Tori la regarda avec un serrement de cœur. Au fond, il savait depuis le début qu'il ne pourrait pas l'avoir. Il l'avait surprise quelque fois depuis qu'il l'avait vue pour la première fois la veille les yeux dans le vague, avec l'expression caractéristique de quelqu'un qui se remémore des souvenirs. A ces moments-là, tout son corps s'apaisait et il voyait un sourire mélancolique fleurir sur son visage. Elle vivait encore par la pensée avec cet homme. Et puis le moment où elle a murmuré son prénom dans la clairière.

-Pourquoi Kyo n'es pas avec toi maintenant ? Demanda-t-il.

Yuya fut prise au dépourvu. Elle ne s'attendait pas à ce qu'il pose cette question, mais plutôt qu'il la traite de tous les noms pour le mal qu'elle avait pu lui faire. Elle ne voulait pas en parler, elle ne voulait pas se souvenir, ça faisait trop mal. Son cœur se serrait à la pensée de Kyo. Pourtant, elle le devait à son ami. Elle se décida de tout raconter.

Elle s'assit avec lourdeur dans l'herbe, regarda un moment le ciel bleu sans nuages qui semblait l'encourager. L'encourager à quoi ? A combattre ? A être forte ? A raconter son histoire ? Elle soupira. Elle était fatiguée. Fatiguée après cette journée d'entraînement, fatiguée de sa vie, fatiguée de son amour à sens unique. Malgré tout, elle ferait comme d'habitude. Elle se relèverait et avec défi continuerai son chemin. Elle lançait un défi à sa vie, à la mort, à la solitude. Oui, elle continuerait à vivre.

Elle sortit de ses pensées et se concentra sur Tori. Il était vraiment beau avec ses cheveux bruns foncés qui lui tombaient dans ses yeux sombres. Son regard était dur en ce moment, se préparant à entendre l'histoire, mais habituellement si tendre. Sa bouche charnue tirait une grimace comique et son menton était prononcé. Pas de doute, avec ce visage et le corps de rêve qu'il possédait, musclé et fin, il devait attirer toutes les femmes à lui. Elle sourit fugacement à cette idée, puis se lança.

-J'ai rencontré Kyo par hasard. Tu sais, avant j'étais chasseuse de primes. J'en chasse encore parfois quand j'ai besoin d'argent. J'étais plutôt douée, je pense, et ma confiance m'a décider à partir à la recherche de ce « Kyo aux yeux de démon ». Il y avait une récompense monumentale à la clé, de quoi se payer une vie de luxe ! Et puis... Un jour, je l'ai rencontré.

-Qui ? Kyo ?

-Non, Kyoshiro.

-Qui c'est ?

-Attends, tu comprendras. Il m'a suivi, et comme j'étais seule, je n'ai pas refusé un peu de compagnie. Un moment, on est arrivé dans un village... Et puis deux barbares nous ont attaqués. Ils allaient vraiment nous tuer, ils ne rigolaient pas. Et ensuite...

Elle leva la tête vers le ciel, un petit sourire triste aux lèvres.

-...Il est arrivé.

Un long moment s'écoula sans qu'aucun ne parle. Tori ne voulait pas casser le fil que Yuya suivait. Le fil de ses souvenirs.

-En réalité, il était dans le corps de Kyoshiro. Oui, il y avait deux âmes dans un corps. En plus, ils étaient les pires ennemis du monde. Enfin bref, Kyo a failli me tuer, mais finalement il s'est dit que j'étais « marrante ». Alors je l'ai suivi à mon tour. Il est vraiment fort, tu sais ? Il attire les ennemis. On s'est lancé dans la recherche de son corps, ça nous a conduits jusqu'aux Mibu. Ah, les Mibu, c'était dur là-bas... On a rencontré tellement de gens qui sont ensuite pour la plupart devenu nos amis. Kyo réunit tout le monde autour de lui. Il a ce pouvoir, c'en est presque effrayant. On est attiré vers lui comme un insecte vers la lumière. Il est notre lumière. Une lumière froide et solitaire qui ne dit pas un mot...

Elle rit doucement, plongée dans les souvenirs. Les larmes lui étaient montées aux yeux sans même qu'elle ne s'en aperçoive. Il lui manquait terriblement. Tori quand à lui, écoutait Yuya. Il ne comprenait pas tout, son récit était assez décousu. Mais il comprit le principal, Kyo, les aventures, les combats.

-Finalement, l'ex-roi rouge a synchronisé mon cœur avec lui, croyant que j'étais une chamane qui lisait l'avenir. Je te rassure, ce n'est pas vrai. Et, enfin, Kyo a réintégré son corps, grâce à Kyoshiro.

-Kyoshiro ? Mais ils étaient ennemis je croyais.

-Oui, ils l'étaient, répondit-elle d'une voix mélancolique. Mais les sentiments sont une chose bien étrange... Ils se sont alliés pour me sauver. Au fond, bien sur qu'ils se faisaient confiance depuis le début. Il sont tellement idiots, ces deux-là. Je pense qu'ils ont toujours été amis, finalement.

Tori commençait à ne plus rien comprendre. C'était cette histoire de cœur synchronisé et de chamane ? Et puis deux âmes dans un corps ? La magie existait alors ? Il hésita à demander à Yuya cette question, ayant peur de paraître ridicule à ses yeux. Mais finalement, la curiosité prit le dessus et il s'y risqua.

-Non, la magie n'existe pas, répondit-elle avec un petit sourire, sortant de sa rêverie pour le regarder dans les yeux. Je pense plutôt que c'est l'oeuvre de la puissance. Une puissance infinie que tu ne peux pas sans en avoir été témoin. Une puissance divine... Oui, ce sont des dieux, Tori, les dieux existent, ou plutôt existaient. Des dieux aux yeux rouges. Maintenant, il ne reste plus que Kyo.

Elle le regarda dans les yeux en souriant tristement. Son ami essayait de suivre Yuya, mais il n'y parvint pas. Les dieux existaient ? Une puissance qui sert de magie ? Il commença à douter de la santé mentale de la jeune femme. Pourtant, son instinct lui souffla que tout ce qu'elle disait était vrai. Il y avait bien trop de souffrances dans ses yeux, et elle devait sa force à tout ce qu'elle avait traversé. Il la crut, malgré que l'histoire était carrément loufoque.

-Et quand Kyo a tué le dernier dieu à part lui, à bout de force, il n'arrivait plus à bouger. Et il a disparu avec l'ex-roi rouge, nous laissant seulement le Tenrô, son sabre...

A cet instant, elle éclata en sanglots. A l'évocation de la disparition, c'est comme si elle la revivait réellement. La chagrin n'en était que plus immense. La morsure du chagrin serra son cœur et elle se recroquevilla sur elle-même, comme pour atténuer la douleur. Elle pleurait de tout son corps en pensant à Kyo,à Kyoshiro, à Tigre Rouge et à tous ses amis. Ils étaient si gentils et attentionnés. Elle avait vraiment eu de la chance de les rencontrer. Mais c'était fini à présent. Elle s'était promis de devenir forte, très forte, avant de pouvoir les revoir à nouveau. Elle ne voulait plus être le boulet, la faiblesse des autres. Elle serait puissante, et se défendrai elle-même.

Elle arrêta de pleurer et leva lentement la tête vers Tori. Malgré les quelques larmes qui subsistaient, il y lu une détermination farouche et en fut étonné. Comment cette femme, après avoir pleuré toutes les larmes de son corps, pouvait afficher ce regard ? Elle était vraiment surprenante. I se dit qu'il comprenait pourquoi elle avait sa place aux côtés du grand Kyo. Elle n'était peut-être pas forte pour se défendre avant, mais il était sûr qu'elle était le maintien entre tous les hommes que l'assassin réunissait, et elle avait le rare pouvoir de croire en quelqu'un. De croire en lui alors même que la situation était désespérée. Il étudia un moment son visage fin et angélique. Dieu qu'il aimait cette femme, même si elle appartenait à un autre. En deux jours, elle avait pris plus d'importance dans sa vie que certains en plusieurs années. Alors même si son cœur ne lui appartenait pas, tout ce qu'il désirait était de rester avec elle, car elle le rendait heureux. Et bien sûr, il exécuterait toutes ses demandes, dont celle de la rendre puissante.

Kyo continuait toujours d'avancer. Où cette planche à pain avait bien pu aller se fourrer ? Il n'envisagea pas la possibilité qu'elle soit morte. Non, ça, il ne l'envisagerait jamais. Il lui en voudrait trop, d'être partie sans avoir dit au revoir, d'être partie avant lui le laissant seul avec ses démons intérieurs. Alors il continuait d'avancer. Il arriva dans un petit village où il décida de s'arrêter pour la nuit. Il pourrait aussi peut-être demander s'ils n'avaient pas vu une jeune femme blonde passer par ici. Il entra dans une auberge et s'approcha du comptoir pour réserver sa chambre. L'aubergiste, d'abord dos à Kyo, l'entendit et se retourna. Il marqua un pas de recul en voyant ces yeux rouges, irradiants d'une lumière froide. Ça existait vraiment les yeux rouges ? Il se rappela avoir entendu une rumeur à propos d'un homme, un assassin aux mille victimes qui avait les yeux rouges. Il baissa les yeux sur son sabre et le trouva démesurément long. Oui, si cette rumeur était vrai, cet homme devant lui était bien un tueur sanguinaire. Il ouvrit des yeux effrayés et bégaya :

-Qu-que puis-je fai-faire pour v-v-vous ?

Kyo lâcha un soupir irrité. Il en avait marre. Partout où il allait, les gens reculaient de peur. Alors oui, il avait tué, parfois pour aucune raison c'est vrai, mais ces gens-là, ce petit aubergiste croyait vraiment qu'il allait se prendre la peine de sortir son sabre pour le trancher. Il n'était plus le même qu'avant, il avait en quelque sorte appris la valeur d'une vie humaine. Mais ça, personne ne l'avait remarqué. C'est vrai que pour le faire, il faudrait s'approcher du démon et chercher à le comprendre. Mais les gens ne voulaient pas d'un démon. Il n'y avait qu'une seule personne qui avait besoin d'un démon froid et solitaire. Ou peut-être c'était lui qui avait besoin de cette femme ? Possible. Mais de toute façon, il allait la retrouver, vite, et lui faire bien comprendre qu'on ne fait pas voyager Kyo aux yeux de démon sans une récompense à la clé. Oh, il n'allait plus la laisser en paix, elle crierait pour qu'il s'arrête. Kyo sourit vicieusement à cette pensée. Il allait la retrouver et elle comprendrait la colère d'un démon.

Sortant de son petit monde pervers, il regarda l'aubergiste et lança paresseusement :

-Je voudrais une chambre, le vieux. Et une bonne.

Le vieil homme s'inclina précipitamment et bafouilla :

-Tout ce que vous voudrez.

-Au fait, le vieux, dis-moi. T'aurais pas vu passer une fille blonde avec des yeux verts, naïve, avec un pistolet à trois balles ?

L'aubergiste fut étonné de cette requête. Il en resta un moment figé. Il s'attendait à ce que cet homme aux yeux rouges demande des choses les plus farfelues les unes que les autres. Mais Kyo devant lui s'impatientait.

-Réponds !

-Euh oui, oui d'accord, dit l'aubergiste rapidement. Laissez moi réfléchir... Il a quelques jours, c'est vrai, j'ai vu une fille blonde avec des yeux verts, mais elle ne correspondait pas très bien à votre description. Elle n'avait pas de pistolet, mais je crois bien l'avoir aperçut avec deux poignards. Et puis, elle m'avait tout l'air de ne pas être naïve du tout !

Kyo resta un moment perplexe. Des filles blondes aux yeux verts, ça courait pas les rues. Mais alors est-ce que c'était elle ? Pourquoi elle se promènerait avec deux poignards ? Elle ? Mais il voulait être sûr que ce soit bien elle, alors il demanda :

-Comment était son regard ? Dis-moi !

-Eh bien, répondit l'aubergiste, pris au dépourvu par cette question. Je dirais attentionné, mais parfois elle avait l'air d'être très mélancolique. Et puis, j'ai reconnu dans ses yeux une détermination de fer.

Kyo repensa un moment à cette réponse. Si c'était bien elle, il pouvait très bien comprendre qu'elle soit mélancolique. Après tout, elle était sans lui à ses cotés haha ! Il sourit fugacement, sans que le vieil homme ne s'en aperçoive. Mais ce qui prouvait bien que cette jeune femme blonde soit Yuya, c'était sûrement cette détermination dans les yeux. Elle était la femme avec la plus forte volonté qu'il connaisse. Très bien, il allait dormir ici cette nuit et demain, il partirait dans la direction que lui indiquerait le vieil homme. Après tout, si elle était là il y a quelques jours, elle n'avait pas pu aller bien loin. Il sourit à pleines dents, d'un sourire carnassier. L'heure de la vengeance se rapprochait.