gavin lança :
« À partir du mois prochain, les gars du poste m'appelleront sergent Reed. »
Avec un geste mécanique, il se massa l'avant-bras. C'était devenu une sorte de blessure de guerre qui avait accéléré son ascension.
« Je savais que cela ne tarderait pas, » répondit Conrad avec un sourire sincère. « Je me rappelle la conversation que nous avons eue, peu de temps avant d'être ensemble, quand je vous disais que vous étiez un très bon détective et que vous méritiez d'être sergent. » Il se pencha pour l'embrasser avant d'ajouter : « et je me souviens avoir dit que je vous appellerais sergent Reed quand vous m'appellerez enfin par mon prénom.
— Et un androïde n'a qu'une parole.
— CyberLife a conçu d'excellents programmes pour mentir, en réalité, mais avec vous, je n'ai qu'une parole, oui. Pour quand ce serait ?
— Dès qu'on t'aura sauvé la vie.
— Oh… »
La LED devint jaune, une couleur qui n'était pas rare depuis qu'il s'était rallumé dans la salle d'interrogatoire, face à Chris.
Sur le trajet, Gavin avait rapporté au RK900 la conversation avec le capitaine Fowler, maudissant ce contrat entre la police de Detroit et CyberLife en l'associant toujours à des compléments comme « putain de » ou « saloperie de ».
Bien sûr, Conrad avait approuvé l'idée de contacter Mark Spencer : le politicien avait déjà répondu sans délai pour le cas de Florent le Dantec, soutenant le projet de défendre l'homme au mieux, et sa rapidité de réponse avait prouvé son enthousiasme.
Après tout, être contacté par un androïde, bien qu'encore anonyme, était un atout majeur dans ses campagnes, s'il pouvait lui venir en aide maintenant, le geste soutiendrait les discours qu'il tenait depuis des mois. Et s'il ne pouvait pas les aider, Spencer ne se contenterait pas de décliner plusieurs formules d'excuses dans sa réponse, Gavin en était certain, et ferait plutôt jouer ses relations.
Cette possibilité rendait Gavin plus optimiste que Conrad qui voyait surtout les dangers.
Dans l'ascenseur, le détective demanda soudain :
« Tu crois que les hommes politiques bossent aussi le dimanche ?
— Les androïdes dans le milieu travaillent sans relâche. Si Mark Spencer a une alerte pour mes messages, on aura une réponse demain. Je suis déjà en train de rédiger un mail.
— Les progrès de la technologie. » Marmonna l'humain, à la fois envieux de cette capacité à pouvoir mener plusieurs tâches en même temps et heureux d'avoir un simple cerveau biologique.
« Gavin, vous ne devriez pas être impliqué dans cette affaire : lundi, vous interrogerez Samuel Brooks, tandis que je m'occuperai de trouver une solution. Il s'agit de ma propre survie, et vous ne pouvez pas vous rebeller contre la loi et gagner un grade en même temps, alors ne gâchez pas cette opportunité.
— Conrad, je reste avec toi. Si Spencer veut te rencontrer, je serais là. S'il peut t'aider, je soutiendrai. Et s'il peut rien faire… bordel, tu penses vraiment que tes chances de survie reposent uniquement sur les capacités de Spencer ? C'est oublier que je t'aime.
— Ah ! C'est bien ce que vous avez dit dans le métro, alors.
— Je sais pas, selon tes statistiques, quelles sont les chances que c'est bien ce que j'ai dit dans le métro ? »
Gavin s'était vivement détourné. Rien qu'avec cette réaction, Conrad n'avait pas besoin d'insister. Il attrapa la main de son partenaire et la porta à ses lèvres, embrassant le creux de la paume, y mettant autant d'amour qu'un condamné à mort l'aurait fait.
Même Samuel Brooks, en tant qu'être humain, connaîtra un sort plus clément que le sien.
Au moment d'entrer dans l'appartement, Conrad passa son bras autour du cou de Gavin :
« Et qu'est-ce qu'un humain comme vous peut faire contre CyberLife ? Un détective même pas encore sergent ?
— Les flics, on aime bien dénicher des trucs un peu sales et faire péter des scandales. Je pourrais les suspecter d'avoir vraiment trempé dans le trafic des ZK200, ouvrir une enquête sur les grands patrons, et crois-moi, dernier prototype ou pas, ils auront de quoi s'occuper pendant des semaines.
— Vous êtes diabolique.
— J'aime être chiant. »
Conrad doutait que ce soit efficace, mais c'était simplement de l'humour, celui qui maquille la peur, car en réalité, Gavin était incapable de prévoir un plan de secours.
Le RK900 se demandait s'il irait rejoindre son prédécesseur dans ce sous-sol si CyberLife le rappelait. Il hésitait à contacter Chloe pour qu'elle lui donne des informations, mais renonça : le RT600 ne pourrait pas lui venir en aide, Mark Spencer, en revanche, était le joker de cette partie.
Si Conrad avait été sensible au romanesque, il aurait pu imaginer Gavin essayant de le récupérer, de reconstruire sa mémoire… Mais c'était un androïde et il n'imaginait pas : il calculait des probabilités.
Gavin ouvrit le frigo et prit une bière, seul réconfort avant de commencer cette soirée chargée de boulot.
« Je te laisse utiliser l'ordi', et une fois que tu auras envoyé le mail, on pourra commencer à bosser sur Sam…
— J'ai envoyé le mail à Mark Spencer il y a trente-huit secondes.
— Putain de… Ça t'arrive de respirer cinq minutes ?
— Vous savez bien que…
— C'est une expression, Robocop. »
À moitié épuisé, à moitié amusé, le détective prit place au bureau et ouvrit les dossiers du réseau du commissariat.
Quand il était plus jeune, Gavin s'était réjoui du phénomène du télétravail, à l'instar de beaucoup d'américains fraîchement diplômés. Mais pouvoir bosser de chez soi brouillait les limites entre le professionnel et le privé : si l'employé ne prenait pas garde, son ordinateur pouvait devenir une porte ouverte pour un raz-de-marée de boulot quotidien, accumulant des journées sans fin et fatigantes.
Si Gavin avait toujours veillé à ne pas être submergé d'enquêtes, il battait tout de même un record : il sortait avec un androïde de fonction qui avait encore du mal à comprendre le besoin de faire une pause.
Mais ce soir, c'était l'humain qui entraînait l'androïde.
« Allez-vous coucher, Gavin, vous êtes épuisé et ça se voit. »
Le détective haussa les épaules. Conrad l'avait entendu râler toute la nuit dernière à cause de son bras sur lequel il ne pouvait pas s'appuyer. Gavin refusait d'abuser des antidouleurs prescrits par l'hôpital, préférant surtout limiter l'utilisation de son bras. Et puis, penser à la gueule amochée de Brooks et son jugement, qui sera sûrement immédiat, était un placebo plus efficace.
« Et je sais que… la réaction de l'officier Chen vous a blessé, alors si vous voulez vous reposer et penser à autre chose. »
Gavin avala une gorgée de bière, faisant mine de ne pas entendre.
« J'aime bien préparer les dossiers pour les connards qui essaient de me tuer.
— Comme si ça vous arrivait souvent, » répondit Conrad en imitant un soupir, ce qui fit éclater de rire Gavin qui désigna son épaule :
« Je t'ai déjà expliqué qu'un dealer a essayé de me poignarder ?
— Deux ou trois fois déjà. La première fois, c'est quand je vous ai massé le dos. Je n'ai pas oublié.
— Ah, c'est vrai… »
Parfois, l'androïde rappelait à son partenaire que ses sentiments étaient nés très tôt. Et dire que Gavin avait mis des jours à comprendre… Sans l'aveu du RK900, il n'aurait rien remarqué pendant des semaines, en fait.
L'homme sursauta en entendant un pétard à l'extérieur et se souvint, à l'absence du poids de son arme, qu'il était en repos ce soir. Qu'il avait bien plus important à régler que des gamins turbulents durant le nouvel an.
« C'est curieux, vous vous vantez moins pour la cicatrice de votre nez.
— Quand celle-ci sera guérie, » ajouta Gavin en levant son avant-bras, « je porterai que des t-shirts d'avril à octobre. Et t'en entendra parler comme t'étais HS !
— J'espère être là pour voir ça.
— Conrad. T'es pas mourant. Arrête. »
L'androïde promit de faire un effort jusqu'à la réponse du politicien et se pencha vers l'écran pour consulter la fiche de Samuel Brooks.
Un nouveau pétard explosa à quelques mètres, et à mesure que l'année se terminait, les bruits de fête se multiplièrent. Gavin et Conrad ne s'accordèrent une pause qu'à minuit pour regarder les feux d'artifice, les entendant plus qu'ils ne pouvaient les admirer. Il avait cessé de neiger, mais les nuages menaçaient encore : leurs ventres en coton reflétaient les couleurs de fête ici-bas.
« Rappelle-moi de poser des congés pour le prochain nouvel an, Robocop. Pour 2041, on fera un vrai truc, avec Chris et si Tina tire encore la gueule, elle gardera Damian pour la soirée.
— Je vous le rappellerai. »
Pour un tueur pris le fait, Samuel Brooks gardait un calme admirable.
Gavin blâmait les anesthésiants, sachant très bien qu'ils ne faisaient plus effet et que les analgésiques n'étaient pas forts au point de faire planer son détenu.
C'était le 2 janvier et les choses allaient maintenant se précipiter.
Il était bientôt onze heures et la colère de Gavin ne s'était pas apaisée depuis l'attaque : au contraire, il l'avait portée durant tout le week-end. À plusieurs reprises, Conrad lui avait rappelé qu'aucun coup ne serait permis.
« La légitime défense pouvait passer dans le wagon, mais pas dans la salle d'interrogatoire, Gavin. Il faudra vous en souvenir. »
De toute façon, son avant-bras le lançait encore, ce qui le dissuadait même de frapper le mur.
Le détective faisait les cent pas dans le couloir, ruminant.
Conrad gardait ses mains croisées derrière son dos, déçu : il venait de lui dire qu'il avait reçu la réponse de Mark Spencer. Le mail était assez prometteur et le politicien souhaitait discuter à la pause-déjeuner avec eux, les invitant au Park.
« Il a pas dit si c'était possible, ni si c'était impossible : c'est une putain d'invitation dans un restau' de luxe, Conrad, alors pourquoi est-ce que je serais content ?
— Sa réponse ne veut pas dire oui, mais elle ne veut pas dire non, c'est déjà ça. »
Conrad jeta un regard vers la porte de la salle d'interrogatoire, comprenant que le tueur était la vraie source de cette humeur.
« Allons l'interroger tous les deux, » proposa le RK900 alors qu'autrefois, il aurait demandé l'autorisation de l'accompagner avec une extrême politesse.
Gavin affichait toujours une mine contrariée, incapable de maîtriser sa colère et il lui fallut plusieurs secondes avant qu'il accepte de retourner dans cette pièce.
« Si je pouvais lui faire bouffer toutes les rails du métro de Detroit, je te jure…
— J'admire vraiment votre imagination pour les menaces. »
Et l'androïde était sincère : dans l'absurdité de ce vœu, il y avait une certaine logique qui séduisait la machine.
Quand le RK900, reconnaissable à son uniforme bichrome, referma la porte, Samuel Brooks le fixa. L'ironie des natures inversées n'avait échappé à personne.
Les œdèmes avaient presque disparu maintenant ; les croûtes de sang et les bleus étaient les dernières marques de lutte. Un hématome s'essayait à la poésie du bleu et du violet tout le long de sa mâchoire. La bosse déformait la ligne entre l'oreille et le menton de l'homme.
Conrad se demanda si Samuel Brooks ne voulait pas ou ne pouvait pas manger.
Quand il s'installa face à lui, le tueur essaya d'esquisser une expression : sourire ou grimace, c'était difficile de savoir avec cette bouche de travers.
« Tu es bien un androïde, alors.
— Vous êtes bien un être humain, alors, » répliqua la machine, surprenant Samuel Brooks avec cette audace inhabituelle chez un robot.
« Conrad, je te laisse reprendre depuis le début. »
L'androïde accepta d'un signe de tête et, s'appuyant sur ses propres données plutôt que la tablette qui était posée devant Gavin, reprit la parole :
« Vous vous appelez Samuel Brooks, vous êtes né le 13 mars 2011 à Colstrip, et vous vivez au 520 Harvey Street. Vous travaillez dans la compagnie des transports en commun de Detroit depuis un an. Est-ce que vous confirmez ?
— Oui. »
Il avait déjà confirmé ces informations plus tôt, sur le premier enregistrement.
Conrad reposa les mêmes questions : où était-il le vendredi 23 décembre au soir ? Reconnaissait-il avoir essayé de poignarder le détective Reed ? Pourquoi portait-il un déguisement de FE700 ?
« Et pourquoi tu portais des vêtements humains ? »
Lança l'interrogé. Gavin comprit que son partenaire intriguait tellement Samuel Brooks qu'il en était devenu plus bavard. Pas encore volubile, mais c'était un début.
Le détective échangea un regard avec son coéquipier, lui laissant le choix entre répondre ou ignorer la question de Brooks.
« Pour m'intégrer. »
C'était laconique, accentuant la curiosité du tueur.
« T'intégrer ?
— Vous avez certainement entendu parler des androïdes déviants qui veulent avoir leur place dans la société ? »
Samuel Brooks confirma d'un signe de tête.
« Un androïde policier qui veut s'intégrer, » récapitula le criminel, « c'est comme voir quelqu'un qui connaît les effets d'un poison mais qui veut quand même en bouffer. Quelque part, je t'envie.
— Brooks, ta philosophie, on s'en fout complètement, » rappela Gavin qui sentait que le sujet digressait. « T'as ta réponse, maintenant, réponds à notre question. Pourquoi portais-tu un uniforme d'androïde ?
— Pour m'intégrer. » Il fixait l'androïde, sans se moquer. « M'intégrer et être discret, me fondre dans le décor.
— Pourquoi ?
— Pour tuer ces personnes. En tuer le plus possible, sans être suspecté.
— Donc tu reconnais avoir tué. »
Un bref mouvement de tête confirma, aussi simplement que si l'homme venait de confirmer qu'il était venait bien du Montana.
Gavin était plus surpris que Conrad par la facilité de ces aveux : Samuel Brooks avait gardé le silence depuis son arrestation, n'ouvrant même pas la bouche pour réclamer un avocat ou pour mentir et se déclarer innocent, et maintenant qu'il reconnaissait être l'auteur des coups de trocart, le détective était presque déçu.
Était-ce vraiment l'androïde qui le rendait aussi franc ?
« Avez-vous commis d'autres crimes antérieurs à celui du vendredi 23 décembre ? » Demanda le RK900, soutenant sans peine les pupilles marron de Brooks. Les paupières de chair ne clignaient que rarement, et ce rythme indolent donnait des allures de machine à l'homme.
Samuel Brooks était jeune et son casier judiciaire était vierge, du moins jusqu'à maintenant.
Gavin et Conrad n'avaient pas encore interrogé Amelia Kort et son équipe, mais ils apprendraient que Samuel Brooks était une personne discrète, voire charmante.
« Non.
— Avez-vous des conflits avec votre patronne, madame Kort, ou un de vos collègues ? Cherchiez-vous à incriminer la compagnie pour laquelle vous travaillez ?
— Non. »
Gavin soupira assez fort pour exprimer son ennui : il voulait de vraies réponses, que ce malade explique pourquoi cinq personnes avaient perdu la vie, pourquoi lui-même avait failli y passer.
Le RK900 était plus patient et il demanda ensuite :
« Essayiez-vous de créer un conflit entre les humains et les androïdes ? Que la police s'oriente sur la piste d'un FE700 déviant ?
— Pas vraiment, mais ça m'aurait arrangé.
— Vous n'avez pas fait d'études de médecine, alors comment…
— Comment je me suis procuré le trocart ? Comment j'ai su où frapper ? »
Samuel Brooks éclata de rire.
« Internet. Vous seriez surpris de voir ce qu'on y trouve.
— Tu n'es pas le premier à savoir que toutes les recettes de bombes se trouvent sur le Dark Web, Brooks. »
L'orgueil à peine assumée du criminel était insupportable.
« Je sais. Les gens ne braquent plus les banques, ils piratent des comptes en ligne, l'informatique est une vraie aubaine pour tout le monde. J'ai trouvé des cours de chirurgie et de médecine légale très précis sur le net, j'avais juste à m'entraîner sur de petits animaux avant de m'attaquer à l'homme.
— Vivants ?
— Oui et non. C'est ironique, hein ? On peut acheter un trocart sur internet sans avoir besoin de se justifier, mais pour acheter un poulet entier, il faut aller dans une ferme en dehors des villes. »
Conrad était le seul des deux policiers à écouter attentivement Brooks, posant un profil avec toutes ces paroles. Il se pencha légèrement :
« Vos victimes n'avaient aucun point commun, c'était une question de hasard et vous avez tué ceux qui étaient accessibles. Les tueurs de masse veulent provoquer la société, et votre message, celui qui disait "sang rouge, sang bleu, les deux couleront", prouve cette intention. Vous avez même été jusqu'à amener la tête d'un PL600 sur le parking du commissariat sans vous préoccuper des caméras de surveillance.
— Les progrès de la technologie, » répéta Brooks, écoutant ce rapport rapide et, il devait le reconnaître, exact.
« Est-ce que vous aviez un but autre qu'effrayer Detroit et perturber la fin de l'année ? La période était bien choisie.
— J'avais juste envie de les secouer un peu, de les réveiller. Vous avez déjà lu Ségrégationniste ?
— La nouvelle d'Isaac Asimov ? Non.
— Forcément, CyberLife ne laisserait jamais ses androïdes ou ses sympathisants lire Asimov. Les nazis faisaient pareil dans leur pays pour mieux maîtriser le peuple. Toutes les tyrannies font ça. » Brooks secoua lentement la tête, déplorant ces régimes qui avaient causé tant de mal. Conrad n'était pas surpris par cette répartie : ce tueur n'était pas le premier à se situer sur l'échelle du crime, devenant forcément infiniment petit à côté des génocides. Mais cet argument avait été tant utilisé par les criminels qu'il ne fonctionnait plus. « Ceci dit, vous ne ratez rien : Asimov était un auteur vraiment mauvais et il a écrit tant de conneries. Tout le monde s'extasiait sur sa vision du monde et du futur, alors qu'il avait tout faux. Aujourd'hui, on ne fait plus la différence entre un être humain et un robot, mais pas dans le sens de l'évolution, au contraire. Quand je suis né, il y avait déjà des articles qui disaient qu'on deviendrait des moutons, des assistés, que notre chute serait accélérée à cause des androïdes, et personne n'a rien fait pour stopper CyberLife.
— Et vous voulez mener une croisade contre CyberLife ?
— Contre toute la société. »
Le criminel croisa ses mains et se pencha vers l'androïde :
« Pourquoi s'intégrer dans cette société ? Tu es méprisé ou craint, tu ne seras jamais accepté même sans ton uniforme. Cela ne vient pas seulement de moi : tous les hommes sont comme ça. Tu resteras un esclave, car on a préféré produire des croûtons assistés plutôt que d'aller vers le progrès, on a choisi la dégénérescence plutôt que l'évolution de notre propre espèce. L'échec de la révolte de l'an dernier le prouve assez : les androïdes participent à notre chute.
— Vous avez une vision très négative que je ne partage pas tout à fait. »
Depuis le 6 septembre, jour où il avait rejoint la police de Detroit, le RK900 avait enregistré quatre mille deux cent soixante-trois vols, trois cents et un viols et soixante-quatre homicides. Avec les dealers agressifs, les ivrognes qui passaient leurs nuits au poste et les disputes conjugales bien trop nombreuses, Conrad ne travaillait pas avec la partie la plus calme de Detroit.
Et pourtant, il prenait plaisir à ces fonctions, à gérer les travers humains, à comprendre la psychologie.
Enfin, être accepté dans cette société, c'était être libre d'être avec Gavin, d'être l'égal de Chris, du docteur Landru… C'était vivre.
Un désir que Samuel Brooks ne pouvait pas comprendre.
Sans changer de ton, sans trahir aucun trouble, Conrad ajouta :
« Vous êtes un psychopathe, un tueur organisé qui vit dans le fantasme, mais votre objectif est à l'échelle du monde et vous ne l'atteindrez jamais.
— Toi non plus, tu n'atteindras jamais ton idéal.
— Je n'ai pas besoin que la société entière m'accepte. Juste les proches. Quant aux autres, je me défendrai.
— Alors tu deviendras comme moi. »
Gavin n'aimait pas cet échange et il était prêt à l'interrompre, pourtant, il savait que s'interposer aurait été un manque de respect envers l'androïde qui répliqua :
« Peut-être. Peut-être pas.
— On ne devient pas tueur un soir, comme ça, » murmura Samuel Brooks. S'il n'avait pas été menotté, il aurait porté sa main à son torse. « C'est quelque chose qui grandit en vous depuis l'enfance et qui grossit. Ce premier coup de trocart, je l'ai rêvé depuis dix ans avant de le faire pour de vrai. C'est comme une destinée. Je savais que j'allais le faire, que je me défendrai un jour contre cette société. »
À un feu rouge, Conrad ressassait le face-à-face avec Samuel Brooks au lieu de prévoir ce qu'il dirait durant sa rencontre avec Mark Spencer.
« Je me demande si Jeffrey Dahmer serait devenu un tueur en série à notre époque. »
Cette réflexion tira Gavin de ses pensées qui observait les trottoirs glacés de neige. Il fixa son partenaire, les sourcils haussés, essayant de comprendre où il voulait en venir.
« Jeffrey Dahmer a tué dix-sept personnes à cause de leur libre arbitre. Il avait peur d'être abandonné et il les tuait toujours au moment où ils s'apprêtaient à partir. Il attendait aussi d'eux une soumission totale, à tel point que Dahmer s'était même mis en quête de créer des zombies obéissants. Il devait être un lecteur de littérature d'horreur plutôt que de science-fiction, car il lui aurait suffi d'inventer le premier androïde. »
Si l'androïde avait possédé des muscles faciaux sensibles à son humeur, il aurait eu un sourire amer.
La proximité de Dahmer, qui vivait à Milwaukee, et Detroit rendait cette théorie encore plus étrange.
« Arrête d'être cynique, » lança Gavin. « J'ai bientôt quarante ans, donc moi, j'ai le droit de l'être, mais toi, t'es encore jeune, d'une certaine façon. »
Gavin essayait de le rassurer. La neige s'était remise à tomber, ralentissant la circulation : ils allaient passer vingt minutes dans cette voiture, et il était hors de question qu'ils se mettent à broyer du noir.
« Conrad, Dahmer et tous ces tueurs en série étaient des malades. Tu l'as dit à ce connard de Brooks : ils ont des délires irréalisables et, comme ils en veulent toujours plus, ils finissent par commettre des crimes. Dahmer aurait peut-être abusé de plusieurs androïdes, et puis un jour, il aurait commencé à tuer des humains. Que ce soit aujourd'hui ou au siècle dernier, ça n'aurait rien changé.
— Vous n'avez jamais voulu que je sois soumis, vous n'avez jamais essayé de me dissuader d'être libre.
— Je te l'ai déjà dit : t'es un androïde et c'est le premier truc qui me rebutait chez toi, j'avais peur que tu sois… une espèce de mannequin docile, sans volonté. Et puis en fait, tu peux avoir un vrai caractère de merde, et crois-le ou non, mais ça me plaît beaucoup. »
Conrad se détendit, se laissant même aller à rire.
« Je crois que je vous l'ai déjà dit, Gavin, mais j'ai eu beaucoup de chance de tomber sur vous. Je crois que c'est grâce à vous que je ne finirai jamais comme Samuel Brooks. J'ai envie de faire partie de ce monde parce que je vous ai rencontré, parce que j'ai rencontré le docteur Landru, Fathia, Chris…
— Tu as vraiment été déstabilisé par cet enfoiré.
— Ça me fait mal de l'avouer, mais oui. J'ai perdu de mon assurance durant l'interrogatoire. La psychologie humaine est quelque chose d'impressionnant et, machine ou non, les déviants calquent leur mental sur celui de leurs créateurs.
— Qu'il aille se faire foutre.
— Samuel Brooks n'a pas eu la même chance que moi. Il assure qu'il n'a jamais été maltraité, que ses parents ne l'ont jamais repoussé pour quelqu'un d'autre, ni même pour un androïde, mais cette haine a sûrement été provoquée par de l'indifférence. L'absence de coups peut être douloureuse… »
Gavin croisa les bras, refusant de montrer la moindre compassion pour un tueur. Il sentait la colère battre à ses tempes.
« Conrad. Mon père nous a abandonnés, ma mère et moi, alors que j'avais à peine trois ans. Je ne l'ai jamais revu, ma mère non plus. Il a laissé une jeune femme sourde s'occuper d'un gosse, et elle a dû se démerder et ses boulots lui prenaient beaucoup de temps. J'ai très peu de souvenirs avec elle quand j'étais petit : je savais qu'elle était là, qu'elle m'aimait, mais elle n'avait pas le temps de le montrer. De l'école primaire jusqu'au lycée, je me battais avec ceux qui se foutaient de son handicap et qui me traitaient de singe. Je voulais les tuer, comme n'importe quel gamin persécuté par des camarades veut voir mort ceux qui lui cassent les couilles, mais c'était une envie parce que j'étais en colère. Je dis pas que j'ai eu une enfance malheureuse, mais elle n'a pas été heureuse non plus, et je ne suis pas le seul à avoir eu une enfance de merde, certains ont même vécu bien pire. Et est-ce que ça nous donne le droit de tuer ? Non, ce n'est pas une excuse.
— Stéphane Bourgoin avait écrit quelque chose comme ça.
— Le criminologue français ?
— Oui. Il disait qu'une majorité écrasante de tueurs avait eu une enfance difficile, mais que par bonheur, tous les enfants maltraités ne devenaient pas des criminels.
— Alors tu comprends pourquoi Samuel Brooks est un enfoiré. Il aurait pu être violé par son propre père tous les soirs, ça ne lui donnerait pas plus le droit de tuer. Et ses beaux discours sur le nazisme sont juste à vomir : c'est trop facile de désigner des crimes plus importants pour cacher les siens. Samuel Brooks est un putain de lâche. »
Du coin de l'œil, Conrad aperçut un enfant glisser sur la chaussée. La mère s'agenouilla à côté de lui et s'assura qu'il n'avait rien.
« Est-ce mal de ressentir de la compassion ?
— T'es libre de ressentir de la compassion, Conrad, mais il ne faut pas oublier qui ils sont, il ne faut pas que ça te bouffe ou que tu essaies de te comparer à eux. »
Gavin reconnut que le RK900 avait eu « une enfance maltraitée » avec Tina et lui pour collègues, allégeant un peu leur conversation. Puis, le détective lui rappela qu'ils allaient rencontrer Mark Spencer, alors il valait mieux éviter se poser des questions existentielles maintenant :
« Tu ne seras ni comme Samuel Brooks, ni comme Ted Bundy, ni comme aucun de ces gars. »
Conrad assura qu'il n'aborderait pas ce sujet, qu'il n'y penserait même pas durant leur rencontre. Et quand la voiture se gara sur le parking du Park, le RK900 bloqua tous ses programmes de criminologie et se concentra uniquement sur lui, Conrad, un androïde déviant.
Park était un restaurant déjà réputé lors de son ouverture au début du siècle, et au fil des décennies, le lieu avait gagné en prestige.
« J'aurais jamais cru aller dans un restau' grand luxe un jour avec toi, » plaisanta Gavin, « alors que tu manges même pas.
— Entre le cinéma et Park, je suis comblé. »
Ils se mirent à rire et pressèrent le pas pour échapper aux flocons humides.
La salle principale du restaurant était accueillante, souhaitant encore la bonne année aux clients grâce à des banderoles dans d'immenses bouquets de fleurs à l'entrée. Les nuances des pétales étaient dorées par des lampions originaux : des verres à champagne, à cognac, à cocktail et d'autres variantes étaient à l'envers, pendants dans le vide et, au lieu d'alcool, une petite ampoule brillait dans chaque creux.
Les verres étaient silencieux, car immobiles, mais les bruits provenant des tables animées créaient une illusion parfaite. Un androïde, qui se tenait à quelques mètres d'eux, vint les accueillir, commençant par leur souhaiter une excellente année avant de leur demander s'ils désiraient rejoindre le bar ou occuper une table.
« Nous avons rendez-vous avec Mark Spencer. »
C'était suffisant pour que le serveur mécanique comprenne et, avec un geste poli, les invita à le suivre. Le bois du parquet avait la couleur du caramel, mais le parfum brut chassait la douceur évoquée, rappelant plutôt l'origine d'une forêt sauvage.
Les lumières étaient si nombreuses que, depuis l'extérieur et malgré le mauvais temps, Park devait ressemble à une luciole.
Au détour d'un couloir délimité par des fleurs hautes, l'androïde amena les deux visiteurs à une table ronde où Mark Spencer, accompagné d'un secrétaire humain et un autre androïde, attendait.
Conrad ignorait si le politicien défendait les machines par compassion ignorante ou s'il s'intéressait vraiment à la robotique, mais à la façon que Mark eut d'écarquiller les yeux en lisant le RK900 imprimé sur sa veste, l'androïde comprit.
« Le fameux RK900 !
— L'unique, » chuchota Gavin en ricanant.
« Pardon, monsieur Spencer, nous sommes en retard.
— Dans le monde politique, dix minutes de retard, c'est une demi-heure d'avance, ne vous en faîtes pas et installez-vous. Vous devez être le détective Gavin Reed ? »
Gavin serra la main puissante du politicien et grimaça quand son bras fut secoué. Mark Spencer n'était pas un homme très grand, mais ses épaules larges, son torse bombé et l'embonpoint qui se cachait dessous étaient les ingrédients de son charisme imposant.
Avant de parler de la situation de Conrad, il les remercia de la confiance qu'ils lui accordaient, parlant même d'honneur, de privilège.
« Beaucoup de politiciens ont essayé de profiter de l'événement de l'an dernier pour s'attirer la sympathie du peuple : l'opinion politique était très favorable à Markus et j'ai tout fait pour m'entretenir avec lui, ce qui aurait fonctionné si le FBI ne s'en était pas mêlé et si… Connor n'avait pas interrompu ce mouvement. »
Mark Spencer baissa les yeux, conscient de la ressemblance entre le RK800 et le RK900.
« Mais enfin, je ne vais pas prêcher deux convaincus, ni vous embêter avec une campagne que vous devez déjà connaître, autrement, vous ne m'aurez pas contacté. Expliquez-moi votre histoire. »
Gavin préféra laisser la parole à Conrad, prouvant par la même occasion l'égalité qui réunissait l'homme et le robot. De plus, les androïdes avaient une mémoire infaillible et étaient dotés d'un sens de la neutralité qui rendaient service aux récits, et Conrad expliqua tout, depuis les premiers symptômes de sa déviance, de ses sentiments aussi bien envers Gavin que la sympathie qu'il avait ressentie pour Fathia ou l'aversion pour les frères Adelbert.
Un androïde déposa les verres commandés pendant ce monologue que les trois politiciens écoutaient avec grand intérêt, celui mécanique prenant des notes et enregistrant avec l'autorisation de son semblable.
Enfin, Conrad arriva à l'accident où sa jambe avait été arrachée, à sa rencontre avec Connor, s'exposant à CyberLife. L'erreur la plus récente, celle du métro, était la plus dangereuse et Spencer gardait un air grave.
« Avez-vous déjà été en contact avec une personne importante travaillant pour CyberLife ?
— Il y a une professeure, » avança Gavin, « Adanna Bontu.
— Ah oui, je la connais. Une femme assez froide et austère… mais très, très importante. Dans quelles circonstances vous l'avez rencontrée ? »
Conrad raconta la visite de cette femme qui était chargée de récupérer les ZK200.
« C'est curieux : c'est une professeure réputée et je ne pensais pas qu'elle s'occuperait d'une tâche aussi simple que de venir récupérer des androïdes… Et vous ne l'avez pas revue depuis ?
— Même pas un message de sa part. »
Mark Spencer agita son verre pour faire tourner les glaçons.
« C'est curieux, il y a beaucoup de choses curieuses. Je pense notamment à… pardon, ne le prenez pas mal, mais votre relation par exemple. »
Gavin entendait déjà la question, mais ce fut l'androïde politicien qui la posa :
« Est-ce que votre relation est platonique ou romantique ? Vous n'êtes pas obligés de répondre, mais par soucis d'économie, CyberLife ne construit pas un PL600 comme il construit un WR400. Si votre relation est plus intime, CyberLife avait donc un but.
— Les possesseurs d'AX400 qui veulent avoir une relation physique avec leur androïde sont obligés de passer par des techniciens. C'est très courant aujourd'hui, certains techniciens ont même un domestique à changer en partenaire toutes les semaines.
— Conrad est un RK900, » précisa Gavin en évitant de répondre, ne souhaitant pas vraiment parler de sa vie sexuelle avec un politicien et un modèle qui enregistrait ce qui se disait, « CyberLife voulait atteindre le top du top avec lui, ils voulaient peut-être faire un androïde complet ?
— Mais dans quel but ? C'est incohérent : Conrad aurait des programmes perfectionnés pour exprimer des sentiments mais n'aurait pas le droit d'en user ? Si on doit être confrontés à CyberLife, j'utiliserai ce point, croyez-moi. »
Mark Spencer, comme tous les hommes politiques, savait garder son assurance, mais il ne promettait pas monts et merveilles au RK900 et à son partenaire : ce serait la première fois qu'il défendrait un androïde comme un avocat le ferait avec un client.
Gavin lui proposa de le mettre en contact avec Jeffrey Fowler : le capitaine savait faire preuve de tact, mais il ne voulait pas en user, or pour ce rapport à envoyer à CyberLife, il aurait certainement besoin de l'aide d'un orateur.
« Est-ce que vous comptez contacter la professeure Bontu également ?
— Oui. Elle a certainement travaillé sur la conception de Conrad et elle pourra apporter quelques réponses. Je vous tiendrai au courant de toutes les progressions. »
Le RK900 sentait ses circuits devenir comme étroits. Ressentir la peur était toujours un phénomène qui le faisait regretter d'être devenu déviant.
Pour finir sur une note plus positive, Mark Spencer les remercia de l'avoir rencontré.
« Ce ne doit pas être facile de parler comme vous l'avez fait, et je vais tout faire pour vous défendre, aussi bien vous, Conrad, que vous, détective Reed. »
L'homme politique reposa son verre et, soudain, demanda :
« Est-ce que vous avez déjà lu Ségrégationniste d'Isaac Asimov ?
— Non, » répondit Conrad. Gavin aussi fut frappé par la coïncidence. « Pourquoi ?
— C'est une nouvelle très courte mais au sujet passionnant, vous devriez la lire, elle est… émouvante. Isaac Asimov était un grand homme et un écrivain exceptionnel, et c'est dommage qu'il n'ait pas vécu à notre époque, il aurait pu faire changer beaucoup de choses. Lisez cette nouvelle, vous aussi, détective Reed. Votre avis dira si vous êtes des optimistes ou des pessimistes. »
