Je sais pas trop où je vais, je pensais pas du tout que le chapitre précédent finirait comme ça, et j'arrête pas d'écrire des incohérences chronologiques etc, donc ne faites pas attention, c'est normal. Enfin. J'ai aucune idée de comment vont évoluer les choses alors c'est aussi la surprise pour moi, ha ha. Et un merci aux filles qui me suivent, je me répète mais vous savez toutes que ça compte pour moi, alors merci.
Je me suis fait une petite frayeur en pensant que tous mes fichiers avaient été perdus à cause d'un mise à jour stupide d'antivirus, mais il semble que je n'en ai perdu qu'une partie et heureusement, mes documents n'en font pas partie. J'ai relu (survolé, plutôt) et je me suis rendue compte que 6k mots c'était déjà bien assez, alors vous aurez ce qui était déjà écrit. J'écrirai la suite quand j'en aurai le temps/l'envie sachant que je bosse sur Passengers et que j'ai plein d'idées haha.
Gomen pour ceux qui ont attendu cette MÀJ durant des années. J'espère que vous êtes encore là.
"C'est ta voiture ?"
Woah, joli coup, Jaëger. J'espérais silencieusement que ma prochaine question aurait plus de sens (celle-là avait vraiment l'air mieux dans ma tête). Il haussa un sourcil mais ne prit pas la peine de se tourner vers moi, et quand il finit par me répondre, je sus pourquoi.
"Plus ou moins."
"Quoi ?"
J'étais incrédule, et sceptique, aussi, parce que Levi aimait bien se moquer et que je n'avais aucun moyen de savoir lorsqu'il se montrait sarcastique ou pas. Étrangement, je me moquais de Connie, incapable de capter ces choses-là, mais dans l'instant, je me sentais tout aussi stupide. Mais quand il se tourna vers moi pour me sourire (oui, me sourire), quelque chose me dit que ce n'était pas une blague. J'avais l'espoir, au moins, que ce soit la voiture d'Hanji.
Mes joues prirent une couleur rouge, mais pas seulement à cause de la semi-révélation de Levi. Son sourire avait suffi à faire stopper mon coeur (avant qu'il ne reparte deux fois plus vite, bien sûr) et je sentais mon sang battre dans mes oreilles, presque trop fort pour que je parvienne à me concentrer. Et comme si ça ne suffisait pas, j'étais dans une voiture volée – quelque chose dans le genre ? Je savais que c'était le signal. Que j'étais censé ouvrir les yeux, dans l'instant présent, et lui demander d'arrêter la voiture. De repartir chez moi. Ça aurait dû me repousser. Mais je ressentais une excitation particulière à l'idée de goûter à quelque chose d'aussi dangereux… et surtout avec Levi.
Avec Levi.
Étais-je vraiment avec lui ? Je ne savais plus. Je n'avais pas envie de me pincer pour vérifier, car si c'était un rêve, alors j'allais le vivre jusqu'à mon réveil.
"C'est une longue histoire," fit Levi en grimaçant faussement, les yeux fixés sur la route devant nous.
"Tu nous emmènes où ?"
Nous n'avait jamais sonné aussi bien.
"Tu verras, gamin," grogna-t-il entre ses dents.
Son absence de réponse eut pour effet de me renfrogner, mais je ne relevai pas. J'étais déjà content d'être à ses côtés et je ne voulais pas risquer de le froisser en posant des questions auxquelles il n'avait aucune intention de répondre.
"Au moins, cette fois, tu n'as pas de cadavre sur la banquette arrière."
Je n'eus pas besoin de vérifier pour savoir que les lèvres de Levi s'étaient légèrement relevées en un sourire à peine perceptible. Ma réponse fut immédiate : je me tournai vers la banquette arrière, à moitié étranglé par ma ceinture (d'ailleurs, Levi n'en avait pas) pour finalement trouver l'arrière de "sa" voiture vide. Je n'aurais pas étonné d'y trouver encore un corps endormi et ivre mort.
"Désolé pour ça. Hanji n'est pas très endurante."
Je n'avais aucune idée de ce que ça voulait dire mais je n'avais pas non plus envie de passer pour un idiot devant Levi, alors je me contentai d'hocher doucement la tête en me réinstallant, alors qu'il tapait le bout de ses doigts sur le volant. Il n'y avait personne sur la route. Il était plutôt tard et c'était la veille de la reprise, alors, il n'y avait pas de raison. Je savais que ce n'était pas une bonne idée de sortir avant de reprendre le lycée mais l'idée de m'y rendre à nouveau était tellement irritante que j'étais prêt à tout pour oublier. J'imaginais d'ici Armin envoyer des cailloux à ma fenêtre, frustré de voir que je ne répondais pas à ses appels. Tant pis. Armin comprendrait. Avec un peu de chance, il me penserait déjà endormi - dans une spirale antisociale que même lui et son sourire ne pouvaient achever.
Levi pouvait. J'avais honte, mais il en avait le pouvoir. Le savait-il ?
"Qu'est-ce que tu regardes, gamin ?"
"Rien." Je fronçai les sourcils instantanément comme si sa remarque m'avait frustré, et c'était le cas.
J'étais un livre ouvert, je le savais bien. Mais Levi était tellement difficile à cerner. Une boule d'émotions toutes courbées, rentrées les unes dans les autres si bien qu'au final, on ne les distingue plus. On ne distingue plus l'amusement de la moquerie, la joie de la folie, la tristesse de la colère, l'irritation de l'ennui. Tout se mélange, tout se confond. Il n'y a que ses yeux - ses yeux disaient la vérité, ils la criaient, même - mais il fallait avoir assez de cran pour s'y plonger. Ne dites pas que c'est votre cas jusqu'à ce que vous ayiez essayé.
"Pourquoi est-ce que tu m'emmènes ?"
"Parce que la perspective de me faire harceler par Hanji me déprime."
Alors, il préfère se faire harceler par moi ? Enfin, d'un certain point de vue, ce n'était pas du harcèlement. Il était mon obsession, oui. Mais tant qu'il ne savait pas, je ne risquais pas d'avoir à essuyer ses mauvaises plaisanteries. Quand finalement la voiture s'arrêta sur un parking à moitié-vide (mais définitivement inanimé), je lui jetai un regard perplexe.
"Où on est ?"
"Aux confins de la Terre, gamin." Il me regarda tout en sortant quelque chose de la poche de sa veste en jean, bien trop grande pour lui, et il ne me fallut que quelques secondes pour identifier la chose comme étant une boîte de cigarettes déjà entamée. Ma gorge se noua. "On est devant chez moi." (Et quand il vit mon expression se décomposer, il soupira.) "Et, non, je n'ai pas l'intention de te sauter dessus."
La pénombre de la voiture avala le rouge de mes joues mais le silence n'avala pas ma gêne. Elle était palpable, difficile de la rater, surtout lorsqu'on s'appelait Levi. S'il avait un radar pour les émotions embarrassantes ou s'il lisait en moi comme dans un livre ouvert, je n'en savais rien, mais il n'y avait aucun intérêt à lutter. Je le vis poser le paquet de cigarettes sur ses genoux alors qu'il commençait à chercher un bouton sur la radio de la voiture. Il finit par trouver ce qu'il cherchait et s'empressa de tourner le volume plus fort, et ce qui commença en un murmure finit par s'établir un peu plus fort, raisonnablement, du moins, pas assez fort pour couvrir mes battements de coeur. Il y avait quelque chose que j'avais vraiment, vraiment envie de faire, et ce n'était vraiment, vraiment pas une bonne idée. Alors je fis mine de regarder dehors et fronçai les sourcils en remarquant que des gouttelettes coulaient le long de la fenêtre, presque imperceptibles. Il commençait à pleuvoir.
"Tu en veux une ? Je suis d'humeur généreuse."
Je me tournai vers Levi pour le trouver déjà occupé avec une cigarette, m'en tendant une autre de sa main droite. Je la pris sans réfléchir, plus préoccupé par le fait qu'il allait vite s'irriter si je ne réagissais pas plutôt que par le fait que j'allais finalement fumer à nouveau. Puis la chanson me sembla familière et mes yeux s'ouvrirent grand, tandis que je me penchai en avant sous la surprise.
"Hey ! C'est Destroying Angel."
"Hm."
Splinter. De tous les albums de tous les groupes, celui-là était bien mon préféré. Le fait même que Levi écoute les mêmes choses que moi était comme une bouffée de fierté, difficile de la refouler. Puis, quelques notes plus tard, Levi se retourna vers moi, cigarette dans les mains, et le refrain commença. Je me rendis compte à quel point nous étions proches et mes yeux, voyageurs comme ils étaient, observèrent un instant le visage de Levi avant de se détourner. Ses lèvres. Ses paupières. Ses fins cils. Ses sourcils froncés, mais étonnamment droits, et continus. Comme une ligne. Ses joues creuses. Son long nez, presque pointu. Il avait des airs de sculpture et le fait même qu'il freine toute émotion le figeait presque. Alors lui me regarda sans rien dire, ni bouger, comme s'il m'examinait en silence. Je me redressai en essayant vainement d'ignorer la chaleur de mes joues. Maintenant que je savais tous ces détails aléatoires sur lui, je pouvais ajouter "son appartement" sur ma liste. Bien joué, Jaëger. Si Armin en avait vent...
Armin. Quelque part, il agissait étrangement et je le connaissais assez pour savoir que poser la question n'arrangerait rien. Pourquoi ? Eh bien, si Armin refusait de me le dire, c'est qu'il devait avoir une bonne raison, alors inutile d'insister. Je lui faisais confiance et c'était réciproque. Et aussi étonnant que cela pouvait être, je faisais confiance à Levi. Un peu trop.
"Dis."
Il n'avait toujours pas détourné les yeux, et ne cilla pas, mais je vis dans ses yeux une sorte de feu vert pour continuer. Il m'écoutait.
"Pourquoi est-ce que tu n'as pas de travail ?"
"J'ai un travail."
"Lequel ?" Je ne savais pas.
"Baby-sitter."
Oh.
"Mais tu n'aimes pas les gosses."
"Non."
"Et en plus, ce n'est pas un travail régulier."
Il ne répondit pas, mais ce n'était pas parce que j'avais gagné le débat ou quelque chose. Il n'avait simplement pas envie de répondre. Je parlais trop sûrement. Mais je voulais en apprendre sur lui, lui dont je ne savais rien à part des détails insignifiants et bizarres. Je voulais qu'il me choisisse, qu'il me dise des choses qu'il ne disait pas à tout le monde, mais l'espoir avait un drôle de goût et Dieu savait que c'était un poison.
"Je travaille aussi au bar d'Hanji quelquefois."
"Au bar d'Hanji ?"
Enfin il me révélait quelque chose. Non seulement c'était un élément sur lui mais c'était aussi une porte ouverte sur sa vie. Sur son amie. Sur son univers ; celui-là même que je voulais intégrer, pour la simple et bonne raison qu'il appartenait à Levi. J'étais ridicule mais je ne pouvais pas lutter. Si je pouvais, je n'en avais alors tout simplement pas la volonté. Tant mieux ainsi.
"Shiganshina."
Le nom ne me disait rien.
"Je ne connais pas."
"Idiot."
Il le pensait.
Puis, après un soupir, se tourna légèrement vers moi - assez pour que son profil parfait se floute en un semi-profil, et ses yeux deux clairs perçaient l'obscurité pour se poser sur moi. J'aurais dû me sentir spécial, mais je me sentais simplement idiot. Il aurait pu me dire que j'étais un démon que je l'aurais cru; et son pouvoir sur moi était injuste.
"Le jour où je t'ai ramené chez toi, tu y étais."
"Oh."
Alors c'était cet endroit-là. J'y étais allé. Enfin, Connie m'y avait amené. Mais je n'avais pas vraiment protesté - tout était bon pour contrer le sommeil. Je me rappelais vaguement de l'endroit, du barman et de l'ambiance (et aucun doute, c'était une ambiance plus spéciale que les boîtes normales).
"Tu y es allé un soir ouvert. D'habitude, nos entrées sont plus privées et sélectives."
Je ne répondis rien, comme si je voulais qu'il poursuive. Il continua.
"Ce n'est pas vraiment un bar, ni une boîte, d'ailleurs. C'est un club, je dirais. Hanji l'a acheté il y a quelques années. Je l'aide parfois."
La question était : en quoi ? Si c'était un club underground, Dieu savait les choses qui s'y faisaient - et Levi...
"En tant que barman," ajouta-t-il en me regardant dans les yeux, comme s'il avait lu mes pensées. "Il n'y a pas de spectacles là-bas si c'est ce que tu te demandes. À moins que tu en aies vu un l'autre soir et que j'aie été aveugle durant les cinq dernières années."
Alors, pas de spectacle. Pas de strip-tease, ni de danseuses embarrassantes, ni rien de tout ça. Pas de spectacle. Quelque part, cela me rassura - mais pas dans le sens sain ni normal. C'était rassurant uniquement parce que l'idée que Levi soit accessible à tous me rendait fou. C'était illogique, puisque Levi et moi n'étions même pas amis. Mais la jalousie pouvait prendre bien des formes et celle-là en était une. Etrange, mais une forme quand même. Alors, barman, ça m'allait. Je n'avais pas mon mot à dire, et Seigneur, ma permission, Levi n'en avait que faire. Mais c'était bon à savoir.
Le refrain passa pour la deuxième fois et cette fois-ci, la pluie tombait bien. La musique envoûtante combinée au rythme de la pluie était plutôt apaisant, mais rien au monde n'aurait su me détendre de la présence à mes côtés. J'étais calme dans un sens, mais Levi avait cette manière de me rendre nerveux que je ne pouvais pas ignorer. Il en avait certainement conscience, et il devait bien s'en amuser.
Mes doigts jouèrent avec la cigarette que je tenais avant de se souvenir qu'elle était là. Je levai ma main, m'apprêtant à la coincer entre mes lèvres, et presque comme s'il avait attendu ce moment depuis qu'il me l'avait tendue, il leva la sienne, dotée d'un briquet, pour allumer la cigarette. Une fois entre mes lèvres, et une fois allumée, mon coeur prit une drôle d'allure à l'idée de fumer une nouvelle fois; non que ça me dérangeait, au contraire, j'en avais eu envie depuis l'autre soir, mais plus dans un sens curieux et ennuyé que par dépendance pure, comme Levi. J'avais surtout peur de me rater, de me ridiculiser, mais je savais aussi que c'était déjà fait depuis longtemps. Qu'avais-je à craindre ?
Levi avait déjà plaisanté sur mon orientation sexuelle, sur la masturbation, sur la dépendance et bien d'autres sujets délicats, et pour une raison obscure, c'était comme si j'avais déjà fait tout le boulot. Que le pire était passé. Enfin ça n'empêchait pas Levi de reprendre l'un de ces sujets, et pour sûr, il ne s'en gênerait pas. Ce type ne se gênait pas, pour rien ni pour personne, et je n'allais pas faire exception à la règle, surtout lorsque mon embarras lui provoquait un plaisir certain.
Il y avait une question sur le bout de mes lèvres, autant pour balayer la honte légère de m'être étouffé sur la première bouffée de ma cigarette que pour combler un trou de curiosité. Mais je n'étais pas complètement sûr de savoir la réponse.
"Levi."
Il me jeta un coup d'oeil sans pour autant tourner la tête, occupé à fumer en regardant la pluie tomber sur le pare-brise.
"Qu'est-ce qu'ils font exactement à Shiganshina ?"
Comme je m'en doutais, il y eut un silence, assez long, et je ne savais pas si Levi avait prévu de me répondre ou si je devais simplement faire comme si ma question n'avait jamais existé. Mais avant que je puisse battre retraite dans l'humiliation d'être ouvertement ignoré, Levi laissa sa tête reposer sur l'appuie-tête derrière lui, la glissant légèrement contre son père pour m'observer tout en portant la cigarette à ses lèvres.
"T'es vraiment un sacré morveux."
"Je veux savoir." Ah. Faux. Je n'en étais plus si sûr, plus après ce regard sombre qu'il me donnait, et dont je n'arrivais pas, punaise, à déchiffrer le sens. Était-ce un avertissement ou un reproche ?
"Soit," fit-il en attrapant sa clope de ses deux doigts. Et lorsqu'il prononça la suite, il ne me quitta pas des yeux, pas une seule seconde, pas même pour cligner. "Ils boivent. Ils fument. Ils baisent. Quand on parle d'addiction..." Il lâcha un bref rire, assez bref pour être moqueur, mais il ne m'était pas destiné. "Mais ils sont plutôt cools là-bas. Ils ne mordent pas." Presque accidentellement, ses lèvres se retroussèrent en un sourire. "Enfin, sauf ceux qui aiment ça."
La gêne devait se lire sur mon visage mais il ne détourna pas les yeux, son expression aussi neutre et sérieuse qu'il était possible de l'être. Il porta de nouveau sa clope à ses lèvres, et la seconde d'après, expirait un petit nuage dans ma direction. L'odeur était désagréable mais pas assez pour briser le lien visuel qui semblait impossible à achever. Il était si intense. Ses yeux étaient si intenses. Qu'est-ce que je faisais là, dans la voiture d'un type que je connaissais à peine, qui détestait les gosses et les animaux, et qui préférait se plonger dans toutes les formes d'addictions que de se chercher un vrai travail ? Ce type avait vingt-neuf ans, il était la définition du grossier, et semblait aimer le fait de foutre sa santé en l'air de toutes les façons possibles. La santé, c'était une connerie - mais plus généralement, tout ça englobait sa vie entière.
"Je t'y emmènerai un de ces jours." Il fit une pause, et poursuivit. "Bien sûr, t'es encore mineur, mais je suppose que tu as déjà commis ton crime."
Il faisait référence à ce soir où Connie m'avait poussé à m'y rendre avec lui. Certes, ce soir-là était un soir "ouvert", comme disait Levi, et nous n'avions pas vu grand chose de choquant, sinon rien; mais le fait était que le type de l'entrée nous avait laissés entrer sans même prendre la peine de vérifier quoi que ce soit (nous n'avions pas de papiers sur nous, de toute façon). Je ne pouvais tromper personne, j'avais dix-sept ans et malgré ma grande taille, mes membres fins et mon visage typiquement adolescent, j'avais cette attitude trop puérile et l'aura qui suivait. Bagarreur. Agressif. Susceptible. Immature.
Et pourtant, aux côtés de Levi, je me transformai en animal bien dressé, honteux après s'être fait réprimandé, et content après s'être fait complimenté. Il pouvait faire ce qu'il voulait de moi. Et le fait qu'il veuille m'emmener moi, dans sa bulle, là-bas, avec lui; même dans un lieu qui me mettait mal à l'aise et dans des circonstances totalement illégales, suffisait à faire gonfler mon assurance et à me donner un air important à ses yeux. Je n'étais peut-être pas si important, mais je l'étais assez pour qu'il propose de m'emmener quelque part. (Non, pas proposer en réalité - il ne m'avait jamais demandé mon avis. Mais mes yeux disaient tout.)
"J'imagine."
Levi ne répondit pas, et encore, il continua de me fixer avec ses yeux clairs. La pluie nous encerclait mais elle ne me dérangeait pas. Quant à la musique, elle avait changé depuis quelques temps mais je n'y faisais déjà plus attention, à partir du moment où j'étais attiré par ces deux billes d'acier qui brillaient sans pour autant lâcher une seule émotion.
"C'est Garbage."
"Huh ?"
"Le groupe."
Oh.
Que voulait-il que je dise ? La musique était plutôt agréable. Mais je n'avais pas grand chose à dire dessus. Ou peut-être était-ce parce que j'étais complètement pris dans la contemplation de son visage, celui-là même qui était tourné dans ma direction, la mienne seulement. À cet instant je réalisai que la plupart de nos moments avaient été des confrontations, des tête-à-têtes par forcément toujours normaux. Encore une fois, j'étais abasourdi de réaliser à quel point nous étions inconnus et pourtant, il était peut-être la personne avec qui j'étais la plus proche ces derniers temps. Le baby-sitter. Franchement ? OK ça sonnait bizarre, mais il fallait dire qu'il n'entrait pas dans les catégories typiques du baby-sitter. Pas de chemise boutonnée jusqu'en haut ni de lunettes, pas de bonbons à la menthe ni de bonnes manières. Levi était la dernière personne à vouloir s'occuper d'un gosse et c'était la dernière personne que les parents voulaient engager - et pourtant il avait fini sous mon toit à s'occuper de ma soeur. Je n'en revenais toujours pas.
"Comment est-ce que tu as fini chez moi ?"
Il haussa un sourcil en souriant, et je compris que ma question était vraiment trop étrange.
"Hm, je veux dire," fis-je en détournant les yeux un instant, "avec ma soeur."
Son visage redevint vierge d'émotion et mes yeux retrouvèrent les siens comme s'ils ne s'étaient jamais quittés.
"Tu connais Petra, non ?"
Je fis oui de la tête. Petra avait déjà baby-sitté chez nous plusieurs fois. Une jeune fille, plus âgée que moi, une étudiante, je crois. Elle était douce et bienveillante, généreuse, aussi. Mignonne. Combien de fois mes parents m'avaient reproché de ne pas me conduire aussi bien avec Mikasa que Petra ne le faisait ? C'était insensé.
"C'est ma colocataire. Elle a, en quelques sortes, conseillé mes services."
Il n'était de toute évidence pas convaincu par ses propres qualités de baby-sitter, mais dernièrement, Mikasa avait passé plus de temps avec lui qu'avec moi, alors c'était ce qu'on pouvait appeler une réussite. Je pris la cigarette entre mes lèvres et profita du fait que, cette fois, je ne m'étais pas étouffé, pour me détendre un peu.
"Je crois qu'elle t'aime bien."
"Ah oui ?" fit-il, légèrement ennuyé. "Pourquoi ça ?" Je sentais une teinte de sarcasme dans sa voix, mais y répondis quand même.
"Tu es plutôt beau." Mes épaules se haussèrent - et se figèrent en plein mouvement. Mes yeux, de même, s'ouvrirent d'horreur sur les mots qui m'avaient échappé. N'avais-je donc aucun contrôle sur ma bouche ? Déjà ma peau brûlait sous le tissu maintenant trop épais de mon hoodie, et je baissai les yeux vers le frein à main pour me donner un peu de répit. Ce n'était pas le moment d'affronter ses deux yeux gris, non. "J'veux dire... enfin... tu... hm..." Ma main droite tenait toujours ma cigarette, menaçant de répandre des cendres sur mon pantalon, et ma main gauche gratta nerveusement l'arrière de mon crâne. "Hm, ouais..."
De toute évidence, parler n'était pas mon fort. Enfin pas après une gaffe pareille. Mais quand mes yeux osèrent jeter un coup d'oeil devant moi, il m'apparut que Levi était plutôt calme. En fait, il ne semblait pas avoir réagi. Ses yeux n'avaient pas bougé, en fait, il n'avait pas bougé tout court. Ses paupières s'étaient baissées légèrement, comme s'il plissait les yeux pour mieux me voir, m'examiner, presque. Mais pas de sourire satisfait ni de rire moqueur, pas d'yeux au ciel, rien.
Et, non. Il ne me remercia pas.
"Pour un gamin, tu n'es pas trop mal non plus."
Ni ne me retourna le compliment - même si, je l'imagine, c'était sa manière de faire les deux.
Même ce semi-compliment suffit à me faire rougir, encore, et je le maudis pour parvenir à faire ce qu'il voulait de moi. C'était si facile pour lui ; il lui suffisait d'ouvrir la bouche et de poser ses yeux sur moi, et c'en était fini. Ma fierté en prenait un coup, à chaque fois, mais ce n'était pas comme s'il y avait eu un moment durant lequel elle avait existé. Levi était intimidant et tellement inexpressif, il était difficile de savoir comment réagir face à lui, ou même s'il fallait réagir tout court.
Dans les secondes qui suivirent, je perdis mon souffle. Avais-je simplement respiré une seule fois depuis que j'avais mis les pieds dans cette voiture ? Je m'imaginais encore assis sur mon pseudo-balcon, à regarder la chambre d'Armin dénuée de vie. À cet instant, je respirais - et pourtant, j'étais mort. C'était en oubliant mon souffle que je revivais; avec Levi. Croiser ses yeux était presque toujours la même surprise, comme si je les croisais pour la première fois. C'était une claque sur ma joue, un coup de poing sur le coeur, un autre dans l'estomac. Sans oublier le long frisson délicieux qui courait le long de mon dos et que je tentais de repousser à mesure qu'il se formait. En vain.
"Il va bien, ton petit ami ?"
Aucune moquerie ne perçait dans son ton, il était, comme d'habitude, impénétrable. Sérieux comme ironique, je n'avais aucun moyen de déceler le sarcasme, s'il y en avait. Alors je décidai de réagir normalement, parce que de toute manière, je n'avais pas d'autre alternative.
"Ce n'est pas mon petit-ami."
Quelque part, ce n'était plus le fait d'être pris pour un homosexuel qui me dérangeait, parce que j'avais la preuve que Levi pouvait faire exception à la règle que je croyais inviolable. Non, le fait était que s'il se trouvait que Levi pensait vraiment qu'Armin et moi étions plus que nous n'étions réellement, c'était définitivement pénible. Je ne voulais pas lui laisser l'occasion de croire qu'il se passait quelque chose; je voulais lui assurer, le plus silencieusement possible, que tout ce que j'attendais était un geste de lui. Mais il demeurait distant et désintéressé, comme si rien n'avait de couleur ni de goût. J'étais une distraction et j'en avais conscience, mais ce n'était pas une raison pour ne pas être honnête autant que je le pouvais.
Il fit un bref geste de l'épaule, comme s'il l'haussait et se réinstallait dans son siège immédiatement après. Puis il tourna la tête vers le pare-brise, sur lequel la pluie tombait encore abondamment, et je l'imitai. Il porta sa cigarette à ses lèvres - je ne le voyais pas, mais j'entendais son souffle expirer calmement.
"Si tu le dis." Il fit une pause, presque hésitant. "Gamin."
Je dus me faire violence pour ne pas esquisser un sourire. Il devait appeler tout le monde gamin, et ce n'était pas censé être une bonne chose. Et oui, chaque fois que je me voyais flanqué du surnom amusé, je ressentais mon orgueil bouillonner en moi, attendant l'occasion propice pour lui prouver que, non, je n'en étais pas un. Mais je n'avais pas assez de cran pour ça, pas avec lui en tout cas.
Ce n'était pas une attaque, plutôt une morsure en retour. Je ne voulais pas qu'il se forge de fausses idées sur mon compte, et quelque part, je sentais la jalousie pointer le bout de son nez.
"Tu peux parler."
Il me jeta un bref coup d'oeil, sans trop se donner la peine de bouger, et porta sa cigarette à sa bouche. Quelques secondes plus tard, alors que mon sang battait à mes oreilles et que j'essuyais l'humiliation d'avoir été ignoré, sa voix ennuyée retentit dans la voiture.
"De quoi tu parles ?"
"Petra."
"Quoi, 'Petra' ?"
J'avais conscience que je me conduisais comme le gamin que je disais ne pas être, mais c'était plus fort que moi. Petra et lui habitaient ensemble, et même si la nature douce et humaine de la jeune fille était agréable, ajouter Levi à l'équation déformait les choses de manière moins plaisante. Je n'avais rien contre elle. Quelque part, c'était comme si j'en voulais à Levi.
"Vous habitez ensemble, non ?"
Je savais que j'essayais d'avancer quelque chose mais je n'étais plus sûr de quoi exactement. S'il me posait davantage de questions, j'allais finir par apparaître nu et inoffensif; ce que j'étais. J'avais pioché au hasard une raison d'être jaloux et j'espérais qu'il allait nier, peu importe quoi. Juste nier.
"Oui, on habite ensemble. Oui, on s'est envoyé en l'air. Mais il faut bien en faire quelque chose, de cette douche, non ?"
Et sur ces mots, il se tourna dans ma direction, un large sourire aux lèvres. Il avait l'air passablement ennuyé que je pose les faits de cette manière, mais le fait qu'il parvienne à les exposer bien mieux encore, et provoquer une telle réaction chez moi, c'était un bonus pour moi. Mon estomac s'était désagréablement tordu et avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, il s'adossa à la portière de la voiture.
Une nouvelle chanson avait commencé, harmonieuse avec le bruit régulier de la pluie, et même si ça n'était pas suffisant pour balayer la colère qui brûlait en moi, c'était assez apaisant pour que je regarde à mon tour le pare-brise, de longues traînées d'eau glissant avec insouciance jusqu'à disparaître.
"Lullaby."
"Huh ?"
"C'est Lullaby, de Low. Leur bijou de 1994."
Je déglutis, évitant soigneusement de croiser ses yeux alors qu'il prenait une nouvelle bouffée de sa cigarette. Il prit son temps pour renvoyer la fumée dans ma direction et, les mots au bord des lèvres, je l'imitai. J'étais encore maladroit, mais il avait raison; fumer distrayait et on avait vite fait d'y prendre goût. Quelque part, je me mis à écouter la chanson alors qu'elle brûlait les secondes, l'une après l'autre, et comme une sombre berceuse, j'en oubliai presque ma colère insensée envers Levi et sa liberté. Levi et ses états d'âme. Levi et son insouciance, celle qui me ravagerait sûrement.
Je me rendis compte que je n'étais rien. Ni un rebelle, ni un écarté de la société, ni même quelqu'un de traumatisé. Je n'avais rien vécu. Rien senti. Je n'étais pas en position de dire ce qui faisait mal, ce qui faisait du bien ; j'étais à peine capable d'arbitrer le combat. Je n'étais pas le type qui avait des motivations, des intentions honorables, simplement l'adolescent sans rêve et écœuré de la réalité omniprésente, toujours en colère contre quelque chose ou quelqu'un. Et Levi prenait les choses d'une telle manière, si calmement, mais avec tellement de puissance, que rien ne semblait pouvoir l'atteindre.
Je voulais qu'il me parle. Qu'il me regarde. Qu'il me demande qui j'étais, sous ces prunelles vertes et brillantes. Qu'il niche son souffle dans mon cou et me laisse me noyer dans l'océan froid de ses yeux. Je ne voulais qu'une chose : oublier par sa présence. Oublier ma colère avec la nicotine, apaiser ma rage avec la pluie, détendre mes angoisses avec ses musiques, et laisser mon cœur s'éveiller en posant mon regard sur lui.
Lullaby durait longtemps, extrêmement longtemps. Plus longue que la plupart des chansons. Mais j'étais OK avec ça car plus la mélodie avançait, plus quelque chose grandissait dans ma poitrine, comme si j'étais sur le bord d'une falaise, sur le point de réaliser ce qui allait changer ma vie. Il n'y avait rien d'une telle ampleur, bien sûr, mais c'était aussi frustrant que d'oublier le mot qu'on s'apprêtait à dire. Il y avait quelque chose sous mes yeux que je ne voyais pas, et quelque chose d'étrangement présent me faisait suffoquer.
"Regarde-toi," fit Levi, coupant court au silence.
Lullaby continua derrière nous, avalant les blancs qui séparaient nos mots. Levi avait un coude appuyé sur le volant, et l'autre sur le dossier de son siège, et il me regardait en fronçant les sourcils tout en éloignant sa clope de ses lèvres.
"Innocent. Encore pur."
Il y avait quelque chose dans sa voix, pas des reproches, plutôt de la nostalgie ? Oui, c'était ça. Une mélancolie qui naissait dans ses yeux, lointaine et inaccessible. Mais présente.
"Ce n'est qu'une question de temps avant que tu ne perdes cet éclat dans tes yeux." Il pencha légèrement sa tête à gauche, et mon cœur se stoppa. "Tu le sais, ça, hein ?"
Si je le savais ? Oui. Je savais depuis longtemps que ce n'était qu'une question de temps avant que mes pieds ne glissent sur le sol et que la réalité me revienne comme une chute douloureuse. Je n'étais rien, rien dans toute la population aveugle de Trost, encore moins dans celle du reste du monde. Je n'étais même pas un petit point ridicule. Rien. Alors, oui, je le savais. Mais l'entendre dire de la bouche de Levi était presque terrifiant - comme si tout prenait une ampleur fatale.
Cela faisait quatre bonnes minutes que Lullaby passait et la mélodie devint un peu plus rapide, un peu plus sombre qu'avant. Les yeux de Levi ne quittaient pas les miens, mais je n'étais plus aussi brave qu'avant. Lui faire face, lui rendre son regard intense, c'était un véritable défi. Mon visage entier brûlait mais je n'avais aucun moyen de faire passer les picotements dans mon dos. C'était presque une nuit sans étoiles. Et la pluie nous entourait comme une cage, une cage bienveillante, cependant, qui nous gardait à l'abri du reste du monde, des autres, de la vraie vie. Elle nous enveloppait dans ses ailes tièdes, nous préservait au chaud et près d'elle. Curieusement, cette pensée sembla me détendre.
"Je parie qu'il y a quelques semaines encore, tu étais le plus innocent de tous."
Faux. Il y avait Armin. Et au fond, je n'avais jamais été aussi innocent que Levi semblait le croire. Simplement à ma manière.
"Jamais volé. Jamais fumé. Jamais touché à la drogue. Jamais embrassé personne ni osé partager quoi que ce soit de plus intime qu'une poignée de main. Jamais ouvert sa fenêtre de chambre et montré son doigt d'honneur à la Terre entière."
Il approcha sa cigarette de ses lèvres, qui se refermèrent autour du fin bâton immédiatement. Et tout en inspirant, les paupières à moitié closes, il ne me lâcha pas d'une seconde. Mon coeur allait plus vite, tout à coup, à la réalisation que j'avais déjà essayé plusieurs de ces choses. J'avais déjà fumé. Déjà embrassé. Et j'étais dans une voiture volée (ce qui semblait l'être, du moins). Je traînais avec un potentiel criminel, qui m'avait proposé de m'emmener dans un club underground alors que j'étais encore mineur. Certes, c'était pour plus tard, mais j'avais la sensation qu'à mes dix-huit ans, il ne serait déjà plus là. Il n'allait pas attendre. Levi n'attendait personne.
Un instant, j'eus envie de lui prouver tort. De lui dire que j'avais fumé en sa présence, et que je fumais dans l'instant présent (même si ma main figée d'horreur tenait ma cigarette sans bouger, à quelques centimètres de mon visage), ou que j'avais embrassé Armin. Mais cet aveu le réconforterait sûrement dans l'idée de me taquiner sur son sujet, et je n'avais pas envie qu'il fasse des remarques acides. Pas maintenant. Je voulais juste entendre sa voix, calme et sombre, comme si elle annonçait un désastre proche mais qu'on était trop fasciné par sa gravité pour s'enfuir.
Il fallait que je parle. Ma bouche était ouverte, assez pour parler, mais les mots n'existaient plus. Je ne savais plus comment on faisait. Peut-être était-ce à cause de ses yeux.
"Tu te demandes ce que tu fais ici, hein ?"
Je ne répondis pas, me contentant de fermer la bouche et de baisser les yeux avec joie. Esquiver son regard fut un soulagement extrême, et la pression qui était née dans ma poitrine disparut dans l'instant, alors que j'ignorais même qu'elle était là.
"Moi aussi." Il s'arrêta, et peut-être par curiosité, mes yeux tentèrent de regarder dans sa direction, prenant le risque de croiser les siens à nouveau. Mais il regardait dehors. "Je suppose que c'est parce que je me suis lassé des gens autour de moi. Ils se sont faits à leur routine." Me prenant par surprise, il se tourna dans ma direction et bloqua mon regard. "Mais toi, tu es déjà pessimiste. Tu agis comme moi alors que tu n'as rien derrière toi."
C'était ça. Je n'avais rien.
"Tu es encore ignorant," continua Levi. J'aurais dû me sentir offensé, et je me sentais bel et bien offensé, mais j'étais incapable de me défendre alors que ses mots roulaient et roulaient, impossibles à arrêter. "On ne t'a pas encore initié à la violence pure, aux autres conneries." Il plissa les yeux. "Tu es encore authentique."
Mais s'il voulait dire par là que lui ne l'était pas, alors il se trompait. Levi était tout ce que j'avais jamais vu de plus authentique. C'est peut-être l'angoisse de me dire qu'il pensait le contraire qui me poussa à ouvrir la bouche, seulement pour prononcer des mots stupides, encore et encore.
"Toi aussi."
Je crus qu'il allait s'énerver ou bien repousser mes mots avec irritation, mais il n'en fit rien. Son rire jaune retentit, couvrant la chanson mais toujours trop bas pour couvrir la pluie. Puis il se tut, et prit une grande inspiration avant d'écraser sa cigarette dans le pseudo-cendrier à côté du frein à main. L'air concentré, il prit soin de ne pas répandre des cendres autour.
"Gamin, tu ne sais rien de moi."
"Parce que tu m'as rien dit. Je sais de toi que ce tu me laisses entrevoir."
"Et pourquoi voudrais-tu que je te dise quoi que ce soit ?" répliqua-t-il d'un air amusé, mais il n'en était rien.
Il marquait un point, je le savais. Simplement, c'était injuste que j'aie envie de tout lui confier - ma raison d'être, mon souffle, mon innocence, ma confiance et mes souvenirs ; pour qu'en échange, il ne m'offre rien. Non qu'il en soit obligé. Il ne me devait rien, rien du tout. J'aurais juste voulu.
J'avais dû toucher un point sensible; son passé, son histoire, sa vie privée, car il se pencha vers moi et agrippa mon poignet avec une force redoutable. Petit ou pas, il était bien plus conscient de sa force, et savait s'en servir. Après avoir tenté une brève seconde de me défaire de son étreinte, je finis par le laisser m'enserrer le poignet, même s'il m'arracha une grimace de douleur. Si j'avais mal, Levi s'en fichait bien. Rien ne servait de l'implorer de me lâcher. De plus, ses yeux étaient près, trop près, et je ne pouvais plus y échapper. Nos visages n'étaient qu'à quelques centimètres l'un de l'autre et je pouvais voir ses sourcils froncés avec mépris, et son expression déformée par l'irritation la plus vive.
"Si tu savais qui j'étais, tu ne serais certainement jamais monté dans cette voiture, idiot. Si tu savais qui j'étais, tu ne poserais pas de questions, parce que tu saurais que tu n'as pas envie d'en entendre les réponses. Si tu savais qui j'étais, ne serait-ce qu'un peu, tu n'aurais même pas eu envie de m'adresser la parole, alors qui es-tu pour juger avoir envie d'en savoir davantage ? Tu connais mon prénom, mon âge et mon job, et Dieu sait que c'est déjà bien assez."
Il avait parlé vite, assez vite pour que sa tirade s'imprime d'elle-même dans mon crâne alors que je luttais pour ne pas perdre l'allure. Ses yeux défiaient les miens et une colère presque brutale naissait dedans, mais je n'avais pas d'expérience, ni pour l'éteindre, ni pour l'apaiser. Je devais quand même essayer.
"J'en sais déjà assez pour en être certain."
Il serra légèrement mon poignet, un peu plus encore, et mes traits se tordirent de douleur - mais rien ne s'échappa de mes lèvres. Puis il lâcha mon poignet et sembla abandonner ce qui l'avait monté contre moi si rapidement. Pourtant, il ne bougea pas, pas d'un pouce, et son souffle me revenait toujours sur le visage comme une caresse méprisante.
C'est là que ça se passa. Mes mots n'avaient pas été le signal pour qu'il me relâche, mais il les avait entendus. Il les avait compris. Et moi, j'avais compris les siens. Je savais que Levi n'était pas la personne la plus fréquentable de toutes, mais je n'en avais que faire. Je le voulais lui. Et je voulais plus que son prénom, ou son âge, on son job. Bordel, je voulais tellement plus, et j'étais incapable de l'admettre, ni même de le lui faire comprendre. Mais je n'en eus pas besoin. Il l'ignorait, certes ; mais quand il se pencha vers moi, je crus qu'il allait m'entrouvrir la porte sur quelque chose. Quoi ? Je ne savais pas.
Mais il ne se passa rien et tout ce que je perçus fut un "clac" sonore, signe qu'il s'était laissé retomber contre la portière derrière lui. Son visage s'était détendu, quoiqu'encore crispé, mais il semblait déterminé à ne plus rien dire. J'étais sûrement allé sur un terrain miné sans trop m'en rendre compte, mais tout avec Levi semblait être un risque permanent. Et pour une raison que je ne m'expliquais pas, cependant, ça n'était toujours pas assez pour me repousser.
Appelez-moi collant ou inconscient, suicidaire ou simplement stupide ; au-delà du sucre, de la télévision ou de la nicotine, j'étais incapable de lâcher prise sur l'addiction que représentait Levi.
"Je te ramène chez toi," marmonna Levi en mettant le contact.
