Jack et Elsa partirent de leur terrain de jeux bien longtemps après moi. Lorsque la reine d'Arendelle se retrouva de nouveau dans les montagnes de Jack, un soldat qui revenait du campement vint la retrouver.
« Y'a-t-il du nouveau concernant Hans ? Demanda sa reine sans détour lorsque le militaire s'inclina devant elle.
-Nous en avons effectivement. Un des hommes affirme l'avoir aperçu rôder dans les bois qui mène au lac. Nous passerons la forêt au peigne fin dès ce soir.
Jack et Elsa se regardèrent.
-Est-ce que tu crois que Nina l'a vu aussi ?
-Je ne pense pas, répondit Jack. Si Nina l'avait vu, elle m'en aurait parlé.
-Il a peut-être changé son apparence entretemps, conclut la reine qui se mit à réfléchir.
-Mais il y a autre chose, du nouveau, l'interrompit le soldat. Nous avons des nouvelles d'Arendelle.
Ces paroles intriguèrent la jeune souveraine qui se troubla légèrement.
-Je doute que ce puisse être de mauvaises nouvelles. Nous… nous nous en serions chargés personnellement, conclut-elle en jetant un regard complice à Jack au souvenir de leur petite patrouille au-dessus de ses deux foyers.
-C'est un message de la part de madame votre sœur, continua le soldat en lui tendant une lettre scellée.
D'un mouvement sec, Elsa décacheta la lettre et s'empressa de la lire. Au fil des lignes, Jack put voir son visage s'éclairer et un sourire se dessiner sur ses lèvres.
-Qu'est-ce que c'est ? Demanda-t-il.
-C'est Anna ! Elle compte venir me voir ! Elle arrivera par bateau dans les prochains jours !
A cette pensée, non sans une certaine hésitation devant un de ses hommes, Elsa finit par se jeter au cou de Jack et le serrer de bonheur dans ses bras.
-Enfin une bonne nouvelle, renchérit Jack en la laissant faire, étonné d'un tel éclat de joie.
-Ma sœur ! Ma chère petite sœur ! La pauvre a tellement hâte de me revoir qu'elle préfère faire le voyage elle-même qu'attendre mon retour. S'il fallait, elle le ferait sûrement à la nage, s'exclama Elsa en riant. Elle est si impulsive !
Mais alors qu'elle se remémorait sa présence en souriant tendrement, son visage se figea soudain et fit place à l'effroi.
-C'est aussi elle qui… se dit-elle tout bas.
Jack comprit. Il se souvenait des larmes qu'elle avait versées en lui confiant ce douloureux souvenir.
-Hans ? Demanda-t-il pour confirmer.
Elsa hocha la tête. Cependant, bien qu'elle serrât les poings, ses yeux demeurèrent secs.
-Il est trop tard pour revenir en arrière, constata-t-elle d'une voix posée avant de s'adresser à son garde. Lorsque ma sœur sera là, laissez-lui sa liberté. Mais assurez-vous qu'au moins deux d'entre vous l'accompagnent discrètement où qu'elle aille et ne la quittent jamais des yeux.
Puis, de nouveau, elle se tourna vers son nouvel ami gardien.
-Hans nous a fait assez de mal comme ça et je ne le laisserai pas en refaire. Désormais, il est sous ma responsabilité et c'est à moi de récupérer celui que j'ai laissé filer dans la nature. »
En parlant, sa voix s'était faite plus tranchante mais aucune amertume ne pouvait être discernée. En cela, le gardien de l'hiver était une fois de plus admiratif de la jeune royauté. Il devait sûrement se dire que ce serait un honneur de les protéger en ma compagnie.
De mon côté, ce jour-là, j'avais beaucoup de mal à rester en place. J'avais espéré que Kristoff se rendrait une fois de plus au lac pour lui parler tranquillement ou qu'au moins se présente un visiteur quelconque duquel j'aurais pu m'occuper. Mais aujourd'hui, des nuages sombres et lourds de pluie recouvraient le ciel, prêts à éclater. Alors, comme à mon habitude, je cueillais des algues et des roseaux pour en faire des figurines. Pourtant, mes mains n'arrivaient à en sortir qu'une natte, de plus en plus longue, uniforme, comme celles que tressent tous les gens nerveux du monde entier. Moi-même je la trouvais inutile et moche, mais je restais incapable de la lâcher.
« Tu te fais une corde pour te pendre ? C'est quoi, cette tête ? Entendis-je juste au-dessus de moi.
-Jack !
En entendant la voix de mon petit copain, je lâchai immédiatement ma natte et m'envolai jusqu'à lui, malgré mes ailes qui me faisaient encore mal, et me jetai dans ses bras.
-Décidément…, l'entendis-je marmonner pour lui-même.
Une fois accrochée à lui, en le sentant tout contre moi, j'enfouis ma tête dans son cou, comme pour m'y réfugier. J'avais l'impression qu'en le lâchant, il allait fondre comme une statue de neige et m'échapper pour toujours.
-Jack…, murmurai-je une fois de plus contre son pull.
Lorsqu'il finit par se séparer de moi, il releva mon menton de l'index.
-C'est bien moi…, me souffla-t-il à son tour. Est-ce que ça va ?
-Oui, mentis-je en riant nerveusement. J'ai juste l'impression que ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vus.
C'est alors que je me rendis compte que Jack cachait une de ses mains derrière son dos et, lorsque je tentai d'y jeter un coup d'œil, il se détourna.
-Je suis encore venu te demander si tu voulais venir avec moi. Est-ce que tu diras encore non, cette fois-ci ?
Lorsque le ciel se mit à gronder au-dessus de nos têtes, j'eus un sourire en coin.
-Je pense que cette fois, j'ai tous les droits de faire une exception, Frosty.
-Sérieux ? Dit-il d'un air étonné. Mais…
-Quoi ?
-Ben…commença-t-il d'un air ennuyé. T'étais pas censée dire ça, et il était pas censé faire ce temps-là…
-Qu'est-ce que tu racontes ? Demandai-je, de plus en plus intriguée. Et qu'est-ce que tu caches dans ton dos depuis tout à l'heure ?
-Ça ? C'est rien ! Dit-il en ayant la même tête que Jamie pris à voler un jouet. C'est juste que…C'est parce que… Oh, et puis tant pis.
Soudain, sans même que je n'aie le temps de protester, je me retrouvai plongée dans le noir, prise dans une énorme toile de jute comme un poisson dans un filet.
-Qu'est-ce qui se passe ? M'écriai-je en nous sentant tous les deux propulsés à la vitesse d'une fusée.
-Désolé, l'entendis-je clamer à travers le sac, j'avais juré que j'emploierai les grands moyens la prochaine fois que tu me dirais non. Il fallait que je le fasse, c'était ma mission, tu comprends ?
-Sauf que j'ai pas dit non ! Sors-moi de là, crétin de Frosty, ça pue là-dedans!
-Je sais, c'est ce que Nord a trouvé comme moyen pour me faire venir la première fois qu'on s'est vus. T'imagines la frustration ?
-Très bien, merci ! Criai-je de toute la force de ma voix.
-Arrête de remuer, on arrive.
En entendant ces mots, je sentis effectivement les vents froids du grand nord traverser les parois râpeuses du sac, ce qui me donna une idée de notre destination.
-On est où, là ?
-Au plus bel endroit du monde. Tu vas voir, ça va te plaire, répondit-il avec un sourire dans la voix.
Enfin, je sentis la terre ferme rencontrer mes jambes à travers la toile qui se relâcha complètement.
-Tu peux sortir maintenant, entendis-je Jack appeler de plus loin.
-Non.
-Allez, sors.
-Non.
-Allez ! Arrête de bouder !
-Non !
-Très bien, alors c'est moi qui te rejoins.
Brusquement, le sac s'ouvrit et je me sentis alors compressée contre son corps, glacé par le vent, et qui me fit rire à cause de ses chatouilles en cherchant à se blottir contre moi.
-Ok, t'as gagné. Je sors.
Comme je l'avais deviné, nous étions à Arendelle. J'en reconnus ses montagnes mais la cité était hors de notre vue. Le sommet sur laquelle nous nous trouvions était d'un blanc uniforme, tout comme le reste de la crête, à peine interrompu par les roches bosselées qui émergeaient ça et là comme des cratères. Ils me donnaient l'impression que nous étions sur un paysage lunaire.
-Qu'est-ce que tu en dis ? Demanda Jack en me prenant la main.
-C'est magnifique.
-Je sais. J'aime cet endroit.
Entre deux pics glacés, le grand disque rouge du soleil prenait congé de nous. Nous étions seuls. Sereine, j'inspirai grandement l'air frais de la montagne lorsque, par inadvertance, je baissai la tête. C'est alors que je me rendis compte que, sous nos pieds, la pente sur laquelle nous nous étions posés était celle qui abritait le palais éblouissant d'Elsa.
-C'est… c'est…, balbutiai-je.
-Une autre merveille, admit Jack en suivant mon regard. Un jour, moi et Elsa, on te le fera visiter. Mais je n'ose pas sans elle.
Incapable de trouver quoi répondre, je me contentai de hocher la tête comme un jouet mécanique.
-Regarde ! S'exclama Jack en montrant le ciel. Ça y'est, elles sont là !
En levant la tête, le château d'Elsa disparaissait de mon champ de vision. Effectivement, elles étaient toutes là, présentes à l'appel de Jack : les aurores boréales.
-J'adore regarder ça, dit Jack dans mon dos en enroulant ses bras autour de mes épaules.
-Oui, moi aussi.
Elles formaient maintenant d'immenses lacets verts qui tranchaient le ciel en parts inégales. Leur vert était si intense qu'il me faisait presque mal aux yeux. Il brillait d'une teinte malsaine. Joue contre joue avec Jack, je le sentais sourire contre ma pommette, yeux fermés, mais les miens restaient rivés sur le ciel coloré. Il me semblait y lire des messages que moi seul pouvais déchiffrer et je n'aimais pas ce que j'y retrouvai sans cesse :
« Elsa. Elsa. Elsa. Elsa. Elsa. Elsa. Elsa. Elsa. Elsa. Elsa. Elsa. Elsa. Elsa. Elsa. Elsa. Elsa. Elsa va te prendre Jack. »
-Et attends. Regarde ce que j'arrive à faire.
Jack me lâcha et, de toute sa hauteur, il ouvrit ses paumes droit vers la plaine glacée qui nous faisait face et déplaça soudain un pan entier du manteau de neige qui la recouvrait. Alors dans le ciel, une fraction de la route d'un vert maladif dériva et vira au jaune pâle.
-Tout seul, c'est pas facile. Mais je suis sûr que si je me concentre, j'arriverai à faire une lettre.
-Arrête, demandai-je avant que je ne puisse contrôler mes paroles. Arrête ça. Tout de suite.
Etonné de mon ton si sec, Jack obéit et se recula pour mieux me regarder.
-Quoi ? Qu'est-ce que j'ai fait ?
-Tout ça… ce n'est pas pour moi, dis-je en essayant de trouver mes mots.
-Qu'est-ce qui n'est pas pour toi ?
Je demeurai muette.
-Regarde-moi.
Lorsqu'il voulut fixer mes yeux, je les détournai mais il s'empara alors de mon visage pour le maintenir droit. En forçant mon regard à ne pas dériver du sien, je constatai aussi avec horreur qu'ils avaient les mêmes yeux. J'eus encore moins le courage de le regarder en face.
-T'as l'air bizarre. T'es triste ?
-Ça te dérange pas si on rentre ? Répondis-je instantanément.
-Déjà ? Pourquoi ?
Pour l'encourager à bouger, je pris mon envol, mais il me retint par le poignet. A présent, lui aussi avait l'air peiné.
-Si quelque chose ne va pas, je veux savoir ce que c'est.
Comme hypnotisée par sa voix, je me laissai de nouveau atterrir dans ses bras, incapable de résister.
-Rentrons Jack, s'il te plaît, murmurai-je lorsqu'il m'attira à lui.
-Pas avant que tu me dises ce qu'il y a.
Soudain, lorsqu'il tenta de poser son front contre le mien, je le repoussai.
-Non, pas ça ! M'écriai-je. Je peux pas !
-C'est notre langage, rappela Jack en me gardant contre lui lorsque je voulus m'échapper.
-Je sais.
-Tu ne veux plus l'utiliser ? Demanda-t-il.
L'émotion dans sa voix me brisa le cœur. Mais dans ma tête, le nom de la jeune reine continuait de bourdonner, insupportable.
-Je ne peux pas, articulai-je désespérément. Pas maintenant. Laisse-moi partir.
En me débattant encore, je sentis Jack soudain lâcher sa prise sur moi.
-Tout ce que tu voudras, dit-il, résigné. Avant, dis-moi que tu m'aimes.
-Je t'aime, dis-je d'une voix blanche.
-Encore.
-Je t'aime, redis-je plus fort.
-Encore.
-Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime, Jack, dis-je en prenant son visage dans mes mains et en l'embrassant de côté pour éviter que nos fronts se touchent.
Vaincu, il me rendit longuement mon baiser, puis me laissa enfin me séparer de lui.
-Tu retournes encore au lac ?
-J'ai des affaires à régler, pardonne-moi, dis-je en m'éloignant de lui. Il ne faut pas que je laisse les choses comme ça.
-Si c'est ce que tu dis…
Malgré ses paroles, je savais que je ne l'avais pas convaincu. Il était toujours inquiet et ne me quitta pas des yeux en me regardant m'éloigner de mes propres ailes.
-C'est à cause du sac, c'est ça ? » Dit-il avec un rictus, ce qui me permit de lui lancer un dernier sourire avant de lui tourner enfin le dos.
Mon sourire disparut une fois que je me retrouvai seule dans la voûte étoilée. Tout était gâché. Etait-ce entièrement de ma faute ? Comme un parasite, la pensée du fantôme blond commençait à s'emparer de toutes les autres. Il fallait que je trouve un remède pour m'en débarrasser au plus vite.
