Allegro ma non troppo
Ou comment Bobby Wan Kenobi rejoignit le Bon Côté de la Force
John était sceptique.
Il avait bien peur de ne pas comprendre ce que son meilleur ami faisait, vêtu d'un hoodie malgré la température, quelques mèches blondes s'échappant de sa capuche relevée, accroupi à l'angle d'un mur, à surveiller l'autre bout de la rue.
Et accessoirement ce qu'il faisait ici, avec lui.
« Tu peux me dire pourquoi on s'cache ? »
Bobby ne répondit pas tout de suite à la remarque ennuyée, mais pertinente, de son meilleur ami. Ce n'est qu'après s'être assuré une dernière fois que leur cible restait à portée d'oeil et d'oreille qu'il se tourna vers le brun.
La vue de son meilleur ami, plaqué contre le mur, les cheveux en free style, les Raybans de travers, la chemise complètement froissée, la bouche boudeuse et le regard détaché, bref, indéniablement sexy, l'électrisa de la tête au pieds.
Aussitôt il lâcha prise sur son col et le libéra de sa poigne.
St John Allerdyce était innocemment en train de traumatiser quelque collégien dans les couloirs de l'école quand sa journée fut soudain bouleversée par un éclair blond dénommé Bobby Drake qui l'attrapa par le col et le tira sans un mot jusqu'à cette planque. Le brun eut à peine le temps de comprendre ce qui lui arrivait que son meilleur ami lui plaquait des lunettes de soleil sur le nez et le scotchait contre le mur. Et après l'avoir traîné ici sans prévenir ni plus d'explication, son agresseur/colocataire/meilleur ami sembla avoir complètement zappé son existence.
Et évidemment, John n'avait eu d'autre alternative que déguster sans modération le spectacle surprenant mais pas déplaisant du blondinet concentré sur la mystérieuse Kitty Cat.
Dès que Bobby le lâcha, John le poussa pour jeter lui même un coup d'oeil sur l'objet de leur filature. Bof. Il ne comprenait toujours pas l'intérêt d'espionner Shadowcat, il suffirait de l'accompagner, au lieu de la suivre de loin.
Attendez, c'était qui ce type avec elle ?
Il réalisa soudain que c'était Kurt Wagner, affublé d'un hologramme, assis à la table d'un café avec Kitty Pride, discutant plaisamment. Sidéré, John fronça les sourcils. Puis la jeune femme attrapa la main de l'allemand pour la poser doucement sur son ventre, un sourire timide aux lèvres.
Sous le choc, John perdit l'équilibre, tomba sur Bobby, et les perdit de vue. Agacé, le brun décida sans réfléchir d'ancrer fermement ses mains sur les épaules de son colocataire, quitte à laisser glisser ses doigts sous son pull. Mais le temps qu'il retrouve les deux amants du regard, ils étaient déjà debout, enlacés, s'embrassant tendrement, leurs mains posées sur le petit résident imprévu qui les séparait physiquement pour mieux les réunir génétiquement.
John les regarda s'éloigner, dubitatif. Le rire de Bobby, amusé par sa réaction, le ramena à la réalité. Il se tourna vers son meilleur ami et ils se dévisagèrent quelques secondes. Bobby devait être satisfait de la tournure des choses, vu son sourire radieux. John se rendit alors compte qu'il l'écrasait depuis plusieurs minutes et ôta aussitôt ses mains de ses épaules, comme s'il s'était brûlé.
C'était dangereux.
Le sourire du blond s'accentua encore, et Bobby retira son hoodie sous le regard perçant de son meilleur ami. Trois secondes et un aperçu d'abdos plus tard, Bobby était en t-shirt et John commençait à avoir vraiment trop chaud.
Bobby tendit sa main pour remettre droites les lunettes d'aviateur de son colocataire, avec le même sourire ravageur, et fit courir ses doigts glacés dans les cheveux bordéliques du brun. Le visage d'enfant de John fit une moue de protestation.
Et ça lui plut beaucoup.
« Bon, bah ça, c'est fait. »
Et Bobby ne parlait pas que de la réconciliation de Kitty et Kurt, bien sûr.
* . * . *
« Dites donc, petits cachottiers, vous m'aviez jamais dit que vous êtes sortis ensemble. »
John et Kitty regardèrent tout autour d'eux comme si Marie pouvait s'adresser à quelqu'un d'autre, puis échangèrent un regard partagé entre l'étonnement et l'indifférence. Marie, en tant que digne fouineuse sans scrupules, jubilait déjà de les voir se dévisager.
Le brun fit une pause, tentant visiblement de se remémorer la scène, sans succès.
« On est sortis ensemble ? » demanda John sur un ton bien trop désintéressé pour poser vraiment la question.
« En quatrième, ouais, » rappela Kitty, tout aussi détachée, se remettant à lire son magazine de mode. « Tu mesurais un mètre cinquante et moi un mètre quarante-cinq, et je peux t'assurer qu'on s'est pas tournés les pouces bien longtemps. »
Marie ouvrit la bouche comme pour protester, mais aucun son n'en sortit. John, lui, éclata de rire, trouvant la situation visiblement amusante, puis se pencha un peu sur Kitty et fit mine de lorgner sur son décolleté.
« Tiens, t'as des seins, maintenant ? »
Aussitôt, le garçon se prit un magazine dans la figure.
« Tu veux r'mettre ça, peut-être ? » proposa ironiquement Kitty.
« Loin de moi cette idée. Si tu m'as plaqué, c'est que tu devais avoir une bonne raison, et j'ai pas dû changer beaucoup. »
« Tu m'as plaquée, d'abord. Et tu m'as brisé le coeur, espèce de petite ordure. Tiens, prends ça ! »
Elle se mit à l'asséner de coups sur le crâne, aussi sérieusement que possible alors qu'elle riait autant que lui.
« C'est ça, t'étais une martyr de l'univers. T'étais surtout une espèce de petite pile électrique qui me sautait dessus sans arrêt ! »
Kitty lâcha son journal et s'arrêta de rire.
« Je croyais que tu t'en rappelais pas ! »
John la regarda de travers, un peu surpris.
« Attends, parce que c'était vrai ? »
« Tu m'as larguée parce que je t'en demandais trop. »
Oh ho, ça devenait croustillant.
« T'es sérieuse ? »
« Ouais. »
« Quel genre d'excuse c'est, ça ? »
« Une excuse minable. »
« Et ça a duré combien de temps ? »
« Presque un mois. »
« Merde, pourquoi j'm'en rappelle pas ? »
« Parce que t'es un type minable. »
« Arrête, j'vais finir par te croire. »
« Tu m'as plaquée la semaine de la Saint Valentin. »
Ce reproche rancunier n'eut pas pour effet de culpabiliser John. Au contraire, le brun sembla avoir une révélation et lui lança un regard de la mort qui tue.
« Tu t'fous d'ma gueule, ou quoi ? T'es entrée dans ma chambre sans prévenir et t'as fouiné dans mes affaires ! La rouquine t'avait demandé de faire un rapport sur moi ! »
Kitty parut scandalisée.
Marie prit place sur le fauteuil voisin, très intéressée par la tournure de la situation.
« Attends, mais comment t'as su ça ? »
« Elle a fait la même chose à l'Icebob' et lui ne sent pas le jasmin, figure-toi. »
« Tu déconnes ? Tu t'es basé sur une odeur de parfum pour m'accuser ! Nan mais t'es vraiment un sale type ! C'aurait pu être n'importe qui ! T'as confondu avec quelqu'un d'autre ! »
« Le jour où je confondrai le parfum de ma mère n'est pas près d'arriver ! Traîtresse ! »
« OEdipe ! »
« Fouineuse ! »
« Schizo ! »
« Nympho ! »
Ils s'arrêtèrent quand Marie se leva, récupéra le magazine de Kitty et les frappa tous les deux avec.
« C'est bon, vous avez fini ? » se lassa-t-elle. « Je vous rappelle que le mal est fait et qu'en plus, ça date, cette histoire. Le fait que Kitty soit venue dans ta chambre ne veut pas dire qu'elle ait fouiné dans tes affaires, John. Et Kitty, le fait qu'il t'ait plaquée pour cette raison ne change rien au fait que de toutes façons, vous ne vous aimez plus. Après, vous pouvez choisir de garder un bon souvenir de votre couple ou d'en faire une véritable erreur. Mais sinon, vous pouvez aussi continuer de vous traiter de noms d'autruche et d'asticot. »
John et Marie se lancèrent des regards assassins pendant quelques secondes, jusqu'à ce que le brun reprenne, le sourire aux lèvres.
« Morue ! »
* . * . *
Il y avait quelque chose d'unique dans les baisers de Bobby.
C'était peut-être ce souffle glacé qui avait le don d'étourdir ses victimes.
C'était peut-être le goût de ses lèvres, ou un talent naturel quelconque.
Ou alors, c'était peut-être John.
Aussi grisants que soient ces baisers polaires, ils avaient quand même leurs revers. A tout hasard, celui de rendre irrésistiblement drogué le meilleur ami dudit blondinet. L'Opium le plus interdit ne saurait mieux intoxiquer qu'un Bobby Drake. C'était cliniquement prouvable.
Bobby vous capturait le coeur de sa glace et vous le brisait d'un baiser.
* . * . *
Marie aimait voir les yeux de John se dilater lorsqu'il observait Bobby. Le silence était fait sur leur réconciliation, même pour elle. Ça ne l'empêchait pas de savoir ce qui s'était passé.
Bobby avait apaisé l'incendie du coeur de John.
Et elle ne connaissait qu'une manière.
* . * . *
Plus doux et plus sucré qu'un baiser de John, ça n'existait pas.
Tout comme il n'existait pas plus éblouissant que le soleil.
Ou plus foudroyant que l'éclair.
Ou plus électrisant qu'un coup de foudre.
Ou plus parfait que l'amour.
Sauf peut-être John, selon Bobby.
Incomparable.
* . * . *
Une fois l'état de son meilleur ami vérifié, il n'avait eut qu'à pencher un peu son visage sur le sien pour l'effleurer de ses lèvres, et ainsi, furtivement, silencieusement, et tendrement, reconquérir son exclusive propriété.
Si Amara avait été chassée de l'Eden pour les beaux yeux de Bobby Drake, John, lui, n'était pas près d'en réchapper. Du moins, pas vivant. Et encore.
Bobby avait capturé les lèvres qui le tentaient depuis bien trop longtemps. Il les avait faites siennes, se les était appropriées pour leur faire subir tout l'amour qu'il dédiait à leur propriétaire. Bobby s'en était fait l'acquéreur. Le temps de quelques secondes, d'une si minuscule éternité.
John avait senti le contact glacé et un frisson l'avait parcouru, propageant le froid en lui jusqu'à son coeur.
Sa fureur s'éteignit comme une bougie.
La passion s'alluma.
Leurs langues se mêlèrent et s'explorèrent. Le contact était moindre et pourtant, tout le corps le ressentait avec intensité, en échos de leur âme.
Leur être tout entier se fait dévorer.
Le contraste s'accentue, John brûle et Bobby ravive.
Le coeur flambant, insaisissable et inaccessible de John est capturé vif, la moindre de ses flammes se fige, métamorphosée en sculpture de glace.
L'âme glaciale, complexe et impénétrable de Bobby qui emprisonne son coeur fond, de bon coeur et malgré lui.
Bobby rouvre les yeux, leurs lèvres ne sont qu'à quelques millimètres, mais le baiser est terminé. Les iris de John ont perdu leur teinte grenat. Deux yeux turquins lui font à présent face. C'est fini, l'ordre des choses est rétabli.
Et pourtant ni l'un ni l'autre n'est vraiment guéri.
* . * . *
Ainsi, la version officielle n'était pas que Bobby avait (encore) embrassé John, non, mais plutôt « Bobby a juste récupéré son meilleur ami, il paraît. »
Il a fait revenir son colocataire dans leur chambre, lui a « rafraîchi » les idées et l'avait débarrassé de ses iris vermeils. Après tout, pourquoi pas ? Le turquin, c'était Le Bien. Et hors de question de se priver s'il y avait une solution pour leur faire retrouver leur couleur naturelle, aussi douteuse soit-elle. Bobby et John étaient BFFs, ils n'avaient aucune raison de se refuser un petit délire perso. Rien à cacher.
Ou pas.
Par version officielle, s'entend bien sûr la version non compromettante de l'affaire, celle qui ne mettait pas en danger leur si précieuse amitié.
Aah, Bobby et John, ou l'art de la déculpabilisation...
Ce baiser avait été inévitable, tout simplement.
Marie elle-même s'était fait une raison. Les disputes des deux garçons s'achevaient toujours par un baiser. Tel un couple. Classique. Leur amie avait d'abord voulu se moquer, mais elle dut se rendre à l'évidence : c'était bien trop amer pour la faire rire.
Mais eux, ce genre de blagues de mauvais goût, ils connaissaient déjà.
* . * . *
Les gens changent. Le naturel revient toujours au galop.
Quoique.
Anyway, le principe de ces deux dictons est d'abord que ces deux idées préconçues expliquent de manière rationnelle les fluctuations de l'être humain, et ensuite qu'elles sont tellement préconçues qu'elles vous donnent toujours raison, il ne vous reste plus qu'à choisir la phrase et le parti à prendre.
Que dire de l'Amour ?
L'Amour est aveugle. Et au pays des aveugles, le borgne est roi.
Et en France, le client est roi.
Un client Français borgne est-il roi des amoureux aveugles ?
Voilà le problème.
Les images. Les métaphores. Les synecdoques. Les enthymèmes.
Le raisonnement de l'absurde.
Le langage.
Kitty pourrait dire que John brûle pour Bobby, elle aurait raison. John a déjà brûlé des voitures pleines de policiers pour Bobby.
Kitty pourrait aussi dire qu'Amara laisse Bobby de glace, mais elle n'aurait pas vraiment raison, car John lui-même ne laisse pas Bobby de glace - Absurde : le Feu de John était l'Alpha, le contraire et l'Oméga de la Glace de Bobby. Et inversement, vous suivez ?
Ah, elle avait trouvé sa métaphore.
John brûle tant pour Bobby qu'il ne le laisse pas de glace.
Ou alors, elle pourrait vous dire que John et Bobby s'aiment, tout simplement.
Allez trouver des métaphores amoureuses avec de la Glace vous-mêmes.
* . * . *
Kitty avouait. Elle en avait pincé pour John. Très très fort. Longtemps. Désespérément.
D'un autre côté il y avait aussi eu Bobby, l'incarnation du Suprem Being, le petit ami idéal, le pote fidèle et le Bon Coup personnifié. Le type qui trouve les bons mots.
Le type qui est forcément déjà amoureux.
John, c'était son type. A Kitty, bien sûr.
Bien qu'elle ait parfois plutôt l'impression que c'était juste parce qu'elle avait toujours eu les mêmes goûts que Bobby. Elle et lui, c'était un peu des âmes soeurs platoniques. Leurs points communs étaient innombrables, leurs goûts souvent confondus et leurs raisonnements semblables.
Son véritable alter ego.
Et Kitty avait toujours eu l'instinct de ce lien sacré entre Bobby et John. Et par analogie, John lui plaisait. Beaucoup. Trop.
Elle aimait l'odeur de sa peau, elle aimait son sourire arrogant et son allure de gosse de riche. Elle aimait sa voix, son humour cynique et son répondant.
Elle aimait la fine cicatrice qu'il avait sur le poignet, trait blanc sur une peau blême, qu'elle lui avait faite sans le vouloir en passant trop près de son ordinateur - court-circuit, explosion et projection de bouts de verre. Les écrans plasmas n'étaient pas encore au goût du jour en salle info.
Elle aimait cette cicatrice qu'elle pouvait sentir sous ses doigts quand ils avaient treize ans, quand ils sortaient ensemble, quand ils étaient sous les draps.
Cette cicatrice, Bobby ne pourrait jamais lui voler, car il ne la voyait pas. Elle seule le pouvait.
Il y a eu un temps où Kitty pensait qu'elle deviendrait la femme parfaite aux côtés de John parce que sinon il l'abandonnerait. Cela dit, il y a aussi eu un temps où elle avait cru aux fées et aux fantômes.
Ô désillusion précoce et douloureuse.
John n'avait jamais été à elle, de toutes façons. Elle s'était donnée à lui et il ne l'avait d'abord pas refusée. Il lui faisait parfois des compliments, avait un geste gentil à son égard, une tendresse délicieuse. Elle avait son estime, mais il ne l'aimait pas.
Kitty savait ce que John appréciait et recherchait chez elle : Bobby. Et sa mère, maintenant qu'elle y repensait.
John n'était pas une image dans sa tête. C'était une sensation.
C'était la lumière qui s'éteignait, les plongeant dans l'obscurité de la nuit.
C'était un souffle brûlant qui l'embrasait toute entière.
C'était le chatouillis de ses mains la parcourant.
C'était le contact de lèvres sur son corps.
Et puis, c'était la bouche qu'elle embrassait, le torse qu'elle caressait, le premier corps qu'elle avait connu au sens biblique du terme.
John, c'était aussi un rire complice. Lui et Kitty avaient le même rire. Pas le ricanement moqueur, non, le rire amusé et taquin. Dans leur vie de couple, ils avaient passé leur temps à rigoler, des autres et d'eux-mêmes. Dans le noir, sous les draps, il y avait les soupirs, les grognements, les paroles soufflées, et il y avait les rires.
Alors même s'il l'avait subitement abandonnée, lui brisant le coeur, Kitty ne lui en voudrait jamais vraiment. John resterait à jamais le souvenir de son premier amour, de sa première fois, de son premier échec.
Elle qui avait toujours tout réussi, elle trouvait qu'elle s'en sortait pas trop mal. Même dans le pire, tout était encore au mieux. Son premier râteau avait été un souvenir heureux.
Il faut dire que John l'avait ménagée, aussi. C'était d'ailleurs ça qui l'avait le plus séduite : autant John était toujours devastating honnest avec Bobby, autant il l'avait toujours ménagée. Comme si elle était en sucre. Comme une femme. Comme sa mère.
Si Kitty était vite passée outre leur rupture, c'était parce que John s'était mis à l'accepter toute entière, et surtout, qu'il ne lui avait pas reproché quoique ce soit ouvertement. Elle n'avait plus le stress de devoir lui plaire, parce qu'elle n'avait plus l'espoir d'atteindre son coeur un jour, et parce qu'il ne lui avait pas dit qu'il ne voulait pas d'elle.
Il avait juste dit qu'il ne voulait plus sortir avec elle. Il avait tout fait pour ne pas la blesser personnellement. John était l'As, non, le Joker, du « C'est pas toi, c'est moi... ». Sauf qu'il ne s'était pas vraiment accusé non plus. Il avait simplement dit, en bref, qu'avoir une petite copine lui demandait trop. De temps, d'énergie, de fidélité ? Elle ne savait pas.
Mais elle savait qu'il n'avait aucun mal à consacrer tout son « trop » à Bobby.
La deuxième raison, donc, pour laquelle elle n'était pas rancunière, c'était que John lui avait dit quelques jours après qu'il appréciait sa présence. Il aimait bien l'avoir près d'elle. Rire. Lui parler. Sentir son parfum.
Parmi toutes les choses chez John qui avaient marqué Kitty, celle-ci l'avait poursuivie toute sa vie. La plus belle phrase qu'il lui avait adressée, la plus passionnée et flatteuse.
« Tu sens le Paradis. »
Oh, elle pouvait bien en rire, à présent. A treize ans, cette phrase, entre deux baisers joueurs, lui avait presque mis les larmes aux yeux. En tout cas, elle l'avait plus faite rougir que toutes les choses qui avaient bien pu précéder.
« Le jour où je confondrai le parfum de ma mère n'est pas près d'arriver ! »
Oui, à présent, elle pouvait bien en rire, sinon elle en pleurerait.
Dire que pendant toutes ces années, chaque matin, en sortant de la douche, elle se parfume, toujours avec la même senteur de jasmin, et à chaque fois, elle se rappelle les quatre mots les plus doux qu'on lui ait jamais adressés.
* . * . *
Une semaine après leur rupture, John était passé à autre chose. Il avait eu plusieurs aventures d'un soir dans les mois qui suivirent, toujours discret comme une ombre, toujours fugace, comme s'il voulait faire le moins de dégâts possibles. Mais l'illusion ne prenait pas. Espérer un peu plus avec John marquait au fer blanc.
Le problème de John, c'était ça. Il était tellement discret et exigeant que lorsqu'il vous choisissait vous, oui vous, pour une nuit, c'était irrésistible, vous vous sentez spéciale à ses yeux, capable de le faire changer, alors qu'en fait non.
La seule chambre dans laquelle John revenait toujours, c'était celle de Bobby.
* . * . *
Kitty n'était plus du tout amoureuse de John, et ce depuis longtemps. Bien avant que Marie s'immisce dans l'histoire. Les choses avaient fait que Kitty s'était plus rapprochée d'autres personnes plus saines pour sa santé mentale, comme par exemple Piotr ou Jub... Non, surtout Piotr.
C'est seulement une fois que Kitty passa l'éponge qu'elle réalisa qu'elle n'avait jamais eu un tiers de la connexion qu'il y avait entre Bobby et John.
Maintenant qu'elle était fiancée au père de son enfant - Kurt, hein, pas Bobby ou John -, Kitty voyait les choses autrement. Elle se disait que Bobby et John s'aimaient tellement qu'ils ne pouvaient s'empêcher de vaporiser leur sex-appeal frustratif autour d'eux.
Marie était bien d'accord, d'ailleurs.
Elles avaient simplement été des victimes de choix du point de vue sentimental.
* . * . *
« Alors comme ça, t'es sorti avec Shadowcat ? »
« Alors comme ça, t'es plus fiancé à elle ? »
Spike en perdit sa grande gueule deux secondes. Pyro faisait souvent ça - quand les gens lui posaient une question désagréable ou ennuyeuse, il la retournait contre eux. C'était une manière d'amener plus vite le sujet qui l'intéressait vraiment, aussi.
« Wow. Comment t'as su ça ? »
« J'ai mes sources. Un commentaire, peut-être ? »
Ah, il en était sûr. Pyro voulait vraiment savoir son avis sur la question. Même s'il faisait mine de l'ignorer pour regarder Le Cercle des Poètes Disparus.
« Non, ça ira. J'espère juste que Rogue saura tenir sa langue. »
« Si tu la laisses te harceler, elle ira pas se renseigner auprès des vrais commères. C'est juste un mauvais moment à passer. »
« Écoutez qui parle... »
Pyro se tut, le temps d'une réplique de Keating, puis lui répondit sans détacher les yeux du personnage télévisé.
« Je parle beaucoup à l'Epongette, tu ne le sais pas, c'est tout. »
« Mouais. A mon avis c'est surtout toi qui la fais parler d'elle. »
« Peut-être. Ou peut-être que je n'ai rien de palpitant à lui avouer. »
Spike se moqua ouvertement de sa phrase. Rogue, délaisser un détail croustillant sur Pyro ? Haha, la bonne blague.
« Et puis, » continua le brun, « elle parle tout le temps des autres pour cacher sa totale incapacité à exprimer son mal existentiel. Elle va mal et les mots lui manquent, alors elle nous fait parler de choses inutiles, abuser de paroles sans contenu ni valeur. D'un certain côté, elle participe à notre évolution en nous faisant nous assumer. »
« En même temps, vu comment les gens ont parlé de ses tentatives de suicide sans avoir rien à en dire, ce n'est pas étonnant. »
Pyro acquiesça, toujours obnubilé par son film. Et soudain, il revint au sujet qui l'intéressait, mine de rien.
« J'ai toujours su qu't'en pinçais plus pour Rogue que pour Kitty. »
Spike fronça les sourcils, décontenancé. Honnêtement, il ne comprenait pas.
« Qu'est-ce qui te fait dire ça ? »
« Tu veux dire, à part le fait que tu te sois fiancé à une fille enceinte limite par charité, qu'elle t'ait laissé en plan et que ça ne te fasse rien ? Ou alors, que tu ais toujours eu du mal avec l'Icebob' et Wolfdoudou ? Ou que tu la regardes comme si elle était la huitième merveille du monde ? Ou que... »
« Hé ho, stop ! D'abord, j'appelle pas ça de la charité. J'étais sérieux avec Shadowcat. »
« J'espère bien, mec, elle a failli te mettre la bague au doigt, quand même. »
« Où est le mal ? Tu sais, parfois, j'ai vraiment envie d'arrêter toutes ces conneries, de fonder une famille et d'enfin me trouver quelque chose à protéger envers et contre tout. »
« Pour t'occuper ? Trouve-toi une autre raison de vivre. Les mutants, ça foire toujours tout sur le plan familial. C'est génétique. »
« Tu parles. Et toi t'as quoi d'autre que ça, pour te guider dans le droit chemin ? »
« L'Icebob'. »
Spike n'était pas sûr d'avoir vraiment entendu ça. Pyro n'avait pas l'air gêné pour un sou, mais affichait plutôt un visage ennuyé, comme agacé par l'évidence de la chose.
« T'es sérieux ? »
« J'ai pas de famille, Spike. »
« Mais je croyais que... »
« Magnéto m'a abandonné comme il a déserté ses propres rejetons. »
« Mais tes parents sont... »
« Morts. Incendie de voiture à New York. »
Quoi ?
« Qui a bien pu...? »
« Moi. »
Spike ne put que se taire, tellement le noeud dans sa gorge l'empêchait de respirer correctement. Pyro gardait son regard décidé sur le téléviseur, se concentrant sur la télévision comme pour ne pas écouter ses propres paroles émises sur un ton passif.
« J'avais sept ans. Ma frangine cinq. M'man nous a élevés seule. »
Bordel, ce connard de Pyro était si sérieux qu'il n'allait pas tarder à le faire chialer.
« Quand j'avais quatre ans, P'pa a été envoyé à Washington pour défendre la paix entre les humains et les mutants. Diplomate. »
Oh non, pas ça.
« L'est jamais r'venu. »
Spike déglutit pour pouvoir glisser quelques mots.
« Désolé. »
« Ouais, » murmura le brun. « Ouais. Moi aussi. »
Arrivés à la dernière scène du film, presque tous les élèves étaient debout sur leur pupitre, saluant leur Capitaine, lui offrant une dernière preuve d'honneur et de respect. Et Keating partait, sur d'ultimes remerciements, et les laissait là, indisciplinés, là, contrecarrant toutes les règles insignifiantes dans une bravade symbolique, là, éduqués à être libres, là, enfin maîtres de leur destin.
Pyro se détourna de la télévision et adressa à Spike un petit sourire cynique, sans l'ombre d'une larme dans ses yeux désabusés.
« Tu vois, pas d'famille. Rien qu'Popsicle. »
* . * . *
La mort est toujours inévitable, et généralement redoutée.
Pour certains comme John, choisir son destin, c'est aussi choisir sa mort. Défier le monde, être assez fort pour le changer ou être dévoré.
Au fond, entre pourrir et mourir, la seule différence, c'est la vie qui précède. C'est s'éteindre parce que la bougie n'a plus rien à consommer, ou décider de sacrifier la réserve de comburant qu'il vous reste, prenant le risque de s'éteindre en voulant allumer d'autre bougies qui pourront à leur tour changer le monde, ou en allant voler la flamme d'autres pour les empêcher de détruire tout dans un brasier.
C'est mourir égoïste, ou satisfait.
Pour d'autres comme Bobby, mourir, ce n'est pas défendre une idée, ce n'est pas défendre le monde, mais c'est défendre son monde. Ce n'est ni tuer ni sacrifier, c'est protéger ceux qui comptent. Mourir, c'est avoir suffisamment aimé. Qu'on se soit fait assez de souvenirs. Pour mourir, il faut avoir fait tout son possible pour être heureux.
Et puis il y a ceux qui pensent différemment, comme Marie.
La mort est une part de notre destin, elle est la dernière note de votre mélodie, le dernier acte de votre mise en abîme, en fait, c'est même votre dernier acte sur Terre.
La mort est là. Où est le mal ?
La mort domine notre destin. Certains, comme Neil ou Marie, ne peuvent pas dominer leur destin. Donc ils dominent leur mort.
C'est là la réponse de Logan.
Celle qu'il ne comprendra jamais, parce qu'il ne l'entendra jamais.
* . * . *
Logan et Marie ne mourront peut-être jamais. Ils verront les gens autour d'eux vieillir et faiblir et s'essouffler et trembloter et finalement s'éteindre définitivement, disparaître, ne leur laissant que des souvenirs.
Marie ne pourrait leur conseiller préparer leur mise en scène, vu que ses vaines tentatives de suicide n'avaient rien eu d'épique ou de noble. Mais elle vivait la Mort différemment, c'était certain. Elle ne pensait plus à son Adieu à la Terre, mais à celui de la Terre pour les mortels. Après votre dernier acte, tout le monde fait une scène pour accueillir votre absence.
Ça s'appelle le deuil.
* . * . *
Après sa discussion avec Spike, John était retourné dans sa chambre. Mais ne sachant quoi y faire, il resta là debout un bon moment sans bouger. Il avait du mal à vider sa tête, pleine de pensées pénibles.
Le Feu avait réduit son innocence en cendres. Son innocence, et sa famille.
Contrarié, il finit par partir.
* . * . *
Les obsèques.
L'unique chose qui vous met tant en valeur de toute votre existence matérielle. Même votre naissance est partagée avec votre mère. Pour certains, ce sera même la seule fois qu'une cérémonie leur sera dédiée. Comblés de tous les honneurs dont vous avez toujours rêvé. Célébré et regretté.
La seule chose qui ne célébrera que vous à laquelle vous n'assisterez jamais.
* . * . *
Sans vraiment réfléchir, John se trouva devant le cimetière de l'école, là où reposait les sépultures des ancêtres de Charles Xavier, propriétaire du domaine et directeur de l'école. Il regarda longuement les pensées gravées dans la pierre, seuls restes des êtres chers autrefois vivants. Quand John disait que son père n'était jamais revenu, c'était vrai. Il n'avait jamais été rapatrié en Australie, mais en Irlande, avec ses grands-parents. Toutes les fois où John y était allé, il avait toujours plu des cordes. Il n'y avait pas eu un seul nuage le jour de son enterrement.
Tant d'ironie le fit sourire.
« A quoi penses-tu, Pyro ? »
* . * . *
C'est paradoxal, mais l'idée d'être incapable de quitter ce monde rend Marie incapable de tirer un trait sur ses erreurs passées. Pour elle, il n'y aura jamais ce jour où elle pourra se pardonner tout, et où tous la pardonneront.
* . * . *
John n'était pas sûr d'être vraiment réveillé, là.
« Mystique ? »
La femme eut un doux sourire et s'approcha de lui avec sa démarche fluide et gracieuse. John n'osa pas reculer quand elle lui tapota la joue maternellement.
« Comment vas-tu ? » s'enquit-elle, aimable.
« Que... Comment est-ce qu ..? Attendez, quoi ? »
« Comment je suis ici ? » proposa-t-elle, penchant sa tête sur le côté. « Eh bien, je suis venue, et personne ne m'en a empêché. Enfin, sauf les dispositifs de défense du parc, mais ils s'en remettront, éventuellement. »
John la repoussa, en colère.
« Pourquoi fais-tu ça ? » s'énerva-t-il. « Je croyais que t'étais en sécurité, que je t'avais mise en sécurité ! Tu ne peux pas juste venir comme ça et ... »
« Tu n'es jamais venu me voir, » lui reprocha-t-elle. « Je te dois la vie, mais ça ne m'enlève pas le droit d'avoir de tes nouvelles. »
« Ce n'est pas sûr et tu le sais. Nous sommes en guerre. »
« Et alors quoi, Pyro ? Toi aussi tu es en danger. Nous le sommes tous. »
« Moi, je peux me défendre. »
« Ne me sous-estime pas. Ce n'est pas parce que je ne peux plus guérir et changer d'apparence que je suis sans défense. Les robots de l'entrée te le prouveront, ou du moins ce qu'il en reste. »
« Raven, arrête ! » s'emporta John, hors de lui. « Tu ne comprends pas, Magnéto veut te tuer ! Sérieux, vous êtes vraiment pas croyables, tous les deux ! Ces connards d'humains te traquent pour avoir des infos sur la Confrérie, et du coup, Magnéto veut ta peau, okay ? »
« Magnéto m'a déjà trouvée, Pyro. Quand mon pouvoir a commencé à me revenir, Callisto m'a repérée sans problème. Je suis de retour dans la Confrérie. »
« Tu n'apprends jamais, hein ? Il t'a abandonnée sans remord, et toi, tu... »
« Je défends la même cause, il n'y a aucune raison que l'on divise nos forces. »
« Oh, et tu viens me demander de revenir, c'est ça ? »
« Non, pas vraiment. J'ai cru comprendre que tes petits camarades nous étrangleraient tous sans pitié si tu revenais dans nos rangs, alors je préfère m'abstenir. Je suis venue pour voir ce que tu devenais, c'est tout. »
« Je survis. J'ai fini par me faire une raison. »
Mystique jeta un regard aux alentours, pensive.
« Tu es heureux, ici ? »
« Ouais, je... Ouais. »
« Tu m'en veux toujours ? »
« Nan. »
« Tu es sûr ? »
« Nan. »
Mystique eut un nouveau sourire amusé. John était reparti avec sa mauvaise foi habituelle et son costume d'ado revêche. Quoiqu'il en dise, il avait la tête plus dure que la sienne.
« Tu vas me manquer, » lui souffla-t-elle paisiblement.
« Ouais, » grogna le brun. « Bien fait pour vous. Je... Vous aussi. »
Et les adieux furent faits.
« Très bien, alors. »
Mystique se pencha vers lui pour déposer un baiser d'adieu sur la joue de son ancien apprenti, et disparut, laissant John dans un tourbillon de feuilles et d'effluves de jasmin.
* . * . *
Cependant, il n'y a rien à cacher là-dessous. Le deuil, malgré toutes les excuses religieuses et autres inepties, n'est pas fait pour le mort, principal intéressé qui justement n'est pas disponible pour le moment.
Toute cette mise en scène est faite pour ceux qui restent. Pour oublier, non pas que ce sera bientôt le tour de quelqu'un d'autre, mais simplement oublier tous les regrets, et oublier que cette personne a autrefois été omniprésente dans votre vie. Oublier qu'un jour elle aurait pu débarquer à tout moment.
Assumer qu'elle ne reviendra pas.
C'est dur pour Marie de se dire qu'elle vivra cette scène pendant des siècles entiers, en boucles répétées et répétées. Aller verser des larmes sur la mémoire de quelqu'un, non pas pour cette personne, mais pour soi. Pour ne plus jamais rêver qu'untel est revenu et qu'il attend en bas que vous vous réveilliez.
C'était d'autant plus traumatisant avec son retour dans le passé, où là, ses rêves post-deuil s'étaient concrétisés. Elle se réveillait le matin, et John était vraiment là, en bas, dans le salon, à zapper devant la télé.
Réalité et rêve n'avaient plus de limite chez les mutants.
Selon Marie, la douleur était la seule preuve de sa survie.
Alors, elle ne pouvait espérer que la mort.
* . * . *
« Wow ! Respire, Rogue ! C'était un mauvais rêve. »
Toujours agrippée au bras du garçon, Marie entrouvrit les paupières.
« Bobby ? » bredouilla-t-elle, incertaine.
« Tout va bien. »
« Quelle année ? »
« Toujours 2005. Août. »
« Où est John ? »
« Toujours en bas. »
La jeune femme poussa un soupir, lâcha le bras du blond et s'allongea contre son oreiller, fatiguée. C'était la troisième fois ce mois-ci.
« Tout va bien, » répéta Bobby, la berçant au son de sa voix. « Ce n'était qu'un cauchemar. »
Et là, soudain, après tant d'impassibilité, l'insensible Marie D'Ancanto du futur fondit en larmes.
* . * . *
L'orage nocturne qui succéda à ce jour riche en émotions eut pour effet d'adoucir tous les coeurs de l'école, en fait.
Kitty s'endormit contre Kurt pour la première fois depuis des semaines. La chute de température lui permit enfin de se blottir dans les bras chauds et réconfortants de son fiancé, signant définitivement la reconstruction de leur couple.
Les autres étudiants de l'école s'étaient réunis dans la soirée pour regarder un Woody Allen, mais bien avant que l'orage n'éclate. Ils avaient eu le temps d'enchaîner un bon nombre de parties de cartes avant que le premier coup de tonnerre ne retentisse. Les plombs sautèrent, mais à peine les lumières furent-elles éteintes que John fit apparaître un gigantesque flambeau en lévitation au dessus de leurs têtes et brandit ses quatre dernières cartes devant lui.
« Président, » souffla-t-il d'un sourire insolent.
« L'enfoiré ! » s'exclama Spike, ébahi. « Quatro d'Trois ! »
« Oh non ! » se plaignit Jubilée. « J'savais bien qu'j'aurais dû garder mes deux Trois ! Rends-moi mes cartes, Pyro, tu m'as escroquée ! »
« T'as vraiment une chance de cocu, » ricana Bobby en déposant à son tour ses quatre dernières cartes.
Tous se penchèrent pour voir les quatre Dix ajoutés sur le jeu. John eut même un sifflement admiratif en continuant à faire claper son Zippo distraitement.
« Premier ministre, » annonça le blond avec un sourire ravageur.
« Nan mais c'est pas vrai, vous trichez ! » s'écria Tabitha.
« Si peu, » susurra Gambit en déposant lui aussi son jeu.
Quatre Valets. Les protestations naquirent de partout pendant que Rémy tapait dans les mains de Bobby et John. Beaucoup avaient apporté leur oreiller en supplément des coussins du salon, et évidemment, le problème fut vite réglé en une majestueuse bataille d'oreillers. Puis, essoufflés, les derniers joueurs restant reprirent leur jeu.
La partie se termina vite, et tous allèrent se coucher.
A une exception près.
Marie n'avait pas peur de la mort, mais elle était littéralement épouvantée par l'orage depuis son plus jeune âge. Généralement, elle se contentait de se cacher sous ses draps et de mettre le volume de son iPod à fond, mais là, vu son humeur, c'était plus fort qu'elle.
Ainsi en rejoignant sa chambre comme les autres, la tête enfouie dans son énorme oreiller et les épaules tremblantes comme une feuille, elle sentit soudain un bras passer autour de son cou et la faire dévier du couloir. Quand elle leva le nez de son traversin, elle vit Bobby lui embrasser la tempe et John, accoudé au pan de sa porte, lui faire un signe de tête, lui intimant de venir les rejoindre, alors que son colocataire l'attirait déjà dans leur chambre.
Pendant que John fermait les volets, Bobby rapprocha leur deux lits jusqu'à ce qu'ils ne forment plus qu'un. Sans qu'elle ait le temps de vraiment comprendre ce qu'il lui arrivait, Marie fut poussée dans la salle de bain avec un t-shirt XXL de Bobby et un short de sport dans les mains.
Les trois adolescents veillèrent jusqu'à tard dans la nuit, enchaînant les jeux de pouvoir improvisés, les gros plantages et les fous rires.
Bobby leur fit une superbe démonstration du charme de ses facultés en leur créant un baldaquin tenu par quatre colonnes sculptées de spirales, puis allant jusqu'à ajouter des rideaux translucides si fins qu'ils pouvaient être saisis, pliés et froissés sans fondre ni se briser. Tout ce décor cristallin autour d'eux pouvait être manipulé, mais n'étaient pas en contact direct avec eux, comme dans ces rêves où il suffit de tendre le bras pour toucher l'utopie, mais personne ne le fait de peur que tout disparaisse.
Et encore, il n'y avait pas que le sens du design de Bobby qui les avait soufflés. Il y avait aussi son sens de la magie. Comme par exemple, sa maîtrise totale de sa glace lui permettait de faire onduler ses voiles comme sous l'effet d'une petite brise, et surtout, l'apothéose, le bouquet final, l'apogée dans toute sa gloire : la neige.
Une neige trop fine et éphémère pour être humide ou froide, tout juste assez figée pour les rafraîchir alors qu'ils la regardaient tomber doucement du trépied au dessus de leurs têtes.
C'était Noël.
Et puis, il y avait eu le même sens artistique chez John et ses miniatures. Emmitouflés dans leurs draps, la neige continuant de les rafraîchir délicatement, Bobby et Marie avaient assisté au fabuleux théâtre du Feu. Toute la subtilité des scènes des Songes d'une Nuit d'Été de Shakespeare fut parfaitement reproduite ce soir-là par les mains habiles de John, qui non seulement en présenta une scène qu'il connaissait par coeur, mais les fit voyager jusqu'à de tout autres horizons, avec des mythes d'Asie et d'Afrique. L'immense Dragon du Japon, les majestueux rituels du Sahara, les pixies d'Irlande, l'exécution de Jeanne d'Arc, l'armée impériale de Chine, l'engloutissement d'Atlantide, les Titans de l'Olympe, la Cène, une Amazone tirant à l'arc, les Djinns dansant au milieu de lettres arabes, l'expulsion d'Eden d'Adam et Ève, le départ du May Flowers, la Cité Perdue d'Eldorado, l'épreuve mythologique de Psyché et Cupidon, l'Archange Gabriel penché vers Rogue annonce la venue du Messie, Charlie Chaplin cabriole poursuivi par Indiana Jones, et puis, un Ange.
Un Ange parfait et émouvant.
La dernière image qui se grava dans leurs pupilles avant que la lumière ne disparaisse à jamais. La touche finale de leur périple. Le dernier souvenir de cette soirée.
Un ange torse nu qui boit une bouteille d'eau.
Bobby.
Marie savait que Bobby ne se reconnaîtrait pas, même si la ressemblance était frappante. La silhouette était religieusement conforme, seules les ailes s'étaient greffées à ce profil. Mais elle ne se doutait pas que John ne remarquerait rien non plus, plongé dans la contemplation de sa propre illusion, son rêve ardent reflété dans ses yeux turquins.
Elle ne rêva jamais, jamais plus de la mort de Pyro.
* . * . *
Marie se réveilla la première, aux environs de midi.
Oh, mais les autres suivirent vite.
Elle lança d'abord un regard autour d'elle, histoire de se remémorer ce qu'elle faisait dans des draps qui n'étaient visiblement pas les siens. La pièce était plongée dans une semi obscurité, mêlant leurs corps aux draps dans des formes évanescentes à peine esquissées. Les rideaux vaporeux étaient toujours présents, mais la neige s'était visiblement évanouie dans les affres du sommeil.
Bobby dormait profondément, sa tête blonde sous son oreiller pour se protéger des quelques rayons de soleil qui perçaient au travers des volets. John avait apparemment passé la nuit sans draps. Marie s'était inconsciemment étalée vers lui, puis s'était réfugiée, avec les draps du brun, dans les bras de son colocataire, jusqu'à ce qu'elle ait trop froid et retourne auprès de John, toujours sans lui rendre sa couverture. D'un autre côté, la tête plongée dans son oreiller, des épis dans tous les sens, les manches de son t-shirt recouvrant même ses mains, ça n'avait pas l'air de l'avoir trop gêné. Enfin, c'est ce qu'elle s'était dit sur le moment.
Marie pensait naïvement qu'elle ne réveillerait pas Bobby en voulant le survoler pour descendre du lit. Elle était très agile, et Chanceuse. Certes.
Sauf que dans le noir, elle se prit les pieds dans les draps, glissa et atterrit peu discrètement sur le golden boy au sommeil si léger. Bien évidemment, elle perdit tellement l'équilibre qu'elle l'emporta avec lui dans sa chute du lit.
Oups.
D'ailleurs, leurs cris réveillèrent John qui se redressa de son oreiller pour leur jeter un coup d'oeil somnolent et ennuyé, deux cernes noires soulignant son regard.
Gloups.
Quelques projections astrales et physiques d'oreillers plus tard, ils décidèrent de remettre un peu d'ordre dans la chambre. John fit disparaître la voûte céleste et hivernale de Bobby, pendant que ce dernier ouvrait les volets et que Marie rangeait les objets déplacés par leur mêlée moelleuse mais sans pitié.
L'humidité s'échappa d'elle-même de leur pièce, et c'est alors que John éternua.
Oh, merde.
* . * . *
« Pas d'glace pour toi, Allerdyce. T'es malade, tu vas contaminer toute l'école. »
John se fit ôter le pot des mains et lança un regard de la mort qui tue à Marie qui se fit pour le coup toute petite. Puis il revint à Bobby.
« Chuis pas malade ! Il doit bien faire vingt-deux degrés. »
« Ouais, » répliqua Bobby en se servant une cuillérée, « bah cette nuit, il a pas dû en faire quinze. »
John voulut protester mais fut pris d'une quinte de toux. Bobby cessa aussitôt de le narguer et Marie se retrouva avec le pot de glace dans les mains pendant que le blond posait son front sur celui de son colocataire pour vérifier sa température.
Marie avait remarqué que John avait les yeux dilatés et les traits fatigués depuis quelques jours, mais là, c'était choquant. Le brun tituba un peu lorsque Bobby tâta ses ganglions, et Marie s'aperçut soudain de la proximité ambiguë des deux garçons.
Sur ce, Bobby décolla son front du sien et examina les rougeurs fiévreuses sur les joues de son meilleur ami.
« Tu parles, t'as au moins chopé la grippe ! »
« Non ! » s'exclama John. « Déconne pas, c'est les vacances, bordel ! »
« Je n'y peux rien, tu sais. Je constate juste. »
Marie rangea le pot de glace dans le congélo pendant que les deux amis argumentaient. Elle ne manqua pas de remarquer au passage comment ils se frôlaient et se dévisageaient tout en parlant à l'autre, leurs lèvres à quelques centimètres seulement.
Elle soupira. C'était désolant, qu'ils soient aveugles à ce point. Vraiment.
« Quel genre de cas social chope la grippe en été ? » avança John comme si sa réplique pouvait l'épargner.
« Toi, » répliqua Bobby en se retenant difficilement de rire. « Ça fait des jours que tu dors mal, et notre ballon d'eau chaude n'a pas survécu à ta dernière crise. »
Finalement, John bouda et Marie et Bobby le traînèrent à l'infirmerie contre son gré.
* . * . *
John boudait.
Il n'était pas tombé malade de tout l'hiver, et là, il se faisait prendre par surprise par un bordel de sale virus de ses deux ! Tout ça à cause d'un orage pourri, d'une douche pourrie, d'une chambre pourrie et de meilleurs amis pourris. Et pire. Apparemment, ça lui avait rôdé autour depuis plusieurs jours. Et il ne s'était pas méfié. Il avait été pris en traître par un bordel de microorganisme pourri qui l'avait choisi lui pour lui pourrir ses vacances.
« Je viens en paix te pourrir la vie ! »
Joie.
L'infirmerie était vide, en plus. Pas un Docteur Maboule à l'horizon, rien. Néant total.
Et maintenant, il avait la tête qui tourne...
* . * . *
« Oooh, le p'tit Pyro l'est tout malade... »
« Ta gueule, Spike. »
« Attention, » ricana Gambit, « le p'tit Johnny va s'énerver, il va te lapider à coups d'antibiotiques, Spike ! »
« Oh, pitié, vos gueules... »
« Ah ça oui, » se moqua gentiment Doug, « t'es pitoyable avec ton écharpe en plein été. »
« Moi j'trouve ça mignon, » plaisanta Warren pour le provoquer.
« Mon poing dans ta gueule il va être moins mignon, tu vas voir. »
« L'prends pas comme ça, Pyro. T'es notre grand nounours, tout l'monde sait ça. »
« Ton grand nounours va te cramer ta chambre si tu la ramènes encore une fois, Spike. »
Toutes les personnes présentes échangèrent un regard complice, et la seconde d'après, John se retrouvait assailli de partout par un gros câlin collectif.
Lorsque Bobby entra dans le salon, il trouva son meilleur ami ébouriffé, occupé à se débattre contre les mains chatouilleuses et harceleuses d'une dizaine de personnes.
Eh ben z'avaient pas perdu d'temps, ceux-là.
« Mais c'est pas vrai, ça, j'peux même pas t'laisser deux minutes tout seul sans qu'tu t'fasses violer... »
* . * . *
Tu m'étonnes.
Avec sa bouille enfantine, ses joues rouges et son écharpe lui couvrant le bout du nez, il avait l'air plus comestible que jamais, le Pyro. Même s'il était prêt à brûler vif le prochain qui ferait juste mine de vouloir le prendre pour un koala en peluche à nouveau.
Maintenant, il boudait toujours, mais avec son Zippo allumé. Un peu comme si votre ours en peluche préféré, le tout mignon tout doux tout mou, était doté d'une ravissante paire de crocs de requin. Ou que votre poupée favorite, la toute belle avec ses boucles anglaises, sa peau de porcelaine et son sourire d'ange, avait dans sa main un couteau dégoulinant de sang frais qui aurait accessoirement giclé sur son visage. Dans ce genre-là.
Aussi tentant que ce soit, il n'y avait aucune garantie d'en sortir en un seul morceau. Il valait mieux réfléchir un peu avant, se poser des questions telles que : Dieu vous aime-t-il vraiment ? Vous ressuscitera-t-il suite à votre noble sacrifice ? Mm ? Ou plus concrètement, avez-vous vraiment envie de mourir dans d'atroces souffrances ?
Dans ce goût-là.
Par exemple, Spike, Warren, Piotr, Rémy, Jubilée, Doug, Tabitha, Kitty, Marie et Flash, auraient vraiment voulu y réfléchir à deux ou trois fois avant que leurs armoires ne se voient recyclées en cendrier pour vêtements.
Outre ces quelques détails négligeables, la joie et la bonne humeur régnaient en maîtres absolus en cette école. Hum, c'est pas faux.
* . * . *
La haine entre Kitty et Amara était plus vive que jamais, en ce mois d'Août. La blonde, toujours rancunière pour le coup du déjeuner, n'avait pas manqué de se permettre quelques commentaires sarcastiques sur les fiançailles éphémères de Spike et Kitty, puis sur Kurt, le présumé fils du Diable, de dix ans son aîné.
Mais c'est seulement quand elle osa insinuer que le bébé n'était peut-être même pas du Nightcrawler que le scandale éclata vraiment, et qu'Amara perdit définitivement l'estime de Kitty.
* . * . *
Tu parles.
Pas besoin d'faire son petit génie du thermomètre et d'se la jouer grand médecin. Évidemment, que John avait de la fièvre. La température de la chambre avait dix degrés de différence avec l'extérieur. Pas besoin d'enlever le t-shirt de John pour le deviner ou de lui mettre un thermomètre débile sous le bras.
Bobby claqua sa langue avec agacement quand Hank secoua l'objet et annonça son résultat. 39,5. Sans dec', Sherlock.
« T'as mal à la gorge ? Au ventre ? »
Et le voilà reparti à le tripoter...
Accoudé au pan de la porte, la tête appuyée contre le mur, Bobby ne lâcha pas une seule seconde son meilleur ami du regard. Ça lui arrachait les yeux d'assister à une telle scène.
Hank était sans pitié. « Fais aaaah », « Ça te fait mal ? », « Et là ? », et vas-y que j'lui retire son t-shirt, que j'explore ses amygdales, que je palpe son cou, que je le touche...
Et l'autre, là, l'était pas censé être pudique ? A moins qu'il soit trop stone pour le repousser.
Bobby crut vraiment qu'il allait commettre un meurtre. Surtout lorsque son colocataire, frissonnant au contact froid du stéthoscope contre sa poitrine moite, se mit à éternuer. Encore heureux que le soi-disant médecin le laisse remettre son t-shirt avant qu'il ne finisse l'inspection de ses poumons et la prise de son pouls. Le diagnostic tomba juste après.
« Une bonne grippe, » soupira Hank en posant une main réconfortante sur l'épaule du brun. « Tu vas y survivre, mais arrête les nuits blanches. Bobby, je te charge de l'assommer s'il ne dort pas dix heures par nuit. »
Bobby haussa un sourcil sceptique, sa tête toujours penchée sur le côté. Ben voyons. Demandez à l'insomniaque de service de jouer les somnifères, allez-y. Nan mais franchement.
« Je suis sérieux, Bobby. Ses pouvoirs rendent sa fièvre dangereuse. D'importantes séquelles peuvent... »
« Vous fatiguez pas, j'ai compris l'idée. S'il fait un caprice, je le gèle sur place, pieds et mains liés. »
Hank eut un sourire et remarqua soudain que leurs deux lits étaient collés.
« Pieds et mains liés, huh... »
Il éclata de rire, d'un de ces rires vibrants qui ressemblaient à un aboiement de chien, puis s'interrompit net en sentant un jet de flamme lui passer sous le nez. John, essoufflé et transpirant, avait pour le coup surmonté sa fatigue et dégainé son zippo.
« Je ne veux pas savoir ce que vous venez de penser, mais je vous conseille de vous enfuir vite. »
En effet, le professeur Hank fut expulsé de la chambre des deux garçons, le feu aux fesses.
* . * . *
Surtout, garder la tête vide.
John n'était certainement pas conscient des ondes aphrodisiaques qu'il envoyait. Ou du moins, il n'en faisait pas exprès. Peut-être.
Ne surtout pas penser à lui.
C'était ça la solution. Oublier sa présence. Si possible, oublier son existence même. Bobby était seul dans la chambre, et il n'entendait rien.
Non, il n'entendait surtout pas la respiration haletante de son meilleur ami.
Ne pas le regarder, c'était indispensable. Il fallait l'oublier, complètement. Sinon, Bobby n'y survivrait pas. Non, en fait, John n'y survivrait pas.
Ne surtout pas sentir son odeur.
Rester concentré. Carré de 35. 1225. Couronnement de François 1er. 1er janvier 1515. Mort de Shakespeare ...
Ne surtout pas penser à John, enfermé dans la même pièce que lui pour les prochaines heures à venir.
Non, il ne céderait pas, même sous la torture.
« Icebob', tu vas sortir de cette salle de bain ? Assume un peu tes conneries et va m'ouvrir la fenêtre, esclave. »
Pitié, qu'on l'achève.
* . * . *
« Bah Bobby, qu'est-ce que tu fais ? »
Non, il n'avouera sûrement pas qu'il a déserté à Marie, la championne de la torture mentale après une certaine tête brûlée.
« Euh, rien ? »
Noooon, pourquoi avoir répondu avec l'air de se poser la question, hein ? To Do List : apprendre à mentir, urgent.
« T'as fui devant l'adversité ? »
« Noui, » marmonna-t-il en se grattant la nuque.
« C'est si dur que ça ? »
Haha. Ne penser à rien. C'est une fille. C'est innocent, une fille. Il paraît. (C'est encore ce qu'on dit dans certaines contrées lointaines et inconnues, du moins.)
« Mm, » émit Bobby évasivement.
« J'imagine, » compatit la brunette avec compréhension.
Ou pas.
« Viens mater les dix dernières minutes de Friends, va. Ça t'détendra. »
* . * . *
Dix minutes plus tard, Bobby était de retour dans la chambre où John dormait à moitié, toussant parfois et remuant beaucoup entre ses draps. Le contraste de température, d'au moins quinze degrés, étourdit le blond sur le moment.
C'est là, sur le palier de la porte, éclairé seulement de la lumière du couloir, qu'il se rendit compte d'une complication non négligeable. John s'était assoupi, accablé par la fatigue, et ils avaient oublié d'éloigner leurs deux lits.
Préparé psychologiquement à bien pire que ça, Bobby se permit un sourire soulagé. Au moins, un John endormi émettait relativement peu d'ondes à effets indésirables sur lui par rapport à un John éveillé. Ainsi, il ferma la porte derrière lui et se glissa dans l'obscurité pour rejoindre son meilleur ami.
A peine Bobby s'était-il installé qu'il sentit deux mains fiévreuses courir le long de son torse et un souffle torride se plonger dans son cou. Il se figea aussitôt et la température de la pièce retomba d'une vingtaine de degrés.
John eut un soupir d'apaisement. Bobby pouvait sentir ses lèvres sur sa peau et ses cheveux le chatouiller. Un frisson parcourut sa colonne vertébrale.
Oh non, pitié.
* . * . *
Au fil des jours, l'état de John connut une évolution inversement proportionnelle à celui de son colocataire. Autant le brun ne vivait plus sa grippe que comme une suite de quintes de toux et d'éternuements, autant Bobby apparaissait de plus en plus dévasté d'épuisement.
Au bout d'une semaine, il avait des cernes bleuâtres et le regard éteint.
L'insomniaque ne sait plus s'il rêve ou s'il est éveillé. Parfois, il rêve éveillé, et parfois, il perçoit la réalité pendant son sommeil. Bobby avait une solution à cela. Il mettait en veille prolongée les quatre-vingt dix-neuf pourcents de son cerveau, ne laissant qu'une part infime de sa conscience en éveil.
Les gens lui faisaient remarquer qu'il avait le même regard blasé que John. Il ne prenait pas la peine de répondre, car c'était juste. Son état d'esprit s'était totalement désintéressé de son environnement. Bobby était pour ainsi dire déconnecté.
Il était totalement passif le jour, mais hyperactif la nuit.
Et puis, le septième jour arriva.
Le jour du repos, celui où Einstein, épuisé, décida que ce serait le sabbat.
* . * . *
John se sentait mieux et décida qu'à partir de ce matin, il arrêterait de prendre ses médicaments. Sauf qu'Hank entra dans la chambre et le vit ranger sa boîte de médicaments dans sa table de chevet sans se servir au préalable.
« Prends tes médicaments, » le somma-t-il immédiatement.
« Pourquoi faire ? » nargua John sans obéir.
« Ne discute pas et obéis. »
C'est à ce moment que Bobby sortit de la salle de bain, dégoulinant d'eau, vêtu d'un simple jean, et fit un petit salut de la tête indifférent à Hank avant de se servir dans son armoire. John le regarda enfiler son t-shirt et attraper une nouvelle serviette pour essuyer ses cheveux trempés pendant que le docteur le sermonnait.
« Si tu retombes malade, tu vas repasser une semaine à m'empoisonner comme quoi tes vacances sont gâchées et... John, tu m'écoutes ? »
Sans se départir de son sourire taquin, le brun se tourna vers Hank avec un regard d'exaspération.
« Et alors ? Un jour de plus ou d'moins, quelle différence ? »
Le blond abandonna sa serviette sur ses épaules et se saisit de sa bouteille d'eau. Irrésistiblement, les deux yeux turquins dérivèrent sur sa pomme d'Adam.
« Tu vas retomber malade, » prévint sérieusement Hank.
Bobby s'essuya d'un revers de main, l'air toujours aussi détaché qu'un somnambule.
« Et ben j'prends l'risque, » ricana le brun, « la différence sera pour moi. »
Et là, ce fut le déclic. Ses yeux d'azur se posèrent sur John avec une lenteur et une intensité incomparables. Distrait par la profondeur de ses iris, John ne réagit pas en le voyant se déplacer à une vitesse surprenante, sa bouteille d'eau à la main.
Bobby se dirigea vers sa table de chevet, ouvrit d'un mouvement sec le tiroir, saisit les médicaments, se servit deux pilules, prit une gorgée d'eau, posa sa bouteille, attrapa son meilleur ami par le col et lui fit avaler de force les médicaments.
Sur ce, il lâcha John qui tomba sur son lit sous le choc, récupéra sa bouteille et sortit de la chambre.
La porte claqua, laissant un John rouge jusqu'aux oreilles et un Hank à la mâchoire prête à se décrocher.
* . * . *
En fait, après cet ébat, Bobby ne resta pas impassible bien longtemps. Il n'avait pas atteint le bout du couloir quand l'évidence le percuta de plein fouet. Marie le trouva à cet instant précis, accroupi dans le couloir, ses mains sur sa tête comme s'il venait de se prendre un poids sur le crâne, poids qui n'était autre que celui de la Réalité.
Poussée par la curiosité, elle ne put s'empêcher de s'accroupir à sa hauteur et de plaquer ses mains nues sur la nuque exposée du blond, qui gémissait comme s'il portait la fin du monde sur les épaules.
Elle vit les dernières semaines, les dernières nuits, et le baiser.
Puis réalisant que Bobby n'avait pas du tout été blessé par son contact, elle passa tendrement ses mains nues dans ses cheveux dorés et lui redressa la tête pour lui offrir son plus beau sourire.
« T'es trop mignon, » souffla-t-elle en lui embrassant la joue.
Le garçon lui offrit un petit sourire malicieux, et alors elle comprit.
Bobby n'était pas choqué par le baiser, mais par la révélation qui en avait découlé. Celle de son amour pour John, dont l'origine remontait à trop longtemps pour qu'il ait jamais eu conscience de la nuance de ses sentiments.
Il ne s'en voulait pas pour le baiser, au contraire. Il lui plaisait. Avoir embrassé John avait visiblement illuminé sa journée.
Il ne s'était pas emporté de colère face à la désinvolture de John envers sa maladie, non. La partie subtile de ce qu'il restait de sa lucidité avait délibérément choisi de profiter de la situation et de se venger de toutes ces heures de torture mentale.
L'excuse ultime fournie par les médicaments était parfaite, l'excuse ultime, qui ne menaçait pas leur amitié. Pour la première fois, il n'avait pas eu la culpabilité d'abuser de John parce que ce dernier l'avait amplement mérité - menacer de lui refaire subir une semaine de supplices ? Nan mais.
Voilà. Bobby trouvait ça amusant. C'était une vengeance osée mais satisfaisante. Il ne pouvait pas se retenir de d'exploser de rire, maintenant.
Marie, elle, perdit son sourire au profit d'un soupir déçu.
Le baiser inexcusable qu'elle attendait depuis si longtemps s'était encore défilé. Celui qui ne laisserait ni John ni Bobby indifférent, celui qui n'avait tellement pas d'excuse qu'il était l'évidence criante des sentiments des deux amis, n'était toujours pas arrivé.
Son expression boudeuse renforça l'hilarité du blond, qui se moqua d'elle ouvertement.
Pff, la becquée.
Nan mais qu'est-ce qu'il fallait pas inventer, j'vous jure.
* . * . *
« Devant Hank ? » répéta-t-elle, sidérée.
Kitty resta interdite quelques secondes, puis explosa de rire, se tenant les côtes. Excellent. Vraiment excellent.
« Et ça ne leur a rien fait, » pesta Marie. « Je te jure, ils ont fait comme si de rien n'était. »
« Que veux-tu que ça leur fasse ? » hoqueta Kitty, essuyant le coin de ses yeux et soufflant pour se calmer. « Ce n'est pas leur première fois, un d'plus ou d'moins... »
Et elle repartit dans sa rigolade. Devant Hank, c'était trop.
Marie ouvrit le placard et se servit un bol où elle versa ses corn flakes tout en continuant de grommeler contre ses deux amis. Kitty respira profondément et passa distraitement ses doigts sur les motifs géométriques de son assiette. Les deux filles avaient complètement oublié que la porte de la cuisine était grande ouverte, et continuèrent leur discussion sans remarquer qu'une hypothétique personne, telle que Magma par exemple, pourrait être sur le point d'entrer dans la pièce.
« Oui, m'enfin quand même, » grogna Marie en partant à la recherche d'une petite cuillère dans les divers tiroirs devant elle. « Après, il va encore me dire qu'il est possessif parce que c'est son « meilleur ami ». En fait, derrière ses allures de golden boy, c'est une vraie crapule, ce type. »
« Que veux-tu, il aimerait s'en convaincre, voilà tout. »
« Ouais, bah en attendant, il peut toujours rêver. On emballe pas son meilleur poteau devant les profs, point. »
Marie sembla enfin réaliser la présence de Magma et lui offrit un bol avec un signe de tête et un sourire amical. Kitty leur tournait le dos, assise à table, et ne se rendit compte de rien, occupée à manger ses tartines de Nutella.
« Ça fait des années que ça dure, » dit-elle en essuyant un peu de chocolat sur sa joue, « et c'est la seule personne dont Bobby ne joue pas avec les sentiments. Ils ne s'en rendent juste pas compte. »
Les deux filles s'installèrent en face d'elle, mais Kitty ne sembla pas importunée par la présence d'Amara qu'elle ignora tout bonnement. Marie commença à se demander si elle n'avait pas réalisé la présence de la blonde depuis un bon moment.
Cela dit, Marie n'en avait rien à faire non plus, de la présence d'Amara. Elle touilla tranquillement son bol de céréales en la regardant boire son lait, même si elle ne s'adressa pas à elle quand elle reprit la parole.
« Je vais te dire, Bobby s'en est bien rendu compte, et ça n'a pas eu l'air de le gêner plus d'une seconde. Il a juste ri, comme si ce n'était qu'un flirt inoffensif, ou de passage. Alors qu'ils ont largement dépassé ce stade. Il serait peut-être temps qu'ils ouvrent les yeux. »
« Je ne sais pas, » sourit Kitty en passant doucement sa main sur son ventre, « ça fait des années qu'ils sortent ensemble sans le savoir, en même temps. »
« Arrête, je sortais avec lui il n'y a pas si longtemps, n'exagère pas. Le futur-lui m'a demandé de casser, mais c'était pour ne pas que j'aie le coeur brisé une deuxième fois, pas parce qu'il s'était rendu compte de ses sentiments. »
« Ça, c'est ce que tu veux croire, mais quelles que soient leurs excuses, John m'a quittée pour Bobby, et Bobby t'a quittée pour John. »
Amara avala sa gorgée de travers et Marie parut absolument émerveillée de la chose, continuant à touiller son bol d'une main, accoudée sur la table, son menton calé dans sa paume pour ne rien perdre du spectacle. La blonde posa son bol et toussa longuement, sans que cela paraisse gêner le moins du monde Kitty qui dégustait ses tartines avec indifférence. Marie eut quand même un élan de compassion et tapota son dos de sa main, sans bouger de sa position ni se départir de son petit sourire.
« C-comment ? » bégaya la jeune femme, les yeux ronds.
« Tu m'as parfaitement entendue, Amara. Ce n'est pas pour moi que Bobby t'a plaquée, et certainement pas pour mon môme. Enfin, « plaquée », encore faudrait-il qu'il soit sorti avec toi, m'enfin, je t'accorde qu'il est assez large d'esprit dès qu'il ne s'agit plus de John. »
« Mais... Ce sont deux garçons ! »
Marie laissa échapper un ricanement moqueur à sa remarque. Kitty haussa subrepticement les sourcils et abandonna son petit déjeuner dans son assiette. Sa réponse fut encore plus caustique que son ton doucereux.
« Bravo, Crestmere. Ce sont deux garçons. »
* . * . *
Bobby était affalé sur le canapé du salon, partagé entre un état d'éveil physiologique et de sommeil psychique, lorsque Magma s'interposa entre la nouvelle pub Schweppes et lui.
« T'aimes Pyro ? »
Bobby ne réagit pas sur le coup, se contentant de hausser un sourcil sceptique et de la regarder comme un extra-terrestre en minijupe et décolleté plongeant.
« Pardon ? »
La blonde fit claquer son talon de dix centimètres sur le carrelage. Le bruit sec et agacé que son escarpin produisit fit sursauter Bobby, un peu surpris. Il eut un mouvement de recul et fit mine de regarder derrière lui pour vérifier qu'elle ne s'adressait pas à quelqu'un d'autre.
« Ma question est pourtant claire, Drake. Es-tu amoureux de St John Allerdyce, bordel de Dieu ? »
Mais pourquoi Diable lui demandait-elle une telle chose ?
D'ailleurs, était-elle vraiment là, ou était-ce le fruit éventuel de tribulations absurdes de son cerveau malmené ? (Genre sa conscience, et tout ça.)
Nan, en fait, nan. Ses jambes étaient bien plus bronzées que dans ses souvenirs. Elle avait l'air bien trop réelle pour être une hallucination. Bien trop chiante, aussi.
Bobby eut un revers de main ennuyé, comme pour chasser une mouche imaginaire.
« T'as aucune preuve, mais peut-être. Quoiqu'il en soit, c'est mon problème. »
La blonde ouvrit grand la bouche en un « O » de protestation, choquée qu'il ne nie pas plus que ça et l'ignore sans plus de manières.
« Mais... Mais... Vous êtes deux garçons ! »
Bobby en eut le souffle coupé. Ses yeux s'agrandirent l'espace d'un instant.
« J'avais pas remarqué, » ironisa-t-il. « T'es vraiment grave, Crestmere. »
* . * . *
Amara n'était pas pourvue des moeurs les plus douces, certes.
Mais un mutant n'était pas raciste, c'était radicalement antithétique. C'était comme les juifs et les nazis, Manix et le Pape, la poste et les services publiques : tout bonnement contradictoire.
Aussi n'était-elle pas particulièrement homophobe. Son argument repris par deux fois n'était pas dirigé envers tous les gays et pingouins de la Terre, non. Ça la choquait juste qu'un garçon ait pu lui voler la vedette. Dur dur, pour une bombe telle qu'elle, de ne savoir comment rivaliser avec un garçon.
Objectivement, toutes catégories confondues, elle s'était toujours supposée lauréate du concours universel de beauté, parce que jamais personne n'avait critiqué la moindre partie de son corps. Il y avait aussi Marie, l'élégance née mais aux formes peut-être un peu moins voluptueuses, ainsi que Kitty, la femme parfaite mais dotée d'une baby face. En outre, aucune fille de l'école ne supportait la comparaison avec elle, Magma, The It Girl.
Bien sûr, il était pas mal l'Allerdyce, avec son minois impeccable et son allure de petit prince, mais quand même, de là à s'approprier l'attention exclusive du Golden Boy de l'école, c'était abusé.
Tout ça pour dire, elle n'en voulait pas à Bobby, et presque pas à Pyro. La personne à laquelle elle en voulait, c'était Kitty.
* . * . *
Bobby passa la journée à bailler aux corneilles jusqu'à ce que John ait pitié de lui et cède à son appel muet au couche-tôt. Il n'était pas sept heures que le brun l'entraînait déjà dans leur chambre, sans qu'il ne fasse vraiment mine de résister.
Leurs lits étaient de nouveau séparés.
L'oreiller de Bobby sentait John. La pièce était vide de tout bruit, hormis la respiration irrégulière de John. John, qui ne semblait pas avoir de mal à s'endormir de bonne heure. John, qui ne dormait qu'à un mètre et demi de lui. John, qui gardait ses draps autour de lui mais dégageait une aura de chaleur qui n'allait pas tarder à rendre la chambre étouffante.
Bobby envisagea une seconde de s'achever par asphyxie, sa tête blonde fermement coincée entre son matelas et son oreiller. Oreiller, qui sentait John.
Et c'était reparti...
Finalement, Bobby emporta son oreiller jusqu'au lit de John et s'endormit le nez logé dans ses cheveux. La température de la pièce retrouva son harmonie habituelle.
* . * . *
John se réveilla vers dix heures du matin, ses lèvres frôlant une peau délicieusement fraîche et ses cheveux soulevés par un subtil souffle glacé. Il dut bien mettre une minute à comprendre le pourquoi du comment. Notamment qui pouvait bien avoir décidé de squatter dans son lit à une heure aussi improbable.
Quoique le problème n'était pas tant qu'il ne soit pas seul dans son lit déjà étroit, mais plutôt qu'il soit incapable de bouger ne serait-ce que d'un iota. John tenta à plusieurs reprise de s'extraire de son lit, en vain. Ce n'est qu'ensuite qu'il senti les bras l'encerclant. Il ne put que se raidir au contact des doigts gelés contre son dos.
Ô Joie, ma belle et tendre... Pas qu'il soit claustrophobe, mais il avait tendance à n'apprécier que moyennement d'être pris pour un doudou. Et encore moins sans son avis. John entreprit donc de se dégager, et c'est en s'éloignant de la clavicule de son séquestreur qu'il reconnut l'odeur suave et enivrante de son meilleur ami.
Pourquoi diable Bobby était-il dans son lit, telle était la question.
C'est alors que son genou glissa de lui-même entre les cuisses de son meilleur ami. John eut soudain l'impression de se prendre un coup du jus, électrisé de la tête aux pieds. De même, la jambe de Bobby s'insinua toute seule entre les siennes jusqu'à un point critique où tous ses muscles se contractèrent pour la bloquer.
Bordel de... !
* . * . *
« Oh. Mon. Dieu. T'as vraiment l'air d'avoir besoin d'un câlin, là, tu sais ? »
John leva son visage couvert de ses mains vers le ciel en une pause tragique très théâtrale.
« Dieu ! » invoqua-t-il sourdement. « J'admets ton existence en cet instant, juste pour te dire : pitié, oh, pitié... Va te faire foutre ! »
Marie attendit qu'il ait fini sa tirade pour lui demander, le sourire aux lèvres.
« Mal dormi ? »
John abandonna sa supplique et se tourna vers elle, le visage atterré d'une fatigue sans pareille.
« Je me suis réveillé ce matin, je n'étais pas seul dans mon lit - Attends, ne dis rien. Je sais. J'ai pris le Popsicle pour ma clim perso pendant une semaine, okay. Sauf que tu n'imagines pas la matinée que j'ai vécu, mais alors, vraiment pas. Je me suis réveillé, donc, et je ne pouvais pas bouger du tout, parce que j'avais encore joué au nounours à mon insu. Et attends, - Tais-toi deux minutes - le pire venait encore. D'un coup, sans que je comprenne ce qui m'arrive, je me suis retrouvé avec le genou du fameux Golden Boy de l'école à deux centimètres de mon entrejambe, et je peux t'assurer que ça n'a rien de drôle ! Arrête de rire ! Passe une demi-heure comme ça et j'te jure, ça t'épuise pour la journée. »
« T'aurais dû te rendormir, alors. »
John la regarda longuement, douteux.
« Tu t'fous d'ma gueule ? »
« Ouais, » sourit la brunette en repartant dans un éclat de rire. « Au moins, tu sais ce que ça fait, maintenant. »
John la rejoignit sur le canapé en poussant un soupir à s'en fendre l'âme - quoique c'était peut-être un gémissement, ou même un grognement. En tout cas, la manière dont il s'agrippait les cheveux comme s'il venait d'assister à l'Apocalypse suscita la pitié de Marie qui lui tapota gentiment l'épaule et entreprit de le consoler.
« Bah, c'est fini, va. Et puis, tu l'avais un peu mérité, aussi. »
« Quoi ? » s'exclama John en faisant dangereusement grésiller la télévision et les lumières de l'étage. « J'y peux rien, moi, si mon meilleur poteau est une sex machine ! »
« Oh ? » s'étonna Marie sans perdre son sourire. « Moi qui croyais que le problème venait de toi, et de tes instincts débridés face au genou de ton Popsicle préféré. »
« Nan mais tu crois p't'êt' que j'me suis jeté sur lui juste parce qu'il a squatté mon pieu ? Me prends pas pour toi, Rogue, y'en a qui savent se t'nir ! »
« Oh, tu dis ça, mais je ne suis pas la seule. Et c'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles Bobby ne dort jamais avec ses coups. »
« Hé, tu permets ? Je ne suis pas le coup de mon meilleur ami, qu'je sache. »
« Pas encore, » ronronna-t-elle, « mais c'est déjà un miracle que tu ais survécu à ta sex machine de meilleur ami. »
« C'est ça, fous-toi d'moi ! J'ai toujours su qu't'étais une amie d'merde, d'façon. T'approche pas, chafouine. »
« Tu as tout compris, Pyro, je suis revenue du futur juste pour le plaisir de te torturer un peu plus longtemps. Cette histoire de changer le monde n'était qu'une couverture, et tu m'as démasquée. La vérité, c'est que tout ce que j'attends, c'est que Bobby et toi vous entretuiez dans un massacre frôlant la dimension biblique. Je suis si bien partie. »
Marie regarda le visage du brun devenir de plus en plus sombre au fil de ses paroles, jusqu'à devenir complètement impassible. Ah, touché. L'expression de John n'avait rien à voir avec celle qu'il avait eu en débarquant dans le salon, celle qui criait au monde entier qu'il avait besoin d'évacuer son overdose de frustration. Celle-ci voulait brouiller les pistes pour empêcher son agresseur potentiel de repérer la zone sensible. Flouer ses sentiments, telle était la méthode d'autoprotection de John.
« John, tu me caches quelque chose. »
Le garçon l'ignora, lui ôtant la zapette des mains, ce qui constituait pour le coup un aveu complet.
« Je sais que tu étais aussi déprimé que moi il y a une semaine. Tu peux me le dire. »
Mutisme total. Marie soupira.
« John, si tu me le dis pas, ça va tellement te tourmenter que tu finiras par exploser et brûler tous tes proches avec ton secret. Et Bobby t'en voudra parce qu'il sera trop tard pour que tu lui avoues en face. »
« J'ai vu Mystique, » confessa John.
La télévision s'éteignit.
« Tu l'as quoi ? Attends, tu veux dire, dans l'école ? »
« Ouais, dans le parc. »
Marie se détendit, soulagée. Bobby n'aurait jamais pardonné à John l'aveu d'une nouvelle fugue. Jamais. Restait à savoir comment Mystique avait bien pu passer inaperçue, mais cela n'était pas bien difficile à deviner. Elle avait retrouvé ses pouvoirs, visiblement.
La jeune femme passa sa main sur la manche du brun, l'incitant à poursuivre.
« Que s'est-il passé ? »
« On s'est fait nos adieux. »
John gardait la même expression d'ennui et de sérieux mortel, mais le frémissement du lustre sur son dernier mot le trahit. Marie eut presque l'impression qu'il regrettait.
« Alors, c'est fini, la Confrérie et toi ? »
« Apparemment. »
« Et je suppose que tu ne vas pas rejoindre les X-men. »
« Ça, plutôt crever. »
Marie hésita avant de lui demander.
« Qu'est-ce que tu vas faire alors, John ? »
« Je ne sais pas, » souffla-t-il, le regard dans le vague. « Tous les cramer vifs, peut-être. Me tirer de ce bahut et chasser les humains. Les traquer comme ils nous traquent. Commettre l'Homicide anarchique tant attendu, que la génétique la plus forte gagne. Les expulser de tout territoire viable comme l'Homme a toujours fait avec les autres espèces. Faire de l'Amérique la terre des Mutants. Et une fois qu'on sera seuls, tout brûler sur mon passage, et mourir dans une explosion de haine. »
La brunette retint son souffle jusqu'à ce qu'il se taise. John contemplait la télévision éteinte avec la même indifférence que les infos de tous les jours. Un désintérêt apparent, alors qu'il était en fait le plus concerné de tous.
« Tu sais, » murmura-t-elle avec douceur, « tu n'es pas mort dans la haine, dans le futur alternatif. Tu t'es sacrifié, condamné pour donner la vie aux autres. C'est le plus bel acte d'amour qui soit. »
« Mourir n'est pas un acte d'amour, Rogue. Tu idéalises la mort parce que tu ne peux pas l'obtenir, mais mourir, ça n'est jamais, jamais un acte d'amour. Sauver les autres, ç'en est un. Mais mourir, c'est mourir, aussi bête que ça, ni plus ni moins. Et je ne suis pas mort d'avoir sauvé le monde. Je suis mort abandonné de tout, de tous, et même du Feu. Pour la paix, mais pas dans l'amour. »
« C'est toi qui abandonnes toujours, John. Tu ne comprends donc pas ? Tu abandonnes les autres, mais tu tiens à leur survie. C'est bien là la preuve que celui que tu abandonnes, c'est toi-même. Tu t'abandonnes au Feu, à la Confrérie, à la haine, puis à la mort. Je t'ai vu haïr Bobby de ne pas vouloir t'abandonner, mais celui que tu hais le plus, c'est toi. D'ailleurs tu t'es toujours débrouillé pour rivaliser avec lui. Ensuite, tu l'as abandonné, et fait te haïr, et affronté dans un combat où tu avais tout à gagner, soit ta mort, soit celle du seul être qui soit capable de te faire endurer pires souffrances que la mort. C'était facile de ta part, et cruel pour Bobby. Tu l'as brûlé jusqu'à ce qu'il finisse par muter, et là, tu as éteint tes flammes de terreur. Parce que tu as lu dans ses yeux la pire de tes craintes : Bobby n'allait pas te tuer. Jamais.
Alors je vais te dire une chose en laquelle je t'interdis de douter. Tu lui as brisé le coeur, John. Le jour où tu es parti, tu as brisé Bobby. Et il a fini par s'empoisonner de ton absence, à force de souffrir en silence. Tu l'as tellement fait se haïr qu'il t'a haï toi aussi. Et puis, sans rien dire à personne, il s'est reconstruit, dans la discrétion de ses nuits blanches, sans vouloir exprimer son mal. Mais une fois les fissures faites, une simple lettre pouvait tout détruire. Une lettre où il était écrit noir sur blanc que tu étais mort. Et crois-moi, Bobby ne s'est pas reconstruit après ça. Il est resté une épave tout le restant de sa vie. Tranchant, dévasté, irrécupérable. Ta mort l'a littéralement tué. D'un point de vue métaphysique, il est mort pour te sauver, car mon bond dans le passé l'a anéanti, désintégré de l'espace-temps. Bobby ne plaisante pas, quand il dit qu'il sauve d'abord son monde pour mieux sauver celui des autres. Après ta mort, il n'a plus jamais servi la cause des X-men.
Tu vois, Bobby se moque que tu tues sans pitié ni remords. Tant que tu ne l'abandonnes pas. En refusant de t'achever, il n'a fait que se venger de ce que ta fugue lui avait fait : la douleur sans fin la plus misérable qui soit.
Tu es quelqu'un, Pyro. Peut-être pas quelqu'un de bon, mais tu n'es pas qu'un simple terroriste aux vues anarchiques. Tu as un sens étonnamment droit de la justice pour un type qui revendique une fin apocalyptique de la société. Tu es intelligent et malin, mais plus aveuglé par tes traumatismes qu'éclairé par tes expériences. Il est temps que tu cesses de refuser de t'engager, d'avoir peur de détruire ce que tu aimes ou d'en être haï. Tu as atteint le fond et réussi à remonter depuis, mais il va falloir prendre des risques pour atteindre la surface, maintenant. J'ai bien vu ton petit jeu avec Spike. La dernière fois qu'il m'a fait la bise, j'ai eu un aperçu de ton speech sur la famille et tout ça. Ce que je n'arrive pas à comprendre, John, c'est que tu ais le cran de tout abandonner pour Bobby, mais que tu refuses de comprendre pourquoi ! Vraiment, j'ai envie de prendre la tête de l'un pour taper sur celle de l'autre ! »
John ne répondit que d'un sourire moqueur, et alors Marie s'approcha de lui, appuya ses deux mains sur ses épaules, et posa son front contre le sien.
C'était leur tout premier contact depuis son retour du passé, et même depuis leur visite chez les Drake. Pour cette deuxième fois de toute leur existence, il n'y eut aucune strictement aucune douleur, aucun effet d'asphyxie, simplement la sensation de leurs peaux se rencontrant. Marie ferma les yeux et se permit un petit sourire, tandis que John la laissait faire sans la repousser.
Le sourire de la jeune femme s'accentua lorsqu'il fit mine de tirer sur son corset pour agrandir son décolleté, juste pour le plaisir de l'embêter dans son moment de paix intérieure. Voyant qu'elle ne réagissait pas, il se mit à lui pincer la joue, puis à ôter sa barrette pour la décoiffer, faisant cascader ses cheveux noirs et blancs sur ses épaules. Marie se vengea en lui ébouriffant ses cheveux bruns. Elle ouvrit soudain les yeux.
Ah, tiens, c'était nouveau, ça.
« Mm, tu sens Bobby. »
« Je sais, » répondit John en lui tirant la langue.
« C'est son gel douche qui sent la menthe comme ça ? »
« Nan, sa mousse à raser. »
« Je ne sais pas comment il fait, mais Bobby sent l'homme à un kilomètre à la ronde. Sa peau sent les bois exotiques, c'est érotique. »
« N'importe quoi, » se moqua le brun, lui tordant l'oreille pour la punir, « c'est son gel douche. La peau de l'Icebob sent le Soleil, et ça, c'est vraiment érotique. »
Marie eut un dernier sourire en retirant son front de celui de John. Amusée, elle lui pinça la joue à son tour, faisant grimacer le visage d'enfant d'un garçon qui avait su corriger l'odorat de loup qu'elle tenait de Wolverine.
Kitty avait raison. Encore une fois, et comme toujours. Elles n'avaient jamais pu prétendre au centième du lien privilégié qui unissait Bobby et John.
* . * . *
Bobby rêvait de belles choses colorées, il n'y avait aucune raison qu'on l'arrache des bras de Morphée, et pourtant...
« Pooopsiiicle, waaake uuup. »
Deux paupières papillonnèrent, laissant à peine apercevoir l'azur précieux qu'elles recélaient, avant de se clore de nouveau pour protéger leur trésor du soleil éblouissant et replonger dans un sommeil profond.
Enfin, jusqu'à ce qu'une odeur de menthe moussée fasse son apparition, accompagnée d'un « Pschiiiit » significatif.
* . * . *
Kitty passait par là tout à fait par hasard quand elle entendit des bruits suspects dans la chambre de Bobby et John, et en particulier, des cris.
« Ah non ! La mousse et la crème, passe encore, mais pas ça, jamais ! »
« Allez, Popsicle, c'est d'bonne guerre... »
« Vade retro, Satanas ! Ne me touche pas, John ! Aaah ! »
Les rires et les cris s'accompagnèrent de bruits divers et improbables.
« Je te jure que ça va se payer ! Y'en a partout, c'est dégueulasse ! »
« De quoi tu t'plains ? C'est mon lit ! »
« Tu vas voir ! »
Des bruits de coups, de meubles et de matelas maltraités suivirent l'avertissement de Bobby.
« Relâche moi, espèce de pervers ! »
« Arrête de bouger, le temps qu'j'te fasse ton affaire. »
« Icebob', tu... BORDEL ! »
Kitty sourcilla quand toutes les lumières du couloir du premier étage se mirent à grésiller et lancer des éclairs de lumière.
« John, ce n'était pas très discret. »
« C'est gelé, espèce de fils de ta mère ! Hé, où tu vas ? Reviens tout d'suite ! »
La porte s'ouvrit soudain et Kitty bondit en voyant Bobby apparaître devant elle, une joue recouverte de mousse à raser, de la crème solaire sur sa chemise martyrisée, dégoulinant de bière, et son habituel sourire ravageur aux lèvres.
« Tu veux rentrer, peut-être ? » proposa-t-il, plus taquin que jamais.
La brunette, le souffle coupé, fit simplement non de la tête, et Bobby se dégagea de la porte pour la laisser voir un John grelottant, son poignet droit encastré au coin de son lit par une menotte de glace, du shampooing dans ses cheveux en bataille, trempé de la tête aux pieds, son matelas inondé recouvert de glaçons.
Bah dé. Y'en avait qui perdaient pas d'temps, l'matin.
* . * . *
Le griffu n'aimait pas, voire pas du tout, que Marie l'ignore, vous vous en rappelez sans doute. Ça avait comme qui dirait le don de lui hérisser le poil. Si ç'eût été génétiquement possible, il en aurait eu un ulcère, sérieux.
Il y avait eu ce temps où il avait réussi à l'approcher, mais ça s'était terminé comme vous le savez, donc pour résumer la situation, Logan avait surtout été envoyé sur les roses. Comme toujours, depuis son retour du futur.
Encore une fois, si Wolverine avait été un humain, il en aurait perdu ses cheveux. A force de se les agripper de désespoir, bien sûr.
Quoiqu'il en soit, il n'aimait pas, du tout, que Marie l'ignore.
Mais pas seulement.
Il tolérait déjà qu'à peine qu'elle passe son temps avec deux énergumènes aux morales douteuses - à comprendre : Pyro et Iceman. Mais ce genre de fréquentations était de son âge, et de son droit. Il considérait donc la situation encore passable.
Jusqu'à ce que la dose de phéromones autour d'elle atteigne soudain des sommets avec l'arrivée de Spike dans son entourage proche. Cela dit, la sienne n'étant pas quantité négligeable, Logan avait assumé que Marie était immunisée contre ce genre d'assauts de testostérone à l'état pur. D'autant que la paire qui lui servait de meilleurs amis était du genre expansive sur ce niveau là.
Mais à présent qu'elle avait récupéré la maîtrise complète de son corps, il se trouvait bien naïf. Marie pouvait enfin renvoyer les marques d'affection et ne s'en privait pas. Elle ne cessait de toucher Bobby-boy, se faisait peloter par Spike (ça l'écorchait, mais il n'y avait pas d'autres mots), laissait Warren et Flash flirter avec elle, et tout ça sans en avoir l'air, avec son petit sourire mystérieux, son allure impénétrable et son air malicieux derrière ses deux délicates mèches blanches. Toujours le même éclat de rire depuis qu'il l'avait rencontrée, à la différence près qu'il ne lui était plus adressé.
Et puis, il aurait juré que Gambit lui rôdait autour.
* . * . *
« Bobby, John, venez voir. »
Les deux garçons se retournèrent, sans rien voir d'autre que la vitre de la cuisine grande ouverte. Épaté, John planta le pot de glace dans les mains de Bobby et se dirigea, sa cuillère à la bouche, vers la source du bruit.
Bobby et John se penchèrent à la fenêtre pour découvrir Storm agenouillée devant les plates-bandes de l'école. John ouvrit grand la bouche de surprise et manqua d'en perdre sa petite cuillère, alors que Bobby ne sourcilla pas le moins du monde, accoudé à la balustrade avec son sempiternel sourire moqueur.
« Vous avez perdu une lentille ? » s'informa-t-il tranquillement.
« Chut ! » répliqua Storm. « Regardez. »
Elle écarta de la main plusieurs iris et hortensias, et les deux garçons suivirent du regard la fleur qu'elle désignait du doigt. Bobby ne comprenait pas pourquoi il fallait se taire pour une plante, mais l'oublia en apercevant l'expression fascinée de son meilleur ami. Il eut un nouveau coup d'oeil pour la petite plante blanche, fine et délicate, fraîchement éclose et déjà prête à se briser.
Le blond se souvint alors. John et lui avaient été de corvée de jardinage, des mois plus tôt, après avoir malencontreusement brisé le vase sur le bureau du professeur Munroe. Ouais, bon, n'empêche qu'il n'en connaissait même pas le nom, de cette fameuse fleur...
Storm redressa son visage pour confier sa surprise à un John muet d'étonnement.
« Je ne pensais pas qu'elle germerait, » souffla-t-elle. « C'est incroyable. Je n'aurais jamais cru en voir une un jour, et encore moins à Manhattan. »
« C'est une plante si rare que ça ? » s'enquit Bobby, troublé.
Storm s'apprêta à répondre mais John la devança, de sa voix douce et rêveuse.
« Il paraît que si tu réussis à faire éclore une rose Anahakan, tu deviens un Ange. »
« Elle est si précieuse, » renchérit Ororo, « que tous les rois et les empereurs de d'Arménie tentèrent en vain d'en faire pousser afin d'atteindre immortalité, succès et bonheur. »
« Même chez les mutants, cette fleur est un miracle local. »
John se pencha un peu plus pour frôler du bout des doigts les pétales immaculées de la petite fleur, offrant à son colocataire une belle vue sur sa nuque et son échine.
Bobby cligna des yeux.
Il aurait juré avoir vu des ailes déployées sur le dos de son meilleur ami.
* . * . *
Le brun regarda la fleur encore un moment, puis s'en détourna, l'abandonna aux mains consciencieuses de leur professeur avec un dernier sourire mélancolique. Ses prunelles dérivèrent d'elles-mêmes vers la seule chose de sa vie qui ne sombrerait jamais dans l'oubli, l'Alpha et l'Oméga de son existence, le centre de son monde.
De toutes façons, John ne pouvait pas détacher son regard bien longtemps des yeux lapis-lazuli de son meilleur ami. Et puis d'ailleurs qu'y pouvait-il, si toutes ses pensées tournaient en orbite autour de ces abîmes azurés comme pour s'y désaltérer ? C'était juste indispensable à son self-control, indépendant de sa volonté, plus fort que lui. Il lui fallait sans cesse retrouver ses yeux, son sourire, sa mâchoire, sa peau, ainsi que toute une série de détails, afin de ne plus jamais avoir à les redécouvrir comme après son premier départ pour la Confrérie.
John retrouvait dans ces grands yeux bleus toute la beauté du monde pour laquelle il y avait encore des raisons de se battre. Sa raison de vivre se résumait à un sourire amusé et quelques boucles blondes. L'Être Suprême, comme dirait Kitty, représentait à lui seul le reste du Bien sur Terre, personne n'avait besoin de philosopher pour le sentir.
Aussi inestimable soit-elle, cette modeste fleur n'aurait jamais su lui apporter plus qu'un peu de rêve. Après tout, John avait déjà trouvé l'Ange de sa vie depuis longtemps.
I've got an Angel
He doesn't wear any wings
* . * . *
Bobby n'en revenait toujours pas, même des heures après. Il était pourtant sûr, certain, persuadé d'avoir vu un Ange, de ses propres yeux, lesquels continuaient à guetter chaque instant, chaque geste, chaque sourire, dans l'espoir de revoir ces ailes argentées qui avaient orné le dos du brun le temps d'un battement de paupières. Rien à voir avec l'immense paire de plumes blanches de Warren, c'était incomparable.
Deux entités ailées, célestes et immatérielles, d'un être déchu de tout espoir, porté seulement par le souffle tempétueux des évènements. Au fond, il retrouvait juste John dans cette abstraction.
* . * . *
Le regard désabusé de John ne se détacha plus de Bobby de toute la journée, et réciproquement. Ce que personne n'eut l'occasion de le remarquer, d'ailleurs, puisque cette même journée, Bobby et John la passèrent en salle des dangers.
Les éléments se déchaînèrent entre eux deux, sans que jamais rien ne soit assez puissant pour les briser. Comme tout opposés complémentaires, leur équilibre était fragile, mais ensemble, ils étaient inséparables.
Ils commencèrent par s'échauffer avec un entraînement préfiguré, qu'ils passèrent sans même y réfléchir, vite fait bien fait. Puis la salle devint une sphère, vide mais indestructible, ne contenant d'obstacle que l'autre. Cependant les deux garçons ne s'affrontèrent pas tout de suite. Ils s'amusèrent d'abord, d'humeur plus complice qu'ennemie.
John fit jaillir un Phénix de son Zippo, qui alla se poser sur l'épaule de Bobby avant de s'évaporer sans laisser de trace. Le Dieu du Feu eut un sourire taquin et défia du regard son colocataire d'exécuter meilleur tour de magie. La provocation plut à Bobby plus qu'il ne l'aurait cru. Avec son habituel sourire malicieux, il alla se placer derrière son meilleur ami et posa ses mains sur ses épaules, faisant mine de le masser. Sentant ses mains descendre jusqu'à ses omoplates, John tourna la tête pour voir ce qu'il lui faisait, mais une main glaciale l'en empêcha.
« Ne bouge pas, » souffla le blond à son oreille.
La main se replaça aussitôt sur sa deuxième omoplate et John sentit la respiration polaire de son meilleur ami contre sa nuque, qu'il oublia dès qu'il perçut des bruits de cristallisation et qu'une froidure indolore s'implanta là où Bobby l'avait touché.
Avec douceur, l'Iceman retira ses mains et c'est alors que la sculpture glace naquit de ses paumes. En une dizaine de seconde, John se retrouva avec des ailes de neige fine sur le dos.
« Ça y'est, » affirma Bobby en contemplant son oeuvre, « t'es vraiment un Ange. »
Complètement bluffé, la bouche entrouverte, John laissa son meilleur ami se moquer de lui sans broncher. Il ne sentait même pas le poids sur son dos tant l'élaboration était vaporeuse, et la glace n'était pas engourdissante le moins du monde. Il palpa ses épaules et se rendit compte que des attaches y étaient incrustées, le faisant porter la sculpture comme un sac à dos. Il passa plusieurs minutes à tenter en vain d'atteindre de ses mains le bout de ses propres ailes, oubliant complètement la présence de Bobby dans la pièce jusqu'à ce que ce dernier éclate de rire.
« T'as vraiment l'air d'un chat (complètement débile), tu sais, ça ? »
John s'immobilisa et lui tira la langue, avant de lui offrir son plus beau sourire, incapable d'exprimer autrement sa reconnaissance. Qui n'avait jamais rêvé d'avoir des ailes ?
Il ne remarqua même pas que son expression fit fondre Bobby comme neige au soleil.
He wears a heart that could melt my own
Le rêve évanescent né des mains savantes de Bobby se dispersa en poussière de neige et libéra John de son emprise. Ils ne le remarquèrent pas, employés à s'affronter en un combat singulier, exclusivement obnubilés l'un par l'autre.
John gardait son sourire, émerveillé pour la journée, tandis que Bobby, le coeur léger, sifflotait tranquillement un air de Jazz oublié.
He wears a smile that could make me wanna sing
Tout cela, en occupant tout l'espace de leurs éléments ravageurs, dans un spectacle apocalyptique et dévasté. Redoutables et ravis.
* . * . *
John était occupé à voler un ou deux médicaments dans les tiroirs de Bobby quand il tomba parfaitement par hasard sur une lettre. Il n'eut pas le temps de l'ouvrir que Bobby sortait déjà de leur salle de bain.
« Lâche ça, c'est rien, » déclara le blond dès qu'il posa ses yeux sur lui.
John regarda le nom sur l'enveloppe déjà ouverte.
« C'est de tes parents, » fit-il mine de l'informer.
« Je sais, je l'ai lue. Ce n'est rien, je t'assure. »
John soutint le regard bleu de son ami tout en ouvrant la lettre, l'air de dire « alors ça te fait rien si j'y jette un coup d'oeil ». Bobby soupira, blasé, pendant que les yeux de son colocataire parcouraient en diagonale la lettre.
« Attends, » s'étonna le brun, « ils te proposaient de passer les vacances avec eux ? »
« C'est des conneries, j'te dis. »
« Et tu leur as répondu ? » s'entêta John.
« Non, » répondit Bobby sans en avoir l'air.
Bobby enfilait ses Converses avec une indifférence implacable. John le regarda faire, pensif, puis survola de nouveau la lettre. Il n'arrivait pas à lâcher le morceau, passant et repassant ses doigts entre le bracelet métallique et son poignet.
He gives me presents
« Pourquoi ? »
« Parce que j'en avais pas envie. »
« Comment ça ? Je croyais que Prof avait effacé leur mémoire, c'est pas l'cas ? »
« Si, mais j'avais pas envie, point. »
« De quand date cette lettre ? »
John retourna l'enveloppe et y lut lui-même sa réponse. Il y eut comme un déclic dans sa tête au moment où il comprit. Les lèvres de Bobby s'étirèrent irrésistiblement en un sourire tandis que celles de son meilleur ami s'entrouvraient de surprise.
« C'était pas la semaine de ..? »
Le blond soupira de nouveau, s'empara de la lettre, la déchira et la mit à la poubelle. Son sourire était moqueur au possible quand il répondit enfin à la seule et unique véritable question de son meilleur ami.
« Et rater ton anniversaire ? Pour qui tu m'prends, Firebug ? »
With his presence alone
Il y eut un bruit de verre brisé à l'intérieur de John.
Celui de son coeur explosé en morceaux.
John était amoureux de son meilleur ami.
Il éclata de rire et lui fit une brève accolade, ses yeux brillants dissimulés derrière ses mèches brunes en bordel.
« Déconne pas, enfoiré, tu vas m'faire pleurer. »
* . * . *
John était tombé amoureux de son meilleur ami.
Et le seul mot qui lui venait à l'esprit, c'était : bordel.
Quand était-ce arrivé ?
Il ne savait pas, mais ça devait remonter à longtemps. Il s'était fait prendre en traître, complètement aveuglé par le sourire Signal Bright de Bobby « Iceman » Drake. Tout à fait, c'était la faute de ce fils de Satan, oui, parfaitement. S'il s'abstenait de lui vaporiser son sex-appeal dessus du matin au soir, peut-être que John aurait eu deux ou trois ans devant lui avant de se faire disséquer in vivo le coeur par sa sex machine de meilleur ami.
Après, qu'était-ce que le temps, face à la perspective de se faire briser le coeur par la personne qui illuminait votre journée ? Mm ? Et puis, c'était pas comme s'il pouvait rattraper ça comme un lapsus révélateur, ou un coup de tête. Parce que ça avait toujours été là, tout comme son Feu, en lui.
He gives me ev'rythin' I could wish for
Et c'était bien ça le problème.
Son amour avait la franchise d'une balle de baseball.
John ne s'était pas réveillé un matin en se disant que tiens, il se ferait bien son blondinet de colocataire, non. Il n'avait rien voulu, rien décidé, rien prémédité. Ça lui était tombé dessus comme un pot de fleur. Paf, dans le mille.
Même s'il avait conscience que ce n'était pas de la faute de Bobby. Le blond n'y pouvait rien, pas plus que John. Même avec ses minettes, l'Icebob' n'avait jamais eu l'intention de jouer avec les sentiments des autres. C'était de leur faute, en l'occurrence celle de John, s'ils s'étaient faits prendre au piège.
Maintenant qu'il y repensait, John se rendait compte à quel point c'était inévitable. Et tellement, oh, tellement prévisible. Bobby avait toujours occupé la première place partout, et le coeur de son meilleur ami ne faisait pas exception à la règle.
Et surtout pas avec sa manie des baisers en guise de vengeance.
He gives me kisses on the lips just for coming home
M'enfin, ce n'était pas si grave. Avec pas mal de self-control et beaucoup de chance, il pouvait toujours espérer corriger le tir et oublier que son attachement à son meilleur ami dépassait la simple dépendance.
Oui, ignorer. Comme il avait toujours fait jusque là. Rien n'était plus sûr.
Quelle différence ?
Ça faisait des années qu'il gérait cette obsession constante pour son meilleur ami. Plus ils étaient proches, plus c'était spontané. Et ce n'était pas comme s'ils pouvaient vraiment devenir plus proches, de toutes façons. L'intimité, c'était presque devenu un mot étranger dans leur chambre.
Et puis, ça finirait par passer, éventuellement. Ou alors ça casserait d'un seul coup, et ni l'un ni l'autre n'irait ramasser les morceaux.
John aimait Bobby, et si ç'avait été une bonne raison de fuir, le brun avait à présent conscience que s'éloigner du concerné n'y changerait rien. D'ailleurs la question ne se posait pas, car Bobby ne laisserait jamais, plus jamais, John le laisser derrière lui.
John et Bobby étaient ensemble, liés pour toujours envers et contre tout. BFF ou pas.
Qu'y pouvaient-ils ?
C'était juste naturel entre eux.
* . * . *
Depuis qu'il avait fait sauter les plombs de tout le premier étage, John était privé de télévision par l'ensemble des professeurs de l'Institut. Juste le temps qu'il maîtrise ses émotions et/ou ses sursauts de pouvoir, disait-on. Bobby riait tout bas à cette idée. John avait autant de chance de s'entraîner au self control que d'abandonner son Zippo entre les mains d'Amara Crestmere. Peut-être même moins.
Dépassant l'improbabilité de la chose, John s'était néanmoins entraîné à maîtriser ses flux de pouvoir. Pas facile, compte tenu du fait qu'il créait des réactions chimiques sans savoir précisément lesquelles ou jusqu'où. Il supposait que s'il apprenait à créer le Feu, et entre autres ces mêmes réactions électromagnétiques et électriques qui lui pourrissaient la vie, il saurait de même mieux les reconnaître quand elles survenaient subitement sans prévenir. Et en les reconnaissant, il pourrait éventuellement finir par les annuler.
Le problème étant : John n'avait pas besoin de se concentrer pour créer du Feu. Il apparaissait juste, avant même qu'il ait le temps d'y penser. John était le Lucky Luke d'un Feu Follet version Dark Side of the Force. En bref, il incendiait plus vite que son ombre.
Il y aurait là de quoi se décourager si Marie n'avait pas été capable de pire encore. A la différence près que John n'avait pas la Chance de son amie et qu'en outre il n'avait pas sa patience.
Donc, en fait, John se mit à lire le Times.
Bobby adorait ça, le voir tourner les pages du magazine avec toute l'élégance de son indifférence, et de temps à autre s'attarder sur un article qu'il lisait en diagonale puis parfois le relire sérieusement.
But you're so busy changin' the world
C'était passionnant comme le scepticisme pouvait se dégager d'un sourcil subrepticement haussé, d'une légère tension des paupières ou de lèvres à la moue butée. John plongé dans le Times était tout un spectacle, par ses commentaires mordants et acidulés tout comme par la manière qu'avaient ses cheveux de balayer sa nuque dégagée.
Bobby eut un petit sourire mystérieux et se gratta la nuque. John leva le nez de son journal pour suivre la promenade de sa main rafraîchissant au passage sa peau brunie par le soleil. Ses yeux turquins longèrent ensuite sa mâchoire clairsemée d'une barbe de quelques jours, s'attardèrent sur le regard d'azur de son meilleur ami et finirent par considérer les cheveux dorés illuminés par le temps éclatant au dessus de leurs têtes.
Le blond le dévisagea en retour, puis tendit sa main vers les épaules de son meilleur ami. Peu à peu, le t-shirt de John s'attiédit jusqu'à créer un véritable contraste de température avec l'extérieur. Bobby s'arrêta en sentant un frisson parcourir l'échine du brun. Lorsqu'il retira sa main, le vêtement autrefois d'un vert sombre était devenu pâle et scintillant par les reflets de la glace incrustée entre les fibres. L'Iceman eut un petit clin d'oeil complice, et fit mine de voler le journal pour empêcher l'ice-shirt de l'éblouir. Mais bien sûr, c'était avant d'apercevoir le sourire radieux de son meilleur ami.
And just one smile and it could change all of mine
Le Times atterrit par terre.
We share the same soul...
Des lèvres de Bobby s'échappèrent un souffle infime perdu dans une brume glaciale.
We share the same soul...
Le sourire de John s'en accentua encore plus, faisant étinceler ses canines à la lueur du jour avant de se pencher vers son meilleur ami.
We share the same soul...
Il continua de s'approcher de son visage jusqu'à ce que les deux yeux lapis-lazuli commencent à loucher. Le brun lui renvoya alors le clin d'oeil et déjoua sa trajectoire vers son cou où ses lèvres s'écrasèrent prestement. Bobby retint soudain son souffle, complètement paralysé par l'effet des dents de John mordillant sa peau et étourdi par le chatouilli de ses cheveux bruns contre sa mâchoire.
Sans qu'il comprenne ce qu'il s'était passé, la tête renversée de John s'était déjà retirée de son étude anatomique appliquée. Ses lèvres, quelques secondes auparavant occupées à décortiquer un bout de chair de sa propre personne, lui délivrèrent des paroles que Bobby mit une minute à comprendre.
« Ça, c'était pour le coup de la becquée devant Hank. »
La bouche grande ouverte, le blond posa ses doigts sur l'endroit encore sensible où John avait posé ses lèvres. Sa mâchoire claqua brutalement quand il comprit.
Le brun était déjà en train de s'enfuir à l'intérieur, mort de rire, laissant Bobby seul avec un suçon on n'peut plus évident.
« L'enfoiré... »
* . * . *
« L'amour a ses raisons que la raison ne connait point. »
Mouais... Façon élégante de dire qu'on devient complètement stupide dès que le moindre béguin se pointe. Littéralement.
Dans la vraie vie, c'était pire. Il y avait ceux comme Marie qui raisonnaient selon leur coeur, ceux comme Kitty qui savaient gérer les deux en totale indépendance, ceux comme Spike qui attendaient que l'amour les raisonnent, ceux comme Bobby et John qui n'avaient pas besoin de raisons pour s'aimer, et puis, il y avait Logan. Que dire de James « Logan » Howlett ?
L'homme qui les avait toutes à ses pieds, et qui n'avait qu'à se pencher pour les cueillir comme des fleurs, dans tous les sens du terme. Le James Bond des mutants, le ténébreux, redoutable et inconsolable amnésique de l'Institut, l'éternel loup solitaire qui malheureusement était, en réalité, plus fidèle et amoureux que la plupart des filles qu'il avait désirées.
Savez-vous ce que ça fait de tenir entre ses mains le frêle corps inerte de l'être aimé ?
Wolverine le savait. Le poids, si négligeable, l'avait fait plier les genoux. Le sentiment d'impuissance était resté gravé dans ses os d'adamantium. Le traumatisme dans sa mémoire comme une plaie béante.
Wolverine avait senti Marie mourir dans ses bras une bonne dizaine de fois. Et à chaque fois, ç'avait été de sa faute, indirectement ou non. Et à chaque fois, c'était une part de son coeur qui se brisait en lui. Et à chaque fois, il serait mort pour que ce ne soit qu'un cauchemar.
En ce premier jour de septembre, James « Logan » Howlett trinqua verre sur verre pour oublier que ce soir, il verrait encore Marie mourir sous ses yeux, et qu'à son réveil, elle ne serait pas blottie entre ses bras.
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Warren était peut-être un fils de milliardaire, mais l'idée de se faire six cents dollars en deux jours ne le laissait pas de marbre. Aussi, quand il se plaignit de la chaleur étouffante empirée par ses ailes recroquevillées sous sa chemise, et que Spike lança le pari qu'il n'oserait pas passer les deux prochains jours à se balader torse nu, Angel ne put qu'ôter sa chemise et la lui offrir gracieusement. Quinze personnes avaient vite pris part au défi, mettant en jeu chacun quarante dollars, pas besoin d'être le fils d'un génie pour faire le compte.
Ce n'était pas gênant le moins du monde, contre toute attente. En fait, c'était même plutôt confortable de pouvoir déployer ses ailes et d'avoir une excuse pour se permettre un tel exhibitionnisme en pleine canicule. Le petit bémol était peut-être que St John Allerdyce ne manquait jamais de lui adresser un commentaire bien assaisonné qui lui empourprait les oreilles. Mais à part cela, bien peu de choses.
« Ouch ! »
Warren se retourna pour apercevoir qui il avait bousculé dans le couloir bondé, et tomba sur Marie « Rogue » D'Ancanto.
« Tout va bien ? » s'informa-t-il, désolé.
« Oui, je crois bien. »
La jeune femme tâta d'abord sa tête, comme pour vérifier si elle était toujours là, puis sans plus de pudeur, fit de même avec ses seins et ses hanches. Une fois chose faite, elle acquiesça avec un peu plus de ferveur.
« C'est bon, je suis entière. »
Angel la regarda de travers un moment, puis éclata d'un rire franc.
* . * . *
Marie embrassait bien.
C'était là toute une part de son génome, elle avait une bouche à baisers et beaucoup d'expérience, c'était juste ainsi, dans son ADN et sa personne. Grâce aux cieux, ou plutôt à un certain Longshot, son organisme n'était désormais plus fatal au contact des autres.
Le fait d'avoir pu goûter ses lèvres au milieu du couloir bondé, et de n'avoir pas été repoussé quand ses mains glissèrent le long de ses reins, équivalait à une dégustation du Paradis pour la quasi-totalité des hommes sur Terre. Warren était même persuadé que c'était une chose assez universelle pour qu'elle unisse humains et mutants dans un accord parfait. Pour lui, embrasser Rogue, le privilège de passer sa langue entre ses lèvres au goût de gloss framboisé, sentir le contact de ses formes contre son torse nu, c'était une perfection comme il n'y en aurait jamais de plus divine.
Ça, c'était avant que le poing de Logan ne lui fracture le nez.
The End.
