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Chapitre 7
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« Vous étiez où ? »
Sally envoya un texto à Sherlock depuis l'arrière d'un taxi, sur le chemin de son travail. Elle avait eu sa première échographie externe chez le médecin, et Sherlock n'y était pas ? Il n'avait jamais manqué un rendez-vous jusqu'alors, et il avait mentionné celui-là la dernière fois qu'ils s'étaient parlé. Elle n'avait pas vraiment envie d'admettre à quel point elle s'était sentie bizarre à le faire seule, sans la présence de Sherlock planant sur l'échographe.
Elle ravala la boule qui lui montait dans la gorge quand elle se rappela cette dernière affreuse fois où ils s'étaient adressé la parole, cette dispute qu'ils n'avaient même pas finie avant que tout ne partît en sucettes. C'était beaucoup plus facile de se sentir énervée.
Le docteur Moore n'avait pas demandé après lui. Sally supposa que les femmes devaient venir assez souvent seules. Il y avait d'autres futures mères célibataires dans le monde. Elle commençait à en apprendre assez sur la gestion en solitaire de cette grossesse. Après tout, c'était elle qui avait dû jeter toute la moutarde du frigo, des haut-le-cœur tout le long, parce que la simple vue de ce qu'elle avait l'habitude d'adorer lui faisait penser à l'odeur de ce qu'elle avait l'habitude d'adorer, ce qui était suffisant pour l'envoyer se précipiter aux toilettes.
Le truc était qu'elle n'avait jamais, même pas après les premiers rendez-vous médicaux avec Sherlock, imaginé qu'elle irait un jour sans lui. C'était perturbant, et elle se sentait plus seule qu'elle ne l'aurait cru possible.
Sally avait essayé de le contacter le jour après sa bourde à la maison des Nelson, mais elle était toujours tombée sur le répondeur. Elle avait laissé un message disant qu'elle était désolée pour avoir dit ce qu'elle avait dit, et lui avait rappelé le rendez-vous. Il n'avait jamais rappelé ou envoyé de texto, ce que Sally n'avait pas trouvé inhabituel. Bien que leurs rapports se fussent améliorés au cours des derniers mois, elle et Sherlock n'étaient toujours pas vraiment amis. Juste deux personnes à qui il arrivait de partager le même espace de temps en temps, à qui il était arrivé de coucher ensemble une fois, à qui il arrivait d'avoir un bébé ensemble.
En fait, plus elle y pensait, plus ça la mettait en colère. Qu'il aille se faire foutre. Il aurait dû être là. Il avait dit qu'il serait là, qu'il s'impliquerait. A quoi jouait-il, bordel ? Il croyait vraiment qu'il pouvait juste aller et venir dans sa vie (leurs vies) quand ça lui chantait ? Eh bien, il se trompait lourdement. Elle en avait assez des hommes, toujours allant et venant à leur convenance.
Et qu'il aille se faire encore plus foutre parce qu'elle venait juste de découvrir qu'elle allait avoir une fille. Une petite fille ! Et elle devrait être heureuse, pas en colère. Elle devrait être en train d'acheter des livres de prénoms et de s'extasier devant des robes roses et des minuscules services à thé, pas se sentir abandonnée et irritée.
Il s'écoula quelques minutes avant qu'elle ne comprît qu'elle ne recevrait pas de réponse, alors elle envoya un nouveau texto : « C'est une fille. »
Elle réfléchit une seconde, puis envoya aussi un texto à sa sœur. Son téléphone sonna avant qu'elle qu'elle ne l'eût remis dans son sac.
_ Allô ? Répondit Sally.
_ Une fille ! Vraiment ? S'excita Alice sans même dire bonjour.
Sally se sentit sourire :
_ Oui.
_ Je suis tellement jalouse. J'ai toujours voulu une petite fille. Mais non, je suis coincée avec tous ces garçons qui puent.
Ce qui fit rire Sally.
_ Tu aimes ça, quand même.
_ C'est vrai, admit Alice. Tu reviens juste de chez le docteur, alors ?
_ Ouais.
_ Tout va bien ? Demanda-t-elle.
_ Ça va, oui. Sherlock ne s'est pas montré.
Alice soupira.
_ Pour ce que tu m'as dit sur celui-là, ce n'est pas vraiment une surprise, non ?
Sally marqua un temps d'arrêt, parce que pour elle, ça l'était. Sherlock avait été à tous les autres rendez-vous. Mais elle n'était pas d'humeur à le défendre devant sa sœur.
_ Je suppose, oui, dit-elle.
_ Fais attention, Sally, l'avertit Alice avec ce ton qu'elle utilisait depuis qu'elles étaient petites. Je n'aime pas te savoir là-dedans toute seule.
_ Je ne suis pas toute seule, Alice.
_ Oh, vraiment ? Ironisa Alice dont le ton de voix pesait toujours à l'autre bout de la ligne.
_ Oui, vraiment. Je suis sûre que Sherlock devait être occupé avec une enquête ou quelque chose comme ça.
Et elle grimaça, comprenant qu'elle était malgré tout partie pour le défendre (mais elle se défendait en fait seulement elle-même).
_ Si tu le dis, concéda Alice avant que Sally n'entendit dans le téléphone les aboiements d'un chien et le bruit d'une porte qui s'ouvrait. Écoute, il faut que je file. Ethan vient juste de rentrer, et nous devons nous préparer pour l'école des garçons, ce soir. Ils jouent une pièce, « Le Vilain Petit Canard ». Et, bon Dieu, j'ai été plongée dans le papier mâché jusqu'au cou, essayant de trouver comment faire quelque chose qui ressemblerait vaguement à un canard. Et ensuite, Matty est venu et l'a peint en rose vif avec des pois orange, alors ça ressemble de toute façon à un alien de « 1, Rue Sésame ».
Sally éclata de rire.
_ Ok, d'accord. Je te laisse te préparer, alors.
_ Tu devrais venir nous voir, un de ces quatre.
_ Je sais.
_ Qu'est-ce que tu dirais de ce week-end ? Tu travailles ? Tu pourrais avoir le temps ? J'aimerais bien rattraper le temps perdu comme il faut. J'ai hâte de te voir maintenant que tu es devenue aussi grosse que moi.
_ Tais-toi, protesta Sally avec un large sourire. Je ne suis pas grosse. Je suis enceinte.
_ Donnes-y un peu de temps, sœurette.
Sally éclata à nouveau de rire.
_ Je regarderai ça, promit-elle honnêtement. Je regarderai.
_ Bien. Bon, maintenant, il faut vraiment que je file. On se reparle plus tard ?
_ Ouais, on se reparle plus tard. Bye.
_ Je t'aime, sœurette. Bye.
Sally laissa son téléphone retomber dans son sac alors que le taxi se garait juste le long du trottoir devant Scotland yard. Il lui restait une paire d'heures avant la fin de son service, elle pria donc pour que les criminels de Londres lui accordent au moins ce temps pour finir sa paperasse et pour qu'arrivât la relève avant de pointer le bout de leur vilain nez.
Après avoir rapidement lu ses mails, elle tira un sachet de thé de son tiroir et se rendit en salle de repos. Elle n'était pas seule : Hopkins et Lestrade étaient assis là à la petite table, parlant de football avec animation. Elle leur tendit un petit sourire en prenant une tasse et en mettant la bouilloire en route.
Elle venait juste de verser l'eau bouillante quand Hopkins demanda :
_ Alors, Donovan, c'est prévu pour quand ?
Sally prit un moment pour secouer la tête de surprise. Elle n'avait prévenu personne au travail, pas depuis le réveillon de Noël chez Sherlock. Mais elle supposa qu'étant donné son ventre qui s'arrondissait et son changement de garde-robe, les détectives avec qui elle travaillait allait bien finir par lever le lièvre. Contrairement à ce que Sherlock disait, ils n'étaient pas réellement des idiots.
_ Oui, euh… balbutia Sally, essayant de reprendre contenance. Euh… mi-juin, en fait.
_ Félicitations, alors, dit Hopkins avec un sourire.
Lestrade souriait, lui aussi.
_ Juste découvert que ça allait être une petite fille, en fait. Juste aujourd'hui.
_ Bien joué, Sally, sourit Lestrade avant de laisser échapper un petit rire. Comment il le prend ?
Avant qu'elle ne put réfléchir à une réponse, Hopkins intervint :
_ Oh, qui est l'heureux élu, alors ?
Sally se sentait excessivement mal à l'aise, mais c'était ce que c'était, et ce serait connu de tous tôt ou tard. Elle supposa qu'il valait mieux le dire.
_ C'est, euh… Sherlock Holmes, en fait.
_ Sherlock Holmes ! Nom de Dieu ! Je ne savais pas que vous étiez… eh bien, je ne pensais pas qu'il, vous savez, était de ce bord.
A ces mots, l'inconfort de Sally s'expulsa dans un petit rire. En y pensant, elle était assez sûre que ce n'était pas vraiment le cas, pas habituellement. Tout ce binz dépassait déjà les limites du bizarre dès le début. Elle eut un geste vague, haussant les épaules alors qu'elle jetait son sachet de thé dans la poubelle.
_ Vous pensez que lui et Watson… vous savez ?
Sally savait que ce n'était pas ses affaires. Tout ce que Sherlock et Watson pouvaient faire pendant leur temps libre étaient leurs affaires. Elle eut un petit sourire en buvant une gorgée de thé. Elle repensa alors à sa visite médicale en solitaire et les textos sans réponse qu'elle avait envoyés plus tôt.
_ Vous savez, avança-t-elle, ils sont très proches… pour des potes.
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_ Sérieux, Sherlock ? Demanda John, rattrapant les longues enjambées de Sherlock alors qu'ils s'éloignaient de l'animalerie derrière eux, laissant la police procéder aux arrestations.
_ Je meurs de faim, dit Sherlock, ignorant sa question. Allons déjeuner. Italien ?
John ne laissa pas tomber :
_ C'est la sixième affaire déposée sur le site, cette semaine. Comment tu fais pour ne pas perdre la boule ? Du kidnapping de chien ? Vraiment ? Seigneur, même moi je m'ennuie.
_ Il n'y a pas de petites affaires, John, comme tu me l'as si souvent dit.
Sherlock jeta un œil sur John dont les sourcils avaient disparu derrière la frange.
_ Et les clients privés payent mieux.
_ Depuis quand tu te soucies de ces choses-là ?
_ Non, pas italien. Friterie.
_ Bien, se soumit John.
_ Mais nous devrions nous dépêcher. Un client vient nous voir à la maison à deux heures. Son mari a une liaison. Très certainement avec sa sœur. Ça devrait être intéressant.
_ Non, Sherlock, ce n'est pas intéressant. C'est des conneries pour talk-show américain à la télé.
Sherlock sourit.
A la friterie, la messagerie de Sherlock sonna juste au moment où l'employé derrière le comptoir lui tendait deux impressionnantes barquettes de fish and chips.
_ Prends ça, tu veux ? Demanda-t-il à John.
John soupira, mais plongea sa main dans la poche de Sherlock. L'écran était toujours allumé, et il vit les yeux de John le lire. La bouche de John se crispa légèrement avant de s'ouvrir, puis de se fermer. Il tendit le téléphone à Sherlock.
_ Sally Donovan : « vous étiez où ? » Vous aviez un rendez-vous, aujourd'hui ?
_ C'est possible, répondit Sherlock.
Il lui tendit l'une des barquettes et se tourna vers le comptoir avec les condiments.
_ Sherlock…
_ Quoi ? J'étais sur une affaire.
_ Du kidnapping de chien, Sherlock. Tu l'as résolue en cinq minutes.
John lui donna un coup de coude, tendant le bras pour prendre la bouteille de vinaigre. Il tourna son attention sur la tâche en cours, mais ses yeux revinrent sur Sherlock en quelques secondes.
_ John, fit celui-ci.
Il sentit son visage se crisper, ses coins de ses lèvres tomber. Les yeux de John s'ouvrirent en invitation, et Sherlock sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine. Il dut se retenir de ne pas secouer la tête. Certaines choses devaient rester non-dites. Tout ne méritait pas une conversation. Il pressa ses lèvres ensemble.
_ Passe-moi le vinaigre.
John parut déçu, mais il mit la bouteille dans les mains de Sherlock. En la prenant, Sherlock prit soin de délibérément faire passer son index sur celui de John. Il essaya de réprimer son sourire quand John s'éclaircit la gorge. Sherlock lui jeta un sourire désabusé et ne le quitta pas des yeux en léchant du sel sur son pouce.
Juste à ce moment, l'alerte messagerie sonna à nouveau, et John reprit le téléphone en main. Sa bouche se crispa à nouveau, et juste comme ça, le flirt de Sherlock cessa d'être la distraction qu'il voulait qu'elle fût.
_ Quoi ? Demanda-t-il.
John posa le téléphone sur le comptoir.
_ Lis par toi-même, dit-il gentiment avant de se tourner pour manger à une table libre.
Sherlock essuya son doigt sur une serviette en papier avant et appuya sur le bouton de menu qui afficha les deux derniers messages de Sally.
« Vous étiez où ? »
Et ensuite : « C'est une fille. »
Sherlock cligna des yeux dessus suffisamment longtemps pour que l'écran devînt noir. Il appuya de nouveau sur le bouton, fit défiler l'écran qui ramena le tout à la vie. Il ouvrit la messagerie et le message, juste pour lire encore les mots. C'est une fille.
Il ne sut pas comment traiter l'information. Il resta là jusqu'à ce que l'écran devînt de nouveau noir, et un homme le bouscula en s'excusant alors qu'il allait pour prendre une bouteille de vinaigre. Cela attira suffisamment l'attention de Sherlock pour qu'il s'écartât. Il empocha son téléphone et rejoint John à la table.
John triturait son poisson avec sa fourchette. Il s'éclaircit encore la gorge avant de lever les yeux sur Sherlock.
_ Ça fait presque deux semaines, Sherlock.
Celui-ci soupira avec emphase en mangeant une frite.
_ Je sais combien de temps ça fait.
_ Qu'est-ce que tu fais, alors ? Prendre toutes les affaires banales qu'on peut déposer sur le site ? Refuser les demandes d'aide de Lestrade ? Oui, il m'a téléphoné moi l'autre jour, pour me demander pourquoi tu ne répondais pas à ses messages. Ça ne te ressemble pas.
Sherlock mâcha une bouchée de poisson. Il y avait cette énorme, béante partie de lui qui voulait dire à John ce qui se passait, ce qu'il ressentait. Le problème était qu'il parvenait à peine à le formuler, même pour lui-même. C'était une intuition. Comme il détestait devoir se reposer sur quelque chose d'aussi primitif. La retraite était la meilleure ligne de conduite, et il était plus sage de le faire maintenant plutôt que causer du tort à quelque chose d'aussi sensible qu'un esprit humain en développement.
Et c'était d'autant plus confus que cette intuition sur laquelle il persistait à s'appuyer semblait être en conflit avec un tout aussi bruyant et énervant fil de pensée qui disait que manquer ça, par choix, serait la pire des choses à faire. Quelle était la bonne décision, alors ?
Il ne parvenait pas à trouver un compromis, ne parvenait pas à trouver le moyen de faire s'assembler les pièces du puzzle. Il était incapable de concilier logique et intuition. Et il y avait autre chose encore, la troisième variable, celle pour laquelle il était impuissant à la garder à l'écart, ce terrible et innommable quelque chose qui lui donnait l'impression que son cœur avait été essoré de toute goutte de sang. C'était trop, trop important. Il n'aurait personne d'autre à blâmer pour les échecs qu'il ferait que lui-même.
_ N'est-ce pas ? Demanda finalement Sherlock, se dérobant (et il le savait)
_ Non, répondit John qui pointa Sherlock avec sa fourchette, dessinant vaguement des cercles en direction de sa tête. Qu'est-ce qui se passe, là-dedans ?
Il ne savait pas. Il n'en savait rien.
_ Pourquoi c'est si important pour toi ? Cingla-t-il.
Et la seconde où il parla, il sut qu'il avait à la fois gagné et perdu. John se ferma, résigné, et l'expression sur son visage faisait presque physiquement mal, comme une gifle en travers la figure. Sherlock savait que c'était ce qu'il méritait.
_ Eh bien, mange, alors, conclut John avec pas assez d'animation pour être du sarcasme. Je ne voudrais pas qu'on soit en retard pour notre prochain client.
C'est pour le mieux, pensa Sherlock. S'il se désistait de cette chose avec Sally maintenant, ce serait plus clément, définitivement. Il pouvait fournir le support financier, il le ferait toujours. Éventuellement, il pouvait obtenir de Mycroft de mettre en place un dispositif de surveillance et de sécurité pour rester informé, pour les garder à l'abri. Sa distance était uniquement logique. Par ailleurs, il avait John. C'était la seule famille dont il avait besoin.
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Sally laissa tomber son sac sur une chaise du salon et alluma la télévision. Elle laissa le journal du soir bourdonner derrière elle alors qu'elle se dirigeait vers la salle de bain. Elle avait passé des heures dans ce crachin de début de mois de mars, aujourd'hui. Ils travaillaient sur ce qui était apparemment maintenant une suite de meurtres – étudiants universitaires, tous très bien notés, tous issus de familles respectables, tous trouvés la gorge tranchée et portant des vêtements qui ne leur appartenaient pas. Même elle devait admettre qu'ils avaient besoin d'aide sur celle-là. Ce serait l'enquête parfaite pour Sherlock. Lestrade avait dit l'avoir appelé une semaine auparavant, mais Sherlock avait décliné.
Il avait également manqué un autre rendez-vous. Sally ne comprenait pas vraiment, mais pour l'instant, elle était trop fatiguée pour s'en soucier. Elle ôta sa chemise et son pantalon, chaussettes et sous-vêtements, et prit une minute devant le miroir pendant que la baignoire se remplissait. Son corps était différent. Elle releva l'arrondi de son ventre qui semblait grossir au fil des jours, maintenant, les vergetures qui couraient sur ses côtés (elle avait une crème pour ça qu'elle appliquerait après le bain). Étonnamment, cette pensée la fit sourire : sa fille grandissait. Elle n'avait pas vraiment encore senti de coups, juste quelques mouvements de temps en temps. Le docteur Moore lui avait dit de ne pas s'en inquiéter, que c'était normal pour une nouvelle maman de mettre du temps avant de les remarquer. Toutes les échographies et tous les tests montraient que tout se déroulait comme il fallait.
Elle passa sa main sur son ventre, de haut en bas, puis de bas en haut.
_ Tu es là-dedans, petite fille ? Demanda-t-elle doucement, penchant la tête. Ça a été une dure journée, pas vrai ?
Elle caressa encore la courbe de son ventre avant de rentrer dans la baignoire et de fermer les robinets.
Quand elle en ressortirait, elle appellerait sa sœur. Sa visite dans le York il y a quelques semaines les avait effectivement rapprochées. Ç'avait été agréable, en fait, de voir Alice et sa famille, de voir à quoi ressemblait la normalité. Elle savait qu'elle n'aurait jamais ça, mais c'était agréable d'en voir la possibilité. Rue tranquille, maison animée, un époux aimant, deux garçons fous. Le week-end entier avait été chargé, rempli comme les siens ne l'étaient jamais. C'était des matchs de football avec les tout-petits, des voitures miniatures sur les paliers et l'odeur de peinture à la détrempe. Mais il y avait eu des moments calmes, aussi. Une tasse de thé après que les garçons ne fussent allés au lit, autour de laquelle elle, Alice et Ethan partageaient les meilleurs souvenirs de leur enfance.
_ Tu l'as dit à maman ? Avait une fois demandé Alice après que Ethan se fût absenté, leur donnant un peu de temps entre sœurs.
_ Oui, avait répondu Sally. Elle a réagi comme je m'y attendais. Elle n'était pas du tout surprise que sa pute de fille se soit faite engrosser. Elle a dit qu'elle était étonnée que ce ne soit pas arrivé plus tôt. Je pouvais entendre les glaçons tourner dans son verre.
Alice avait posé sa main sur celle de Sally et avait gentiment serré.
_ Je suis désolée pour quand tu m'as dit la première fois, tu sais.
_ Je sais.
Elles étaient restées silencieuses un moment, puis Sally avait parlé à nouveau :
_ J'aurais voulu que tu ne sois pas aussi loin.
_ Qu'est-ce qui te retient à Londres, alors ?
Les yeux d'Alice, si semblables aux siens, l'avaient fixée au milieu d'un visage plus rond, à la carnation plus sombre.
_ Ce Sherlock… Vous n'êtes pas ensemble, et tu peux travailler pour la police n'importe où. Ethan travaille pour le conseil municipal. Je suis sûre qu'il pourrait parler pour toi… si tu voulais.
Sally avait soupiré et lui avait répondu que sa vie était à Londres. Alice lui avait demandé d'y réfléchir. Et, alors que Sally y réfléchissait, elle savait que ce ne serait pas difficile de le faire. Ce serait même meilleur au final, de s'installer plus près de sa famille, pour sa fille d'avoir ses cousins pas loin, de peut-être intégrer une unité plus petite qui ne la plongerait pas jusqu'aux yeux dans les violences entre gangs et les deals de drogue ratés.
Elle avait peu de temps pour y penser, mais elle y penserait. Et ce qui semblait être une idée ridicule quand Alice l'avait mentionné quelques mois plus tôt avait maintenant de plus en plus d'attraits, semblait être la bonne chose à faire. Elle savait qu'elle devait en parler à Sherlock, mais vu comment les choses se passaient dernièrement, il y avait de fortes chances qu'il ne répondît même pas à son appel.
Elle plongea sa tête sous la surface et laissa l'eau la recouvrir pendant un moment, chérissant le silence, n'entendant rien à part les battements de son propre cœur pendant quelques secondes. Elle écouta, mais ne pouvait entendre l'autre (bien qu'elle sût qu'il était là). Quand elle redressa la tête, elle pouvait faiblement entendre les informations à la télévision. Elle chassa l'eau de ses cils, prit une grande inspiration, et décida de parler à Lestrade le lendemain.
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John entra dans le café et choisit un panini dans le présentoir. Il le tendit à la fille derrière le comptoir pour le faire chauffer et le paya, ainsi qu'un paquet de chips et une tasse de thé. En attendant, il tira son portable de sa poche et vérifia l'heure. Ce matin, il avait eu trois cas de grippe, deux rhumes, une vilaine éruption allergique et un tout aussi vilain ongle incarné. Il avait quarante minutes avant de devoir reprendre son poste, alors dès qu'il eut son sandwich en main, il se dirigea vers une table et prit le livre dans sa poche pour lire.
Il parvint à lire la totalité d'une moitié de page avant que Mycroft Holmes ne vînt s'asseoir lui-même sur la chaise devant lui, de l'autre côté de la petite table.
_ Bonjour, docteur Watson, salua-t-il, son expression dangereusement douce.
_ Mycroft, répondit John avant de fermer son livre et de le poser sur la table, redressant le menton et cadrant ses épaules. Que se passe-t-il ?
La bouche de Mycroft se tordit en ce qui pouvait être soit du dégoût, soit de l'amusement.
_ Cela doit être en effet affreusement calme si vous êtes de retour à la clinique trois jours par semaine.
John prit une bouchée de son sandwich. Il ne dirait pas à Mycroft que c'était… affreusement calme. Cela faisait plus d'un mois qu'ils avaient été sur une affaire qui valait de s'y atteler, encore plus d'écrire dessus. Et maintenant, Sherlock s'ennuyait finalement profondément en prenant tous les clients que le site pouvait lui amener, alors il avait transformé l'appartement en ce qui pouvait passer pour le plateau de tournage d'un film de science-fiction de série Z des années 50. Tout était recouvert d'assemblages élaborés de béchers bouillonnants et de fumées odorantes de différentes couleurs. Il ne dirait pas non plus que Sherlock ressemblait en tous points au cliché du scientifique fou, faisant maniaquement les cent pas dans l'appartement, marmonnant du charabia en mâchonnant un crayon, sa robe de chambre flottant derrière lui, et ses cheveux fous ayant bien besoin d'une coupe.
_ Vous avez une affaire pour nous, alors ?
John sentait dans sa poitrine l'émotion du vrai espoir, mais il prit soin de garder sa voix posée.
_ Pas présentement.
John laissa échapper un souffle.
_ Eh bien, non pas que n'aime pas nos petites conversations, mais que voulez-vous ?
_ Oh, je suis juste venu m'enquérir de l'avancée des choses. Le travail. L'imminente paternité.
_ Je vous l'ai déjà dit, Mycroft. Si vous voulez savoir ce qui se passe avec Sherlock, parlez à Sherlock.
L'ombre d'une grimace apparut autour de la bouche de Mycroft.
_ Il ne répondra pas à mes appels.
John sentit ses traits s'affaisser. Si l'évitement de Sherlock avait été au point d'attirer l'attention de Mycroft, peut-être devait-il s'en inquiéter plus qu'il ne le faisait. Jusqu'à présent, John avait supposé que Sherlock se calmerait, comme pour chacune de ses mauvaises humeurs, et réapparaîtrait quand ce serait fini ou quand le bon puzzle se présenterait.
_ Vous êtes inquiet à son sujet.
_ Oui, avoua John avant de pouvoir se retenir.
Puis il fléchit presque complètement, pinçant la voûte de son nez avant d'ajouter :
_ Oui, d'accord. Il n'a plus été lui-même dernièrement. Je crois qu'il a peur.
_ Hmm, fit songeusement Mycroft avant de sortir son téléphone de la poche intérieure de sa veste de costume à rayures. Je crois qu'il est temps de contacter les renforts adéquats.
Qui donc Mycroft pouvait-il considérer comme des « renforts » adéquats ? Ce n'était ni lui ni Sally ou Lestrade, alors si Mycroft ne pouvait pas faire reprendre ses sens à Sherlock, qui le pouvait ? John ne voulait pas vraiment savoir quelles ressources Mycroft avait à sa disposition.
John regarda la bouche de Mycroft se tordre.
_ Oui, bonjour, dit-il dans le téléphone.
Et John écouta la moitié de conversation avec un air de profonde confusion.
_ Oui, bien sûr.
_ D'accord.
_ Je crois qu'il est temps que vous passiez à Londres faire une visite.
_ Bien sûr.
_ Bien sûr.
_ Oui, moi aussi.
_ Je vous verrai bientôt.
_ Au revoir.
Mycroft mit fin à l'appel et prit un moment pour regarder l'écran noir avant de le ranger dans sa poche.
_ Et c'était qui, ça ?
Mycroft prit une inspiration et regarda John droit dans les yeux.
_ Maman.
John cligna des yeux.
_ Nos parents seront là demain après-midi.
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