YOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOO ! PUTAIN DE BORDEL DE YOOOOOOOOOOOO, HABITANTS DE LA SNK Planet !

Putain, 6 mois ! J'ai lâché l'affaire trop longtemps là, ça va plus, merde !

Tout d'abord, je me mets à genoux, front contre terre, et m'étale à vos pieds pour vous présenter mes excuses : cheuh suis dézoulée !

On va s'épargner les racontages de life mais voilà, le fait est que je n'ai pas pris le temps depuis août de vraiment travailler sur cette histoire, et je regrette vraiment parce que ça m'avait manqué !

Merci à vous tous pour vos commentaires, vos messages pleins de peps, c'est tout ce qui m'a poussée à me remettre en selle !

Dans l'élan de la reprise, je présente aussi mes excuses si mes réponses à vos reviews sont très succinctes ''

Levi512 : MA BELLE GOSSE ! Putain, toi et tes reviews de ouf, je vous aodre ! (enfin, je kiffe tes reviews, pas toi… JE PLAISANTE ! VIENS LA QUE JE TE SERRE DANS MES BRAS MA FOLLE ADOREE !)

Je sais, tu vas me flageller et me donner en pâture à des écureuils enragés MAIS attends au moins que je te réponde, espèce de fada !

Putain tu m'as tuée avec ton « Gisemonde » ! Le surnom donné à Rivaï perd du coup toute crédibilité à cause de toi ! XD Oh je te déteste.

Je ne connais pas L'Olympe des infortunés mais là tu m'as intriguée, je suis allée me renseigner sur le bouquin… Je sais pas ce que j'en penserai mais je vais chercher à le commencer, voir un peu le bazar )

Mwaha, mwahaa, MWAHAHAHA ! Damned oui, ils vous tous plus ou moins crever, on le sait tous, je ne spoil rien… Mais qu'est-ce que tu crois, c'est pour ça que ça me fait kiffer de mettre des passages tout doux entre les personnages ! *w*

Ah, ce moment avec Erwin et Rivaï… x) J'avais peur d'en faire trop (et encore… y aura un passage encore plus glauque plus tard, ça va être chaud patate) mais ça me fait putain de plaisir qu'il t'ait plu ! C'est exactement ça, je voulais vraiment faire un genre d'antithèse entre les deux persos… et je dois avouer que ça m'a fait complètement triper d'écrire ce passage !

(en parlant de chapitre 61… T'as vu le 65 ? le pépé Ackerman, là, faut pas se foutre de ma gueule, c'est LE PORTRAIT CRACHE DE RIVAÏ (mêmes yeux, même nez et tout) avec des longs cheveux blancs et une peau de vieille pomme ridée.)

BACHIR ! Haha, j'adore quand tu parles de lui ! Ça me fait gravement plaisir parce que je cherchais en effet à en faire, d'une certaine manière, un perso un peu primaire mais du coup très simple à comprendre. Le gaillard un peu lourdaud, mais à vif. De la pitié, carrément ? XD Waouh, mon travail sur cette Terre est achevé… T'inquiète, il a pas fini de s'en prendre plein la gueule celui-là ! (ni de faire chier son monde) D'une certaine manière j'aime beaucoup écrire ses interactions avec Rivaï, c'est un genre de rival entier, tout d'un bloc, pur et dur.

Bordel ma Levi ça m'a fait super plaisir de lire un tel commentaire et je suis prête à me jeter du haut du mur Maria pour avoir attendu si longtemps pour y répondre. JE TE NEM AUSSI A FOND ! Xd

Shiro Yume : YEAH ! LE ERURI VAINCRA ! *A* Nan mais, y a pas assez de fiction sur eux deux en français sérieux, les anglophones se déchaînent et nous… on a un max de lemons à 2 francs ErenxLevi (tuez-moi) et si peu sur Captain Erwin ! Que justice soit rendue mon ami(e ?), nous allons réparer ce tort ! XD Merci pour ton commentaire !

Nono Lilo : Merci à toi ! Bon sang, oui, c'est à moi de te dire MERCI Nono ! Ton message m'a fait infiniment plaisir, et je n'ai qu'une envie : me donner à fond pour que tu continues d'apprécier cette histoire !

Orellia : FUCKING MERCI ! Un tel commentaire me fait vachement plaisir, c'est le genre de truc qui va te valoir d'avoir les côtes pétées par mon câlin ! Non, sérieux, ta review m'a particulièrement touchée parce que j'ai l'impression que tu lis avec beaucoup de pureté, en te détachant presque de l'œuvre de base pour te concentrer sur l'histoire et la critique que tu en fais est celle qui me met vraiment en extase. Merci pour ton message chère Orellia !

Petite Louve : YOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOO !

Putain, quelle review ! J'ai joui rien qu'en voyant le pavé xD C'est un el plaisir de lire de tel message, tu as pris du temps pour me faire partager tes impressions et je te réponds si tard… J'en suis vraiment désolée !

Ça me touche beaucoup que tu sois sensible à la « qualité » de l'histoire : je prends un plaisir sans nom à travailler sur les lieux, les scènes, les ressentis et relations des personnages et sincèrement, ça me fait infiniment plaisir que tu apprécies tout ce cadre-là et ce style malgré sa légère noirceur.

PUTAIN ! JE TE KIFFE, tu détailles tout avec tellement de… RAAAAAH, j'adore ça ! Merci.

Bon bon, faut que je réponde ! *w*

Alors déjà… vwoui, du yaoi, vwoui, je plaide coupable XD En fait j'aime pas cataloguer qui que ce soit dans une catégorie sexuelle (hétéro, homo…) et je pars du principe que tout étant possible en terme d'attirance, surtout dans les conditions intenses de la vie souterraine, Rivaï pouvait bien faire ce qu'il voulait ! Du coup il a l'air un peu libertin mais l'image que je veux surtout donner c'est une sexualité décomplexée, un contact, rude, terre-à-terre, particulièrement avec Al. Et OUAIS, y a carrément un truc entre Erwin et lui… et même si en effet on les verra certainement pas se rouler des pelles dans cette fiction-là, je peux te dire qu'il se passera quand même des ptits trucs intéressants )
C'est drôle ce que tu me dis là, comparant les premiers passages de l'histoire sur sa vie à une sorte de rêve nostalgique, c'est exactement la sensation que j'ai à leur propos et j'aime beaucoup cette impression ! Ça me fait vachement plaisir que tu le ressentes comme ça ! Quant à son enfance dans un bordel, tu relèves exactement ce que je voulais en tirer : Rivaï, on le connaît dans le manga, il est grande gueule, piquant, vulgaire parfois, très cru, mais il a beaucoup de respect pour l'essence même des personnes et tu as raison, en ayant grandi dans un tel lieu, il a appris une sorte de reconnaissance des êtres humains, une humilité qu'il va garder par la suite. Tu as bien raison, ce sont ces femmes qui apportent aussi leur petite brique à ce qu'il est : elles lui apportant beaucoup de sérénité, de tranquillité, elles sont comme un foyer au sein duquel on peut se poser 2mn, souffler, oublier un peu la cruauté du dehors. Cependant je ne veux pas cataloguer les femmes comme toutes symbole de douceur maternel, de réconfort… Elles peuvent aussi être acérées et dures, et j'aime travailler dessus même si les chapitres postés ne le révèlent pas encore. Mais chut, je me tais !

Kô ! C'est exactement ça, c'est un genre « d'alter ego » animal de Rivaï. J'apprécie énormément l'analyse que tu fais de ce personnage à quatre pattes, qui est là aussi pour nous rattacher à l'enfance boueuse de Rivaï. On a eu une ou deux images, dans l'œuvre originale, qui semble avoir un lien serein et confiant avec les animaux (les chevaux des Bataillons) et j'aime l'idée de ce petit mec complètement fêlé, mais qui se retrouve en confiance, voire complice, avec les animaux et particulièrement un qui peut lui ressembler, ce chien Kô aussi fissuré que lui. C'est un duo que j'aime beaucoup travailler !

Pour Al, c'est drôle, beaucoup trouvent en effet qu'il est un peu « terne ». Curieusement cet avis me plaît bien, j'adore qu'on me fasse part des nuances d'appréciation par rapport à tel ou tel personnage ! Je vois bien ce que tu veux dire… Pourtant à mes yeux Aleb a beaucoup de charme : ça a été une sacrée poule mouillée mais aujourd'hui il se débat pour s'en sortir « honnêtement » et on le verra dans ce chapitre il est aussi un pilier pour la sérénité de Rivaï. Je l'apprécie beaucoup, mais chacun ses goûts et tant mieux ! C'est ça qui est passionnant à lire ! :D

Oh. Ai-je déjà dit que je te kiffais ? Oui ? Tant pis, je te le redis !

La critique que tu fais de Squirrel me plaît énormément, tu la ressens exactement comme j'aime l'imaginer, et de plus tu relèves un détail tout à fait génial, sur ce point, j'ai hâte que tu lises la suite ! Putain je veux pas trop en dire mais tu relèves plein de petits détails intelligents qui ont une grande importance dans la suite de l'histoire ! Tu fais une analyse très développée et extrêmement juste à mes yeux de ce personnage de Rivaï, de ses liens, de son histoire, et ça me touche que tu aies pris le temps de m'en faire part, ça m'a fait très plaisir parce qu'à chaque fois je m'excitais sur mon fauteuil en couinant « mais ouaaais, c'est exactement ça, meuf ! ». Je suis contente que tu ressentes ainsi cette histoire (et même si tu avais vu certaines choses différemment d'ailleurs, ça aurait été tout aussi intéressant à lire !)

Petite Louve, ta review m'a fait un bien fou, je t'en remercie du fond du cœur ! Je suis encore désolée d'avoir laissé cette fichue fanfiction en plan mais je t'assure que je vais mettre toute ma pêche dans la suite de l'histoire ! Merci à toi !

Hope, Anos, Dtress : les gars, les meufs, les grenouilles, je sais pas ce que vous êtes ni qui vous êtes mais vos messages d'encouragement m'ont mis une big claque dans la gueule, ça m'a ramené mes putains de pieds sur terre : CETTE FICTION NE VA PAS S'ARRETER BORDEL DE MERDE, AH NON ! J'espère que ce chapitre va un peu me faire pardonner mon absence !

Zazou-chan : HAHA, quelle pêche ! XD Ta review m'a filé la banane, c'est un plaisir de voir un tel enthousiasme ! Putain, ça me comble qu'en quête d'histoire sur le passé de Rivaï, tu aies été enjaillée par la mienne, c'est un super message d'encouragement ! MERCI A TOI !

Evielis : Pas besoin de long développement, ta review me transmet ton enthousiasme et ça me fait diablement plaisir ! Merci beaucoup à toi pour ton commentaire, je vais me donner à fond pour la suite, j'espère qu'elle continuera de t'accrocher comme au premier jour ! ;D

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Chapitre 7 : Leçons de vie

« La peur est le commencement de la sagesse. »

François Mauriac

xXxXx

Adossé juste contre l'angle du mur plongé dans la pénombre d'une petite ruelle, Rivaï, yeux mi-clos, s'imprégnait de l'air déjà saturé d'odeurs de levain et de piaillements d'oiseaux de la ville d'Utopia. Une main se tendit depuis l'autre face du mur, du côté de l'avenue, lui tendant une tasse fumante. Enfin. Ce gars en avait mis du temps pour le préparer, son thé.

Rivaï s'en empara avec un furtif remerciement et, mésestimant la température du breuvage, il but une gorgée de thé brûlant qui lui décapa la gorge. Il retint une quinte de toux et, adossé de l'autre côté de l'angle du mur, face à la rue s'animant lentement, Erwin entendit les suffocations de son « invité ».

- Attention, Rivaï, c'est chaud.

Sans blague.

Cela avait quelque chose d'étrange d'entendre son nom dans la bouche du soldat. Le garçon s'étonnait un peu de le lui avoir dit, pourtant cela paraissait futile… En tout cas, jamais « Rivaï » n'avait sonné si bizarrement à ses oreilles que prononcé par Erwin Smith.

- Tss, il me faut déjà dix minutes pour boire une gorgée. Il est carrément bouillant.

- Ça t'oblige à le savourer.

Erwin était en service, officiellement. Il s'était levé un peu plus tôt mais ayant rendez-vous avec ses homologues chefs d'escouade dans la matinée, il portait son uniforme et son équipement militaire et devait se faire tout petit contre le mur afin d'éviter de faire remarquer le spectacle d'un soldat du Bataillon d'exploration en service buvant nonchalamment le thé avec un civil, dans les rues d'Utopia.

- Quand est-ce que tu retournes à l'extérieur ? demanda le brun.

- Nos explorations sont planifiées tous les trois à quatre mois environ.

- Vous avez le temps de vous remettre de vos émotions, à ce train-là ! lâcha Rivaï avec une ironie claire.

- Ne sois pas narquois, sourit tranquillement Erwin. Ce laps de temps est nécessaire pour économiser nos troupes, l'argent sollicité dans les équipements et surtout les esprits des soldats. Combattre les Titans, ce n'est pas comme se bagarrer avec un boxeur dans un bar. On ne s'en remet pas avec une bière. C'est quelque chose… (il marqua une pause, semblant chercher ses mots, avala une gorgée de thé et reprit pensivement) C'est quelque chose que tu ne peux comprendre qu'en les voyant. On ne peut pas se figurer cette sensation en écoutant les simples racontars. Il faut les… regarder en face pour comprendre vraiment.

- Pas de leçon. Je sais parfaitement à quoi ils ressemblent, je les ai déjà vus.

En disant cela, le garçon suspendit ses gestes. Que lui prenait-il, d'étaler ainsi un détail insignifiant (et pourtant terriblement déterminant) et absolument incroyable de sa petite existence de pécore d'égout ? Mais Erwin ne posa d'autre question qu'un simple :

- Vraiment ?

Le soldat tourna un œil amusé vers le jeune homme (enfin, vers l'angle de l'autre côté duquel il se trouvait) et ce dernier fronça un sourcil, sentant un léger agacement le piquer.

- Tu ne me crois pas ?

- Pourquoi je ne te croirais pas ? Moi aussi je sais à quoi ils ressemblent. Pourquoi aurais-je le privilège de les admirer et toi pas ?

Cette fois, c'était à Rivaï de ne pas parvenir à savoir si Erwin était sérieux ou s'il se payait sa tête. Au diable ce blondinet condescendant. Rivaï le fit comprendre en closant la conversation par un petit « Tch » sec.

- Où sont tes épées de boucher au fait ? Je ne les ai jamais vues, fit-il en changeant de sujet, ne se souvenant pas de les avoir pas remarquées sur Lorin lors de leur course-poursuite.

Erwin eut un instant d'hésitation, attendant que le trafic erratique et encore timide de la rue ne s'apaise pour sortir la manette droite de son jabot et y enclencha une lame qu'il dégaina doucement du réservoir pendu à sa hanche. La fine lamelle d'acier eut un scintillement furtif lorsqu'un rayon de soleil flou ricocha dessus, et elle sembla se déployer dans l'air, au bout du bras d'Erwin. Ce dernier dirigea sa main vers l'angle du mur et la lame se présenta devant Rivaï.

Le jeune homme la regarda longuement, immobile. Elle était plus épaisse qu'elle n'en avait l'air, mais le fil était incroyablement aiguisé. Était-elle lourde ? Facilement maniable ?

Erwin ne réagit pas en voyant Rivaï tendre la main vers l'arme. Ses doigts coulèrent le long du fil de la lame robuste, suivant les striures. C'était ce genre d'armes qui taillait la chair des Titans et leur arrachait la vie – pour autant que ces créatures puissent être qualifiées d'êtres vivants. C'était drôle de se dire que c'était ces lames qui lui avaient sauvé la vie, si l'histoire du vieux clochard et les certitudes de Squirrel s'avéraient véridiques : s'il avait vraiment été entraîné à l'extérieur lorsqu'il était nourrisson et qu'y avait péri la femme qui l'avait mis au monde, c'était à des soldats tel qu'Erwin Smith, et à leurs lames, qu'il devait la vie.

Le jeune homme brun laissa retomber sa main et il s'appuya contre le mur, s'enfonçant davantage dans la pénombre de la ruelle.

- Tu fais vraiment un drôle de travail.

- Ouais, on nous le dit souvent, répondit Erwin. Mais je crois que tous ceux qui l'ont choisi l'ont fait justement parce qu'il est ainsi qualifiable : marginal, risqué, un peu absurde peut-être.

- Tu choisis de risquer ta vie pour quelque chose d'absurde ?

Erwin rangea sa lame et s'adossa plus confortablement au bâtiment, mais Rivaï savait qu'il gagnait du temps pour chercher ses mots.

- D'une certaine manière, j'ai l'impression que parce que tout le monde nous trouve absurdes, j'ai envie d'avancer toujours plus loin, finit par déclarer le soldat. Les autres corps d'armée sont adulés mais se confortent dans l'oisiveté et la complaisance. Notre travail est difficile, nous devons lutter hors des Murs, mais aussi au-dedans parfois. Je crois que c'est cette lutte constante qui me galvanise et me donne la force de me projeter en avant.

Il se tut un instant. Il avait l'impression que ses quelques paroles avaient duré une éternité. Il n'avait pas vraiment l'habitude de parler ainsi de son armée après tout, d'en évoquer librement les limites, les obstacles, et ses propres desseins. Il tendit l'oreille, doutant un instant que Rivaï soit toujours de l'autre côté de l'angle du mur et ne sois pas en allé avec un soupir d'ennui. Il finit par demander :

- Tu trouves ça bizarre ?

Rivaï fit « non » de la tête, sans un mot. Erwin ne pouvait pas le voir, mais il ressentit une certaine sérénité.

- C'est ma vision de l'être humain, poursuivit-il, ne s'étonnant plus tellement de se montrer si bavard. Une drôle de bête capable de repousser consciemment ses limites, de se soulever contre l'adversaire et de lui faire face, de s'enrichir de toutes ses expériences pour aller de l'avant. C'est une espèce fière qui mérite sa place dans ce monde, selon moi. C'est ce qui vaut à ce combat d'exister et se perpétuer. Je suis persuadé que l'homme reste capable de prouesses. C'est tout.

Le jeune homme restait muet, écoutant attentivement Erwin. Des paroles d'illuminés, pour un grouillaud venant des catacombes. Pourtant, dans son esprit à lui, elles sonnèrent avec une justesse désarçonnante. Mais il ne put rester pensif là-dessus lorsque la question d'Erwin, posée de cette voix claire, grave et calme qui ébranlait les standards, tomba comme une petite averse sur Rivaï.

- Rivaï. Tu aimes être un humain ?

- … Je ne sais pas, admit le garçon avec un haussement d'épaule, après un moment de stupéfaction. Faudrait que j'essaye un jour, pour voir.

Cette réponse alluma quelque chose dans le regard d'Erwin. Sa voix était pourtant calme, presque douce et piquée d'une légère espièglerie en réponse à l'arrogance de Rivaï lorsqu'il dit :

- Je pourrais essayer de t'apprendre un peu, si ça te dit.

- Dites donc, siffla le brun, j'avais jamais pris de … comment appelles-tu ça, des « cours d'humanité » auprès d'un professionnel ? Ma vie est pleine de surprises palpitantes.

- C'est le cœur même des hommes qui recèle de surprises, comme on dit. Un vieux dicton que m'a enseigné mon père.

- Pff, souffla Rivaï. Les enfants ont des cœurs de putain, les putains des cœurs d'enfant, et les hommes des cœurs de merde. Un dicton de chez nous aussi. Enfin, je te dis ça, mais tu n'as pas du côtoyer voir beaucoup de putains pour faire la comparaison.

- Non, confirma Erwin, mais j'ai vu beaucoup d'hommes différents dans ces Murs.

- Alors que penses-tu de ce dicton ?

- Qu'il n'est pas complètement faux. Ça dépend des hommes j'imagine. Et des enfants. Et des putains.

Il entendit Rivaï émettre un son railleur et boire une gorgée de thé.

- Et toi, demanda le soldat, tu es plutôt un enfant au cœur de putain ou un homme au cœur de merde ?

- …Un mélange des deux peut-être. Ça donne pas très envie dit comme ça, hein.

- Ça me va. Et j'imagine que moi-même je ne vaux pas tellement mieux.

- Toi ? s'étonna le garçon. Qu'est-ce qu'un brave petit soldat mielleux comme toi a à se reprocher ?

- Tu sais, ce n'est pas parce qu'on vit dans une ville lumineuse et qu'on met sa vie au service du bien commun que l'on a le cœur net.

- Ne me fais pas la leçon, blondinet. Je sais ça, je t'ai dit que je ne me fiais jamais aux apparences. Ça n'empêche que t'imaginer en machiavélique conspirateur ou en violeur d'enfants reste troublant.

Erwin rit, mais ne répondit pas.

- Tu es quelqu'un d'étrange, souffla Rivaï. Tu dégages quelque chose de vraiment… troublant. Si tes camarades ne l'ont pas remarqué, ils sont idiots.

- Quelque chose de troublant ? répéta Erwin.

- De dangereux.

Le soldat garda le silence et but une gorgée.

- Au fait, fit Rivaï abruptement, une pensée traversant son esprit concernant Squirrel. Je crois bien qu'il y a un gars dans les Bataillons : il a la peau sombre… Euh… j'imagine. Comme du bois. Il aurait une sœur dans le civile, pas d'autre famille. Tu le connais ?

- Un soldat ? fronça les sourcils en regroupant les indications que venait de lui donner le garçon. Euh, là comme ça, ça ne me dit rien… Tu n'as pas son nom ?

- Non. Je ne connais que la couleur de sa peau. Il a peut-être des cheveux blondasses, ou rouquins, mais je ne suis pas sûr. Alors ?

- Si tu me disais son nom ce serait plus simple, rétorqua Erwin en se grattant la tête.

- Je viens de te dire que je ne le connais pas.

- Eh ! Si tu ne m'en dis pas plus, je pourrais bien ne pas t'aider : la dernière fois que tu t'es intéressé à un soldat, je préfère ne pas savoir comment ça s'est fini pour lui.

- Votre Lorin ? Je t'ai dit que je n'avais rien à voir avec lui.

- En tout cas, ton bonhomme ne me dit rien.

Ce fut au tour de Rivaï de froncer les sourcils. Squirrel était la première personne qu'il avait rencontrée dont la peau était si sombre, tellement sombre que le blanc des yeux et du sourire formait une lune et deux étoiles étranges sur son visage brun. Son frère devait sans doute lui ressembler sur cet aspect, et un tel soldat se remarquait sûrement. Étrange que cela ne dise rien à Erwin.

- Pourquoi tu cherches cet homme au fait ?

- Comme ça. Une curiosité.

Rivaï reposa la tasse dans un cageot de légumes, entre deux bottes de carottes, et se redressa.

- J'y vais. À plus'.

- Salut.

- Merci pour le thé.

Erwin entendit à peine le garçon se dissoudre dans l'ombre de la ruelle et il resta là quelques minutes encore, finissant son thé dans son coin de rue, regardant tranquillement la vie s'éveiller en ville en songeant à leur prochaine rencontre.

xXxXx

Les trois hommes étaient regroupés autour de la table vermoulue, éclairés dans la petite pièce exigüe par l'unique chandelier posé comme un cierge sur le bois, donnant à la réunion des trois Dagues quelque chose de sacré, de sectaire même.

L'heure était grave, plombant les traits durs des trois visages. Le pouvoir de leurs rivaux dans la cité semblait enfler et leur influence commerciale croître, sans que les Dagues en comprennent la cause.

- Nous avons entièrement pris possession de tous les réseaux de desserte reliant Utopia et la cité noire, expliqua Roch, et des relations de nos sentinelles sont placées à chaque portail menant vers les Murs Sina et Rose, et même jusqu'à Maria. Tout ce que le souterrain peut prendre à l'extérieur, à la surface, c'est nous qui le prenons. Il n'y a que les cargaisons de pommes de terre, de farine, d'huile, de bois et de lard qui sont susceptibles d'être canalisés par l'Egoule et les autres, et un de nos infiltrés se charge de ces transmissions. Ils ne cachent pas leur came dans la farine ou les patates quand même, merde ! fit-il en frappant la table du plat des mains, ébranlant dangereusement les pieds abîmés. On le saurait !

- Alors c'est qu'ils ont une autre source, fit pensivement Camille.

- Une autre source de richesses ? Autre que l'extérieur ? Et quoi ? Ici il n'y a rien du tout.

- Pas ici. Pas exactement ici.

Les deux autres froncèrent les sourcils, comprenant instantanément à quoi Camille faisait allusion. Roch eut un rictus en songeant au merdier qu'était le niveau inférieur. Leur sous-sol à eux. Voilà à quoi pensait Camille.

- Il n'y a rien en-dessous non plus.

- Rien que des âmes errantes et des cadavres en décomposition tu veux dire ? ironisa Herzéphyr. Mais il faut bien qu'elle vienne de quelque part, leur came. Après tout, Camille a sans doute raison. On ne fout pas plus les pieds au sous-sous-sol que les militaires ne foutent les leurs dans la cité noire. À force de snober les affaires du dessous, on s'est peut-être fait baiser par un autre clan qui aura su y développer quelque chose.

- Bon, admit Roch. Inutile de nous broder des inquiétudes. On doit envoyer quelqu'un là-bas, alors. Et vite. Nous connaissons des passages. Le problème, c'est que comme nous avons scellé le niveau inférieur hors de nos intérêts, les autres se sont habitués à rôder autour des points de descente.

- Bachir nous a rapporté qu'il y a des rondes toutes les deux heures, impossible de s'infiltrer par un de ces passages sans se faire repérer. Et inutile aussi d'essayer de passer de force, ça ne ferait qu'envenimer la situation avec l'Egoule, voire de faire rappliquer d'autres rats indésirables.

- Un passage discret menant directement au niveau inférieur ? Il n'y a que la citerne d'eau potable.

Camille entoura d'un trait rapide au crayon le symbole représentatif de ladite citerne, au centre des quartiers Nord de la cité noire.

- Elle est sous notre coupole. Nous pouvons l'utiliser comme passage.

- L'Egoule surveille tout, même en agissant sur notre terrain elle en aura vent et pourra interférer, ou comprendre ce qu'on mijote.

- Alors il faudra agir de nuit, dans la plus grande discrétion.

- Eh, gros malins, coupa Herzéphyr. C'est bien beau de penser à la citerne comme passage vers le niveau inférieur, mais par où va passer notre agent, techniquement ?

- Y a pas trente-six mille solutions, fit Roch en tapotant du doigt un plan de la citerne. Par la canalisation de sortie.

- Elle fait à peine plus de quarante-cinq putains de centimètres de diamètre la canalisation !

- Il faut un petit gabarit.

La réponse au problème était évidente.

- On envoie Rivaï, fit Roch.

- Pas question, rétorqua Camille. Il ne passera pas.

- Oh ? Et qui passera alors ?

- On envoie Maxine ou Joa. Elles sont fluettes, elles se faufileront sans problème. L'une ou l'autre fera l'affaire.

Roch et Herzéphyr se regardèrent et ce dernier croisa les bras. On devinait ses sourcils se froncer dans l'ombre de son chapeau.

- Ce n'est pas envisageable, Camille. La traversée se fera sous l'eau, admettons quand même qu'elles puissent l'endurer sans paniquer, en ayant les capacités pour tenir durant le passage. Ni l'une ni l'autre n'est apte à mener la mission de l'autre côté. Se glisser dans la canalisation est une chose, il faut savoir se débrouiller après, une fois enfoncé au niveau inférieur. Elles deux sont peut-être douées mais il ne s'agira là pas de négociations. Il faudra sûrement se bagarrer.

- Camille, approuva Roch, si tu connais quelqu'un d'assez agile et mince pour se faufiler dans…

- Rivaï ne l'est pas assez je te dis ! Agile je dis pas, mais il ne passera pas dans un tube large de cinquante, et -…

- Cinquante-cinq.

- …Et restera coincé au milieu en attendant de finir noyé ! reprit Camille. Il faut quelqu'un qui est assuré de passer.

- Quelqu'un d'assez agile et mince et qui sache se battre comme il y aura besoin de le faire en bas, alors je t'en prie, siffla Roch. Et surtout, qui sache nager. Bon sang, Joa et Maxine peuvent passer dans ce tuyau de salope, mais est-ce qu'elles savent nager ? Non.

Roch s'enfonça sur sa chaise, implacable. Camille fixa longuement la carte, puis ses homologues, forteresses de certitudes. Le serpent détestait ce genre d'affrontement. N'importe qui s'écrasait face à lui, mais ses deux putains « d'équipiers » avaient la tête aussi dure que lui. À deux contre un, impossible d'avoir l'avantage. Mais bon sang, cette canalisation minuscule…

- Je vous dis que Rivaï ne passera pas dans cette fichue canalisation, lâcha-t-il sur le ton d'une abdication orgueilleuse et rude.

- Bah, siffla Herzéphyr pour dédramatiser. C'est tous les jours que des lézards et des rats se coincent dans les tuyaux de la cité. Un de plus ou de moins…

- Oh, ta gueule, lâcha Camille (il était si rare qu'il se montre grossier que Roch en sourit). On parle d'un de nos agents là. Et puis si on pouvait éviter de coincer un cadavre dans les canalisations d'eau potable de la cité et répandre une épidémie, ce serait arrangeant.

Herzéphyr leva les mains en signe d'indifférence et d'innocence. Camille soupira et détailla les plans avant de relever la tête.

- Et comment il ferait pour revenir ? Impossible de repasser par la canalisation, le courant est bon pour un aller mais rend le retour par ce passage impossible avec la turbine.

- Il devra remonter par l'éboulement, désigna Herzéphyr sur la carte.

- C'est abrupt, très. Munissons-le d'un équipement tridimensionnel pour remonter.

- Non.

Camille et Herzéphyr se tournèrent vers Roch, qui venait cette fois de trancher avec calme et autorité. Il croisa tranquillement les bras et ses deux homologues, surpris du poids de son ton, soupirèrent intérieurement en devinant à son attitude que quelle que soit la raison de ce refus, il serait presque impossible de le faire changer d'avis.

- Oh j'en ai marre, grinça Herzéphyr. Vous faîtes vraiment chier. Pourquoi non cette fois ?

- Réfléchissez, s'il se fait prendre par ceux d'en dessous, on perdra le matos en le laissant tomber aux mains de ces chacals. Ce serait con de perdre du même coup un gars et un équipement. Deuxièmement il n'en a jamais manié un et ne peut pas apprendre en quelques jours. Et troisièmement, ce qui complète le petit deux, Rivaï ne sera pas capable de manier correctement un tel équipement à moins de longues années d'entraînement.

- Et pourquoi ça ?

- Ça se voit, ça se sent, c'est évident. Il n'est pas fait pour ça. S'il a l'occasion de pouvoir remonter, il ne sera pas entraîné à ça et pourrait bousiller le matos au passage. Soyons lucides. Ce garçon peut être une bête de combat, mais il n'a jamais touché une putain de sangle militaire, à part pour s'en faire un lance-pierre quand il était môme. On n'apprend pas comme ça, sur un claquement de doigts. Qu'est-ce qui vous prend de vouloir lui confier ça en croyant qu'il se découvrira un génie pour la tridimensionnalité ? Restez lucides, ce n'est pas parce qu'il s'est imposé et s'est fait une réputation qu'elle doit vous aveugler aussi. Trouvons autre chose.

Herzéphyr et Camille le scrutèrent avec bien moins d'assurance que face à Camille lors de l'altercation au sujet de la canalisation, car les pronostics de Roch s'avéraient toujours terriblement exacts. Roch, c'était l'analyse scrupuleuse, instantanée et toujours diablement juste des corps et des gestes. Il lui suffisait de quelques secondes pour cerner un combattant, déchiffrer ses manies sans que l'autre ait bougé, évaluer ses appuis, ses points faibles, sa carrure… S'il disait que Rivaï pouvait se faufiler dans un boyau de moins de cinquante centimètres de diamètre, alors Rivaï le pouvait. S'il affirmait avec tant d'implacabilité que Rivaï ne pourrait pas manier correctement l'équipement, qu'il n'était de toute manière pas fait pour ça, il y avait de grandes chances que ce soit vrai aussi. Il n'y avait pas de miracles.

Et si devoir trouver une autre alternative concernant le retour de leur gars contrariait Camille, cela semblait affecter bien plus Herzéphyr, dont le visage semblait à présent complètement noyé dans l'ombre de son chapeau. Il durcit sa mâchoire, remâchant les paroles de Roch. Rivaï, sous-doué dans l'art de la manœuvre tridimensionnel ? Comment le putain de sixième sens de cet enfoiré de Roch pouvait voir ça ? Merde.

Camille fit craquer pensivement ses phalanges, ramenant Herzéphyr à la réalité.

- Que faire alors.

- Je refuse que l'on confie un équipement à un novice comme lui, reprit Roch. Non, ce n'est même pas un novice, c'est un ignorant total en la matière. Je vous le dis, le munir d'un équipement tridimensionnel n'apportera rien de bon : ça ne l'aidera pas, et nous perdrons du matériel. Il devra essayer de remonter par une autre voie. Nous lui indiquerons le passage de l'éboulement au cas où, mais nous lui ferons bien comprendre que ce n'est que le plan B. Et il devrait alors se démerder sans Manœuvre.

- Et si on le munit du harnais, de seulement vingt mètres de câbles de contrebande et de cinquante centilitres de gaz ? Cela devrait suffire, et au pire, ce ne sera pas une grande perte.

- Si ça peut vous rassurer, soupira Roch, restant campé sur ses certitudes.

Ils se regardèrent en silence et Camille plissa ses yeux de faucon.

- Il va y crever, dans cette opération. Je vous le dis.

- On verra bien. Si un de nos gars a une chance de ne pas y rester, c'est lui seul, alors on le catapulte dans ce trou de vipères et on espère qu'il nous revient avec les infos, c'est tout. Qu'on envoie quelqu'un lui transmettre ce message et qu'il se tienne prêt pour après-demain, avant quatre heures du matin, près de la citerne.

Ainsi, deux jours plus tard, il faisait encore nuit lorsqu'une petite division de la Triple Dague, composée de Roch, Camille, Bachir, un autre homme et Rivaï se glissèrent dans la nuit dans les rues de leur cité, jusqu'à la citerne. Ils perçurent deux gars s'éloigner de la zone et attendirent qu'ils quittent les lieux pour s'approcher.

- Qu'est-ce que des types de l'Egoule font à traîner par ici alors que ce territoire nous appartient ? marmonna Bachir.

- La citerne d'eau potable n'appartient à personne, murmura Camille. Nous avons simplement pris les devants en insérant nos commerces et contacts autour de la zone, mais rien n'empêche explicitement les autres gangs de venir y traîner. Bon, Rivaï… Tu te souviens des commandes de la manette ? Mais, seigneur, qu'est-ce que tu fiches, avec ces sangles ?

Rouspétant, il aida le garçon à se démêler des ceintures de l'équipement. Il ne s'était entraîné qu'une fois (enfin, il était resté suspendu cinq minutes, complètement inerte mais contracté comme s'il devait courir sur un fil au-dessus d'un ravin, et malgré son malaise évident les chefs avaient décrété sans grande conviction qu'il s'en sortirait à merveille) et n'avait reçu que les instructions de base au sujet des commandes du matériel qui lui permettraient d'escalader le mur séparant le niveau inférieur de celui-ci. Il n'avait que ses câbles et la moitié d'un réservoir de gaz qui, faute de pouvoir être fixé sur un compartiment de lames, avait été sanglé dans son dos. Il commença à se nouer autour de la taille une corde reliée à deux larges poids, tandis que Roch lui donnait les ultimes indications.

- Tu vois, la citerne a la forme d'un entonnoir. Tu ne verras rien au fond, aussi tu aurais eu à tâtonner pour trouver l'issue, mais comme l'espace en bas est plus restreint tu devrais trouver la canalisation juste en tendant les mains, vers là, fit-il en désignant un point dans les eaux noires. Avec ces poids, tu vas couler au fond sans avoir à gaspiller ton énergie. Au fond, tu te détaches, tu te grouilles le fion pour trouver la sortie, tu la traverses… Attention, c'est un peu étroit (Camille émit un reniflement méprisant en entendant cet euphémisme). Il y aura une hélice, à un moment, à la sortie du boyau. Un genre de turbine. Pas de panique, te connaissant tu pourras te faufiler sans trop de mal entre les pales, elle ralentit toutes les vingt secondes. Après tu débouches sur un bassin normalement. C'est tout ce que je peux te dire, au-delà, cela nous est inconnu.

La Triple Dague se fournissait en pépites d'or venant de Maria, avait son réseau de trappeurs et trafiquants vagabondant à l'air libre jusqu'aux limites du territoire des Hommes, et ne savait même pas à quoi ressemblait ce qu'ils avaient sous les pieds ? Un instant, cette ironie rappela à Rivaï ce qu'il reprochait aux habitants d'Utopia. Être ignorants de ce sur quoi ils marchaient.

- Quelle distance y a-t-il à parcourir sous l'eau ? demanda-t-il à Camille.

- À peu près cent-vingt mètres. Un peu plus peut-être.

Il ne vit pas les sourcils de Rivaï se hausser dans la pénombre, mais son silence était dubitatif.

- Tu pourras tenir sans souffle durant tout ce temps ?

- Il faudra bien.

- Tu devrais pouvoir respirer une ou deux fois, la canalisation présente des bosselures et il devrait parfois y avoir un petit peu d'espace entre l'eau et le tuyau.

- Compris.

- Bon, par contre c'est le réservoir principal d'eau potable de la cité…, commença Roch.

- Je ne boirai plus jamais, chuchota Bachir avec une grimace.

- … Donc t'évite de pisser dedans, tu seras gentil.

Rivaï fronça le nez. Si Roch en arrivait à essayer de le détendre avec ses remarques moisies, c'est que même les boss craignaient pour cette mission. En toute logique, lui-même devrait donc ressentir une légère anxiété, au moins. Mais non. Le sang battait vivement ses tempes, mais son esprit était limpide, d'une clarté froide, métallique et minérale, fabuleusement calme et lucide. Il n'oubliait pas que ce n'était pas pour lui qu'il faisait ses missions. Ce n'étaient que des gagne-temps, alors évidemment, il ne pourrait pas se permettre d'y laisser bêtement la vie. Partant de ce principe il se présentait à lui comme une évidence de béton qu'il trouverait toujours, toujours un moyen de s'en tirer. Pas besoin de stresser, donc.

Il s'assit au bord de la citerne, l'eau glacée et soi-disant pure hérissant sa peau.

- Une anémone, ça vit dans l'eau non ? Tu ferais mieux de rester au fond et de t'accrocher à un rocher, bestiole ! ricana Bachir.

- Rivaï, intervint Roch. La seconde sentinelle passera dans quarante secondes. Plonge, allez. Le bruit risque d'attirer l'attention par là si on s'attarde. Grouille.

Rien ne leur répondit. Ils entendirent une inspiration sèche puis plus rien. Pas une éclaboussure, pas une bulle. L'eau noire se refermait déjà sur lui.

Le poids de la pierre l'entraîna doucement au fond et il sentait la pression de l'eau comprimer de manière croissante son organisme. La pénombre envahissait ses yeux et il avait l'impression de faire une glissade vers les Enfers.

Une sensation mate lui indiqua que les poids avaient touché le fond et il préféra ne pas perdre de temps à lever les yeux pour évaluer la distance le séparant de la surface. Il devait économiser le moindre joule d'énergie, éviter le plus infime mouvement inutile. Il sentait déjà la pression lui écraser la poitrine. Pourvu qu'il tienne jusqu'à la sortie…

Il tendit les bras, tâtonna dans le noir et trouva presque immédiatement une cavité, repérable par un léger flux. Il évalua son diamètre, trancha net la corde le reliant aux poids à jamais gisant au fond de la citerne et s'engouffra dans le boyau.

Il constata vite que, comme prévu – et encore heureux si ce passage devait bien le mener aux étages inférieurs – le tuyau se courbait et semblait descendre. Il devait s'aider de la paroi pour avancer, un léger courant affluant vers la cuve immense de la citerne. Si le flux ne s'amplifia pas, ce ne serait pas un problème.

Il avançait totalement à l'aveugle, se cognant légèrement la tête sur les irrégularités du métal et il sentait ses abdominaux se contracter douloureusement au fil des secondes : la requête vitale des poumons déployait dans tout son thorax et son abdomen une sensation de veinures cuisantes qui commençait à l'alarmer. Il devrait bientôt trouver de l'air, juste le temps d'une inspiration…

Il sentit le courant s'accentuer : la turbine ne devait pas être loin. Il la devina bientôt à quelques mètres de lui. « Elle ralentit toutes les vingt secondes », avait affirmé Roch. Bon sang, comme s'il avait le temps de saisir le rythme de l'engin ! Il avait besoin d'air, et vite.

Il sentait le courant faire pression sur lui et sans prendre le temps de mesurer la cadence de la turbine, fonça tête baissée et réalisa qu'il était passé lorsqu'il sentit le courant derrière lui.

Tâtonnant, il trouva une petite cavité au plafond du boyau et, se collant la joue au métal, fit quelques provisions d'air. Il faisait atrocement noir, il avait mal à la poitrine et l'eau glacé semblait l'emprisonner dans un labyrinthe de tuyauteries mortel. Il était bien loin de son objectif de briser la Triple Dague…

En pensant à cela, à peine eu-t-il prit une dernière inspiration sifflante que le courant s'amplifia soudain, le faisant culbuter entre les effusions aqueuses et l'enfonçant dans les profondeurs des canalisations, le heurtant avec violence aux parois élargies avant de buter contre un étrécissement du boyau.

Il examina l'étroitesse du trou et préféra y aller les bras en premier, tendus devant lui. Bordel, ces cons auraient pu le prévenir que c'était si serré ! « Un peu étroit », son cul oui !

Il se tortilla, essayant de pousser sur ses talons et son bassin, et sentait que plus il se démenait à essayer de franchir quelques centimètres, plus son énergie se gaspillait dans un affolement croissant de l'organisme.

Un courant violent l'aspira soudain et il perdit complètement le contrôle de sa trajectoire. Sans comprendre comment, il se sentit ramené à la surface, inspira avidement une goulée d'air avant d'être de nouveau entraîné par les flots tourbillonnant dans le boyau.

Il se sentit finalement expulsé comme un noyau de cerise, et atterrit à plat ventre en dérapant sur un sol détrempé. Reprenant ses esprits, il se redressa à quatre pattes en essayant de ne pas cracher trop bruyamment les résidus répugnants agrégés dans sa gorge. Ses genoux et ses mains s'enfonçaient dans la substance visqueuse recouvrant le sol. C'était spongieux, et nauséabond. Répugnant à en mourir, et il préféra ne surtout pas se demander de quoi il s'agissait.

Autour de lui, pas un bruit. Seul le glougloutement de l'eau éclaboussait l'épaisseur du silence.

Tout était obscur. Lui qui y était habitué, il dût pourtant rester de longues minutes les yeux grand ouverts pour commencer à distinguer de vagues contours, et de faibles halos de clarté pulsant à peine dans les abysses, au loin. Un vrai trou noir. Saturé d'une pestilence insoutenable. Il se releva, les vêtements alourdis par la poisse épaisse qu'il rinça à la hâte sous le jet d'eau par lequel il était arrivé.

Les yeux pleins de cette obscurité grasse et le nez gonflé de la pestilence emplissant l'air, il sentait quelque chose de putride flotter autour de lui, lui lécher la nuque et hérisser chaque poil de son corps.

Quelque chose de dégueulasse. La saloperie flottait dans l'atmosphère, faisait corps avec elle, jonchait le sol, piquait les sens, tordait le ventre. Et dire que la cité noire regorgeait de merde, d'effroi et de pourriture humaine… Cet endroit donnait le vertige à Rivaï et il douta vivement que ces lieux soient habités. Il s'agissait d'un immense égout. Pourtant, il distinguait clairement à présent, pulsant dans le noir épais, une lueur de flamme étouffée, comme si la puanteur elle-même affaiblissait sa lumière. Puis un bruit. Un son métallique, lointain et rouillé, et comme une profonde et lente respiration des entrailles de la terre.

Il parvint à distinguer un réseau serpentant quelques mètres plus bas, et s'ébranlant sur ces rails, des convois de charriots. Après de longs instants d'observation, Rivaï identifia comme telles les petites formes lointaines cahotant à quinze minutes d'intervalles, passant dans la lueur fugace des flammes étouffées.

- Une carrière…

Et cette odeur âcre, au-delà de celle de pourriture, était celle du charbon. Lui qui était persuadé que les mines qui fournissaient en charbon foyers et fabriques industrielles étaient toutes situées en périphérie du territoire humain, dans les contrées sauvages à flanc de montagnes, voilà une jolie surprise. Une carrière était actuellement exploitée, sous ses pieds, à une dizaine de mètres sous la cité noire. Les boss se demandaient d'où l'Egoule tirait sa prospérité ? Ils s'étaient faits avoir en beauté, bernés, roulés. L'adversaire avait su voir quelque chose sous leurs pieds, ils avaient eu l'intelligence de chercher, de creuser. Quand avaient-ils commencé à exploiter cette ressource ici-bas ? Les « habitants » de ces profondeurs en avaient-ils eu l'initiative ? Ou avaient-ils commencé à être exploités par un réseau de la cité noire ? Était-ce un projet abrogé du royaume ? Car cette exploitation-là était aujourd'hui totalement officieuse, secrète. Et récente, car lorsqu'il avait revu Brak, il y avait plusieurs années de cela, l'ancien tenancier ne lui avait pas parlé d'une telle entreprise. Le niveau inférieur de sa cité était un puits où les répudiés de la race humaine étaient entassés pour mourir, où Brak avait dû périr lui aussi, chassé par les réseaux. Rivaï s'étonnait d'entendre encore de temps à autres des rumeurs concernant le mouvement de rampement perpétuel de la vie souterraine : comment des hommes pouvaient-ils vivre dans ce qu'il imaginait être une tanière de putréfaction, infiniment pire que son univers à lui. Et ces hommes-là semblaient travailler dans le secret d'une mine clandestine. Le fait était là : l'Egoule savait où plonger la patte. Et il avait réalisé l'exploit de le faire au nez et à la barbe de la Triple Dague.

Rivaï s'approcha à pas de loups, longeant de loin, dans l'obscurité totale, les lacets des rails portant les wagons de charbon. Les effluves de sueur humaine étaient à présent clairement perceptibles. Il erra pendant ce qui lui sembla être des heures, examinant les trous dans les blocs de rochers qui devaient servir de niche aux habitants de ces lieux. Il distinguait dans certaines d'entre elles une forme inerte (des cadavres ?), mais la population semblait clairement concentrée dans la carrière.

Que faire ? Il pouvait remonter maintenant, il avait découvert ce pour quoi il avait été envoyé ici. Un peu perdu, il prit quelques minutes pour réfléchir quand, dans l'ombre grasse d'un large terrier creusé contre la roche d'une cahute, quelque chose le fit sursauter :

- Salut.

La voix était à l'image de l'individu qui venait d'interpeller le brun : faible, cassée, encore juvénile. Rivaï aurait dû passer son chemin mais sans trop savoir ce qui lui prenait, il s'approcha du gamin, qui était plus maigre que lui-même ne l'avait jamais été. On aurait dit un chaton mouillé, étique, noyé dans une chemise bien trop grande. Des cernes cadavériques lui donnaient un teint de cire et l'air d'être déjà à moitié trépassé, pourtant sa voix n'était pas plaintive. Plutôt… Intriguée, et piquée d'un accent un peu tombant qui devait être répandu ici.

- Salut, répondit Rivaï.

- Tu es de la cité, hein …

Le brun garda le silence et se cala légèrement dans l'ombre du mur le temps de l'échange avec le gamin.

- Qu'est-ce que tu fais là ? insista le gosse d'une voix tranquille et atone.

- Qu'est-ce que vous faîtes ici ? demanda cash Rivaï (il était ici pour récolter des infos après tout… au diable les précautions, il fallait bien qu'il finisse par faire son taf pour pouvoir remonter). Cette carrière, ça fait longtemps qu'elle existe ?

Il crut que le petit ne répondrait pas mais ce dernier, continuant de fixer ses yeux vitreux sur Rivaï, déclara :

- Quelques années. L'activité a augmenté il y a un an. (une quinte de toux le secoua) Je n'ai pas compris, mais mon oncle a dit que les affaires des patrons s'amélioraient. On a un peu plus de pain. Le travail est devenu plus intense, tous les valides travaillent à la mine.

- Pourquoi pas toi ?

- Je ne peux pas me lever, fit le garçon en désignant ses jambes efflanquées enveloppées dans d'épais rubans poisseux. Il paraît que c'est le manque de lumière. Mes articulations sont enraillées, je ne peux pas tenir debout. Pourtant je suis toujours près du feu, je passe mon temps à sa lumière…

…Mais savait-il seulement qu'existait le soleil ? Rivaï fixa longuement ce garçon, cette ombre d'être humain qui semblait à peine respirer, voir, sentir, entendre, qui ne faisait qu'exister vaguement.

Lui-même avait survécu à un régime alimentaire qui aurait arrêté la croissance d'un chien de taille moyenne, mais il se savait chanceux et solide car beaucoup d'enfants de sa génération avait péri au cours des quinze premières années de leur vie. Certains avaient été réduits à l'état de ce gamin, pourtant Rivaï savait que cet état-là était infiniment plus représentatif des humains de ce niveau de la cité noire.

Rivaï n'éprouvait aucune pitié, ni même une véritable compassion. Mais la reconnaissance en cet enfant de sa propre race, de leurs combats, de leur survie soulevait en lui le respect, la compréhension. Il connaissait la souffrance muette, normale, et la regardait humblement.

Soudain, le gosse se redressé légèrement sur ses coudes, semblant regarder quelque chose derrière Rivaï et se mit à hurler de toute la force de ses poumons :

- Là ! Ici, il y a quelqu'un ! Venez vite !

Des gardiens. Armés de torches, ils accoururent à toute vitesse, alertés par le gosse. Rivaï ne se laissa pas le temps de pester contre ce dernier et il détala à l'aveuglette.

Ne connaissant pas le coin, il trotta en longeant les murs, essayant de se rappeler de la configuration des lieux étudiée sur les cartes pour chercher le fameux mur, ses poursuivants à ses trousses.

Perdu dans le noir complet, il manqua de se heurter à une baraque coincée entre deux éboulis immenses.

Il tâta le mur à la recherche de prises mais la paroi était désespérément lisse. Les voix derrière lui se rapprochaient et il était pris au piège, dans ce cul de sac obscur. Acculé. Il serra les dents et se retourna pour leur faire face. Quatre hommes le cernèrent, comme un gibier.

- Qui es-tu ? l'apostropha l'un d'eux avec cet accent étrange. Pourquoi n'es-tu pas aux carrières avec les autres ?

Rivaï ne répondit pas.

- T'es pas d'ici hein… D'où que tu viennes, tu ne vas pas filer si facilement ! Allez, le laissez pas s'échapper !

Rivaï dégaina son couteau en ayant juste le temps d'amortir l'impact de son premier assaillant se ruant sur lui, puis des autres. Ces ennemis-là se battaient étrangement, sans la moindre intelligence mais avec une vigueur surprenante. L'un d'eux l'agrippa avec fermeté et les deux adversaires, saisis à bras le corps, roulèrent à terre dans un fouillis de coups mais Rivaï sentit vite l'ouverture et s'y faufila, empoignant fermement son ennemi.

Ses membres faisaient étau sur sa victime impuissante, sur laquelle il abattit la lame. Le sang éclaboussa son visage. Son articulation se verrouilla sur ce mouvement et il abattit encore son couteau.

Calme-toi. Réfléchis à ce que tu fais.

Rivaï n'y voyait rien, dans cette fichue obscurité répugnante, et il dût se donner l'impression de s'empoigner lui-même et de se tirer en arrière pour s'arracher à sa mécanique destructrice.

Ne perds pas la tête. Calme. Les yeux. Vise les yeux. Le foie. La gorge. Calme. Frapper pour faire mal. Inutile de gaspiller de l'énergie…

Il esquiva de justesse un assaut qui aurait pu le mettre K-O, et sentit un coup de sang fuser dans son corps lorsqu'il envoya farouchement le poing.

Calme-toi.

Son coup rencontra avec victoire un visage et le garçon se saisit de son nouvel adversaire. Il ne parvenait pas à rester entièrement lucide, se laissait partiellement aveugler, troubler, déconcentrer, et son incapacité à se repérer correctement lui donnait l'impression que l'ennemi affluait en nombre lorsque, s'appliquant à neutraliser celui-ci, il en sentit deux autres l'agripper, puis un autre encore… L'un d'eux essaya de lui plaquer le visage contre un linge dont l'odeur fit tournoyer la conscience du garçon, mais il tint bon.

Les muscles de ces hommes étaient secs, nerveux, endurcis rudement par le travail de la roche et ils parvinrent à saisir le garçon étourdi par les effluves. Le nez plein de cette odeur écœurante et la vue floutée par la pénombre, Rivaï sentit que quelque chose le percuta de plein fouet, en plein visage. Il fut projeté à terre à plat dos par la violence du choc et sentit, plus que ne vit, que quelqu'un était déjà sur lui le pied de l'individu vint s'emplâtrer contre ses côtes. Il n'eut pas le temps de se recroqueviller pour protéger son abdomen qu'un second coup lui enfonça le foie. La douleur à retardement irradia tout son corps, lui coupant net la respiration, et il ne put réagir lorsque qu'une main brutale lui plaqua la tête contre le sol, lui enfouissant le visage dans le linge dont l'odeur lui intoxiqua le cerveau. Il ne fallut pas trois secondes pour que Rivaï soit aspiré dans une inconscience floue et irrésistible.

Il ne ressentait plus rien. Flottant dans le sommeil abyssal des demi-morts, il ne percevait strictement rien hormis quelques voix si lointaines qu'elles n'avaient pas la moindre forme d'importance.

- … cherche pas… s'est égaré…

- Tant pis pour lui…

- Emporte.

Une main l'empoigna par le col, ouvrant légèrement sa chemise usée. Le geste se stoppa soudain lorsqu'une parcelle du torse de Rivaï se dévoila. La main le lâcha et une voix appela.

- Hé. Regarde ça.

Des bruits de pas s'approchèrent et quelque chose – un bâton sans doute – écartait prudemment les pans de la chemise du garçon, découvrant le sceau de la Triple Dague.

- Qu'est-ce que c… Merde ! C'est une forme de gale tu crois ? Une nouvelle épidémie ?

- Crétin, tu ne vois pas que c'est une sorte de tatouage ? C'est une marque artificielle, pas une plaque pathologique.

- Hn, peu importe, qu'est-ce que c'est si tu es si malin ? Un sceau de gang ?

- Je ne crois pas. Je n'en connais aucun comme ça. L'Egoule porte un tatouage dans le dos, la Triple Dague arbore une déchirure sur leur blouson, les Couleuvres rouges ont la langue fendue… Je ne vois pas ce que ça peut représenter. Un truc lié au culte du Mur peut-être ?

- 'Sais pas.

Deux bras se passèrent sous le corps de Rivaï et le soulevèrent sans ménagement tandis qu'une voix affolée s'alarmait.

- Wo-wo-wooh, qu'est-ce que tu fiches ? Je ramène pas ce truc marqué de ce sceau flippant moi !

- Oh, arrête tes doudouilleries. Ils seront contents de ce qu'on leur apporte.

Rivaï n'eut pas le temps de se sentir empoigné plus fermement. Un coup dans le ventre acheva de lui faire perdre conscience. Au cas où.

xXxXx

Un cahotement effroyable le tira de son état comateux, mais l'impression que son crâne était déchiré en deux le laissa léthargique. Un charriot. Il en sentait les soubresauts et entendait le raillement désagréable. Il se trouvait étalé dans un petit wagon de bois minuscule, dont le plancher laisser émaner une odeur écœurante. Au-dessus de lui, une griller épaisse. Encagé. Il resta immobile, à demi-conscient, lorsqu'il entendit des voix s'approcher.

Un bâton lui tapota la joue et lui releva légèrement le menton, comme pour l'observer plus facilement. Un sifflement méprisant se fit entendre et le bâton se retira, laissant retomber sa tête.

- Qu'est-ce que tu veux qu'il fasse de ce truc-là ? fit la voix aigre de l'homme. Il est vilain comme tout.

- Je m'en fous, ils en feront ce qu'ils voudront, sans doute après s'être informés à son sujet. Sûrement qu'ils le garderont un peu, ou bien le foutront à la carrière.

Rivaï se sentait vaseux mais commençait à percevoir les paroles des deux hommes avec suffisamment d'intelligibilité. Il ne savait pas trop s'ils s'étaient ou non éloignés et son premier geste fut de tâter ses reins : pas de réservoirs de câbles, ni de gaz dans le dos. Il fit glisser la main plaquée sous lui et elle ne rencontra aucune sangle. Plus d'équipement du tout. Bordel.

Apparemment, un des hommes le scrutait encore car il l'entendit jurer.

- Merde, il a l'air d'émerger.

- Prends-les dans ma poche, fit la voix de l'autre.

Il y eut un petit blanc, puis la grille s'ouvrit brutalement et l'homme se pencha à l'intérieur. Rivaï, à moitié comateux, essaya d'en profiter pour l'attirer à lui et le neutraliser mais dans son état, l'autre fut plus rapide. Il l'écrasa contre le sol du charriot, lui coinçant le coude sur la nuque et, profitant d'un instant où le garçon desserrait les dents, lui fourra quelque chose dans la bouche.

Rivaï essaya de se débattre et de recracher les deux pastilles qu'on l'obligeait à ingurgiter et qui commençaient à entrer en effervescence sur sa langue. Il s'agita, essaya de mordre, de recracher, de repousser mais l'homme lui plaqua la main sur la bouche et le nez et Rivaï, se sentant prêt à étouffer, déglutit sans en prendre conscience. Il ne réalisa son erreur que lorsque l'homme retira ses mains et sortit en claquant de nouveau le grillage sur le wagon.

Rivaï se redressa sur le plancher poisseux, le souffle court. Il ignorait la nature exacte de ce qu'il venait d'avaler mais c'était effroyablement efficace. Un genre de calmants, pour empêcher les prises d'opposer trop de résistance… Il sentait déjà son esprit se diluer dans son crâne et du plomb se couler dans ses muscles.

Plus loin, les voix des hommes se faisaient plus effacées – sans doute se trouvait dans un wagon constituant un petit convoi à la tête duquel ses ravisseurs se trouvaient.

Bon sang de merde, quel crétin ! Il s'était si facilement fait avoir ! Et le voilà dans de beaux draps à présents. Sa conscience proférant un florilège de jurons de moins en moins cohérents, il roula sur le flanc, manquant de se vider de toute son énergie dans ce simple mouvement. Il devait vite se débarrasser de ces saloperies. Il s'enfonça deux doigts dans la bouche et, se sentant partir de nouveau vers l'inconscient, s'empressa de s'obliger à vomir. La gorge le brûla et il eut l'impression que toute son énergie se vidait hors de lui, avec le contenu de son estomac. Cela le laissa essoufflé et légèrement tremblant, le ventre crispé par les spasmes et la gorge et le nez lancinés de picotements. Heureusement les cahots du charriot étouffaient les hoquets étranglés de Rivaï. Il était sûr d'avoir régurgité les pastilles maudites, mais ne put que s'appuyer contre la paroi du charriot tant il était faible.

Le mal était fait. Les pilules agissaient déjà, les actifs ayant commencé à pénétrer le sang par les capillaires sublinguaux et les faibles forces l'habitant encore lui échappaient. Lâchant un grognement hargneux, il porta la main à sa cuisse et tâtonna le long avant d'y enfoncer profondément le pouce, en plein dans le nerf sciatique. La douleur lui parvint à peine. Serrant les dents, il mobilisa son énergie et pressa de toutes ses forces le point névralgique, forçant sans ménagement la réaction nerveuse, creusant toujours plus loin dans la douleur. Il devait refouler l'engourdissement et récupérer tout ce qui était à lui : ses sens, ses réflexes, sa réactivité, sa mobilité… Peu à peu, la douleur se fit plus perceptible, plus distincte et avec elle, ses sens se réorganisèrent. Il appuya plus fort, sentant des fourmis désagréables palpiter dans sa chair et devinant sa peau se violacer sous son pouce, les petits capillaires exploser, et un flux électrique secoua ses nerfs.

Au même moment, le charriot s'arrêta si violemment qu'il eut un soubresaut, cognant le crâne de Rivaï contre la paroi. Il relâcha la pression, reprenant son souffle en s'assurant qu'il avait assez récupéré, et resta attentif.

La chair de sa cuisse palpitait mais il lui semblait retrouver pleinement sa conscience et son acuité, et il se ramassa souplement dans un coin de pénombre du charriot en s'efforçant de respirer de manière calme et efficace. Il resta silencieux à écouter, absorbant les informations comme une éponge tout et essayant, du bout des doigts afin de ne pas faire de bruit malencontreux, d'arracher au plancher terrible du charriot un clou qui en dépassait à peine.

Il s'agenouilla pour pouvoir atteindre la grille le séparant de la surface et, tâtonnant, trouva le trou de la serrure. Elle était affreusement rouillée. Cela pouvait rendre la tâche bien plus ardue, autant que bien plus simple. Maîtrisant parfaitement ses mouvements, essayant de freiner son empressement pour rester précis, Rivaï commença à triturer la serrure avec son clou, et prêta l'oreille.

Les voix de ses adversaires s'adressèrent à des inconnus.

- On a trouvé autre chose.

- Oh ? Voyons ça.

Rivaï devina que les hommes s'approchaient du charriot. Merde… Il avait presque fini… Il s'interrompit furtivement et se cala dans un coin, sans trop savoir s'il devait faire le mort. Il resta immobile, recroquevillé mais prêt à la détente, et croisa furtivement le regard de l'individu venu l'examiner.

- Oh putain.

L'homme recula violemment, entraînant toutes les personnes présentes hors du champ de vision de Rivaï, qui entendit la voix du nouvel inconnu cracher avec fébrilité.

- Espèce de débiles inconscients ! Vous ne savez pas ce que vous avez ramené là ! C'est…

Klank !

Le claquement de la serrure résonna. Un coup de pied violent défonça la grille et aussitôt un boulet de canon jaillissait hors du charriot. Les cinq hommes restèrent interdits une seconde, fixant la silhouette qui s'était extirpée du wagon et s'y tenait à présent accroupie, prête à la détente.

- C'est Viraï, l'Anémone ! finit de beugler le premier des hommes.

Un éclair noir s'abattit sur eux, pulvérisant à coups de poings efficaces les points sensibles des corps, à une vitesse fulgurante.

Un homme…

Deux…

Rivaï, en se ruant sur ses adversaires, tentait de leur subtiliser une arme mais dans la précipitation ne parvint pas à en trouver et se borna à neutraliser ses ennemis.

Trois, Quatre…

Il agrippa un des corps et le maintint contre lui en voyant une arme se braquer sur sa tête. L'impact de la balle sur la chair secoua son bouclier, laissant le temps à Rivaï de se jeter sur le tireur.

Cinq.

Rivaï enfonça la mâchoire de son dernier adversaire, repéra le leader qui essayait de se faire la belle et alors que les hommes tentaient encore de l'attraper, il se rua sur lui.

Se débarrassant d'une poigne, il dérapa presque sur les genoux, percuta de plein fouet la proie qu'il agrippa à bras le corps, retourna comme une crêpe, le tout en une fraction de secondes. Quand l'homme reprit ses esprits, la main de Rivaï était verrouillée sur sa gorge, son pouce et deux doigts compressant si fort les artères qu'il semblait à la victime que son agresseur allait les lui arracher. La main de Rivaï tâtonna à sa ceinture, y trouva un couteau mal entretenu dont il se servit pour remplacer le rôle de ses doigts sur la gorge de l'individu, qui retint son souffle en sentant la froideur de la lame. Il eut un tressaillement lorsque la voix du garçon, enrouée comme le grondement sourd d'un fauve près à la détente, lâcha près de son oreille :

- Toi, le morpion : mon nom à moi c'est Rivaï. Répète ça.

L'interpellé s'exécuta en bafouillant.

- Bon, siffla Rivaï à l'oreille du malheureux. Si tu me l'écorches encore une fois, je te dépiaute. (personne n'osait bouger et il leva les yeux vers les hommes qui se relevaient mais n'osaient approcher) Ton flingue, fit-il en tendant la main vers le détenteur de l'arme (qu'il avait repéré dans la mêlée) tout en appuyant la lame sous l'oreille de son otage, faisant s'écoulant un filet de sang. Cet imbécile est ton boss, non ? Tu es mieux au courant que moi de l'enfer que c'est de gagner du blé ici, alors si tu ne tiens pas à perdre ta prime quand sa cervelle explosera, file-moi ça.

Le concerné s'exécuta étonnamment vite, Rivaï saisit l'arme et maintint ses adversaire en respect le temps d'éclaircir quelques points. Il était en territoire inconnu, et tout ce dont il était sûr, était qu'il était un petit point égaré dans le souterrain de son propre souterrain. Ne pas connaître un territoire était déjà un désavantage terrible.

- C'est quoi ce charriot ? demanda-t-il d'une voix dure. Où vous m'emmeniez ?

- Dans l'Antre, cracha un des hommes comme si ce seul nom se passait de toute explication.

Agacé de l'évasiveté des réponses, Rivaï fit un petit geste agressif du revolver en direction de son interlocuteur pour l'inciter à approfondir, et vite.

- C'est la zone de ce territoire-ci dans lequel se regroupent des gars de business noir, venus d'en haut.

- D'Utopia ?

- Non, juste au-dessus… De là d'où tu viens. Ces gars-là sont puissants, ils ont de l'argent. Et nous comme on a besoin d'argent, on se débrouille pour en faire nos patrons. Et on va chercher ce qu'ils nous disent d'aller chercher. Et ils veulent des tas de trucs, du matériel, des denrées, ou des jeux parfois. Ils font prospérer leurs magouilles sans être emmerdés par vos lois de gang et vos taxes de trafic.

- Quel genre de magouilles ?

- Du trafic de… choses ? hésita l'homme, incertain. Ils supervisent surtout le travail des mineurs.

- C'est-à-dire ?

- C'est-à-dire, compléta l'individu, agacé par son impuissance, qu'ils veillent à ce que toute personne capable de bouger remplisse son devoir à la mine, en échange de quoi ils lui laissent le droit de vivre et nous octroient notre ration de pain et d'eau par jour.

L'information grésilla dans l'esprit de Rivaï comme une mèche poudrée. Lui qui pensait que la cité noire était la caverne d'Ali Baba des sombreries humaines: un lieu rude, mais où une saloperie homogène appartient au décor. Un lieu rude, certes, mais vivable. Alors qu'ici, « survivre » n'avait plus rien même d'honorable, ni même d'humain. Réduire des hommes en esclavage… Naître ici ne signifiait donc mourir par la lente nécrose des membres, ou tenir trois ou quatre dizaines d'années en gagnant sa pitance auprès de porcs se croyant à l'abri des remontrances et se sentant tellement puissant de tenir la vie humaine dans leurs mais crasseuses.

- Qui sont ces types ?

- Je te l'ai dit. Des hommes d'affaires du niveau supérieur le plus souvent.

- Qui ? s'énerva Rivaï. Ils appartiennent à un clan ?

- Ils ont des tatouages immenses. Ils dépassent sur leurs doigts, comme des griffes de fauve.

L'Egoule.

Oh. Malin. Venir vivre dans cette merde était comme se retirer en congés pour ces dégénérés. Pas de pression, pas de comptes à rendre à qui que ce soit comme dans les niveaux supérieurs et à la surface. Ils venaient faire prospérer leurs petites affaires, briser quelques âmes, et faisaient leur vie en remontant incognito dans la petite crasse de la cité noire, quand bon leur semblait.

- Toi, fit Rivaï à l'intention du type qu'il reconnaissait comme celui l'ayant amené jusqu'ici par le wagon. Va me chercher l'équipement que je portais avant que vous ne m'emmeniez ici.

- J'obéis pas à un bébé. Va baiser tes morts, ptit con, rétorqua l'homme sur un ton goguenard, dans un élan de révolte bougonne.

- C'est toi qui va finir coucher avec eux si tu te grouilles pas pour faire c'que je te dis, fit Rivaï en pointant le canon sur le crâne de l'impudent. Grouille-toi. Va le chercher dans le convoi et je te garde à l'œil. Au moindre geste de travers, je pulvérise la tête de ç'ui-là, celle de tes autres potes et la tienne dans la foulée.

Il fallut moins d'une minute pour que le harnais se retrouve aux pieds de Rivaï. Il l'enfila tant bien que mal tout en maintenant ses adversaire en cible, vérifia hâtivement les réserves de gaz et de câbles qui ne semblaient pas avoir été touchées, et demanda :

- Où est l'arrivée d'eau principale ?

- … À six cent mètres d'ici, sur la gauche.

L'homme semblait légèrement sceptique, ne comprenant pas ce qu'apportait cette indication au garçon. Il ne pourrait jamais ressortir par là… Mais Rivaï se servit de cette information pour se repérer par rapport aux indications de Roch. Le mur à franchir : dans la continuité de la paroi, tout droit sur la droite de la canalisation, à moins de huit cent mètres. Il devait être tout près. Il devait filer d'une traite… Maintenant ! Il glissa violemment sur la gorge de son otage et fonça comme une ombre de chat dans la direction salvatrice.

Sentant ses poursuivants à ses trousses, il vit le mur le séparant de son niveau de la cité : une plateforme de fois y était fixée, à mi-hauteur, mais elle semblait inutilisable. Il devrait donc grimper. Pourvu que cet équipement fasse ses preuves…

Priant pour que ce fichu matériel fonctionne, il enclencha la manette.

À peine eut-il pressé la gâchette que le grappin jaillit du fourreau, le faisant tressaillir, et alla se ficher aussi haut que possible dans le mur, tendant au maximum les trente mètres de câble. Le garçon ne prit pas le temps de faire dans la demi-mesure et repérant le pressoir commandant la libération de gaz, il appuya avec précipitation.

Ce fut comme s'il appuyait sur le bouton relié à un trampoline explosif et diabolique. Il se sentit décoller du sol sans prendre pourtant le moindre élan et il traversa la vaste distance le séparant du mur en moins de deux secondes. Deux secondes durant lesquelles il sentit qu'il ne maîtrisait rien du tout. Ni son corps, ni ses mouvements, ni sa trajectoire. Tout était effroyablement rapide et son cerveau semblait avoir été venté hors de sa tête. Il était comme une graine de courge crachée avec violence, et dans la fulgurance du moment, il eut le temps de maudire l'inventeur de cet appareil infernal avant de percuter le mur de plein fouet, à une telle vitesse qu'il sentit la roche s'effriter sous lui. Le choc manqua de le tuer sur le coup.

Il avait essayé d'amortir « l'atterrissage » avec ses membres sans les briser, mais la douleur dans ses poignets et ses genoux indiquait que cela n'avait tout de même pas été fait sans dégâts. Il était complètement sonné. Une brûlure insoutenable avait implosé dans son ventre et il ne savait même pas quelle partie de son corps avait cogné. Sa tête sûrement. Il ne la sentait plus du tout et voyait flou, et sombre.

Un filet de sang lui coula sur le menton. Il avait pourtant bien pris garde à ne pas se mordre la langue, mais l'adrénaline était telle qu'elle occultait la douleur de la lésion intérieure à l'origine de cette remontée de sang.

Il sentit le câble se désembobiner et, toujours pendu au crochet accroché au mur, plus haut, Rivaï fut entraîné par la détente du filin, le faisant glisser le long du mur.

Merde ! Merde, merde merde m…

Luttant contre la léthargie l'enrouillant, il s'agrippa à la paroi et lorsqu'il freina, il ne fut même pas sûr d'avoir réussi à arrêter sa chute. Il allait finir par perdre conscience, il le sentait. Ses poignets allaient lâcher, sa tête était bien trop lourde. Et cette souffrance insoutenable dans son abdomen...

- Bouge-toi, imbécile…, marmonna-t-il en essayant de se convaincre qu'il parvenait bel et bien à prononcer ces mots.

Dans le brouillard de son cerveau, il entendit le vacarme causé par ses poursuivants, en bas. Il devait filer avant qu'un de ces chacals ne trouve un moyen de le repêcher. Et lui restait là, planté au milieu du mur, cramponné à la roche et pendu à son filin comme une araignée prise de vertige.

- Allez…, haleta-t-il en haussant le ton. Bouge !

Il cogna avec plus de force que nécessaire la paroi rocheuse et dévora aussitôt le courant d'énergie douloureuse qui foudroya son bras, s'en servant pour électrocuter son cerveau et l'obliger à lever les yeux et monter.

Il entendit le claquement d'une arme que l'on chargeait, en bas. Il fallait faire dans l'urgence.

Comment ça fonctionnait déjà, tout ce bazar ? Il appuya sur un poussoir de la manette, crut tomber quand un grappin se décrocha pour ensuite se raccrocher sur sa gauche, à peine plus haut. C'était mieux que rien. Tentant de répéter la manœuvre, il parvint, en emmêlant quelque peu ses câbles, à se hisser lentement vers le haut, mètre par mètre, s'aidant de ses mains quand l'équipement lui faisait défaut.

Des impacts de balle sur la roche, parfois le frôlant, lui rappelait l'urgence d'échapper à ses chasseurs. Escaladant et se hissant à moitié à l'aide des câbles qui le ballotaient de long en larges en raclant la paroi, il sentit qu'il parvenait à gravir peu à peu les mètres et à remonter. Ce devait être absolument ridicule à voir et il était évident que les soldats faisaient un usage bien plus harmonieux de ce matériel, mais Rivaï s'en fichait bien et était bien trop concentré à se hisser difficilement vers le haut.

Les hommes à terre restaient indécis face au manège de leur proie, qui rasait le mur en zigs-zags aléatoires. Rivaï savait qu'il ne pourrait pas atteindre la surface sans laisser à ses ennemis le temps de le tirer comme un lapin, et se sentait mortellement en sursis, ne pouvant rien faire d'autre que crapahuter sans se retourner.

Les muscles contractés si fort qu'ils lui semblaient sur le point d'exploser, il sentit un gouffre de soulagement s'ouvrir en lui lorsque sa main finit par agripper le rebord du ravin. Un dernier effort. L'ultime était toujours le plus difficile, mais il avait encore bien assez d'énergie pour se hisser jusque là.

En tournant légèrement la tête, il perçut une sorte de détonation lointaine, à terre derrière lui, et quasi-simultanément il sentit qu'il ne pourrait pas se hisser lorsqu'un impact effroyable heurta sa tête.

Il eut l'impression que son crâne se faisait transpercer par une hallebarde de foudre. Sa conscience lui fut arrachée violemment et il la sentit clignoter dans sa tête, comme si elle ricochait contre les parois de son crâne à cause du choc. Pourtant une pensée lui apparaissait avec une clairvoyance terrifiante.

Il avait été tiré en pleine tête.

Il semblait pourtant encore en vie... Il ne pensait plus du tout, et rien ne parvenait jusqu'à son cerveau cuisant. Il se sentit basculer dans le vide et sa main gourde rencontra quelque chose autour de laquelle elle se verrouilla. La chaîne qu'il venait d'agripper, retenant la plateforme fixée à la paroi, coulissa contre la poulie et son mouvement brutal entraîna un vacarme terrible de bois et de rouille éclatant.

Il atterrit lourdement sur la plateforme de bois, dans un fracas monstre qui ébranla toute la construction. Le raclement des chaînes et le grincement des planches contre la paroi se répercutèrent dans son corps comme si ça avait été ses propres os se brisant. Il resta étendu sur la plateforme, le corps inerte et les poumons à plat.

Il était vidé. La douleur anormale dans son abdomen, la blessure à la tête, sa jambe meurtrie, toutes les contusions semblaient faire s'infiltrer en lui des coulées de plomb et venimeuse, la souffrance écrasante se mêlait à l'épuisement. Il n'avait plus une once d'énergie

Il aurait pu essayer de s'agripper à quelque chose, jouer le tout pour le tout dans une ultime tentative de manœuvre, mais il se sentit figé jusque dans ses moindres cellules. Sa main était verrouillée autour d'une chaîne tendue à en craquer, et un vide terrifiant ouvrait en lui le silence. Il n'avait plus aucune communication interne. Plus une onde électrique, plus le moindre flux. Recroquevillé sur sa plate-forme dont le bois rugueux râpait sa joue insensible, il les vit le mettre en joue. Gibier acculé, immobile, impuissant. Ses pupilles se dilatèrent et son souffle se glaça dans sa poitrine.

Il entendait juste des pulsations vides et lourdes quelque part en lui-même. Et voyait les petites gueules noires des canons braqués sur lui. Son corps semblait avoir usé trop souvent de réflexes et d'instincts, avoir trop souvent bougé pour échapper à la fatalité. Et il semblait enraillé, d'un seul coup. Tout entier. Pétrifié. Son cerveau laissa à peine jaillir une pensée furtive dans son crâne.

JE VAIS MOURIR.

Deux coups de feu retentirent mais durent le louper, car il sentit soudain que les chaînes retenant encore précairement le plateau se remettaient à grincer et la plateforme s'élever : elle remontait vers le niveau supérieur, à une vitesse honorable.

Les hommes, en bas, jurèrent violemment et firent feu de nouveau mais le garçon était hors d'atteinte, le plateau fuyant le niveau inférieur.

Arrivé en haut, une paire de mains l'agrippa et le tira sur la terre ferme, où il roula sur le dos en tentant d'inhaler suffisamment pour que ses poumons ne se ratatinent pas et il entrevit le foulard blanc noué autour du cou du Choucas.

Des images absurdes de lui-même, la cervelle lui dégoulinant du crâne par la blessure, bataillaient dans son esprit en proie à un fugace délire de panique. Il ne savait pas exactement dans quel état il était et si le Choucas le jugeait perdu, il l'abattrait aussitôt. Comme ils avaient voulu achever Ikki. Rivaï essaya de se redresser, de prouver qu'il n'était pas encore fini, mais un vertige le cloua sur place tandis qu'il discernait la silhouette de l'homme qui semblait hésiter à l'approcher.

Il sentit la grande main du choucas se refermer sur son col et essayer de le soulever pour le remettre sur ses pattes, mais il le repoussa, prenant appui sur ses genoux. Il lui sembla que le monde tombait en mille morceaux autour de lui, quelque chose raclait son cerveau, le martelait, et il sentait la douleur de la balle pulser dans la chair fine de son crâne. Il eut l'impression de rester prostré, courbé pendant des heures, et quand il se sentit capable de relever la tête, choucas et adversaires avaient disparu. Il observa autour de lui et reconnut dans la pénombre quelques dos de bâtiments qui l'aidèrent à situer dans quelle zone de la cité noire il se trouvait. Alors, sans un bruit, il se dirigea vers le QG le plus proche. S'assurer de finir cette mission de merde pour ensuite être laissé tranquille quelques jours, sans avoir à s'approcher de ce gang putride.

xXxXx

- Ta rate a explosé sous le choc. Tu t'es pris un gros mauvais coup hein ?

Rivaï expira longuement, se vidant de tout l'air de ses poumons. C'était un miracle qu'il soit parvenu à peu près en état de se mouvoir et conscient jusque chez Squirrel. La jeune femme ne s'était étonnée de rien, comme si elle savait que ce genre de choses arriverait. Il se rappelait avoir perdu conscience pendant un instant qui lui avait paru bref en entrant dans la cahute depuis son arrivée, et à présent il était assis sur un tabouret inconfortable, dans la cuisine de Squirrel, depuis il ne savait combien de temps.

- Je me suis écrasé contre un mur, répondit Rivaï, la bouche pâteuse.

- Ah. Tu ne l'avais pas vu ?

- Le mur ? Je n'ai vu que ça.

- Donc… Il y a un gros mur devant toi, tu le vois, et ce que tu trouves de mieux à faire c'est de foncer dedans pour t'y écraser ?

- …Voilà, conclut Rivaï, trop fatigué pour se justifier. C'est ça.

Il resta silencieux, essaya de repousser Squirrel (qui pansait ses mains meurtries) en marmonnant qu'il pouvait le faire tout seul, se prit un coup de louche en métal sur le crâne (ce qui, compte tenu du tir qui avait manqué de l'atteindre en pleine cervelle, faillit l'achever définitivement) et finit par rester de nouveau tranquille.

- C'est grave ? finit-il par demander d'une voix enrouée.

- Ta rate ? Boarf, tu parles, je t'ai liquidé ça, tu n'en as pas besoin de toute manière. Tu te sentiras plus léger même !

- Tu as liq… Non, je ne veux pas savoir.

Il n'était pas vraiment sûr de vouloir comprendre qu'il lui manquait un organe, éliminé par les petits soins de Squirrel. Il préférait de pas savoir comment elle s'y était prise pour gérer cette affaire durant son sommeil et lâcha de nouveau un profond soupir qu'il regretta aussitôt lorsque son abdomen le lança. La technique de cette fille était presque surnaturelle.

Squirrel escalada une petite commode afin de parvenir à hauteur de la tête de Rivaï et, la lui penchant en avant, elle écarta les mèches noires collées de sang et examina longuement la plaie.

- Tu as bien failli te faire aérer la cervelle, déclara-t-elle. Et ça ne t'aurait pas fait de mal.

- À quoi ça ressemble ? demanda Rivaï sans une grimace tandis qu'elle évaluait l'étendue des dégâts.

- À la tête d'un petit con qui a eu bien de la chance.

Sa voix n'avait rien d'accusateur et était presque condescendante, mais Rivaï s'y était habitué depuis bien longtemps.

- Le plomb n'a pas touché l'os du crâne, encore heureux, par contre il t'a décapé le cuir chevelu sur quinze centimètres. Il est ressorti en te frôlant, sans dommages apparents. Je vais juste vérifier s'il n'y aucun éclat. Les douilles d'ici sont déjà de mauvaise qualité, alors en-dessous, je n'ose pas imaginer.

Il serra les dents en sentant les instruments imbibés d'alcool pur fouiller dans la mince chair de son crâne. Il savait bien qu'elle connaissait son affaire, et s'avouait au fond qu'il lui faisait confiance à ce sujet, mais ne pouvait s'empêcher d'espérer qu'elle ne lui trouerait pas l'os avec son attirail.

- Oi, finit-il par marmonner au bout d'un sacré bout de temps, tu te souviens de ce que tu cherches là-haut ? S'il y avait des éclats tu les aurais vus depuis le temps, ne joue pas l'exploratrice.

- Bon, tout va bien, finit-elle par déclarer comme d'elle-même, sans que Rivaï lui ait rien dit. Je vais refermer ce petit bazar-là et on n'en parlera plus.

Il la vit chercher quelque chose dans la poubelle et en sortir une vieille boîte de conserve qu'elle lava précautionneusement à l'eau et au savon avant de la rincer à l'alcool et d'en découper de fines lamelles, aussi effilées que des aiguilles qu'elle imbiba encore d'alcool.

- Qu'est-ce que tu fiches avec ça ? demanda Rivaï, légèrement méfiant.

- Je n'ai pas de quoi suturer correctement. Je vais devoir recoudre au hareng.

Ici, ils n'avaient évidemment pas de fil approprié ou d'agrafes chirurgicales, alors la meilleure méthode pour suturer une plaie était de fabriquer de petites agrafes résistantes découpées dans le métal des boîtes de conserve. Une technique courante qui laissait de vilaines cicatrices.

- Tu ne peux pas utiliser tes techniques de guérison plutôt ?

- Le maxo ? Non, sur la tête… Non. La plaie est très près du crâne tu sais, je ne suis pas assez compétente pour une opération d'une telle précision. Le maxo concentre de forts flux d'énergie, si près du cerveau je crains de faire une bêtise. La bonne vieille méthode n'est pas plus mal. Mais tu garderas une vilaine cicatrice à l'arrière de la tête.

Cela lui était égal à un point… Il se sentait juste infiniment reconnaissant envers Squirrel, finalement, d'avoir parfois des éclairs de lucidité. Au moins il ne finirait pas cinglé ou agonisant d'une hémorragie cérébrale parce que madame aurait joué à la magicienne. Non, actuellement elle s'improvisait couturière de l'extrême et lui recollait la peau du crâne à grand renforts d'agrafes en boîte de conserve de hareng. Diablement enthousiasmant.

Elle coupa généreusement les mèches de cheveux collées à la plaie et commença. Kô avait posé sa tête contre l'aine du garçon et, les yeux mi-clos, semblait attendre que la vie fasse son petit bonhomme de chemin tandis que la main de son compagnon le caressait. Le travail de couture fut plus pénible et agaçant que réellement douloureux, mais quand elle eut fini Rivaï souffla de soulagement. Il ouvrit la bouche pour dire « merci » mais celle-ci semblait collée, sèche, et il ne put que lui offrir un bref hochement de tête. Elle rangea ses affaires et revint tranquillement vers lui, faisant rouler son petit plateau de déplacements.

- Tu vas très loin pour le réseau, constata-t-elle.

- Ce n'est pas pour eux que je fais ça.

- Non, c'est pour toi, je le sais. Mais lorsque tu allais mourir là-bas, tu aurais été à cent mille lieux de tes objectifs. Tu y serais plus resté pour eux que pour toi. Ça ne valait pas le coup.

- Ne me donne pas de leçon, siffla-t-il. Je m'en suis tiré non ? Épargne-moi ton conditionnel. Et c'est à moi de décider ce qui vaut la peine ou non.

Elle avait raison… mais il l'admettre à voix haute était inutile, car ils le savaient tous les deux. Elle le regarda quelques secondes et posant sa main sur la tête du garçon, elle lissa ses cheveux noirs d'une main, son œil aveugle fixé sur lui comme celui d'une mère louve.

- Quel homme, fit-elle sur un ton étrangement condescendant, comme s'il s'agissait là d'une moquerie sarcastique, ou d'un constat malheureux.

Rivaï releva la tête et leurs yeux restèrent ancrés l'un dans l'autre. Pendant une infime seconde qui s'étira comme un écho, ils échangèrent en silence, dans cette langue muette qui leur convenait bien mieux, un message silencieux. Un bref instant, ils perçurent chez l'autre sans ciller ce mélange d'un peu de haine et d'un peu d'amour et d'un peu de rien, qui constituait les fondations de leur être, caché par la cuirasse de leur anormalité et zébré par leurs fêlures.

Quelque chose dût tirer Squirrel de sa douce tétanie et elle détourna les yeux. Elle lui pressa l'épaule et s'éloigna vers la salle de bain afin de laver ses ustensiles.

- Je dois aller à la frontière, déclara-t-elle. Je suis en retard sur mon commerce à cause de tes pitreries.

Et quel commerce, pensa Rivaï. Vendre péniblement de petits bracelets tressés : il n'y avait rien de plus honnête et honorable pour gagner sa nourriture et sa vie, mais cela restait incroyablement précaire. Ce n'était qu'une manière de survivre dans le monde des Hommes, et il n'y avait que presque Squirrel qui voyait de la grandeur et de la noblesse dans ce combat-là.

Elle s'assura une dernière fois de l'état de son blessé et, s'enroulant dans son grand châle terni et rapiécé, elle sorti en emmenant avec elle le grincement agaçant et familier du roulement de son petit plateau, son sac de bracelets sanglé dans son dos.

Rivaï resta assis sur le lit, écoutant la jeune femme s'éloigner dans la rue, se faire lentement happer par l'extérieur, et refermer le silence sur lui.

Il sentait la plaie de sa tête le lancer, juste au-dessus de la ligne du sommet des oreilles, et se dirigea vers la cuisine pour rincer les traînées de sang qui collaient ses cheveux. Face au petit miroir, il se contorsionna le cou pour essayer d'évaluer l'étendue du massacre et ce qu'il en vit lui confirma qu'il l'avait échappé belle.

Une longue estafilade boursouflait la peau de l'arrière de son crâne, formant une ligne nue au milieu des cheveux noirs. Les mèches que Squirrel avait charcutées pour pouvoir opérer plus efficacement finissait de rendre la zone hirsute et laide.

Il se passa une main dans les cheveux, frottant un peu la plaie au passage pour voir si ça faisait vraiment mal (ce qui était bel et bien le cas) et, s'appuyant les mains sur le rebord du lavabo, il se fixa longuement dans le miroir. Des cernes atroces lui donnait un plus maladif que jamais et pourtant, pourtant le fil aiguisé de ses yeux le transperçait lui-même, lui fouillant l'âme comme une lame sale dans des chairs.

- Qu'est-ce qui cloche chez toi ? souffla-t-il.

- Allez, dis-moi, insista-t-il en serrant les dents, durcissant le regard contre lui-même. Qu'est-ce qui déconne ? Où est-ce que tu es explosé pour être débloqué à ce point ?

Il haussa la voix en cognant d'un revers rageur la fragile étagère, alertant Kô qui émit un grognement méfiant.

- Quoi ? aboya le garçon.

Contrairement à ce qu'il aurait cru, le chien cessa de gronder et ne recula pas. Il se tut, immobile, fixant ses grands yeux animaux sur son compagnon. Perplexe, nerveux, mais d'apparence tranquille, rassurant. Rivaï serra les poings, les bras frémissant sous la tension qui le secouait de l'intérieur, quand une griffe de douleur le ramena.

Il tâta de nouveau son cuir chevelu abîmé et lâcha un juron inaudible. Il farfouilla sous le bidet, ouvrit la sacoche de secours de Squirrel, farfouilla et en sortit un petit rasoir chirurgical admirablement effilée. Il s'en empara et, penchant la tête en avant, fit glisser la lame sur sa peau.

xXxXx

Lorsque que Squirrel rentra, le silence était tel dans la cabane et le corps de Rivaï si immobile sous les draps qu'elle resta quelques minutes stoïque dans l'entrée, essayant paisiblement de percevoir s'il vivait encore.

Elle passa à côté de lui, les roulettes de son petit plateau déambulatoire grinçant sur le plancher, elle passa à côté de la paillasse où était étendu Rivaï. Devinant son souffle elle ne se préoccupa pas plus de lui, traversa la cabane et alla se laver les mains dans la salle de bains. Quelque chose y attira aussitôt son attention.

- Hé ! héla-t-elle. C'est quoi cette fourrure noire dans la douche ? Tu y as tué Kô ou quoi ? Oh, attends, tu as bien fait de ne pas tout nettoyer, je vais rajouter des poils de chiens noirs à mes bracelets en disant que ce sont des poils de crinière de loup-garou ! Ça fera fureur. Tu as encore le cadavre ? On va enfin pouvoir manger un peu de viande. Un ragoût ! Cela fait des siècles que je n'ai pas mangé de véritable plat de viande ! Je vais allumer le fe…

Rivaï s'était levé et, se dirigeant vers le lavabo pour se mouiller le visage – qui devait être chaud à en croire ses joues rouges et la fine pellicule de sueur luisant sur son front. Mais lorsqu'il se pencha, ce qui attira l'attention de Squirrel fut l'arrière du crâne du garçon : ne laissant qu'une tignasse noire sur le dessus de la tête, le reste était coupé ras, formant un duvet clairsemé. Ainsi, la plaie n'attirait plus le regard par le trou rasé au milieu du crâne, et lorsque les cheveux au-dessus repousseraient ils couvriraient astucieusement le stigmate. La cicatrice ne se verrait plus.

Squirrel porta une main au front de Rivaï mais ne fit aucune remarque quant à ta température élevée, et elle tâta avec précaution la tête rafraîchie de son patient.

- Ça te change pas beaucoup. Tant mieux. La cicatrice se voit plus.

La main de Rivaï écarta celle de Squirrel lorsque ses doigts effleurèrent la marque dissimulée sous les mèches noires, à la lisière de la zone rasée. Il fit mine d'être préoccupé par la terrible révélation.

- Tu veux manger le clébard ? répéta-t-il avec une grimace.

- Je l'aime beaucoup, Kô, mais je l'apprécierais encore plus avec un peu de navet et de fenouil, dans du bouillon de farine.

Il entendit la voix de Squirrel se mettre à chantonner. Cette voix incroyablement douce et légèrement éraillée. Elle le faucha en pleine poitrine et manqua de lui couper la respiration, alors que les images de sa mésaventure dans le souterrain s'écrasaient sur son esprit comme des oiseaux sur une vitre, jusqu'à la faire voler en éclats. Il avait besoin d'air, il étouffait de nouveau.

Il se leva et, ne faisant pas le moins du monde confiance à l'assurance de sa voix, parvint tout de même à articuler de manière suffisamment neutre :

- Je sors un peu.

Lorsqu'il eut claqué la porte, Squirrel cessa de chanter. Elle suspendit ses gestes, alors qu'elle lavait le linge, les mains pleines de mousse grise frottant le tissu rêche de la cape militaire verte. Les yeux dans le vide, clairvoyants comme ceux d'un sphynx, elle resta immobile quelques instants.

- Guéris-toi ! lança-t-elle finalement d'une voix forte, comme si Rivaï (qui était parti depuis quelques minutes) était encore dans la baraque et qu'elle lui adressait cette consigne avant qu'il ne sorte.

xXxXx

Aleb fixait intensément un reflet miroitant sur le goulot de la bouteille de bière qu'il faisait lentement tourner dans sa main. Quelle galère… Pourquoi il se remettait à boire d'ailleurs ? Il n'avait jamais vraiment aimé ça, mais ça avait le don de mettre Rivaï en colère, alors…

Rivaï.

Maintenant, ils ne se voyaient que lorsque Monsieur daignait se rappeler son existence et venir lui faire l'honneur de sa présence dans cette humble demeure. Et à présent dans ses moments de doute, de cafard, d'inquiétude, à défaut de Rivaï, Aleb retrouvait ses mauvaises habitudes et reprenait la bouteille. Si ce petit enfoiré savait ce que son absence était mauvaise pour le foie d'Aleb. Il travaillait d'arrache-pied à l'usine, parvenait à gagner sa pitance à la force de ses bras et de sa détermination, pourtant chaque fois qu'il passait le seuil de cette cabane, froide et chaleureuse à la fois, un sentiment de solitude extrême lui serrait le cœur.

Il entendit la porte d'entrée s'ouvrir dans un chuintement et il sursauta. C'était lui. Évidemment. Qui d'autre pouvait parvenir sur le seuil sans se faire entendre en grimpant les marches vermoulues ? Quand on parle du loup…

Rivaï eut à peine fait un pas dans la pièce que le roux remarqua le léger changement.

- Ça te va bien, constata-t-il d'une voix atone en se frottant l'arrière du crâne, à l'endroit où les mèches noires de Rivaï avaient disparu.

Il ne prononça pas un mot de plus. Le jeune homme brun se dirigeait droit sur lui et Aleb ne sut jusqu'à la dernière seconde ce qu'il lui réservait. Il eut l'impression que Rivaï le percutait de plein fouet et il mit un moment à prendre conscience des lèvres qui ravageaient les siennes.

Un frisson le secoua. Le brun était brûlant, et le rouquin sentait la fièvre exhalée par les pores de la peau du garçon. Une ivresse brutale galvanisait Rivaï et le poussait contre lui, le prenait de court non pas par le geste en lui-même mais par ce qu'il ressentait chez son jeune partenaire.

Il repoussa légèrement le brun, qui ne voulut rien entendre et l'ignora. Il dut se faire violence pour essayer de se dégager et parler intelligiblement.

- Attends, je…

- Quoi ? souffla Rivaï avec une hargne troublante.

Aleb le regarda en silence. Il savait qu'il n'avait qu'une seconde, pour enserrer de nouveau Rivaï ou le repousser franchement. Il était complètement largué et ignorait ce qui enrageait ainsi son ami, mais il ne se souvenait pas l'avoir souvent vu dans un tel état.

Le brun leva le visage vers lui et la fureur sourde qui embrasait ses yeux à cet instant ricocha avec intensité au fond d'Aleb. Une fureur errante, désorientée, de ces rages silencieuses qui animaient parfois Rivaï lorsqu'il ne comprenait pas et qu'il se retrouvait au pied du mur. Il ne l'avait pas vue souvent, cette colère. Mais elle venait de ressurgir et lui mettait la sauvagerie au regard.

Rivaï était un bloc de muscles tendus, un arc prêt à décocher. À abattre d'un seul coup, et à se pulvériser au passage. Alors que le garçon brun semblait sur le point d'exploser, Aleb abandonna et, ouvrant le cœur et les bras, répondit :

- Rien. Rien, viens là.

Il l'attira à lui et se sentit rudement enlacé par Rivaï. Bestiole indomptable, tellement pathétique, parfois haïssable, mais auquel il se sentait ardemment lié. Il l'étreignit et se laissa dévorer, sentant la rage de son cœur résonner contre sa poitrine. Les bras de Rivaï cherchaient à l'étreindre de toutes ses forces, l'agrippant avec fièvre, et il perçut la rudesse fébrile de sa voix lorsqu'il intima :

- Sers plus fort.

- Roger, chef, chuchota Aleb à l'oreille du brun.

Rivaï ne releva pas l'ironie de cette appellation, prononcée avec une certaine douceur pourtant. Il avait juste besoin de serrer Aleb et de déverser toute son énergie contre lui, se brûler.

S'arracher à ce malaise détestable qui lui serrait l'estomac, et balayer ces visions de lui-même, impuissamment tétanisé et hypnotisé par la gueule béante de la mort.

Il l'avait fuite sans jamais la craindre, lui échappait par automatisme vital, la côtoyait et la narguait sans présomption ni insolence, parce qu'il était habitué à ce que chaque jour, elle plane au-dessus de sa tête, l'effleurant parfois, sous différentes formes, mais jamais l'agrippant.

Et aujourd'hui, elle l'avait saisi.

Elle lui avait effleuré le crâne, avait enfoncé sa main dans son ventre pour lui exploser les entrailles, l'avait pourchassée avec ardeur et l'avait regardé droit dans les yeux.

Il n'avait pas l'impression de la craindre vraiment… Mais il avait réalisé à quel point elle le révulsait, à quel point il la haïssait.

Et il avait du mal à accepter cette sensation viscérale qui lui avait enchaîné les membres face à elle.

Mais elle n'était plus là. Il lui avait encore coulé entre les doigts, et il ne devait plus y avoir que le talent de guérisseuse de Squirrel, le froid habituel de la cité noire, foyer impitoyable, glacial mais familier, et la chaleur d'Aleb.

Il se sentait consumer de l'intérieur par son propre tourment, mais plus Al le serrait fort, plus ce tourment se noyait et se floutait. Baiser à s'en broyer les reins, à s'en cuire les sens, à en perdre la raison. Voilà le seul remède permettant de lutter contre l'abîme les creusant de l'intérieur, tous deux.

Il aurait suffi d'un rien, deux centimètres de plus et son cerveau aurait été perforé.

Une minute de retard de ce fichu Choucas et il se serait écrasé trente mètres plus bas.

Finalement, sa survie n'était due qu'à la chance… Et il avait goûté à une répugnante impuissance.

Cette même terrifiante impuissante qui auréolait ses visions de ce Titan qui avait clôturé son escapade à l'extérieur, serré contre le sein de sa mère.

La noirceur de la gueule du monstre et celle des canons qui l'avaient mis en joue quelques heures auparavant était sensiblement identiques : un néant qui avait manqué de l'aspirer et de l'effacer simplement. Émotion répugnante, et douloureuse.

Il en avait mal au ventre, il se courbait en deux, se recroquevillait contre Aleb, s'emmêlait avec lui, mordait de toutes ses forces sans savoir si la chair qui se meurtrissait sous ses dents était la sienne ou celle de son partenaire.

Aleb n'avait pas paru effrayé de la bestialité fiévreuse du brun et sans une hésitation, il l'accueillait contre lui et lui rendait toute la ferveur brute dont il ressentait le besoin vital chez Rivaï. Il empoignait ses cheveux noirs trempés, sentait sous ses doigts la plaie encore fraîche, salement recousue, il caressait avec violence les contusions parsemant le corps de son partenaire tandis que les mains aux jointures ensanglantées de ce dernier se refermaient sur lui en une poigne d'acier, de crocs et de primitivité.

Sans la moindre retenue, il se poussait toujours plus loin, dépassant les limites, entraînant Aleb avec lui jusqu'à ce que soit douloureux. Leur voix craquelait l'air lourd de la pièce et Aleb entendait son propre nom, soufflé contre sa peau.

- Aa-h… A-Aal-…

- Ne pense plus…

La voix de son partenaire résonna dans la tête de Rivaï comme dans un abysse tandis que le roux essayait de l'embrasser. Rivaï s'accapara sa bouche et le serra encore plus fort.

Son dos se cambrait à l'extrême, et plus la tension de ses muscles s'accroissait, plus il sentait pulser en lui ces petites sensations de trépas, cette impression de mourir un bref instant qui l'étreignait à chaque fois. Elle n'aurait plus jamais la même saveur après ce qu'il s'était passé la veille. Mais au creux des bras d'Aleb qui ne savait rien, enserrant son corps de toutes ses forces et enserré à son tour, si fort qu'ils en avaient mal aux épaules, il maudissait cette mort qui avait manqué de l'attraper, il lui crachait au visage, lui hurlait toute la puissance de son existence. Il était vivant. Putain de vivant. Comme c'était étrange de sentir que cela ne tenait à rien et que pourtant, cette seule vérité était formidablement puissante…

xXxXx

Il devait faire bien froid, à en croire la condensation instantanée de leur respiration dans l'air obscur, mais ils ne le sentaient pas. Sans doute parce que leur peau leur brûlait encore.

Rivaï se redressa sur les avant-bras et, expirant longuement, et alors qu'il s'immobilisait ainsi un court instant, Aleb le sentant près à se lever prestement de la paillasse, il posa sa main sur son bras. Il était encore bouillant. Le roux voulut tendre la main pour toucher son front, mais il se retint. Un autre contact lui donnait l'impression qu'il se brûlerait sur Rivaï.

- Tout va bien ? demanda-t-il doucement.

Aleb sentit le biceps se gonfler légèrement, comme une respiration du muscle, ou du corps tout entier, puis se dilater imperceptiblement lorsque Rivaï lâcha d'une voix incroyablement tranquille :

- Oui.

Il se leva, écartant doucement la main d'Aleb qui s'affala contre l'oreiller tandis que le brun se rhabillait. Une main le retint de nouveau par la veste.

- Qu'y a-t-il ? demanda-t-il en se tournant légèrement vers son compagnon.

Rivaï, captivant, fascinant, hypnotisant, Rivaï qui l'avait sauvé et qui le détruisait. Rivaï, égoïste jusque dans sa moelle, parce qu'il savait que la seule chose qu'il détenait véritablement entre ses mains et dont il pouvait être seul juge et dompteur était sa propre vie, et que toutes ses forces devaient être concentrées sur elle et non sur les autres. Rivaï égoïste oui, Rivaï qui prenait tout et ne donnait rien. Rivaï qui le faisait ployer sans contrainte, d'un seul regard, Rivaï qui l'écrasait, le sublimait, le fragilisait, le brisait, le recrachait, le brûlait impitoyablement, sous la caresse et le coup. Rivaï, quoi. Terrible, cruel et sans malveillance, monstrueusement et humainement Rivaï.

- Rien. File, fit-il en donnant une petite tape sur la hanche du garçon. Je vais finir pas un peu trop m'habituer à t'avoir dans ma baraque.

- …

Rivaï resta bêtement planté au pied du lit, silencieux. Il se sentait un peu nauséeux et le léger mal-être qu'il ressentait chez son partenaire l'oppressait, le poussant vers la sortie, tout en lui donnant envie de s'asseoir à ses côtés. Après tout, Aleb n'avait pas posé de questions, il s'était contenté d'agir comme au fond Rivaï l'espérait de toutes ses forces. Il lui était un peu redevable… Le garçon brun aurait aimé lui faire comprendre quelque chose comme de la gratitude, mais rien ne lui vint. Il était vraiment une sacrée brêle pour ça… Il regarda longuement Aleb et se pencha sur lui. Le roux, un peu surpris, crut que Rivaï allait l'embrasser mais il s'arrêta à quelques centimètres de son visage, une main posée sur le cou de son partenaire. Aleb sentait sous les doigts de Rivaï que la fièvre était tombée.

- Prends soin de toi, souffla le brun.

- …Tu aurais pu trouver quelque chose de plus inspiré ! Je m'attendais à une longue tirade langoureuse !

- Je t'emmerde !

- Et moi je suis déçu ! Sors, ingrat ! rit Aleb en forçant le départ de son ami, lui balançant un coussin à la figure.

Rivaï fit mine de se laisser jeter dehors et sortit doucement, lançant un dernier regard à son partenaire, et attendit d'être dans la rue pour souffler. Il avait mal aux bras, au dos, et la plaie à l'arrière de sa tête tirait sur les agrafes. Qu'importait. Voir Aleb avait toujours eu sur lui un effet salvateur, mais il ne rouvrirait pas la porte pour lui faire de nouveau face et le lui dire explicitement. C'était un secret.

Il fit quelques pas dans l'allée grise, singulièrement peuplée en ces jours de disette par des enfants fouinant partout. Une voix l'interpella.

- Tu m'as l'air bien morose.

Il sursauta et se tourna vers Herzéphyr, appuyé dans l'angle d'une maison. Il sentait l'homme au visage mystérieux le fixait de sous son chapeau. En réponse, Rivaï haussa vaguement les épaules. Il n'avait pas l'impression de renvoyer une image particulièrement gaie habituellement non plus… Le boss lui fit signe d'approcher et soudain Herzéphyr lui agrippa les cheveux et lui baissa la tête sans précaution, jetant un coup d'œil à la blessure dissimulée par les mèches noires, au-dessus de la zone rasée.

- Une balle, constata-t-il.

Rivaï ne répondit pas et Herzéphyr le lâcha avec rudesse en lui donnant une tape à l'arrière du crâne, en plein sur la plaie.

- Viens avec moi.

Rivaï, un rictus crispé aux lèvres, s'exécuta et ils se dirigèrent vers le pigeonnier. L'homme les mena dans le petit réseau de galeries s'étalant sous le QG. Rivaï, dans la semi-obscurité, fixait le large dos de Herzéphyr qui avançait en silence, jusqu'à ce qu'il demande soudainement :

- Tu as appris quelque chose là-bas ?

- Tout ce que j'ai découvert, je vous en ai fait le rapport détaillé, répondit Rivaï, sur ses gardes, commençant à se prévenir de la suspicion de son boss.

- Je ne te parle pas d'informations.

Rivaï ne répondit pas et, les traits tirés, ressentit fugitivement la nausée due aux gélules anesthésiantes qu'il avait dû ingurgiter malgré lui, la douleur aigüe de sa rate explosant sous l'impact contre le mur, la brûlure de la balle, la terreur pure et dure, palpable.

Est-ce qu'il avait appris quelque chose ? Oh que oui, et il n'était pas près de l'oublier. Herzéphyr scrutait son subordonné et finit par hausser les épaules en lâchant un soupir sec.

- Les leçons de vie ne sont jamais apprises par cœur, morveux. Rentre-toi ça dans le crâne, siffla-t-il en donnant une vilaine pichenette sur le front du jeune homme. C'est pour ça que je vais te faire une proposition.

Cette déclaration éveilla tous les sens de Rivaï et il se garda bien de montrer le moindre élan, attendant patiemment la suite. Herzéphyr désigna ce qu'il tenait au bout de son bras : un harnais de manœuvre tridimensionnelle.

- Tu vas apprendre à manier ça.

Rivaï retint un mouvement de recul et haussa un sourcil.

- Pardon ? Pourquoi ?

- Tu ne le sais pas car cette information reste intime au sein du réseau, mais le nombre de gars de chez nous formés à la manœuvre militaire ne s'élève pas au-dessus de cinq. Question de sécu, de discrétion. L'un d'entre eux a été battu la semaine dernière, un autre est indisponible pour les deux mois à venir. Il nous faut quelqu'un d'autre. Allons, tu nous as dit t'être servi de l'équipement pour remonter, bien que ça ne se soit pas fait sans casse. Tu n'as pas envie d'apprendre ?

- Pas… spécialement.

- Pourquoi pas ?

- Parce que je n'en ai jamais eu besoin, et aussi parce que la dernière fois que j'ai essayé je me suis écrasé contre un rocher et que j'ai mis dix minutes à escalader un mur haut de moins de trente mètres. Je ne crois pas que ce soit vraiment mon truc.

- Tu as fait de la merde parce que tu sais pas t'y prendre. Je te propose de t'enseigner justement.

Rivaï semblait tout sauf emballé, bien qu'il sache déjà qu'il n'avait pas son mot à dire. Herzéphyr le lui confirma :

- Roch dit que tu n'es pas foutu pour ça. Rien ne m'énerve plus que les codes et la fatalité. Les hommes n'étaient pas faits pour jouer les singes-araignées acrobates et pourtant il existe des équipements tridimensionnels. Nous ne sommes pas des vers de terre, et pourtant nous vivons comme eux, ici. Tu as la constitution d'une crevette, et pourtant tu es en vie, ici. Si on s'arrête aux premiers abords, on ne va nulle part. L'humanité, nous, habitants de la cité noire, ou même toi sommes des exemples prouvant que rien n'est figé, stéréotypé. On pense, on découvre, on apprend, on échoue, on réessaie, on se relève, on apprend encore, et on finit par ouvrir un nouveau champ des possibles, à acquérir une nouvelle manière d'aborder le monde et on s'approprie de nouvelles capacités. C'est un pouvoir que l'humain a développé.

Ces mots éveillèrent Erwin dans l'esprit de Rivaï. Le garçon voyait bien le soldat tenir pareil discours exalté au sujet des Hommes.

- Roch est terriblement bon à ce petit jeu, cependant, reprit le boss. Cerner les capacités. Il a raison, sans aucun doute, t'es pas doué pour ça. T'es pas foutu pour ça. Mais j'ai envie de tenter le coup.

- C'est un caprice ? lâcha Rivaï, avec trop de curiosité mesquine et de spontanéité pour retenir les mots qui déjà lui sortaient de la bouche.

Enfoiré de petit effronté. Camille lui aurait déchiré la gueule pour son insolence. Herzéphyr détestait tout autant les écarts de politesse et lorsque ses hommes s'écartaient un peu trop de leur place, mais un rictus plus malicieux étira ses lèvres.

- Un challenge. Il nous faut un gars, et je veux que ce soit toi.

- C'est un ordre alors ? reprit Rivaï.

- C'en est un comme les autres.Écoute bien : tu viendras me retrouver ici dans deux jours, le temps que tu te rétablisses un peu. C'est moi qui me chargerai de ton entraînement quand je serai là. Profite bien de tes deux jours de repos, morveux, parce que tu n'en auras plus de sitôt.

Quelle que soit la lubie que poursuivait Herzéphyr à son sujet, cela risquait de lui faire perdre du temps dans sa propre quête, et Rivaï n'aimait pas ça. Il pensa à Erwin et soudain, il ressentit l'envie de pouvoir retrouver le soldat.

xXxXx

- Qu'est-ce que vous faîtes pendant des mois, entre chaque mission ?

Erwin, assis sur une petite caisse et la paume des mains réchauffées par la tasse de thé brûlant, répondit à Rivaï :

- Des tas de choses. On s'occupe de l'entretien de nos baraques, mais surtout nous entraînons nos soldats, formons nos chevaux…

- Certains doivent se faire tuer au cours des expéditions non ?

- Les Titans ne s'intéressent qu'aux humains. Mais oui, il arrive qu'une monture ait un accident si elle se fait piétiner, ou renverser…

- C'est cruel de mêler le destin de ces animaux au vôtre.

- Oui, c'est sans doute vrai. Disons que nous essayons de rembourser notre dette envers eux par des soins aimants !

- Comme c'est attendrissant.

Rivaï avait un peu l'esprit ailleurs aujourd'hui, le soldat le sentait. Ils parlaient de choses et d'autres, comme d'habitude. Rivaï posait des questions sur sa vie, ses combats, semblaient se moquer des réponses, comme d'habitude. Mais quelque chose semblait le tourmenter. Soudain, Erwin haussa soudain un sourcil et désigna un filet de sang dégoulinant sur la nuque du garçon. Rivaï sortit de ses pensées et porta la main à la plaie, à la lisière de ses cheveux désormais ras.

- Ça va ? demanda le blond.

Rivaï l'ignora, balayant la question d'un détournement désintéressé du regard, et enfonçant sa main dans sa poche après l'avoir rapidement essuyée sur un mouchoir.

- Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? insista Erwin.

- Je me suis battu contre une cinquantaine de Titans affamés, cingla le garçon.

- Oh ? Si tu t'en sors aussi bien contre cinquante Titans, tu devrais vraiment nous rejoindre ! plaisanta le soldat.

Vu mon talent inné pour NE PAS savoir utiliser votre équipement d'écureuils volants, tu serais drôlement déçu, pensa Rivaï en se retenant de formuler cela.

Ils burent ensemble une gorgée et restèrent quelques instants dans le silence. Rivaï jeta un regard en coin à Erwin, sans prononcer un mot. Cet homme lui parlait de son monde, partageait son thé avec lui… Rivaï scruta longuement cet homme singulier, ce visage aux expressions claires et sereines mais qui dissimulaient mille tourments. Cet individu qui lui était en tout opposé… et pourtant, qui lui donnait de moins en moins l'impression d'être si différent de lui. Le garçon déclara alors :

- La prochaine fois, viens sans ton uniforme.

- Mh ? Pourquoi ça ?

- Ramène-toi en tenue sobre, c'est tout.

- Ce sera difficile, je suis en service pour un bout de temps, je n'aurai pas de permission avant quelques mois. Je ne peux pas me balader en public vêtu en civil.

- Viens tôt alors. Et sans rien dans les poches. Seulement le thé.

Erwin haussa un sourcil et se planta devant Rivaï.

- Et si pour une fois c'était à moi d'imposer un peu mes règles ?

- Quoi, t'as quelque chose à réclamer ?

- Je pourrais. Tu t'amuses à conditionner nos rencontres et nos discussions, mais je peux tout aussi bien décider. Et si je n'ai pas envie de t'écouter ? Ou bien de te demander pourquoi tu m'imposes ces conditions ?

- Eh bien ne m'écoute pas, trancha Rivaï. Laisse tomber, si je te gonfle, je ne viendrai pas la prochaine fois.

- On dirait un ado boudeur, constata Erwin avec un demi-sourire consterné. Je ne marche pas dans ton chantage !

Rivaï lança un regard aiguisé au blond qui ne cilla pas, et il finit par lâcher un soupir.

- Ok. On va décider qui commande. Tends ton poing.

Après quelques secondes de perplexité, Erwin s'exécuta, tendant le bras en direction du brun, poing tendu.

- Là, maintenant ne bouge pas. C'est une formule que les gosses utilisent ici pour désigner le méchant dans les jeux, ou celui qui devra aller voler du pain dans une bande… Un genre de courte-paille.

- Un plouf-plouf ?

- Un plouf-plouf.

Erwin restait de marbre en observant le brun prendre la même position que lui, et il l'observa attentivement lorsqu'il commença à taper leur main de son poing alternativement en scandant tranquillement la petite comptine.

Fils de mendiant ou fils de roi,

L'un sera roche et l'autre soie

Rivaï fixait sur le blond un regard perçant, contrastant étrangement avec la puérilité de la situation. Erwin restait accroché à ces yeux gris, et il lui semblait alors que la voix du garçon lui parvenait de plus en plus lointaine.

Fils de feu ou fils de vent,

L'un est mensonge l'autre serment

Le gris des prunelles lui apparaissait tout à la fois paisible, et roulant, aiguisé et létal, et en se perdant dans ces yeux-là, Erwin devait se faire violence pour ne pas se laisser happer par la tempête tranquille et féline des nuages gris.

Fils de serpent ou de faucon

L'un s'ra croqué par le second

Les quelques secondes durant lesquelles la comptine avait été énoncée, Erwin avait perdu brièvement pied. Le regard fixe de Rivaï, ce regard de renard aux aguets, s'était refermé sur lui comme un piège à loup et le tenait prisonnier. Et un bref instant, il lui sembla ressentir, sans comprendre d'où lui venait cette impression, la sensation d'avoir été vaincu par lui.

- T'es croqué.

La voix de Rivaï le ramena à la réalité et à sa défaite quand le garçon brun balaya d'un revers le poing du soldat, toujours tendu.

- C'est tombé sur toi. Donc c'est moi qui décide, conclut-il, énonçant le résultat du plouf-plouf fatal, et pointa le doigt sur son interlocuteur. La prochaine fois, avec le thé. Sans ton uniforme.

- Bien capitaine, railla Erwin avec détachement, reprenant ses esprits. Pour cette fois, je me plie à tes conditions !

xXxXx

Kô humait longuement dans la noirceur de la nuit. Il avait passé la journée à vagabonder et ses coussinets étaient craquelés par le froid. Il aurait aimé que Rivaï les réchauffe en soufflant dessus et en lui maintenant les pattes contre la chaleur de son ventre, comme lors de leurs hivers passés, mais le garçon, ce soir, avait fermé la porte avant que le chien ne rentre d'escapade. Stoïque, l'animal s'allongea tranquillement sur le seuil… mais relevant une oreille alerte en entendant un bruit à l'intérieur.

Rivaï les sentait, les voyait, ces ombres néfastes qui l'assaillaient… Elles avaient la forme d'un enfant aux membres atrophiés et aux yeux ternes, la forme de géants aux gueules béantes, la forme de bêtes, de monstres humains, au-dessus, en-dessous, surgissant de partout pour le dévorer. Et elle, cette mort, qui le regardait dans les yeux. Il se sentait étouffer dans son sommeil, noyé par l'eau glacée, écrasé par les canalisations le menant vers le bout de sa vie.

Il se redressa soudain, pantelant, et Squirrel entendit un hurlement s'étouffer dans sa gorge.

Une petite main se glissa le long de son torse et se déploya sur son cœur, le ramenant contre le matelas. Il expira longuement en se rallongeant et avant de dire quoi que ce soit, il entendit Squirrel déclara tranquillement :

- Tu n'es qu'un gamin. C'est pour cela que tu t'emportes si vite et que tu te rends malade juste parce que tu as eu un peu la frousse là-bas. Ces choses-là, tu t'en accommoderas vite, ne t'en fais pas. Tu vas grandir. Il n'est jamais trop tard pour faire connaissance avec la bonne vieille peur, mais tu t'y feras vite, tu es comme ça.

- Squirrel, s'il te plaît… Arrête de faire comme si tu lisais dans ma tête.

- Tu rêvais que je mangeais Kô c'est ça ? fit Squirrel, l'air sincèrement désolé d'avoir pu provoquer de telles pensées.

- Mais non. Quoi que t'as pas tort, il m'aurait été plus utile en civet.

- C'est vrai que tu ne l'aimes pas du tout, ce chien, ironisa-t-elle.

- Ça n'a rien à voir, grimaça Rivaï. Mais faut dire qu'on se serait apporté moins d'emmerdes si l'un avait mangé l'autre la première fois qu'on s'est rencontré.

- « Être utile », « être utile » ! Heureusement pour toi que je ne suis pas comme toi. Je suis un peu humaine moi, rit-elle.

Il lui donna un petit coup de coude impitoyable, ce qui fit taire son rire, bien que son œil valide souriait encore dans l'obscurité.

- Ce qui fait que je me sente humaine, c'est que je peux choisir de faire quelque chose dont je n'ai pas besoin, mais simplement envie. Tu ne me sers pas à grand-chose en vérité, mais j'aime bien que tu sois là, c'est tout.

Elle n'ajouta rien, mais sans qu'aucun des deux ne bouge, Rivaï sentit que leurs doigts s'effleuraient à peine sous la couette. Il crut un instant que Squirrel allait lui prendre la main mais la jeune femme eut l'excellent bon sens de ne pas pousser trop loin la mièvrerie, et cela convint à merveille au garçon.

- Ah, fit-elle soudain. J'ai quelque chose pour toi. J'ai bien retenu que tu aimes cette couleur !

Elle se redressa et il l'entendit farfouiller sous son oreiller et se pencher de nouveau vers lui pour lui saisir l'avant-bras. Elle trouva son poignet et il la sentit nouer quelque chose autour.

Rivaï, intrigué, amena son poignet à quelques centimètres de son visage, scrutant avec entêtement la pénombre. Il le discerna, vaguement.

Un bracelet, tissé en fils rose un peu rustiques, fin comme une tige de pâquerette.

- Je ne crois pas à ça, avoua-t-il. Je ne ferai pas de vœu…

- Je le sais. Mais je te l'offre quand même, parce que c'est moi qui vais faire un vœu pour toi.

La voix de Squirrel était chantante, roucoulante, comme un bel instrument désaccordé, et sonna comme une prophétie féerique et pourtant incroyablement lointaine et futile lorsqu'elle déclara :

- Ce bracelet se brisera au premier jour de ta vie.

Elle marqua une pause et, sans laisser Rivaï le temps de comprendre, penser, répondre, elle laissa éclater ce rire en cascade qui fleurissait comme des grappes ensoleillées dans la pénombre de la pièce. Elle se roula dans les couvertures trouées et sembla s'endormir aussitôt, laissant Rivaï seul, son bracelet fraîchement noué au poignet. Le garçon, trop fatigué pour être perplexe, pensa qu'elle n'aurait peut-être pas dû le prononcer à haute voix… Mais après tout, s'il s'agissait du vœu qui lui était destiné, il était dans le droit de connaître les plans machiavéliques de Squirrel à son sujet. Ce petit bout de ficelle allait donc céder au « premier jour de sa vie »…

Cela serait sans doute intéressant. J'ai hâte de voir ça, pensa-t-il avec ironie en plongeant à son tour dans le sommeil.

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Voilàààààà ! PHEW, putain de chapitre, ça a été une sacrée manœuvre de maïeutique pour en accoucher O_O''

Bon… ben euh, que dire à part « haha, vous avez attendu 6 mois pour ÇA ! XD » Non je rigole, ça a été un peu galère à écrire mais je ne suis pas insatisfaite du résultat et j'espère que ce petit chapitre vous plaira malgré l'attente ! (et… les quelques passages un peu bizarres… et les personnages glauques… et les situations incohérentes)

Bon ! En tout cas ça a été un plaisir de retrouver Al dans l'écriture et de faire bouger un peu notre Ravioli ! J'ai trop hâte de publier le prochain chapitre, surtout que ça va bouger un peu pour Rivaï vu ce que lui prépare Herzéphyr )

Et… Mwaha, mwaha, MWAHAHAHAHA, et non, Rivaï n'est pas une Mikasa mâle, c'est pas un ptit génie au don inné pour la 3DMG ! Il va en chier s'il veut arriver au niveau de son titre de « plus puissant soldat de l'humanité » !

Encore merci à vous tous pour vos superbes messages d'encouragement qui m'ont carrément boostée, je vais me donner à fond pour la suite ! HO YAAAAAAAAAHHHH ! *A*

Prenez soin de vous

Cha cha !