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"Il est une vérité universellement reconnue, un homme seul en possession d'une grande fortune se doit d'être à la recherche d'une épouse."

Raison et sentiments

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Quand le bruit courut en ville que le Colonel O'Neill, auparavant si reclus, organisait un dîner pour le 1er Mai, les réactions à Gateshire furent remarquables. L'inquiétude générale se portait sur le liste des invités qui était l'une des plus variées qu'on ait pu voir en ces lieux – comprenant aussi bien le très respecté Général Hammond (qui s'était avéré être l'un des anciens supérieurs d'O'Neill) que la très déshonorable Janet Fraiser. Pendant des semaines et ce jusqu'à l'évènement, l'idée de se mêler à autant de personnes indésirables avait offusqué bon nombre des nantis de la ville. De plus, les invités étaient également préoccupés de savoir quoi porter et à quel point l'évènement serait formel. Mais pour trouver la réponse à ces questions, il suffisait de s'entretenir avec Walter Harriman qui assura à tous de revêtir leur tenue la plus seyante – reconnaissant son erreur d'avoir négligé ses nouveaux voisins si longtemps, Mr. O'Neill faisait maintenant tous les efforts possibles pour respecter les convenances.

Mais plus répandues encore que les sérieuses considérations soulevées par l'annonce d'un tel événement étaient les moins sérieuses spéculations sur ce qui avait pu motiver le soudain intérêt d'O'Neill pour son entourage. Certains pensaient que l'homme avait peut-être besoin de davantage de temps que la plupart des gens pour s'acclimater à son nouvel environnement. D'autres pensaient qu'il comptait annoncer certaines affaires audacieuses concernant l'infrastructure de la ville et cherchait le consentement (et peut-être même le soutien financier) de ses voisins les plus prospères – mais si tel était le cas, pourquoi inviter des personnes d'un statut plus que précaire ?

Bien sûr, la théorie la plus populaire disait qu'il avait secrètement courtisé une jeune fille du village et cherchait simplement une excuse pour la voir en public.

Curieusement cette dernière rumeur, bien que pas entièrement exacte, était certainement la plus proche de la vérité. Après six semaines de relations avec Samantha Carter, Jack O'Neill s'était découvert lui-même très épris de sa jeune voisine. Bien qu'il n'envisageait absolument pas le mariage, ou même de la courtiser officiellement, il éprouva pour la première fois l'envie d'apparaître en société car elle serait présente.

De plus, il avait désespérément besoin de faire quelque chose pour que Walter cesse de le harceler. Un dîner lui sembla être le moindre mal – après tout, un dîner impliquait au moins de la nourriture.

Pourtant, il devait admettre que le crédit en revenait à Teal'c. Son ami lui avait exprimé le désir d'étendre son propre cercle de connaissances – ainsi que d'approfondir par la même occasion sa relation avec une certaine sage-femme notoire. Jack était un ami obligeant, le moins qu'il pouvait faire était d'enjoindre Walter à organiser la chose – et si par la même occasion cela lui était également profitable, alors tant mieux.

Voilà comment il se retrouva, élégamment habillé, à attendre ses invités dans le parloir (une pièce dans laquelle il n'était même pas sûr d'être déjà entré avant ce soir). Alors qu'ils défilaient un à un avec leurs artifices et leurs flatteries, l'intérêt de l'affaire s'évapora rapidement. Lady Travell était installée dans un coin, dévisageant tout le monde avec reproche. La fille du pasteur local, Carolyn Lam Landry, ne cessait de l'observer d'un œil distinctement inquisiteur. Daniel s'était posté au centre de la pièce et débattait avec Teal'c de la hiérarchie des dieux égyptiens à un volume sans cesse croissant. Pour sa part, Jack commençait sérieusement à envisager de mettre tout ce petit monde à la porte et de sceller son destin de reclus social.

Puis Samantha Carter passa la porte, resplendissante dans une longue robe de satin bleu, et toutes les pensées que le colonel avait pu avoir sur le fait d'interrompre la soirée s'envolèrent complètement. La saluant d'une révérence aussi noble que possible, il ne put s'empêcher de sourire devant l'expression qu'elle afficha avant de s'incliner à son tour.

"J'espère que vous savez à quel point je déteste m'habiller ainsi", dit-elle doucement alors qu'il lui offrait son bras et l'escortait plus avant dans le salon. "Je me sens toujours si incommodée dans de tels accoutrements."

"Et bien, ne vous tourmentez pas, Miss Carter. Je vous assure, c'est tout à fait... vous."

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La nourriture était assez bonne (même si, il fallait l'admettre, légèrement brûlée sur les bords) et la compagnie certainement plus intéressante que celle habituellement reçue lors de ces dîners acerbes. De quelques façons que ce soit, Samantha s'était retrouvée assise à côté de l'hôte de la soirée lui-même, convenablement entourée de tous ses amis. Cette disposition faisait office d'agréable tampon entre elle et les autres invités, si bien que pour la première fois, autant qu'elle s'en souvenait, elle se sentit libre de se détendre un peu en compagnie d'autres personnes.

Prenant une gorgée de vin, elle posa son regard sur le Colonel O'Neill et réalisa soudain qu'hormis les salutations usuelles en début de soirée, il n'avait encore adressé la parole à personne en dehors du petit groupe qui entourait sa place en bout de table. "Vous l'avez fait intentionnellement, n'est-ce pas ?" s'exclama-t-elle, se demandant pourquoi elle n'avait rien remarqué plus tôt.

De grands yeux bruns et honnêtes vinrent rencontrer les siens. "Je suis certain de ne pas savoir de quoi vous parler."

Un rire lui échappa avant même qu'elle ne songe à le contenir et Jack plissa les yeux. "Cessez vos gloussements – vous allez mettre les autres sur la voie !"

Se calmant, elle prit une autre bouchée de la viande, encore non identifiée, dans son assiette. "D'une façon ou d'une autre, je pense qu'ils ont déjà compris."

Il agita vaguement sa main dans le vide. "Balivernes ! Il s'agit d'une brillante manœuvre stratégique qui est en ce moment même parfaitement exécutée."

"... Vous n'avez parlé à personne à part nous quatre."

"Exactement. Cela fonctionne à la perfection. Ils sont libres de se distraire eux-mêmes pendant que nous nous divertissons entre nous. Tout le monde en est satisfait."

"Alors pourquoi Lady Travell a-t-elle le regard fixé dans notre direction ?" fit-elle remarquer.

"Après mûre réflexion, j'ai décidé qu'elle était tout simplement physiquement incapable de sourire."

"Mmm. Ou bien elle a compris votre pas si subtile 'brillante manœuvre stratégique'."

Le Colonel O'Neill se fit sarcastique. "Vous êtes ridicule."

"C'est peut-être l'influence d'une certaine compagnie, monsieur", suggéra-t-elle négligemment.

À ces mots, il rit véritablement. "Je n'en ai pas douté un seul instant." Il hésita un moment, son attitude naturelle faisant place à une légère incertitude. "Maintenant que nous avons réglé ce problème, j'ai une question assez personnelle à vous poser, mais je m'abstiendrai si vous préférez ne pas en discuter."

Intriguée par le brusque changement de sujet, Samantha consentit d'un hochement de tête à ce qu'il poursuive librement sa requête. Étrangement, il continua pourtant prudemment. "Il s'agit peut-être d'un sujet embarrassant, vous m'excuserez si c'est le cas. Mais à plusieurs reprises maintenant, vous avez fait mention de quelques anciens fiancés, et quelque chose qu'a dit Mrs. Fraiser l'autre jour laissait à penser... enfin, j'ai été contrait de croire que... ce que je veux dire, c'est – combien de fiançailles avez-vous déjà contractées exactement ?"

Un lourd sentiment s'installa au creux de son estomac et elle ne put en premier lieu lui offrir qu'un pâle sourire en guise de réponse. "J'aurais dû deviner que ceci deviendrait finalement un problème."

"Ça n'en est pas un... Vous n'avez pas à répondre, j'étais seulement..."

Elle mit fin à ses balbutiements. "Non, ce n'est rien. Je suppose que si nous devons être... amis... vous avez le droit de savoir exactement avec quel genre de femme libertine vous vous familiarisez."

Sa main vint discrètement se poser sur la sienne et la serra brièvement. "Vous êtes ridicule à nouveau."

Elle se sentit réchauffée de l'entendre défendre sa personne. "Attendez de connaître la sordide histoire dans son intégralité avant de vous prononcer."

Il lui fit signe de continuer et elle prit une dernière revigorante gorgée de vin avant de se lancer dans son récit. "Vous avez raison de penser qu'il y en a eu plus que les deux dont vous avez déjà entendu parler. En fait, depuis que j'ai été introduite en société, j'ai eu cinq fiancés."

Ne voyant aucune réaction de sa part devant ce nouvel élément, elle trouva le courage de continuer. "J'ai connu le premier lorsque j'avais à peine dix-sept ans. Jonas Hansen était un jeune caporal en formation un été où je rendais visite à mon père. Nous nous sommes disputés et il fut finalement envoyé en Inde pour une campagne militaire, où j'ai appris qu'il avait contracté une fièvre tropicale et perdu la raison."

Bien sûr en y repensant, Samantha devait admettre qu'elle n'était pas sûre que Jonas Hansen ait été réellement sain d'esprit avant de partir. Mais c'était plus d'informations que le colonel n'avait besoin de connaître, elle poursuivit donc sans le mentionner. "Ensuite il y eut Simon Narim, suivi de Martin Tokra, deux histoires dont vous êtes déjà familier. Le quatrième était un homme charmant, si ce n'est un peu trop passionné, du nom d'Orlin Ascended. Il s'est avéré que la seule chose qu'il aimait plus que moi était Dieu lui-même – il était secrètement papiste, et en tant que tel ressentit le besoin de rejoindre le clergé. J'ai pensé qu'il était plus que normal de le libérer de notre engagement afin qu'il puisse partir pour la France et poursuivre ce qu'il considérait comme sa vocation."

Elle ne mentionna pas à ce moment le soulagement qu'elle avait ressenti quand Orlin était venu lui annoncer la nouvelle, tiraillé par ses sentiments et navré. Il avait été un homme tout à fait agréable, mais sur le long terme, il aurait été un mari épuisant de par sa dévotion pour leur relation.

Cela l'amenait à la plus récente frasque dans sa triste vie amoureuse, et elle hésita un moment à poursuivre car son comportement dans cette dernière affaire était peut-être ce qu'elle regrettait le plus. "Le dernier, et plus récent, était Pete Shanahan. C'était un connétable."

"Et ? Quelle sorte de situation surréaliste a empêché cette union ?"

"Il n'y en avait pas. Mr. Shanahan était un homme bon sous tout rapport, et il aurait fait un excellent époux."

"... Mais ?"

Elle soupira. "Mais rien – si ce n'est que je pense qu'il était réellement amoureux de moi. C'était attachant et facile d'être en sa compagnie. Je pensais que... je ne sais pas. Je pensais que ce serait suffisant, j'imagine."

La confusion s'afficha sur les traits d'O'Neill. "Ça ne l'était pas ?"

"Et bien, d'heureux mariages ont certainement été bâtis sur moins. J'ai juste... l'épouser ne semblait pas être la chose à faire."

Elle ne pouvait absolument pas expliquer qu'elle s'était simplement réveillée un matin et avait réalisé que si les sentiments de Mr. Shanahan envers elle étaient certainement réels et sincères, elle n'avait jamais éprouvé pour lui plus qu'une tendre affection. Peut-être que l'amour serait né de cela – mais en y repensant, elle en doutait. Même maintenant, elle regrettait d'avoir laissé la situation durer si longtemps alors qu'elle était, semble-t-il, une personne incapable de concevoir le mariage sans une certaine communion entre les deux partis.

Sortant de sa mélancolie, elle affubla son visage d'un sourire. "Ainsi vous savez tout. J'en suis depuis arrivée à la conclusion que je ne suis tout simplement pas destinée à me marier – et de toute façon, je suis d'ores et déjà presque qualifiable de vieille fille. Je suis tout à fait satisfaite de m'occuper de la propriété de mon père en son absence et d'en jouir seule."

Enfin presque, rectifia son esprit silencieusement.

Pour sa part, O'Neill lui accorda un sourire sympathique qu'elle soupçonna d'être rare. "On ne peut jamais savoir – un homme pourrait apparaître demain pour qui vous auriez un véritable coup de foudre."

L'observant à la lumière des bougies, elle se demanda un instant si – mais non. C'était ridicule. Ils seraient amis, rien de plus.

Elle l'appréciait trop pour qu'il en soit autrement.

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Bien qu'il n'ait pas encore compris pourquoi, après le dîner, les invités s'étaient déplacés vers une autre pièce qu'il ne savait pas présente, et commençaient à chanter et jouer d'un instrument qu'il ne savait pas posséder. Et bien que Jack ne s'opposait nullement à cette tournure des évènements, elle avait le mérite de garder l'ensemble des convives dans un certain calme et loin de lui, il ne savait pas comment ils en étaient arrivés là.

Miss Carolyn Lam Landry termina un solo plutôt strident et fit une révérence, et il y eut un moment d'hésitation avant que Daniel ne mène une visiblement réticente Miss Carter jusqu'au pianoforte.

Même s'il fut rapidement établi qu'elle n'avait absolument aucune intention de chanter, le morceau qu'elle se mit à jouer était plus complexe et délicat que tout ce qui avait été entendu ce soir. Ses doigts survolaient les touches et Jack l'observa avec intérêt alors qu'elle concentrait toute son énergie sur les notes, les faisant sonner juste et évoquer l'émotion parfaite. Il se demanda si elle était toujours aussi résolue dans ses activités qu'elle l'était en interprétant ce morceau de musique.

Quand il prit fin, la foule l'applaudit avec enthousiasme et elle accepta l'éloge avec une grâce surprenante compte tenu de sa relation habituelle avec certaines des personnes présentes. Quand elle retourna à son siège et que l'artiste suivant prit sa place, le colonel s'approcha d'elle discrètement. Après l'avoir observée un moment, il se surprit lui-même en disant, "Miss Carter... me ferez-vous l'honneur de vous joindre à moi pour une partie de chasse ?"

Ses grands yeux traduisant sa surprise satisfirent son sens de l'humour quelque peu satyrique. "À la chasse ? Moi ?"

"Oui. Et Teal'c bien sûr – il m'a exprimé son désir de s'engager dans quelques activités physiques maintenant que les réparations de la clôture sont achevées." Teal'c semblait être son prétexte à tout ces derniers temps – il devrait remercier son bon ami pour cela.

L'on pouvait presque lire ses pensées dans ses yeux, tournant dans tous les sens l'invitation pour lui trouver un sens. Mais il n'y avait là aucune motivation cachée – il savait qu'elle aimait tirer, tout comme lui, et la chasse pouvait être appréciée ensemble aussi bien qu'ils pouvaient l'apprécier séparément. Certes, il ignorait complètement s'il était traditionnel pour une femme de participer à ce genre d'évènements, mais ce n'était pas un problème pour Jack O'Neill. Dans l'ensemble, il avait passé plus d'années de sa vie à l'étranger qu'il n'en avait passé sur sa terre natale – la tradition n'avait que peu de sens pour un homme tel que lui. Souhaitant qu'elle accepte, il clarifia son invitation. "Je n'ai pas d'intentions cachées ici – ce n'est pas si complexe. Juste trois amis, appréciant une partie de chasse."

Quand elle sourit et acquiesça, il se sentit nettement soulagé. Avec l'assurance de son engagement, il ne restait plus qu'une seule question à clarifier. "Bien ! Maintenant... que chasse-t-on précisément lors d'une partie de chasse ?"


Note de la traductrice :

Orlin Ascended. J'ai préféré ne pas tenter une traduction quelconque du terme, elle n'aurait été que ridicule. 'To ascend' signifie évidemment 'faire l'ascension'. J'aurais pu dire Orlin Ascensionné ou Orlin Elevé, mais avouez que ça sonne beaucoup moins bien :p

Concernant Pete Shanahan. Le connétable est bien sûr l'équivalent de l'époque d'un policier. Selon les pays son rôle était généralement de commander l'armée et de régler les problèmes entre chevaliers ou nobles, via un tribunal spécial, comme la Court of Chivalry anglaise. (source Wikipédia)

Certains (dont ma béta et moi-même) ont pu se demander pourquoi Narim était devenu si violent dans cette fic. Après avoir demandé les raisons à l'auteur, voilà sa réponse :
"Concernant Narim, et bien, c'est en fait un tas de choses. D'abord, il n'est pas réellement Narim, mais SIMON Narim, un mélange bizarre entre les personnages qu'il joue dans SG-1 et Atlantis (il apparaît dans 'An Acceptable Arrangement' [une séquelle à 'A maneuvering business' qui met cette fois les personnages d'Atlantis dans l'univers de Jane Austen. Je la traduirai peut-être le jour où j'aurais fini de regarder Stargate Atlantis.] en tant que premier mari d'Elizabeth Weir). J'ai donc pensé que j'avais une certaine marge de manoeuvre ici. Ensuite, je n'ai jamais particulièrement aimé Narim - la voix de Sam dans sa maison ? C'est dérangé. Et ça fait très obsessionnel. Donc, c'est pas un personnage très sympathique pour moi. Si ça peut aider, il suffit de ne pas penser à lui comme à la même personne, juste comme quelqu'un avec le même nom."