— J'ai une vision !
Le faux médium s'était placé au centre du wagon afin de capter un maximum d'attention. Ce qu'il avait particulièrement réussit.
— Je vois... je vois des noms... ils sont écrits au crayon de bois...
— Tu veux dire au crayon à papier, Shawn ? l'encouragea Gus.
— Oui, oui, c'est ça.
Shawn maintenait ses doigts sur ses tempes, les yeux fermés et gesticulait quelque peu ridiculement au milieu de la rame.
— Je vois une gomme qui approche. Non, non, pas ça ! La gomme... la gomme efface les gens, elle efface les noms... mais... il y a d'autres noms dessous ! Ouf, c'est bon !
Shawn sortit de sa transe un peu essoufflé mais heureux et se tourna vers quelques témoins.
— C'est bon, vous êtes sauvés, la gomme ne vous a pas effacé. Elle s'est contenté d'effacer vos faux noms.
— Quels faux noms, Shawn ? interrogea Juliet.
— Les faux noms de tout le monde, indiqua le jeune homme. Celui de tous ceux qui ont été enfermés dans ce wagon.
Un léger silence plana.
— Sauf Gus et moi, bien sûr. Nous on a utilisé nos vrais noms. Bien que pour Gus ce soit un peu litigieux. Il a toujours tendance à raconter des salades et à se présenter sous de faux noms.
— Shawn, c'est toi qui me trouve toujours un surnom débile pour me ridiculiser, bougonna Gus.
— Et tu ne me reprends jamais. Ça prouve bien que tu mens aux inconnus... et bien sûr, ça ne concerne pas non plus Hyacinthe ici présent et mort. Bien que le fait qu'il se soit appelé Hyacinthe pendant un moment, même relativement court, pourrait le cataloguer parmi les menteurs de ce wagon. Mais ! Soyons franc, il n'a pas fait exprès d'avoir ce surnom. On va donc l'éliminer des menteurs avec Gus et moi.
Shawn sourit à son auditoire.
— Spencer, votre vision vous a dit que tous ces gens mentent sur leur nom ? demanda Lassiter en haussant un sourcil.
— Oui, mon pertinent Lassie.
— Ça va être assez facile à vérifier, rétorqua le lieutenant.
— Oh mais attendez, il y a autre chose, l'interrompit le medium.
Il avait à nouveau fermé les yeux et porté un index à sa tempe. Environ quatre secondes passèrent sans que personne n'émette un son. Tout le monde était accroché aux lèvres de l'artiste. Qui finit par rouvrir les yeux sur la vieille dame et le contrôleur.
— Je vous présente toutes mes condoléances.
Il se tourna vers chacune des personnes qui avaient été enfermées dans la rame avec eux et leur présenta ses condoléances les plus sincères.
— Shawn, peux-tu nous expliquer, s'il te plaît, demanda Juliet exaspérée.
— Hé bien, ce n'est pas mon histoire mais puisque tu insistes... Tu te souviens sûrement de cette histoire d'enlèvement qui a mal tourné il y a neuf ans.
— Évidemment, soupira Juliet en louchant vers le cadavre.
— Hé bien, je te présente Carole Duranton, alias la grand-mère du petit Kevin.
— La grand...
Mais Shawn ne la laissa pas poursuivre.
— Et ici, Tom Hill, le grand-père du petit Kevin... mais pas du côté maternel comme Carole. Du côté paternel.
Les deux personnes se regardèrent et se prirent la main, comme un aveu silencieux.
— Le couple de russes flippant n'est autre que la tante de Kevin et son mari. Cristina est bien sûr la baby-sitter de Kevin. John était un voisin étudiant qui aidait Kevin à faire ses devoirs certains soirs et qui tondait la pelouse pour arrondir ses fins de mois. Et pour finir, Artemus et Matasame forment un couple gai, amis proches de la famille. Chacun d'eux, hormis Carole et Tom, a donné un coup de couteau au cadavre de Hyacinthe... je veux de Manuel. Enfin, au mort.
Shawn se déplaça lentement vers le siège précédemment occupé par le cadavre, maintenant vide. Il se pencha sous le siège.
— Mais avant ça, Carole avait exécuté proprement et rapidement le meurtrier d'un coup de pistolet dans la nuque.
Il extrait le revolver de sous le siège, enveloppé dans un emballage de sucette qu'il avait sorti du fond de sa poche. Tout le monde inspira bruyamment à la vision de l'arme à feu munie d'un silencieux.
— Et vous, Tom, vous étiez chargé de vous débarrasser des armes du crime dès lors que vous auriez pu sortir du wagon. C'est pour ça que vous vouliez impérativement sortir pour prévenir votre responsable. Est-ce que vous êtes vraiment employé dans cette compagnie, au fait ?
Le contrôleur avait les larmes aux yeux.
— Je lui ai moi-même vendu son billet de train lorsque je travaillais au guichet, il y a quinze jours. C'était une coïncidence. Il ne m'a même pas reconnu, avoua-t-il d'un air écœuré en baissant les yeux.
— Vous avez fait ça pour venger Kevin. Parce que la justice n'avait pas répondu à votre attente. Et vous vouliez également venger ses parents qui sont décédés depuis.
— La mère est décédée en couche, peu de temps après la découverte du corps de son fils. Le père s'est donné la mort moins d'un an plus tard, marmonna Lassiter presque pour lui-même.
— Et c'est pour ça que vous ne vouliez pas de nous dans le wagon, termina le médium.
Il n'attendit pas de réponse et sortit dans le silence général, suivi par Gus.
Quelques petites secondes plus tard, le téléphone de Juliet sonnait.
— Oui, Shawn ?
— Tu accepterais de nous ramener à Santa Barbara si je te faisais économiser quelques heures de recherches ?
— Hé bien, je ne peux pas puisque je suis venue dans la voiture de Carlton alors je vais te le passer.
Juliet tendit le téléphone à son coéquipier qui leva les yeux au ciel mais prit quand même le téléphone.
— Spencer, vous êtes juste derrière la porte, votre appel est ridicule.
— En fait, j'aime pas trop l'ambiance du wagon... un peu trop joyeux pour moi. Dites, Lassiter, vous accepteriez de nous ramener à Santa Barbara si je vous disais où est le couteau qui a servi à tuer six fois le mort ?
— Je préfère encore aller à un rendez-vous galant avec une loutre malade.
— Vous avez vraiment de drôles de goûts... Allez, Lassie, soyez cool.
— Pas question. Et si vous ne me dites pas où est ce couteau, je vous poursuis pour obstruction à la justice.
— Vous êtes vraiment pas cool, méchant Lassie !
— Bon, vous accouchez ?
— Il est glissé entre le siège de la grand-mère et celui du mort.
— Je ne vous retiens pas plus longtemps, Spencer. Au revoir.
Et il raccrocha.
— J'ai du mal à savoir si je suis content que tu aies découvert la vérité ou non, dit Gus.
— Je sais, bonhomme, moi aussi je regrette d'être monté dans ce train. Ça nous aurait évité... ça.
— Au fait, comment as-tu su qui était qui ?
— Grâce à mes dons. Je t'ai encore jamais dit que je suis médium ?
— Shawn...
— Bien... il y avait clairement un air de famille entre les grands-parents, la tante et la photo du petit Kevin. Même sans ça, j'aurais pu le deviner grâce à l'étui à cigarettes du grand-père. Il y avait une photo du petit gravée dessus. Ensuite, il y avait la même boue sur les chaussures de plusieurs passagers : la grand-mère, l'oncle, l'homme d'affaire et le tondeur de pelouse. Il n'y a pas de boue dans la gare de Santa Barbara. Ils s'étaient donc trouvés au même endroit avant de monter dans le train et ce n'était pas la gare. De là à comprendre qu'ils se connaissaient tous, il n'y avait qu'un peu de logique. Les grands-parents n'ayant pas besoin d'alibi – l'une à cause de son manque de force et l'autre par son absence – les restants avaient donc tous prévu d'être l'alibi des uns et des autres. Ça aurait dû être le crime parfait mais ils se sont trahis à plusieurs reprises. D'abord quand l'homme d'affaire a pris le contrôleur à part pour l'engueuler. Il voulait sûrement l'obliger à sortir les armes du crime, mais on l'en a empêché. Ensuite quand le couple russe a montré sa carte : leurs marquages touristiques n'étaient pas crédibles...
— C'est moi qui t'ai fait remarquer ça.
— ... et enfin, personne ne s'est inquiété de savoir qui était le mort. C'est qui est normal quand on sait déjà qui c'est.
— Là encore, c'est grâce à moi tu l'as compris.
— On a compris, tu es indispensable. Tu sais ce qui l'est aussi ? Les chimichangas ! Viens avec moi, je vais t'expliquer la différence entre un burrito et une chimichanga.
— Avec plaisir. Mais on n'a pas de moyen de transport et on est perdu au milieu de nulle part.
— Pour ça, je gère, répondit Shawn.
Il sortit son téléphone et composa un numéro.
— Allo, mon poupa adoré ?
