Chapitre 7:

Charlie errait sans but dans les rues de Pasadena. Enfin, ce qu'il croyait être les rues de Pasadena. Son frère obnubilait tellement ses pensées qu'il ne s'était pas aperçu que Pasadena était loin derrière. Effrayé par le klaxon d'une voiture qui l'avait évité de justesse, il se rendit compte qu'il était en plein milieu de la route, à seulement un bloc de Calsci. Les voitures continuaient de l'éviter mais il ne bougea pas pour autant. Il pensa qu'il devrait retourner à la maison, auprès de Don. Un autre klaxon d'un automobiliste mécontent chassa cette pensée raisonnable de son esprit et il prit le chemin de son bureau.

L'obscurité dans la pièce était complète. Il chercha à tâtons le bouton de sa lampe de bureau et s'assit lourdement dans sa chaise. Son regard se posa instantanément sur la boîte de craies juste à côté de son ordinateur portable. Les nombres étaient implacables dans leur tentation. C'était si facile de prendre une de ces craies et se laisser plonger dans un monde gentil et confortable où l'incertitude et les doutes n'existent pas. Un monde où tout est commandé et précis. Mais pour la première fois dans sa vie, Charlie luttait contre ses nombres et essayait de se concentrer sur le présent, aussi douloureux soit-il. Il ne les laisserait pas l'éloigner de son frère. Il ne fera pas la même erreur deux fois.

L'esprit logique et méthodique de Charlie exigeait quelque chose qu'il pouvait saisir mais il n'y avait rien. Tout ce qu'il devait faire était d'attendre et confier son frère à des inconnus qui le considéreraient simplement comme un patient parmi d'autres sans se soucier de savoir quel genre de personne était Don. Ce qu'il aime, ce qu'il déteste, ses défauts, ses qualités.

L'appel de son ordinateur devenait insupportable. Il suffisait de l'allumer pour avoir des données sur le glioblastome. C'était si simple d'en recueillir quelques unes et faire quelques calculs. Quelque uns seulement et il arrêterait. Il n'y avait pas de quoi tomber dans le piège. Il tapota nerveusement ses doigts sur la surface du bureau sans pouvoir regarder autre chose que l'ordinateur. Son tapotement s'accéléra de secondes en secondes pour finalement stopper net. Deux ou trois calculs simple et j'arrête.

NUMB3RS

« Charlie ? Tu m'entends ?»

Ne recevant toujours aucune réponse hormis le bruit effréné de claquement de la craie sur le tableau noir, Amita posa ses affaires sur son bureau et s'approcha de Charlie. Au passage, elle jeta un coup d'œil sur l'écran de l'ordinateur qui affichait une recherche sur une certaine sorte de tumeur. Elle détailla ensuite les inscriptions sur le tableau pour essayer de mieux comprendre. Visiblement, il avait dû travailler une bonne partie de la nuit. Le tableau de gauche était recouvert en totalité d'équations et le tableau de droite suivait le même chemin. Charlie devait se courber en deux pour pouvoir écrire sur le petit espace libre restant. Ce qu'elle lut lui fit froid dans le dos : Don ; glioblastome ; survie de cinq ans, ne dépasse pas les dix pour cent ; peu d'évolution depuis trente ans.

«Charlie»

« Tu ne vois pas que je travaille.» Répondit le jeune génie sur un ton énervé.

«Tu m'as entendu t'appeler et tu ne m'as pas répondu ?! » S'offusqua Amita.

Agacé, Charlie se redressa et agita ses bras en direction du tableau.

«Ecoutes, je n'ai pas le temps de discuter avec toi pour le moment. J'ai du travail et ce n'est pas en m'interrompant toutes les trente secondes que je vais avancer ! Tu peux bien attendre cinq minutes.»

Charlie se recourba devant le tableau et repartit dans une écriture endiablée d'équations diverses. Si Charlie était une personne têtue comme le reste de la famille Eppes, Amita pouvait l'être aussi. Elle saisit la craie des mains du jeune génie et brava sa bouille mécontente.

« Dis-moi ce qui se passe. C'est Don ? »

« Il a une saleté de tumeur si tu veux le savoir !» Amita eut une brusque bouffée de chaleur. Elle avait donc bien compris. Cette nouvelle lui fit aussi mal que s'il s'agissait d'un membre de sa famille, ou pire encore, de Charlie. Au fil du temps, elle avait appris à connaître Don et en était arrivé à un point où parfois elle voyait en lui le grand frère qu'elle n'avait jamais eu. Charlie ne voulait pas annoncer la maladie de son frère de façon aussi brutale mais il avait besoin de poursuivre son cheminement de pensées. « Rends-moi ma craie. » Pria-t-il.

« Non. Je peux comprendre que tu veuilles trouver refuge dans tes maths mais ne fait rien qui pourrait blesser Don, et toi par la même occasion. Il a besoin que tu sois avec lui, pas de ton évasion dans les nombres.»

« Je ne m'enfuis pas ! Don peut compter sur moi, je ne le laisserai pas tomber !»

« Alors qu'est-ce que tu fais là ? »

« Je…Je fais seulement quelques calculs, c'est tout. » Charlie commença à bafouiller. Il prenait conscience de ce qu'il était en train de faire mais la vérité n'était pas facile à admettre. « Je ne blesse pas Don. Je…Je finis seulement ces calculs et je rentre à la maison. » Finit-il en regardant Amita avec des yeux de chiots blessés.

« Charlie, regarde ces tableaux. Ils sont recouverts d'équations complexes. Ce sont plus que de simples calculs.» Amita se rapprocha un peu plus de Charlie. « T'es-tu au moins rendu compte que nous sommes le matin ? »

Embrouillant une main dans ses cheveux en sueur plâtrés sur son visage, le jeune professeur regarda les tableaux, puis la fenêtre. La lumière du soleil indiquait que la matinée était bien avancée, proche de midi. Réalisant avec effroi ce qu'il avait fait, il se laissa glisser le long du mur. Amita alla fermer la porte du bureau pour avoir plus d'intimité et s'assit à côté de lui.

- «Tu dois me comprendre. » Implora Charlie en massant son estomac dans un mouvement circulaire pour essayer d'apaiser ses aigreurs d'estomac. « Parfois, je ne choisis pas ce sur quoi je travaille. Je ne suis pas un cheminement de pensée juste parce que je veux le suivre, ou parce que c'est nécessaire. Je dois travailler sur ce que j'ai dans la tête. Et aujourd'hui, ce que j'ai dans la tête, c'est de démontrer que Don n'entre pas dans les statistiques, que ses chances de survie sont supérieures à la moyenne.»

« Je comprends, Charlie. Mais Don est un homme fort et tu le sais. Il guérira. Tu n'as pas besoin de tes équations pour t'en convaincre. »

- « Non Amita. Don ne guérira pas. Même avec une résection chirurgicale complète de la tumeur, combinée aux meilleurs traitements disponibles, le taux de survie au glioblastome reste très faible. Ces mesures sont considérées comme palliatives. Elles ne permettent pas la guérison. » Charlie étouffa un sanglot et persista à s'expliquer : « J'ai besoin de mes équations. J'ai besoin d'elles pour être certain qu'il dépassera l'espérance de vie de cinq ans.»

- «Charlie, ce n'est pas à toi que je vais apprendre qu'une statistique est une quantité calculée à partir d'un certain nombre d'observations. Depuis que tu travailles avec ton frère tu as vu par toi-même, à maintes reprises, que les nombres peuvent se tromper. Il y a une toujours une variable inconnue qui vient mettre son grain de sable. Et je connais assez bien Don maintenant pour savoir qu'il ne fait jamais rien comme tout le monde. » Consola la jeune scientifique en jouant avec les boucles de Charlie mais ses efforts restaient vaincs. « Comment il va ? »

« Je ne sais pas. » Noyer dans la honte, le jeune génie parlait en évitant le regard de sa fiancée. « Je ne lui ai pas demandé. Il est malade et moi je ne trouve rien de mieux à faire que de lui hurler dessus. Je l'ai pratiquement accusé d'être responsable de sa maladie.»

« Tu ne le pensais pas. Tu étais sous le coup de la colère. Je suis sûre que Don ne t'en veux pas. »

« C'est ce qu'il m'a dit mais son pardon ne m'empêche pas de me sentir mal à ce sujet.

Amita se déplaça devant Charlie pour qu'il la regarde :

« Charlie, ta colère montre à quel point tu l'aimes. Si tu ne l'aimais pas, tu ne serais pas aussi chambouler. »

- « Je l'aime tellement. Je ne veux pas le perdre. »

« C'est à lui que tu dois dire ça. Pas à moi. » La jeune scientifique se leva, reprit son sac qu'elle avait posé sur son bureau et se replaça devant Charlie en lui présentant sa main. « Ce n'est pas en restant ici que tu te sentiras mieux. Viens, je te ramène chez toi. Tu dois voir Don. »

« Je ne sais pas quoi lui dire. »

« Il n'a pas besoin de mots, Charlie. Il a seulement besoin de son frère à ses côtés. Même si tu es le petit frère le plus ennuyeux que quelqu'un puisse avoir.»

« Je ne suis pas ennuyeux. » Bougonna le jeune génie en méditant les paroles d'Amita. Décidant qu'elle avait raison, il accepta sa main et se leva en espérant que ses nombres ne viendront plus le chercher.

NUMB3RS

Un gracieux papillon, délicat et majestueux, virevolté de ses belles ailes déployées aux couleurs de l'arc-en-ciel d'une fleur à une autre, sans jamais se poser. Inconscient des mains qui s'approchaient lentement de lui, le joli papillon s'enivrait de parfums, de lumières et d'azur en secouant la poudre de ses ailes. Insouciant du danger qui le guettait, Alan n'eut aucun mal à le capturer délicatement dans ses mains.

Avec précaution, il s'assit sur le banc en bois devant l'étang de Koï en pensant à une vieille légende amérindienne. Comme toutes les légendes, la légende des papillons avait sa part de mystère et de magie. Mais la légende des papillons avait en plus la particularité d'offrir de l'espoir à ceux qui en ont le plus besoin.

Quand la terre était jeune, aucun papillon ne savait voler. Ils n'étaient que des reptiles et ne savaient que ramper par terre. Ils étaient magnifiques mais les humains ne baissaient pas les yeux vers la terre, aussi ne voyaient-ils pas leur beauté. La légende dit qu'en ces temps-là, vivait une jeune femme qui s'appelait Fleur de Printemps et qui était une joie pour tous ceux qui la connaissaient. Elle avait toujours le sourire et un mot gentil à la bouche. Ses mains étaient semblables au printemps le plus frais pour ceux qui étaient atteints de fièvre ou de brûlures. Elle posait ses mains sur eux et la fièvre aussitôt quittait leur corps. Quand elle atteignit l'âge adulte, son pouvoir devint encore plus fort et, grâce à la vision qu'elle avait reçue, elle devint capable de guérir les gens de la plupart des maladies qui existaient alors. Dans sa vision, d'étranges et belles créatures volantes étaient venues à elle et lui avaient donné le pouvoir de l'arc-en-ciel qu'ils portaient avec eux. Chaque couleur de l'arc-en-ciel avait un pouvoir particulier de guérison que ces êtres volants lui révélèrent. Ils lui dirent que pendant sa vie elle serait capable de guérir et qu'au moment de sa mort elle libérerait dans les airs des pouvoirs de guérison qui resteraient pour toujours avec les hommes.

Tandis qu'elle avançait en âge, Fleur de Printemps continuait son travail de guérisseuse et dispensait sa gentillesse à tous ceux qu'elle rencontrait. Tandis qu'elle vieillissait, le pouvoir grandit encore et tous ceux qui vivaient dans les environs de la région où elle habitait vinrent à elle avec leurs malades, lui demandant d'essayer de les guérir. Elle aidait ceux qu'elle pouvait aider. Mais l'effort de laisser passer en elle tout le pouvoir finit par l'épuiser et un jour elle sut que le moment de remplir la seconde partie de sa vision approchait. Tout au long de sa vie, elle avait remarqué que des reptiles magnifiquement colorés venaient toujours près d'elle quand elle s'asseyait par terre. Ils venaient contre sa main et essayaient de se frotter contre elle. Parfois l'un deux rampait le long de son bras et se mettait près de son oreille.

Un jour qu'elle se reposait, un de ces reptiles vint jusqu'à son oreille. Elle lui demanda si elle pouvait faire quelque chose pour lui. Fleur de Printemps, dit le reptile, mon peuple a toujours été là pendant que tu guérissais, t'assistant grâce aux couleurs de l'arc-en-ciel que nous portons sur le corps. A présent que tu vas passer au monde de l'esprit, nous ne savons comment continuer à apporter aux hommes la guérison de ces couleurs. Nous sommes liés à la terre et les humains regardent trop rarement par terre pour pouvoir nous voir. Il nous semble que si nous pouvions voler, les hommes nous remarqueraient et souriraient des belles couleurs qu'ils verraient. Nous pourrions voler autour de ceux qui auraient besoin d'être guéris et laisserions les pouvoirs de nos couleurs leur donner la guérison qu'ils peuvent accepter. Peux-tu nous aider à voler ? Fleur de Printemps promit d'essayer. Elle parla de cette conversation à son mari et lui demanda si des messages pourraient lui venir dans ses rêves.

Le matin suivant, son mari se réveilla, excité par le rêve qu'il avait fait. Quant il toucha doucement Fleur de Printemps pour le lui raconter, elle ne répondit pas. Il s'assit pour la regarder de plus près et il vit que sa femme était passée au monde des esprits pendant la nuit. Pendant qu'il priait pour son âme et faisait des préparatifs pour son enterrement, le rêve qu'il avait eu lui revint en mémoire et cela le réconforta. Quand le moment fut venu de porter Fleur de Printemps à la tombe où elle serait enterrée, il regarda sur sa couche et, l'attendant, se trouvait le reptile qu'il pensait y trouver. Il le ramassa avec précaution et l'emporta.

Tandis que l'on mettait le corps de sa femme en terre et qu'on s'apprêtait à le recouvrir, il entendit le reptile qui disait : « Mets-moi sur son épaule à présent. Quand la terre sera sur nous, mon corps aussi mourra, mais mon esprit se mêlera à l'esprit de Fleur de Printemps, et ensemble nous sortirons de terre en volant. Alors nous retournerons vers ceux de mon peuple et leur apprendrons à voler de façon à ce que se poursuive le travail de ton épouse. » L'homme fit ce que le reptile lui avait dit et l'enterrement se poursuivit. Quand tous les autres furent partis, l'homme resta en arrière quelques instants. Il regarda la tombe, se souvenant de l'amour qu'il avait vécu. Soudain, de la tombe sortit en volant une créature qui avait sur ses ailes toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Elle vola vers lui et se posa sur son épaule. « Ne sois pas triste, mon époux. A présent ma vision s'est totalement réalisée, et ceux que j'aiderai désormais à enseigner apporteront toujours aux autres la bonté du cœur, la guérison et le bonheur. Lorsque ton heure viendra de te transformer en esprit, je t'attendrai et te rejoindrai.

Quand l'homme changea de monde, quelques années plus tard, et fut enterré, ses enfants restèrent en arrière après que tous les autres s'en furent allés. Ils remarquèrent une de ces nouvelles créatures magnifiques qu'ils appelaient papillons, voletant près de la tombe. En quelques minutes un autre papillon d'égale beauté sorti en volant de la tombe de leur père, rejoignit celui qui attendait et, ensemble, ils volèrent vers le Nord, le lieu du renouveau. Depuis ce temps-là les papillons sont toujours avec les hommes, éclairant l'air et leur vie de leur beauté.

Selon la légende, si vous voulez que votre souhait se réalise, vous n'avez qu'à le souffler au papillon. N'ayant pas de voix, il ira porter votre souhait au ciel jusqu'au grand Manitou, où il sera exaucé.

Alan approcha le papillon de sa bouche et lui souffla son vœu le plus cher. Il ouvrit ses mains et le papillon s'envola vers le Nord. Donnie compte sur toi, papillon. Pensa–t-il en le suivant des yeux.

« Papa »

Alan détacha son regard du papillon en entendant la voix de son fils aîné. Il sentit quelque chose chatouiller ses joues et se rendit compte qu'il pleurait. Il essuya rapidement ses larmes avec le dos de sa main et éclaircit sa gorge :

« Hé Donnie ! Comment tu te sens ?»

« J'aimerais qu'on arrête de me le demander toutes les cinq minutes.» Répondit Don sur un ton un peu brusque qu'il regretta mais il en avait assez qu'on le traite comme s'il était en porcelaine.

« Excuses-moi. »

« Non, c'est moi qui m'excuse. Je ne voulais pas être brusque. C'est juste que j'essaie de penser le moins possible à cette chose dans ma tête.»

Alan acquiesça en souriant.

« Je comprends Donnie. Ta mère avait la même réaction que toi. Elle ne supportait plus qu'on lui demande comment elle se sentait à longueur de journée. Tout ce qu'elle voulait c'était de continuer à vivre normalement et que l'on arrête de la regarder comme une personne malade. Je devine que tu ressens la même chose ? »

Don répondit par un hochement de tête.

« Charlie n'est toujours pas rentré ? »

- « Non. » Déplora Alan. Il avait espéré que la colère de son cadet serait de courte durée mais elle semblait s'éterniser. Il l'avait attendu toute la nuit et il avait passé la matinée à essayer de le joindre au téléphone mais sans succès. Donnie devait se faire opérer après demain. Charlie ne pouvait pas se permettre de gaspiller son temps.

La mine déçue de Don reflétait les mêmes pensées. Il aurait aimé passer du temps avec son frère.

- « Tu as vu ton équipe ? »

Donnie hocha une nouvelle fois la tête. Alan pouvait discerner sur son visage ses émotions à fleur de peau. Ses joues portaient des traces fraîches de larmes et de toute évidence il se retenait pour ne pas craquer.

« Comment ça s'est passé ? »

« C'était dur. » Répondit Donnie d'une voix rauque. Son menton trembla et Alan n'insista pas. « Megan, David et Colby viennent ce soir, après le travail. »

Alan étudia de plus près son fils. Don, les mains dans les poches arrières de son pantalon, se balançait sur ses jambes en malmenant sa lèvre inférieure. Ses yeux rivés sur ses chaussures.

« Toi tu as quelque chose à me demander. »

Don releva sa tête et regarda avec étonnement son père.

« Comment tu le sais ? »

Alan glissa sur le banc pour que son garçon puisse s'y asseoir.

« Je te connais comme si je t'avais fait. Assieds-toi et racontes-moi tout. »

Don enleva ses mains de ses poches et prit place à côté de son père. Il ne parla pas aussitôt. Alan attendit patiemment avec une petite appréhension. Son intuition lui disait que ce que son fils était sur le point de lui demander n'allait pas lui plaire.

« Papa... »

Donnie laissa le début de sa phrase en suspend le temps de penser à la façon d'exprimer ses pensées.

« Papa, si je devais rester dans un état végétatif après l'opération…»

Le cœur d'Alan se compressa. Son intuition ne l'avait pas trahi. Il n'aimait pas la tournure que prenait la conversation et s'empressa de couper son fils fermement.

« Tu ne seras pas dans cet état Donnie ! L'opération se passera bien. Le docteur Thomson est un très bon neurochirurgien, très réputé dans son domaine. Tu n'as pas à t'inquiéter. »

« Papa, s'il te plaît, écoutes-moi. Je sais qu'il y a de fortes chances pour que l'opération se déroule avec succès mais je sais aussi que je risque de ne pas en sortir indemne. Si jamais j'ai de graves séquelles ou s'il s'avère que j'ai un cancer, tu ne me laisseras pas ? » Supplia Don.

Alan posa sa main sur l'avant-bras de Don, surprit par une telle question.

« Evidemment que je ne te laisserai pas ! Tu ne croyais tout de même pas que j'allais t'abandonner ?! »

« Non, bien sûr que non. Ce que je veux dire c'est que je ne veux pas finir comme maman. Je n'ai pas son courage. Je ne veux pas que tu me laisses souffrir comme elle a souffert, papa. Je n'ai pas sa force.»

La voix de Don tremblait au fur et à mesure qu'il parlait. Celle de son père n'était pas mieux.

« Je ne connais personne qui soit aussi forte et aussi courageuse que toi Donnie. »

«N'en sois pas si sûr.»

Alan ferma ses yeux en douleur. Donnie n'en avait jamais parlé mais Alan le connaissait trop bien pour savoir qu'il était encore traumatisé par l'extrême fébrilité de sa mère à la fin de sa maladie.

« Je sais que tu as peur. Et pour te dire la vérité, moi aussi j'ai peur. Mais tu es un battant, tu l'as toujours été. Je suis sûr que tu chasseras cette tumeur d'un simple revers de main. »

« Je te promets que je me battrai mais si mon état devient trop grave… »

Alan le coupa une deuxième fois en le prenant par le menton pour le forcer à le regarder :

« Ecoutes-moi attentivement mon garçon. Nous allons procéder étape par étape. Pour l'instant, ta seule priorité est de te reposer au maximum pour ton opération. Tu ne penses à rien d'autre. Pour le moment, ne te préoccupe pas de ce qui se passera après.

« Mais… »

« Laisses-moi continuer. Ce n'est qu'ensuite que nous aviserons de la meilleure conduite à tenir. Nous discuterons avec ton médecin pour savoir quel traitement sera le mieux approprié pour toi. Et quand je dis « nous », c'est toi inclus.»

« Mais si je reste inconscient ? »

« Alors je ferais ce qui sera le mieux pour toi. Tu dois me faire confiance Donnie. » La voix d'Alan se cassa sur ces deux dernières phrases. « Tu me fais confiance ?...Don ? »

« Oui. Je te fais confiance. »

Alan pouvait voir les épaules de son fils secouaient mais il savait que Don n'aimait pas les démonstrations d'affections, si bien qu'il se retint de le prendre dans ses bras. De son côté, Don s'était fait la promesse de ne pas craquer devant sa famille mais c'était une promesse trop dure à tenir. Le barrage qu'il avait construit autour de ses émotions était sur le point de céder et il n'y avait rien qu'il puisse faire pour l'empêcher de s'écrouler.

« Tu peux me prendre dans tes bras ? »

Bien qu'assommé par cette réclamation, Alan n'hésita pas une seconde et serra fortement son garçon contre lui.

« Je suis désolé, tellement désolé. »

« Shhh. Ne soit pas désolé. Ce n'est pas de ta faute.»

Par-dessus les cheveux de son fils, Alan aperçut avec soulagement son plus jeune. Il lui fit un discret petit signe de tête que Charlie comprit. Il attendit un peu le temps que Don se laisse aller dans les bras de leur père avant de les rejoindre. En regardant son frère, Charlie se demanda comment il avait pu se laisser emporter contre lui.

« J'ai peur, papa. »

Don agrippa plus fermement la chemise de son père et Alan resserra ses bras autour de lui en le basculant légèrement de gauche à droite.

« Ça va aller, Donnie. On s'en sortira. »

Après une longue période, Don prit un souffle frissonnant et se retira des bras de son père en essuyant ses larmes. Alan, toujours préoccupé par l'émotivité de son fils, continuait de lui frotter l'épaule.

« Ça va ? »

Donnie se força à sourire et inclina la tête. Du mouvement à quelques pas devant lui fit lever la tête et il vit son frère approchait d'un pas hésitant. Un sourire véritable apparut sur ses lèvres. En s'avançant, Charlie regardait simultanément son père et son frère. Ne décelant aucun signe de reproche, il prit confiance et s'accroupit devant Don dont le sourire lui réchauffa le cœur.

« Hey !» Le salua Donnie.

« Hey. Don, je m'excuse pour hier soir. » Sans laisser le temps à son frère de protester, Charlie continua de parler après avoir reçu l'assentiment silencieux de son père. « Je sais que je n'étais pas là pour maman mais je serais là pour toi, à tout instant. Je ne serais peut-être pas à la hauteur mais je te promets de faire du mieux que je pourrai. »

Pour quelqu'un qui ne savait pas quoi dire à son frère, Charlie sut prononcer les bons mots. Don fut touché à vif.

- « Merci p'tit frère. » Ce furent les seuls mots qu'il parvint à prononcer.

Dans un geste non caractéristique du jeune génie, Charlie donna rapidement une étreinte virile à son frère et serra sa main. Il y réunit celle de son père : « Tu n'es pas seul. Nous allons combattre cette saleté ensemble, en tant que famille. »

Alan ne pouvait pas être plus fier de son Charlie. Il regretta d'avoir fini par penser qu'il avait surestimé sa force. Il serra en retour les mains de ses garçons.

- « Ensemble »

Don sentit qu'un poids libérer ses épaules pour laisser place à un regain d'optimisme.

- « Ensemble » Répéta-t-il.

A suivre