Date de publication :le 24 mars 2011

Titre de la fanfic : Nos cœurs dans la guerre.

Auteur : AliLou

Bêta : CandyShy


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Disclaimer : Je précise que les personnages principaux de l'histoire ne m'appartiennent pas, ils sont la création de SM. Je ne fais que m'amuser avec !

FF a fait des siennes et je n'ai pas réussi à mettre en ligne ce chapitre hier comme je le voulais.

A tous mes lecteurs et à toutes mes lectrices : comme pour le chapitre précédent, un petit message vous attend à la fin de ce chapitre.

Ce chapitre est un peu plus long que le précédent, avec 4 points de vue différents. J'espère que vous l'apprécierez !

Bonne lecture !

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Livre I, Chapitre V


Titre : Nationalité française


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POV Charlie

Paris, printemps 1936

L'année 1934 m'avait fortement inquiété : d'un point de vue professionnel, en tant qu'agent de sécurité, nous étions tout le temps sur le qui-vive avec les manifestations des Ligues d'extrême-droite, qui devenaient de plus en plus violentes, et qui parfois tournaient à l'émeute, comme ce fut le cas de celle du 6 février 1934.

Cette nuit-là, la police française avait malheureusement relevé des morts parmi les manifestants et les forces de l'ordre. D'un point de vue personnel, j'étais tourmenté par ces manifestations car elles reflétaient l'état antisémite ambiant en France. Cela m'inquiétait pour ma famille. Nous avions déjà été victimes de la violence de l'antisémitisme en Pologne, où nous avions tout perdu : notre maison, notre fortune, notre réputation, ceux qui se prétendaient nos amis. J'espérais fortement avoir assuré la protection de ma famille en la menant et en l'installant en France, pays qui se proclamait le pays des Droits de l'Homme par excellence.

C'était certes enfantin, mais je connaissais l'article X de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de août 1789 par cœur : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi ». En tant que pratiquant de la religion juive, je n'avais pas l'impression de troubler l'ordre public. A l'exception du fait que je me rendais en famille à la synagogue le samedi, aucun signe dans ma vie de tous les jours ne pouvait montrer de quelle confession j'étais. Je pense même que s'il n'y avait pas eu la présence de mes parents et de ma femme qui continuaient à manifester leur foi intense, j'aurais cessé d'aller prier à la synagogue le samedi.

Outre la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen qui me semblait être une protection morale contre les Ligues d'extrême-droite et leurs programme xénophobe, antisémite et totalitaire, je pouvais lire, au fronton de chaque mairie dans chaque commune de France, la devise suivante : Liberté, Égalité, Fraternité. Je l'interprétais ainsi : si nous étions libres, alors nous pouvions tous pratiquer la religion de notre choix. Si nous étions égaux, il n'existait donc pas de sous-hommes. Si nous étions tous frères, alors nous nous devions le respect mutuel et nous ne pouvions rabaisser autrui pour des convictions religieuses ou politiques différentes. J'étais peut-être naïf et idéaliste, mais je croyais fermement en la devise française et dans les institutions démocratiques de la République.

Cette conviction était renforcée par la réaction du peuple français qui, au printemps 1936, avait élu la coalition de gauche surnommée le Front populaire. Certes, c'était une drôle de coalition, je ne cessais de le penser. Elle réunissait les radicaux, la SFIO et le Parti Communiste (1). Je ne comprenais pas ce que les communistes venaient faire dans cette alliance. Si j'avais pu voter (étant Polonais, je n'avais pas le droit de vote en France), j'aurais vraiment hésité à voter pour une telle alliance. Quand je voyais ce qu'avaient fait les communistes en URSS sous la dictature de Staline, j'avais beaucoup de mal à leur faire confiance. Mais, en France, l'alliance entre ces trois partis avaient permis d'obtenir la majorité à la Chambre des Députés, et c'était l'essentiel. L'extrême-droite xénophobe et antisémite était ainsi en recul, et c'est ce qui m'importait. J'espérais donc que les radicaux et les socialistes domineraient cette alliance, ce qui semblait s'annoncer exact puisque les communistes, tout en soutenant l'alliance à la Chambre, avaient refusé de participer au gouvernement de Léon Blum.

Cependant, je n'étais pas ingénu. Je savais que même si, grâce à cette alliance et à cette victoire électorale, l'extrême-droite était en recul à la Chambre, ce n'était pas le cas dans les mentalités françaises. Il me suffisait de voir les regards hargneux de Mme Martin, la concierge de notre immeuble, quand je la croisais. Je savais qu'elle avait déjà bouleversée Bella une fois, je savais aussi qu'elle n'hésitait pas chambouler Renée, qui était plusieurs fois rentrée en larmes après ces confrontations. Les Stern étaient eux-aussi critiqués. C'était surprenant : ils étaient certes juifs comme nous, mais de nationalité française. Sur mon lieu de travail, j'avais déjà été insulté de youpin, mais aussi de Polak (2). C'est pour cela que je pensais que les juifs français étaient davantage épargnés par les réflexions antisémites que les juifs étrangers. Mais, ce n'était pas forcément le cas.

Avec la victoire du Front Populaire, j'avais bon espoir que ma famille et moi-même obtenions la nationalité française prochainement. Les socialistes avaient promis de naturaliser les étrangers qui avaient un travail en France depuis plus de 5 ans et qui étaient bien intégrés dans la société française. Je ne l'avais pas dit à ma famille pour ne pas la décevoir, mais j'avais déposé en avril un dossier pour Renée, Bella et moi-même. Mes parents, ne travaillant pas, avaient peu de chance d'obtenir la nationalité française. De toute façon, mon père avait refusé que je fasse une demande pour eux deux. Il était Polonais et souhaitait le rester. Il était chagriné par mon choix, mais le comprenait.

De mon côté, comme je travaillais depuis mon arrivée en France en 1929 et que je maitrisais bien la langue française, j'avais toutes les chances de l'obtenir, et de ce fait ma femme également. De plus, nous étions maintenant parents de trois enfants nés en France. Quant à Bella, elle était scolarisée depuis son arrivée en France en 1930. Bien que le français ne soit pas sa langue maternelle, elle avait un dossier scolaire plus que brillant, qui indiquait son année d'avance et son intégration au lycée. Son professeur de Lettres Classiques avait même rédigé une lettre de recommandation, indiquant son sérieux et sa motivation pour cette langue. Cela ne pouvait qu'appuyer ma demande de naturalisation.

Et oui, ma petite fille avait grandi. Elle avait maintenant 12 ans et avait intégré depuis un an le lycée du quartier avec son amie Angèle, rejoignant ainsi Alice qui les y avait précédées. Contrairement à l'école primaire qui était gratuite, le lycée était pour nous un sacrifice financier important, mais je n'aurais pas pu le refuser à ma fille. Elle était excellente et curieuse, elle travaillait avec acharnement pour faire partie du tableau d'honneur afin que nous soyons fiers d'elle et pour montrer aux autres qu'une Polonaise pouvait réussir aussi bien qu'une Française.

Elle aimait l'école et y avait ses amies. J'aurais été un bien mauvais père de le refuser à ma fille. Avec Renée et mes parents, nous préférions nous restreindre plutôt que de priver Bella de cette scolarité. Si nous obtenions, comme je l'espérais la nationalité française, je pourrais alors quitter mon poste d'agent de sécurité pour devenir policier, ce qui me permettrait de gagner un meilleur salaire.

Au contact de ses deux amies, Bella s'était extravertie et épanouie. Elle perdait peu à peu ses airs enfantins et devenait une ravissante jeune fille. Elle était heureuse et le montrait.

Chaque jeudi, jour chômé au lycée, les trois filles sortaient ensemble pour arpenter les musées parisiens sous l'égide de Mme Cullen, qui était une passionnée d'Art. Parfois, les filles allaient se balader dans les jardins de la capitale ou flâner le long des grands boulevards pour admirer les vitrines des grands magasins, tels la Samaritaine. Enfin, concernant le lèche-vitrine, j'aurais tendance à dire qu'il s'agissait plus de la passion d'une Alice survoltée qui trainait derrière elles ses deux camarades plus ou moins consentantes. Bella jouait toujours autant de son violon à l'appartement pour le plaisir de ses grands-parents et de ses frères. De plus, régulièrement, elle descendait chez les Cullen pour jouer des duos avec Edward. Ah ! Bella et Edward et leur amour pour la musique ! Il nous en avait fait voir de toutes les couleurs à nous parents.

Avec M. et Mme Cullen, il nous avait fallu mettre le holà ! Ces deux-là auraient pu passer la nuit entière sur leurs instruments pour rendre honneur aux grands compositeurs qu'ils aimaient comme pour créer de nouvelles mélodies qu'ils composaient ensemble. Nous avions donc du prévoir des temps de travail pour leurs devoirs scolaires, d'autres pour songer à dîner et dormir, et enfin des temps pour jouer de la musique qu'ils se devaient de respecter impérativement, sous peine d'être privés chacun de leur instrument, mais aussi du droit de se voir.

Ils s'étaient bien rapprochés tous les deux, échangeant des sourires, des clins d'œil et des signes qu'ils croyaient discrets et qui montraient leur attachement l'un à l'autre, mais qu'en tant que père, j'étais capable de capter et auxquels j'étais particulièrement attentifs au fur et à mesure que Bella grandissait et quittait l'enfance.

Avec Renée, nous avions longuement discuté, nous demandant s'il était sage qu'ils continuent de se fréquenter autant alors que Bella sortait de l'enfance et qu'Edward devenait un charmant jeune homme. Nous avions reporté notre décision à plus tard car, d'une part, les séparer serait les rendre malheureux (il suffisait de voir la tristesse de ma fille lorsqu'Edward était à Londres chez sa grand-mère Elizabeth ou en Provence chez la mère d'Esmée) et d'autre part, car Bella était encore jeune, même si elle n'était plus une enfant.

Renée était convaincue qu'elle portait un intérêt certain à Edward, intérêt qui pour l'instant n'était qu'amical. Ma femme m'avait affirmé qu'elle saurait détecter les signes qui lui montrerait que le cœur de notre fille se réveillerait et battrait un peu plus vite du fait de ses premiers émois amoureux. Elle pensait ainsi que nous pourrions alors stopper ses rencontres musicales sans chaperon à ce moment-là et en parler avec Esmée. Si Bella sortait à peine de l'enfance, Edward allait déjà sur ses 16 ans. Il était un brillant lycéen qui achevait déjà sa terminale et qui espérait être bachelier en juin. Il voulait suivre les traces de son père et entrer dès septembre en faculté de médecine. Certes Edward était responsable et brillant au lycée, mais il commençait également à regarder de manière plus attentive les jeunes filles de son âge et même un peu plus. Pour un garçon, c'était tout à fait normal qu'il ait ses premières expériences, d'autant qu'il était bien entrainé par son diable de cousin Emmett. J'espérais juste qu'il soit suffisamment discret pour ne pas peiner le cœur de ma fille, qui n'aurait pas compris ce type de rapport. Et j'aurais bien été incapable, ni n'aurais voulu le lui expliquer.

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POV Renée

Paris, printemps 1936

Cet été, cela ferait six ans que Bella et moi étions arrivées à Paris. Je n'en revenais pas comme le temps passait vite. Moi qui appréhendais ce départ de Pologne et de quitter les miens, qui avait peur de cette nouvelle vie en France et qui craignait qu'elle ne signe l'arrêt de mort de mon couple bien fragilisé depuis la mort de notre seconde fille, j'avais été comblée depuis que je vivais ici. La première année avait certes été dure. J'avais eu du mal à m'adapter, je n'aimais pas laisser ma fille si petite partir à l'école où je savais qu'elle serait seule juive, seule polonaise parmi des enfants français qui pourraient se moquer de son accent ou de ses hésitations linguistiques.

Charlie avait essayé de me rassurer en m'expliquant que dans le quartier de Clignancourt, où nous résidions alors dans un si petit appartement, vivaient de nombreuses familles juives d'origine polonaise ou russe. Mais je demeurais néanmoins anxieuse : anxieuse d'aller faire les commissions dans le quartier et de devoir parler en français aux commerçants, anxieuse de savoir Bella seule à l'école parmi tant d'inconnus (cela la changeait tant de ce à quoi elle avait été habituée à Cracovie), anxieuse lorsque Charlie travaillait de nuit et que nous n'étions que toutes les deux à l'appartement.

Il avait fallu que le bonheur refasse surface pour que je reprenne confiance en moi. Bella se plaisait à l'école et réussissait si bien que son institutrice nous avait demandé l'autorisation de lui faire sauter une classe. Cependant, elle ne se faisait pas d'amies. Charlie avait eu une promotion et je m'étais aperçue que j'étais enceinte. Moi qui pensais que, depuis le décès de Rachel, je ne pourrais plus être enceinte, que je n'aurais plus la chance de mettre au monde un enfant. Au début, je me souviens que je ne savais pas comment l'annoncer à Charlie, lui qui me répétait sans cesse qu'il était satisfait de n'avoir qu'une fille. Mais il avait été tellement heureux d'apprendre cette grossesse, notre amour s'était renforcé.

Du fait de la promotion de Charlie, nous avions pu emménager dans un appartement plus grand, plus sain (même si nous n'avions toujours pas l'eau courante) et mieux situé dans Paris, à proximité du Jardin du Luxembourg que Charlie appréciait tant. Il avait fait venir ses parents et j'avais accouché en août 1931 d'un petit garçon, que nous avions prénommé Samuel, en souvenir de mon frère.

Même si j'étais encore anxieuse, au fur et à mesure des années passées en France, je craignais moins de sortir pour les commissions et de communiquer avec l'épicier, le boulanger ou le boucher. Certes, je voyais bien ou plutôt j'entendais bien de temps à autre des remarques antisémites. La concierge de notre immeuble se chargeait bien de me rappeler ma religion au cas où je l'aurais oubliée durant ma sortie de l'appartement. Ses remarques acerbes fusaient régulièrement, me donnant envie de pleurer, mais je me faisais un point d'honneur à ne verser mes larmes qu'arrivée chez moi, lorsque je pouvais me réfugier dans les bras de Charlie.

Déménager avait été une bonne chose pour Bella. Elle s'était épanouie au contact de nos voisins : Alice était sa meilleure amie et toutes les deux, elles partageaient leur passion pour la lecture ; Edward et elle partageaient une passion pour la musique. Ils faisaient plaisir à voir d'être tous ensemble. Moi, qui craignais que Bella ne soit rejetée du fait de sa religion ou de ses origines polonaises, elle avait au contraire été accueillie à bras ouvert par cette famille. Pourtant, Dieu sait que je n'avais pas été des plus accueillantes la première fois qu'Esmé Cullen et sa fille avaient franchi le seuil de notre appartement, mais juste courtoise.

Si les liens entre nos enfants s'étaient progressivement renforcés, il en était de même entre Esmé et moi. Elle était la seule Française non juive que je fréquentais. J'ai eu beaucoup de mal à savoir si cette amitié était correcte ou non. Charlie m'encourageait alors que j'hésitais, ne sachant pas si ce serait bénéfique ou non pour notre famille. Le déclic eu lieu un dimanche de juin 1932 alors que j'entamai une nouvelle grossesse.

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Flash Back – Paris, Cour de l'immeuble, Juin 1932

Je fus témoin d'un vif échange entre Esmé et notre concierge. Bella, Alice et Edward papotaient dans la cour de l'immeuble, pendant que je remplissais des seaux d'eau, sachant que je pourrais faire appel à la bonne volonté des enfants pour m'aider à les monter.

Alice était toute endimanchée, coiffée et gantée, attendant sa mère pour se rendre à l'église. Toutes les deux assistaient à l'office catholique de l'église Saint-Sulpice. Je n'avais jamais vraiment bien compris pourquoi Edward et son père ne s'y rendaient jamais et ne les accompagnaient pas mais, par souci de discrétion et de respect de la vie privée, je n'aurais jamais osé poser la question à l'un des membres de la famille Cullen.

Nous voyant dans la cour, la concierge, vêtue de ses habits du dimanche pour se rendre à l'office, ne put, comme d'habitude, s'empêcher de nous lancer des piques empoisonnées.

-Alors ces jeunes vauriens jouent encore avec l'eau ? Ça préfère mettre le bazar dans la cour de mon immeuble plutôt que d'aller remercier le Seigneur pour ces bonnes grâces. J'attends avec impatience le jour où notre Seigneur nous débarrassera de cette racaille youpine, ce jour-là je réciterai des Ave Marie par centaines.

Devant tant de méchancetés, j'étais blessée, insultée, tétanisée, muette. La seule chose que je réussis à faire, c'est d'attraper doucement ma fille par le bras et de la placer derrière moi, comme si mon corps pouvait la protéger de telles médisances. Alice, comme ma Bella, avait les larmes aux yeux. Edward, furieux, se leva et allait lui répondre quand Mme Martin l'en empêcha d'un geste :

-Toi, jeune païen incroyant, qui n'est pas fichu de mettre les pieds dans une église, je te prie de te taire. Franchement, je me demande vraiment comment tes parents t'ont éduqué, mon pauvre garçon. En fait, pas besoin de poser la question. Ça se voit qu'ils vous ont mal élevés toi et sœur, il suffit de voir avec qui vous trainez pour le comprendre ! Vivement que la Sainte Vierge nous débarrasse de ces youpins !

A ce moment-là, Esmé déboula dans la cour. Son air agacé montrait qu'elle avait entendu les tirades de la concierge, tout au moins la dernière.

-Mme Martin, je vous conseille de présenter vos excuses immédiates à Mme Swan et sa fille, à mes enfants, et à la Sainte Vierge. Non, mais quelle idée de mêler la mère de notre Seigneur à de telles histoires antisémites ! Comment osez-vous prononcer de telles paroles ? Je vous rappelle que la France est un pays où la liberté de culte existe. C'est également un pays laïc, ce qui signifie que la religion relève du domaine de la vie privée. En aucun cas, vous n'avez à connaître nos croyances, ni à les critiquer, et encore moins à faire de la Vierge Marie une antisémite notoire.

-Il est hors de question que je m'excuse face à des juifs ou des mômes. Quant à mes excuses à la Vierge, elles ne regardent que moi et mon confesseur.

-Alors, je vous conseille d'y aller de ce pas, rétorqua Esmé d'une voix glaciale. Mme Martin, je vous conseille également de ne plus jamais vous adresser d'une telle manière face à mes enfants, ni à face Mme Swan et sa famille, si vous ne voulez pas aller au devant de graves problèmes.

Entendant ces derniers mots, Mme Martin blanchit, puis attrapa les mains de ses trois enfants âgés de 2 à 7 ans. Ils quittèrent la cour et l'immeuble en direction de l'église.

Je me tournais alors vers Esmé :

-Mme Cullen, merci beaucoup d'avoir pris notre défense. C'était très gentil de votre part, mais vous n'auriez peut-être pas dû. Je ne voudrais pas vous créer de problèmes.

-Vous plaisantez ? Me répondit rapidement Esmé. Elle n'avait pas à aller aussi loin, ni à insulter mes enfants, et encore moins traiter mon fils d'incroyant. Quant aux problèmes que j'ai évoqués, il s'agit de son emploi au sein de notre immeuble. Ce sont les propriétaires de l'immeuble qui choisissent le concierge, de le maintenir en place ou de le licencier. Il y a une voix par appartement. Elle sait très bien que Carlisle et moi sommes propriétaires, comme les Stern. De plus, d'autres propriétaires pensent comme nous qu'elle va parfois trop loin dans ses propos. Sur ce, si vous le voulez bien, nous remettrons cette discussion à plus tard, sinon Alice et moi serons en retard à l'office.

-Je vous en prie, Mme Cullen, et encore une fois, je vous remercie.

-Mme Swan, une dernière chose si vous voulez me faire plaisir. J'acquiesçais. Je pensais qu'Esmé allait me demander de lui rendre un service et je ne me voyais pas lui refuser quoique ce soit, au vue de la façon dont elle venait de me défendre. Auriez-vous la gentillesse d'accepter d'utiliser mon prénom ? Je vous en prie, cela me ferait plaisir. Dans un mois, nous serons voisines depuis un an.

Surprise devant cette proposition qu'elle avait déjà émise au cours de l'hiver dernier et que j'avais alors refusé, je répondis doucement et un peu confuse :

-J'accepte avec plaisir, Esmé.

-Merci Renée, me sourit-elle. Allez, viens Alice, dépêchons-nous ! Elles quittèrent toutes les deux la cour de l'immeuble d'un pas rapide.

-Et bien, dis-donc, Edward, j'espère que tu n'as pas souvent l'occasion de mettre ta mère en colère. Elle a des arguments porteurs ! En tout cas, tu la remercieras encore d'avoir pris notre défense.

-Moi, mettre en colère ma mère ! Jamais ! Rétorqua-t-il en riant.

Je restais dubitative. Même lorsque tu joues jusqu'à point d'heure du piano avec ma fille ?

De belles couleurs rouges apparurent sur les joues d'Edward comme sur celles de ma fille. Cette dernière détourna d'ailleurs mon attention en changeant de sujet.

-Edward, pourquoi ta mère a-t-elle dit à la concierge qu'elle n'avait pas le droit de te traiter d'incroyant ? Pourtant, tu ne vas jamais à la messe avec Alice et ta mère, si je ne me trompe pas.

-En fait, mon père est protestant et ma mère catholique. Ce sont deux religions chrétiennes, mais aux combien différentes quand on entend mes grands-mères en parler ! Il sourit, il pensait certainement aux débats qui devaient faire fureur entre ses deux grands-mères pour de petites broutilles, puisque ces deux religions avaient le même Dieu. Bref, ma grand-mère maternelle a insisté pour que le mariage de mes parents soit célébré dans une église catholique. Elle se refusait d'envisager autre chose. Mais, mes parents se sont toujours promis qu'ils laisseraient le choix de pratiquer telle ou telle religion à leurs enfants. Alice et moi avons donc été baptisés à notre naissance, mais nous avons entendu parler des deux religions par nos parents, ou nos grands-mères. Il se trouve qu'Alice se sentait mieux à l'église alors que moi, je préfère prier au temple. C'est le hasard que l'une d'entre nous suive maman et l'autre papa. Mais, de ce fait, les deux grand-mères sont satisfaites ! Voilà qui explique mon absence de l'église et le fait que je sois considéré comme un païen ou un incroyant aux yeux de notre chère concierge.

-Merci Edward pour ces explications. Allez, Bella, il nous faut monter ces seaux et rentrer.

-Voulez-vous que je vous aide à les monter, Mme Swan ?

-Avec plaisir, Edward.

Cette altercation dans la cour et la prise de position d'Esmé m'avait fait prendre conscience d'une chose que je niais probablement auparavant : la famille Cullen était une famille atypique, ce qui expliquait qu'elle nous ait si bien accueillie. Elle n'avait pas peur de la différence et connaissait le rejet, comme nous l'avions connu en tant que juifs et/ou Polonais. En effet, même si cette famille était parfaitement intégrée à la communauté française et chrétienne du quartier, il était facile de sentir qu'Esmé avait du se battre pour obtenir cela. Les gens ont peur de ce qu'ils ne connaissent pas, et une famille franco-anglaise de religion catholique et protestante, c'est surprenant donc effrayant. Je me suis alors promis de devenir amie avec Esmé, ce que je n'osais envisager jusqu'à présent.

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Dans le dernier courrier que j'avais adressé à Rebecca, je lui avais annoncé ma grossesse et la date prévisible de mon accouchement pour fin janvier ou début février 1933. Elle m'avait répondu qu'elle était elle-même enceinte de son troisième enfant et que nous accoucherions probablement aux mêmes dates. J'étais ravie pour elle. Je regrettais néanmoins de ne pas être à ses côtés afin de partager nos impressions sur notre grossesse, comme deux sœurs pouvaient le faire lorsqu'elles étaient enceintes en même temps.

Fidèle à ma promesse, je m'étais considérablement rapprochée d'Esmé. Nous prenions régulièrement le thé ensemble, nous invitant à tour de rôle l'une chez l'autre. Nous n'avions que sept ans d'écart et nous avions de nombreux points communs, comme le fait d'aimer notre époux à la folie, d'être protectrices envers nos enfants et d'être fières d'eux.

Elle était ravie de me savoir à nouveau enceinte. Nous avions alors évoqué nos différentes grossesses : celles de Bella et Sam pour moi, celles d'Edward, Alice et Elizabeth pour elle. L'entendre parler d'Elizabeth me surprit : je n'avais jamais évoqué la mort de Rachel avec une personne extérieure à ma famille. Elle m'expliqua que sa troisième grossesse s'était agréablement déroulée comme les deux premières, ni plus ou ni moins de nausées, ni plus ou ni moins de fatigues et de douleurs dorsales. L'accouchement à terme avait été cependant plus complexe, beaucoup plus long. Esmé avait perdu beaucoup de sang et le cordon ombilical s'était pris autour du cou de l'enfant et Carlisle n'avait rien pu faire. Sa fille était décédée dans les bras de son père. Ils l'avaient appelée Elizabeth en hommage à la mère de Carlisle et surtout en souvenir de la sœur de Carlisle qui s'était suicidée deux ans auparavant. Esmé m'avoua apprécier et aimer beaucoup ma Bella, car si Elizabeth aurait vécu, elle aurait eu l'âge de ma fille, à un mois près. Elle me précisa également que suite à cet accouchement fatidique, elle avait fait une hémorragie utérine et qu'elle ne pouvait plus avoir d'enfant.

Sa confession triste mais non larmoyante me poussa à lui faire confiance et à évoquer le décès de ma fille Rachel à la naissance, ma dépression post-natale et le fait qu'il m'avait fallu attendre 6 ans avant d'être à nouveau enceinte. Esmé m'avait fait promettre de ne pas hésiter à faire appel à elle ou son mari, si j'avais besoin. Elle savait ce que c'était d'être enceinte du troisième enfant. On souhaitait toujours autant s'occuper des deux premiers, et la fatigue se faisait alors plus sentir.

Fin Flash Back

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Depuis lors, j'avais pu toujours compter sur le soutien et l'amitié d'Esmé, et inversement.

Elle avait été particulièrement présente lors de mon difficile accouchement en décembre 1932 et avait fait appel à son mari, me permettant ainsi de mettre au monde un petit garçon en bonne santé, même s'il semblait être un modèle de miniature, à l'image d'Alice à sa naissance, précisa Esmé en riant.

Esmé et moi continuions nos thés hebdomadaires, papotant d'histoires de femmes, parlant couture et cuisine (même si j'avais bien conscience qu'elle avait une cuisinière), observant nos enfants grandir et s'épanouir. Nous avions toutes les deux remarquer les tendres regards que s'échangeaient Edward et Bella, particulièrement lorsqu'ils jouaient de la musique. Nous espérions secrètement que nos familles s'uniraient par un mariage. J'avais alors demandé à Esmé si cela ne poserait pas de problème que son fils épouse une « Polak qui était youpine ». Elle avait été choquée de m'entendre prononcer ces mots si péjoratifs, mais ils étaient l'image de ce que nous étions, des insultes que nous entendions de temps à autre dans la rue, ou de la part de la concierge. Mais elle m'avait rassurée, m'expliquant que son fils aurait la liberté de choisir sa femme, quelque soit sa nationalité ou sa religion, que l'important serait qu'il l'aime et qu'il soit aimé en retour. Elle m'avait alors conté comment elle avait du imposer son choix d'aimer Carlisle, un Anglais protestant, à sa mère. Et même encore aujourd'hui, cette dernière n'épargnait pas son gendre. De toute façon, pour l'instant, les enfants étaient jeunes (Bella avait 12 ans et Edward 16 ans), la tête plongée dans leurs études et leur passion musicale, et bien loin de s'imaginer que leurs mères complotaient leur mariage ! Cependant, nous restions très attentives à l'évolution de leur relation, et cela d'autant plus que Bella était depuis peu devenue une jeune fille. Nous étions prêtes à leur imposer un chaperon à la moindre inconvenance de leur part.

Le seul point sur lequel Esmé et moi n'étions pas d'accord était la place de la femme dans la vie politique. Enfin, si Esmé était virulente et espérait que les femmes obtiennent prochainement le droit de vote, je n'avais de mon côté aucun avis. Je ne voyais pas ce que le droit de vote pourrait changer dans ma vie, d'autant qu'en tant que Polonaise, je ne l'obtiendrais pas. Esmé faisait tout pour me convaincre, me traduisant les discours des Suffragettes anglaises du début du siècle. Elle était ravie que le Front populaire intègre pour la première fois trois femmes au sein du gouvernement. Elle m'avait expliqué qu'elles n'étaient pas ministres, mais seulement sous-secrétaires d'État, mais elles étaient présentes. Esmé m'avait communiqué leurs noms. Je ne les avais pas retenu, à l'exception d'une : Irène Joliot-Curie, qui était sous-secrétaire d'État à la recherche. Elle avait été prix Nobel de chimie avec son époux. Mais pour moi, elle était surtout la fille de Pierre et Marie Curie, Marie qui était née sous le nom de Sklodowska et qui était Polonaise, émigrée en France, tout comme moi.

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POV Bella

Paris, été 1936

Pour les 13 ans d'Angèle, le 8 juillet, ses parents nous avaient invitées Alice et moi au cinématographe. J'étais ravie, c'était une première pour moi. Je savais que mes parents n'avaient pas les moyens de m'offrir le cinéma. Mes études au lycée coûtaient suffisamment chères au budget familial, d'autant plus que nous étions désormais 8 personnes à vivre sur le seul salaire de papa.

Et oui, après la naissance de Samuel en août 1931, j'avais eu deux autres petits frères, ce qui avait ravi mes parents, surtout maman. Je n'avais plus jamais revu cette expression de tristesse que je lui connaissais lorsque j'étais enfant à Cracovie. Tout d'abord, il y avait eu la naissance d'Éric en 1932, puis celle de Michel en 1935. La naissance d'Éric m'avait plus marquée, car j'avais eu peur pour maman et pour mon frère. Je m'en souvenais comme si c'était hier.

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Flash Back – 24 et 25 décembre 1932 – Appartement des Swan.

Maman achevait son septième mois de grossesse. Comme elle était bien fatiguée, j'essayai de la seconder du mieux possible du haut de mes 8 ans, et surtout m'occuper de Samuel lorsque j'avais achevé mes devoirs. Je travaillais moins mon violon, mais j'étais heureuse de passer du temps avec mon petit frère de 14 mois. Mon seul regret est que du coup, j'avais moins de temps pour voir Alice et pour jouer avec Edward.

La nuit du 24 décembre, papa avait accepté de travailler, afin de pouvoir libérer ses collègues qui souhaitaient passer la veillée de Noël avec leurs familles. Il travaillait également une grande partie de la journée du 25 décembre, et ne devait rentrer qu'en fin d'après-midi. Le matin du 25 décembre, maman eut du mal à se lever, elle avait mal au ventre, mais je l'avais entendu dire à mamie Sarah que ce n'était pas des contractions, simplement qu'elle avait mal dormi et qu'il ne fallait pas s'inquiéter. Mes grands-parents Swan hésitèrent avant de sortir se balader vers 10h, disant à leur belle-fille qu'ils pouvaient rester avec elle. Mais maman les encouragea à sortir prendre l'air pour la journée, disant qu'elle n'était pas seule, me désignant de la main avec Sam.

Peu de temps après le départ de mes grands-parents, les douleurs de maman augmentèrent. Elle avait beau me dire que tout allait bien, je voyais bien ses traits tirés et déformés temporairement par la douleur passagère. Je lui apportais alors un verre d'eau comme elle me le demandait.

-Maman, je vois bien que tu as mal, dis-moi ce que je peux faire. Il ne faut pas que tu restes comme cela.

-Non, Bella, ça va aller. Occupe-toi de Sam pendant que je me repose, cela ira mieux tout à l'heure.

-Maman, insistai-je, tu es sûre que tu ne veux pas que j'aille prévenir Mme Cullen ? Elle connait peut-être quelque chose pour te soulager. Ou nous pourrions demander à son mari. Il est médecin.

-Non, Bella, c'est le jour de Noël, les Cullen doivent préparer le déjeuner de fête. Ils sont occupés, et ils reçoivent de la famille. Il est hors de question de les déranger. Si mes douleurs n'ont pas disparu ce soir, alors je te promets de faire appel à Esmé. Mais pas maintenant.

Je n'insistais pas plus, retournant auprès de Samuel.

Une heure plus tard, après avoir fait manger Sam et m'être moi-même sustentée, je m'approchais de la chambre de maman pour lui proposer un bol de soupe. Quelle ne fut pas ma surprise et mon affolement de la découvrir inconsciente. Je la secouais légèrement pour la faire réagir, et je n'entendis qu'un maigre soupir. Complètement paniquée, je vérifiais que Sam était bien dans son parc et descendis à toute allure les deux étages qui me séparaient de l'appartement des Cullen. Sans reprendre mon souffle, je sonnais. C'est à ce moment-là que je réalisais que j'allais les déranger en plein repas de Noël, il était 13h. J'espérais de tout cœur que cela soit Mme Cullen ou Alice qui m'ouvre la porte. Je fus exaucée en voyant apparaître Alice, vêtue d'une ravissante robe verte qui mettait en valeur ses cheveux noirs.

-Bella, dit-elle étonnée, que fais-tu là ? Je suis heureuse de te voir, veux-tu entrer ?

-Alice, je suis désolée et confuse de te déranger en plein milieu du repas de Noël mais pourrais-tu demander discrètement à ta mère de venir ? J'ai besoin de lui parler rapidement.

-Bella, tu es sûre que tout va bien ?

-Alice, s'il te plait...

-Oui, oui, je reviens, entre...

-Non, j'attends ici, je ne veux pas déranger davantage.

Alice s'éclipsa, et quelques minutes plus tard apparut Esmé, tout aussi bien habillée que sa fille.

-Bonjour Bella, dit-elle en souriant. Devant mon air pâle, elle reprit immédiatement sérieuse. Que se passe-t-il ?

-Je suis désolée de vous déranger en plein milieu du repas de Noël, mais je crois … Je crois qu'il y a un problème avec maman et le bébé, dis-je en baissant la tête, incapable d'en dire plus.

-Est-ce Renée qui t'envoie ? Je secouais la tête de gauche à droite. Sait-elle que tu es là ? Je continuer de secouer la tête. J'avais trop peur de ce que je pouvais dire ou de ce que je pourrais entendre. Bella, je vais venir avec toi voir ta mère. Seras-tu rassurée ainsi ? J'acquiesçais. Tu me laisses prévenir discrètement Carlisle et je te suis.

Elle rentra rapidement dans son appartement pour en ressortir 2 minutes plus tard, et me suivre dans l'escalier.

-Je vous remercie beaucoup, Mme Cullen.

-Ne t'inquiètes pas de ça, j'ai toujours dit à ta mère qu'elle pouvait faire appel à moi à n'importe quel moment, répondit gentiment Esmé, en entrant dans notre appartement.

Quand elle vit Renée inconsciente, Mme Cullen se précipita vers elle, me demandant d'apporter un linge humide.

-Bella, sais-tu depuis combien de temps elle est ainsi ?, m'interrogea-t-elle en rafraichissant le front de ma mère couvert de sueur. Renée, m'entendez-vous ? Ma mère battit faiblement des paupières, murmurant le prénom d'Esmé, signe qu'elle la reconnaissait.

-Je ne sais pas, peut-être trente minutes, peut-être un peu plus, mais moins d'une heure. J'étais dans la pièce voisine, m'occupant de Samuel. Je m'en suis aperçue lorsque j'ai voulu lui apporter un bol de soupe. Mme Cullen, qu'arrive-t-il à ma mère ? Est-ce que c'est grave ? Est-ce que cela va faire comme avec ma sœur ? Demandais-je très inquiète.

Mme Cullen ne me répondit pas, soulevant les draps pour toucher le ventre de maman. Elle s'exclama :

-Oh ! Mon Dieu ! Bella, avais-tu remarqué du sang sur les draps de ta mère ?

-Non, non, répondis-je vite, paniquée. Cela n'était pas là tout à l'heure avant que je descende vous chercher. Mme Cullen, dites-moi ce qui se passe, s'il vous plaît.

-Bella, Mme Cullen me regarda droit dans les yeux. Tu vas faire exactement ce que je te dis, sans paniquer, et tout se passera bien. Comprends-tu ce que je t'ai dit ? J'acquiesçais, incapable de parler, tétanisée de peur. Tu vas descendre avec Samuel chez moi. Je vais rester avec ta mère. Lorsque tu arrives, tu demandes à mon époux de venir immédiatement avec sa trousse de médecin. Tu demandes également à Emmett d'amener un seau d'eau. Carlisle et moi allons nous occuper de ta mère, pendant que tu t'installes tranquillement avec Samuel chez nous. Est-ce que tout est clair ? Je hochais à nouveau la tête. Alors, prends ton frère dans tes bras et descends chez moi ma fille.

J'attrapais Samuel et son doudou et quittais l'appartement. J'avais peur mais j'étais contente que Mme Cullen ait pris les choses en main, m'ordonnant ce qu'il fallait faire, je crois que je n'aurais pas été capable de réfléchir. Je frappais à nouveau à l'appartement, Alice était à nouveau devant moi. Devant ma blancheur, elle me força à entrer et m'amena dans le salon où toute sa famille était réunie autour de la table.

-Bella, que se passe-t-il ? Intervint doucement Carlisle. Il était le seul à ne pas être étonné de ma présence. Tout à l'heure, Esmé m'avait dit qu'elle l'avait prévenu discrètement.

-Docteur Cullen, répondis-je d'une voix faible dans un seul souffle, votre femme m'a demandé de vous dire qu'elle avait besoin de vous avec votre trousse de médecin pour ma mère. Elle a aussi demandé qu'Emmett monte des seaux d'eau. Ma tirade achevée, je vacillais.

Alice, à mes côtés, m'ôta mon petit frère des bras pour que je ne l'entraine pas dans ma chute, pendant qu'Edward me rattrapait pour me soutenir. Je me retrouvais alors doucement assise sur le tapis du salon.

-Alice, tu t'occupes de Samuel. Edward, tu fais allonger Bella. Maman, peux-tu leur donner un peu à manger ? Emmett, l'eau ! Ordonna précipitamment le docteur Cullen. Il attrapa sa trousse et sortit de l'appartement, Emmett sur ses talons.

Je me sentis relevée et soutenue du côté du bras droit par Edward et du côté du bras gauche par une dame d'un certain âge que je ne connaissais pas. Ils me forcèrent à m'asseoir sur le sofa. Alice se plaça à ma gauche avec Samuel sur ses genoux, pendant qu'Edward me tenait toujours la main droite. Une autre dame qui avait le même regard qu'Edward et Esmé revint dans le salon, portant un plateau repas pour mon frère et moi. Confuse devant tout ce déploiement d'attentions, je rougissais.

-Je suis vraiment désolée d'interrompre votre fête de Noël.

Je fus immédiatement coupée par Alice et Edward.

-Tut, tut, aucun souci Bella. Nous sommes voisins, nous sommes là pour s'entraider. Explique-nous ce qu'il se passe.

-C'est maman, respirais-je difficilement. Je l'ai trouvée inconsciente et j'ai eu peur. Je suis venue chercher Mme Cullen, et lorsque nous sommes remontées, nous avons vu des traces de sang sur son drap. Les larmes coulaient sur mes joues, ma respiration s'accélérait laissant entendre des hoquets qui indiquaient que j'avais du mal à respirer. Et puis, c'est trop tôt... Pour le bébé... Maman ne devait accoucher que dans un mois, même un peu plus d'un mois...

-Bella, il faut que tu te calmes, me réconforta Edward, en passant un bras derrière mes épaules. Cela ne sert à rien de paniquer, et maintenant mes parents s'occupent de ta mère et du bébé.

-Mon petit-fils a entièrement raison, s'exclama l'une des grands-mères d'Edward. Jeune fille, il faut vous calmer. S'inquiéter ne sert à rien et ne résoudra en rien la situation. Votre mère sait très bien qu'un accouchement peut être parfois difficile et se terminer mal pour l'enfant. Moi-même, j'ai malheureusement perdu deux garçons à la naissance. C'était certes il y a longtemps. La médecine a connu des progrès fulgurants dans ce domaine depuis le début du siècle. Pensez que votre mère est en de bonnes mains avec mon gendre. De plus, il n'est pas rare que certains bébés naissent plus tôt. Cela ne met pas forcément en jeu la vie de la mère et de l'enfant.

D'un air lointain, Alice interrompit vivement sa grand-mère :

-De toute façon, je sais que tout devrait bien se passer.

Interloquée, je la regardais confuse.

-Et nous voilà repartis pour une prédiction de Mme Irma ! Alice, tu devrais t'abstenir de dire de telles choses. Il ne faut pas provoquer de faux espoirs, répliqua promptement sa grand-mère mécontente. Jeune fille, vous devriez manger un peu. Cela vous changerait les idées et vous redonnerait des forces. Alice, veux-tu faire manger ce joli poupon ou souhaites-tu que je m'en occupe ?

-Ce n'est pas la peine, Madame, nous avons déjà mangé.

-Non, non, c'est Noël ! Il nous faut tous manger. D'ailleurs, nous allons en profiter pour terminer notre repas. Elizabeth, voudriez-vous m'aider à faire passer nos assiettes et celles d''Alice et Edward que nous puissions accompagner nos invités.

-Avec plaisir, très chère Anne.

Les deux grands-mères s'activèrent et en deux ou trois mouvements, la table fut dressée devant le sofa.

-Et puis, il serait temps de faire les présentations ! Dès qu'elle prédit l'avenir, ma petite-fille manque à tous ses devoirs ! Rajouta l'une des grands-mères pour la taquiner.

-Oh, mamie, comment pouvez-vous dire cela ? S'exclama Alice mécontente. Mais elle savait combien ses grands-mères mettaient en doute sa clairvoyance. Alors, Bella, je te présente mes deux grands-mères. Celle qui me taquine est la mère de papa, Elizabeth Cullen, alors que celle qui insiste pour que nous mangions tous est la mère de maman, Anne Platt. Mamie, Mamée (3), je vous présente ma meilleure amie et voisine Isabella Swan, et son petit frère Samuel.

-Bonjour Madame Cullen, Madame Platt.

-B'jour ! Gazouilla Samuel, me faisant écho.

-Ravie de faire enfin votre connaissance, Isabella, me souriait Mme Cullen mère. Elle embrassa Samuel rapidement sur le front.

J'entendis la porte s'ouvrir et Emmett apparaître sur le seuil du salon. De peur de la réponse que je craignais d'entendre, je n'osais pas le questionner, mais j'en mourais d'envie. Mme Cullen mère le fit pour moi.

-Alors, Emmett, as-tu des nouvelles ?

-Non, j'ai juste déposé les seaux d'eau dans la cuisine et mis de l'eau à chauffer. Bella, ne t'inquiètes pas, mon oncle et ma tante s'occupent de ta mère et de l'enfant. Par contre, tante Esmé a demandé s'il fallait prévenir ton père ?

-Je ne sais pas... Papa ne termine pas avant 17h. Il s'est porté volontaire pour travailler aujourd'hui pour permettre à ses collègues de fêter Noël en famille. Il a dit qu'ils étaient en sous-effectifs lors de telles fêtes. S'il ne peut pas quitter le travail, il va s'inquiéter pour maman.

-Alors, attendons qu'il rentre. Ne le dérangeons pas, me coupa Mme Cullen mère.

-De toute façon, il s'agit avant tout d'affaires de femmes et de médecin. M. Swan n'a pas à être présent de tels moments, compléta Mme Platt.

-Anne, vous savez que je ne suis pas d'accord avec vous concernant la présence du père lors de l'accouchement, contredit Mme Cullen mère. Il suffit de voir comment mon fils a été présent auprès de votre fille lors ses trois accouchements. Trois accouchements ! Interpelée par ces mots, je relevais la tête en direction d'Alice et d'Edward : ils n'étaient que deux. Avaient-ils comme moi perdu un frère ou une sœur à la naissance ? Et il aurait été présent, même s'il n'avait pas été médecin. Cela dit, ce n'est ni le lieu, ni le moment d'en débattre. Emmett, prends ton assiette et viens donc t'asseoir à côté de nous.

-Avec joie ! Moi, vous savez, dès qu'il s'agit de manger, je suis partant !

-On sait ! Répondirent en chœur ses cousins et sa grand-mère.

Nous n'entendîmes plus que le bruit des couverts qui frôlaient nos assiettes. J'avais néanmoins du mal à manger, tellement mon estomac était noué. Edward, toujours attentif à mon bien-être, le vit. Il fit un signe discret à sa grand-mère paternelle, qui se leva et proposa :

-Que diriez-vous que nous jouions et écoutions de la musique ? Un petit concerto vous tente-t-il ? Edward, m'accompagnerais-tu pour un quatre-mains ?

-Bien sûr, avec plaisir. Il se leva, m'emmenant avec lui vers le piano.

-Oh ! Oui ! C'est super mamie ! Alice était enthousiaste, elle avait compris que son frère et sa grand-mère essayait de me distraire, et elle savait que la musique serait un excellent moyen. Tous les autres suivirent le mouvement en direction du fond du salon, où se trouvait le fabuleux piano.

-Bella, me sourit Edward en me regardant droit dans les yeux, tu vas comprendre d'où me vient mon amour pour la musique et ma passion pour le piano. Ma grand-mère est une excellente musicienne.

Edward et sa grand-mère s'installèrent derrière le piano et commencèrent à jouer. Les morceaux qu'ils jouaient étaient très mélodieux, cela me détendait. C'était très agréable. J'appréciais notamment les sonates de Joseph Haydn, compositeur autrichien du XVIIIe siècle. Je comprenais aussi ce qu'avait voulu dire Edward : son amour pour le piano lui était venu de sa grand-mère, comme moi ma passion pour le violon me venait de mon père et grand-père Abraham. Edward et sa grand-mère jouèrent ensemble, puis à tour de rôle, Alice se joint à eux un temps donné. J'avais oublié l'heure, j'avais oublié ma mère et mes craintes. La musique jouait parfaitement son rôle. Du fait de leurs petits-enfants, les grands-mères découvrirent que je pratiquais le violon et je dus leur promettre que je jouerais du violon pour elles.

Esmé rentra discrètement dans le salon, nous regardant tous confinés autour du piano. Lorsque je la vis, elle me sourit. Rien que ce sourire me rassura, je savais que tout irait bien.

-Bella, je viens de croiser tes grands-parents sur le palier. Ils sont montés auprès de Renée. Tout va bien : ta maman et ton petit frère se portent bien. Mais cependant, Renée est très fatiguée. Il ne faut pas qu'elle se lève les prochains jours. Carlisle est encore à ses côtés. Il restera jusqu'au retour de ton père.

J'avais un nouveau petit frère, et tout s'était relativement bien passé pour maman. J'étais soulagée. Mais qu'est-ce que j'avais eu peur pour elle ! Les yeux embués de larmes, je me précipitais dans les bras d'Esmé pour la remercier.

Fin du Flash Back

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Ainsi était né Éric ce 25 décembre 1932, avec un mois d'avance. Michel était arrivé chez nous durant l'été 1935. Tout s'était bien passé cette fois-là. J'avoue que je redoutais un peu le nouvel accouchement de maman. J'étais plus grande aussi, je comprenais plus de choses.

A croire que maman et tante Rebecca s'étaient donné le mot. Alors que maman accouchait d'Éric en décembre 1932, tante Rebecca mettait au monde un petit garçon à terme, Élie (comme le frère de maman et tante Rebecca), le 30 janvier 1933. Ce jour-là avait été appelé au pouvoir en Allemagne un homme Adolf Hitler : il devenait chancelier, sur proposition du président Hindenburg, suite aux résultats que son parti avait obtenu au Reichstag (4). Je ne comprenais pas trop tout ce que les adultes disaient sur lui, mais Papa n'était pas heureux de cette nouvelle : il disait qu'il avait lu le livre (5) écrit par Hitler et qu'il était très dangereux. Je n'avais pas bien compris le nom de ce livre, ni pourquoi il était dangereux.

Puis lorsque maman avait mis au monde Michel, tante Rebecca avait accouché d'une nouvelle fille, Regina, deux mois plus tard. Elle nous avait envoyé une photo de ses quatre enfants : cela me faisait bizarre de me dire que je ne connaissais que les deux premiers, qui avaient d'ailleurs bien changé depuis la dernière fois où je les avais vus en 1930. Mais elle devait certainement penser la même chose de nous lorsqu'elle recevait les photos que lui envoyait maman.

Comme je les avais peu (ils étaient si petits quand j'ai quitté la Pologne) ou pas connus, mes cousins nés de Rebecca me manquaient peu. Ce n'était pas le cas de Jasper et Rosalie, que j'avais de plus en plus envie de revoir. Je souhaitais aussi leur présenter ma vie en France, mes amis, mon lycée, leur montrer mes progrès au violon. Cela faisait déjà six ans que nous ne nous étions pas vus.

Je correspondais toujours autant avec Rose et Jasper. Dans ses lettres, Rose m'avait écrit qu'elle était amoureuse. Je ne devais en aucun cas le répéter à mes parents ou à son frère dans une lettre. Elle l'avait rencontré chez son amie Sarah au cours de l'été 1936. C'était un ami du grand frère de cette dernière. Elle m'écrivait que lorsqu'elle l'avait vu pour la première fois, les battements de son cœur s'étaient accélérés et qu'elle n'avait eu d'yeux que pour lui. Il s'était approché d'elle et lui avait demandé son prénom et l'autorisation de lui écrire. Elle m'écrivait qu'elle avait failli en devenir folle, tellement elle était ravie. Il s'appelait Royce. Il avait 23 ans, était juif comme nous, mais Allemand. Comme il ne parlait pas polonais et que Rose ne connaissait pas l'allemand, ils communiquaient tous deux en yiddish (6). Pour son travail de commercial, il était amené à voyager beaucoup et venait régulièrement à Cracovie. Ils se rencontraient alors chez son amie Sarah ou buvaient un thé ensemble, sans que sa mère, ma tante Héléna, ou son frère le sachent. Ils apprenaient à se connaître grâce à ces courtes visites et surtout grâce à leurs échanges épistolaires. J'étais heureuse pour Rose, elle semblait tellement enthousiaste. Je lui souhaitais tout le bonheur du monde. J'essayais de comparer les émotions qu'elle me décrivait à celles que je ressentais lorsque j'étais en présence d'Edward. Il était devenu tellement beau en grandissant. Son regard vert-émeraude qui me plaisait tant est cependant resté le même. Pour mon plus grand bonheur ! De plus, il était si gentil avec moi. A chaque fois que nous jouions de la musique ensemble, j'avais l'impression comme Rose que mon cœur s'accélérait. Était-ce de l'amour que j'éprouvais pour Edward ? De toute façon, même si j'étais devenue une jeune fille depuis quelques mois, après quelques maux de ventre et une explication secrète que m'avait confiée maman, Edward ne me regardait que comme une amie. Il ne fallait pas que je me monte la tête, en essayant de comparer les ressentis de Rose aux miens. Nous n'avions pas le même âge, cela ne pouvait être similaire. Dans sa dernière lettre, elle m'avait avoué que Royce l'avait embrassée le jour de son seizième anniversaire le 10 décembre. Elle écrivait : « Bella, tu ne peux savoir ce que l'on ressent lorsque nous sommes dans les bras de l'être aimé et qu'il dépose doucement ses lèvres sur les tiennes. Il me semble alors être au paradis ». Elle me confiait aussi que Royce demanderait sa main à notre grand-père Withlock et à son frère l'an prochain, en 1937.

Je m'entendais toujours aussi bien avec Alice et Angela. En compagnie d'Esmé, nous admirions les œuvres d'art de musées parisiens. Ce qui était nettement moins drôle, c'était lorsqu'Alice nous traînaient sur les grands boulevards pour faire du lèche-vitrine. Qu'elle était agaçante ! Dans ce cas, je n'hésitais pas à la taquiner sur don de voyance, ce qui la mettait immédiatement mal à l'aise. Elle ne voulait pas m'expliquer comment il fonctionnait. Un jour, à bout de nerfs, elle m'avoua qu'elle recevait comme des flashs. C'était majoritairement pour des mauvaises nouvelles. Après, elle avait toujours mal au crâne. Son père l'avait examinée à plusieurs reprises, sans trouver d'explications scientifiques à ses flashs et à ses migraines. Pour éviter des moqueries, ses parents lui avaient demandé de ne plus en parler à personne. Lorsqu'elle avait évoqué une de ses visions pour moi, c'était pour me rassurer. Je compris donc qu'il fallait que j'arrête de la taquiner avec ce don.

OOOoooOOO

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POV Carlisle

Paris, printemps – été – automne 1936

Mes trois enfants grandissaient. Trois enfants, me diriez-vous ? Oui, depuis les deux drames qu'il avait vécu enfant et qui l'avaient rendu orphelin, je considérais mon neveu comme mon fils. Je savais qu'il en était de même pour ma femme.

Je voyais Alice devenir une jolie jeune fille de 14 ans. Elle était restée petite de taille, mais s'était assagie sous l'influence de Bella. Elle était plus calme, moins délurée, sauf lorsqu'il s'agissait d'aller acheter des vêtements ou de parler mode. Alice et Bella formaient toutes les deux un charmant duo d'amies, auxquelles se joignait régulièrement Angèle, la fille de l'épicier et de l'institutrice.

Ma seule inquiétude était qu'elle continuait à avoir ponctuellement ces sortes de flashs sur l'avenir, qu'elle appelait prémonitions et qui lui donnaient des migraines qui la faisaient affreusement souffrir. J'avais examiné et ausculté avec attention ma fille, mais je n'avais rien trouvé de scientifique dans ces flashs, et surtout je n'arrivais pas à soigner ces maux de tête avec des médicaments. Le seul remède était de lui conseiller de s'allonger dans le noir dans sa chambre pour qu'elle se repose. Parfois, lorsque le flash avait été encore plus violent, Esmé s'allongeait à ses côtés pour la prendre dans ses bras afin qu'elle se calme : ma femme lui massait alors le dos ou le ventre.

Edward poursuivait de brillantes études au lycée et espérait être bachelier en juin, à seulement 16 ans. Il voulait marcher sur mes traces et s'inscrire en faculté de médecine à la Sorbonne. J'étais fier de lui. Sa passion pour la musique demeurait intacte, renforcée par l'amitié qu'il avait pour Bella et leurs nombreuses heures de pratique musicale. Il était amusant de voir comment il la couvait des yeux. Son attitude me rappelait la mienne lorsque j'avais rencontrée en Provence la toute jeune Esmé âgée de 17 ans. J'en avais alors 25 ans. Pourtant, je sentais mon fils grandir et s'intéresser aux filles, non pas pour les aimer mais pour les découvrir physiquement et anatomiquement. Pour cela, il avait trouvé son mentor en la personne d'Emmett, qui ne se cachait pas pour l'embarquer dans tous ses plans filles. J'avais cependant mis en garde Emmett de stopper de telles incartades avec Edward, lui demandant d'attendre qu'il ait bien ses 16 ans révolus. Je savais bien que mon fils, comme mon neveu, passerait à l'acte avant d'être marié pour acquérir une certaine expérience, je l'avais moi-même fait. Mais il y avait un âge pour tout, et 15 ans me paraissait quand même relativement jeune. Emmett m'avait alors affirmé qu'Edward s'était pour l'instant contenté de simples baisers approfondis, sans être allé plus loin. Je lui avais donc demandé d'attendre qu'il fête son 16e anniversaire pour renouveler de telles sorties. Enfin, au cours d'une petite discussion entre hommes, j'en avais alors profité pour les mettre tous deux en garde contre les blennorragies leur indiquant quels étaient les signes cliniques chez l'homme pour se faire soigner de suite si besoin était afin d'éviter d'hypothétiques embarras pour plus tard. Ils étaient tous les deux gênés de cette conversation. Mais j'avais rempli mon devoir de père en les informant. Sur le point des relations sexuelles hors-mariage, notre société était totalement inégalitaire : si je tolérais les écarts de conduite de mon neveu et mon fils, je ne les aurais jamais accepté de la part de ma fille, qui se devait d'être innocente et pure le jour de son mariage.

Je voyais donc Alice et Edward grandir et s'épanouir. Il n'en était pas de même pour Emmett, dont l'attitude m'inquiétait de plus en plus. C'était un grand gaillard qui allait sur ses 21 ans. Il continuait ses allers et retours entre Londres et Paris, entre chez sa grand-mère et chez nous. Il poursuivait des études d'ingénieur dans la prestigieuse École des Ponts et Chaussées, mais sans passion. Derrière son humour et sa bonne humeur, il cachait une tristesse bien enfouie dans son cœur, que je pouvais néanmoins détecter. J'avais essayé de lui en parler et il m'avait rejeté, disant que tout allait bien. J'avais essayé de lui parler de ses défunts parents, et plus particulièrement de sa mère, ma sœur Elizabeth, et j'avais à nouveau échoué. Esmé était convaincue que le jour où il serait amoureux, il se rangerait et s'apaiserait. Mais cela ne me semblait pas dans l'actualité pour Emmett, il était loin d'en avoir le comportement et ne recherchait aucunement l'amour dans les relations fugaces qu'il entretenait avec les filles. Je le sentais en colère contre ses parents, plus particulièrement contre sa mère qui avait mis fin à ses jours. Mais cette colère ne ressortait jamais. Plus il la cachait, plus j'avais peur qu'elle ne devienne violente. J'avais essayé de la provoquer, pour qu'elle sorte, sans succès à nouveau. Le seul moment où il montrait cette colère, c'est lorsque nous parlions politique tous les deux ou avec Charlie Swan. Je me souviens encore de la discussion passionnée que nous avions eue le 30 janvier 1933 lorsqu'Hitler est arrivé au pouvoir en Allemagne. Je n'avais jusqu'alors jamais entendu parler de lui. Charlie était très inquiet. Comprenant le yiddish, il avait lu ses écrits en allemand, notamment son livre Mein Kampf et nous avait décrit le programme politique d'Hilter, notamment ses idées envers les juifs. Hitler parlait alors de pureté du sang allemand, de la race supérieure et des races de sous-hommes. Bouleversé par de tels propos, Emmett avait rapidement acheté une version française de ce terrible livre, qu'il m'avait fait lire. Hitler tenait les affreux propos dont nous avait parlé Charlie Swan. Emmett s'était dès lors engagé dans la lutte contre l'extrême-droite, manifestant contre les Ligues, dépensant son énergie dans les réunions politiques, soutenant la campagne du Front populaire au printemps 1936.

Lorsqu'avait éclaté la guerre d'Espagne en juillet 1936, Emmett avait suivi les débuts du conflit avec grand intérêt, de même que ses amis socialistes. Je m'étais de suite inquiété, connaissant le caractère entier et passionné de mon neveu. Le gouvernement républicain s'opposait aux nationalistes espagnols, dirigés par Franco, qui avaient tenté un coup d'État, déclenchant alors la révolution en Espagne. Lorsqu'Emmett et ses amis socialistes apprirent l'intervention armée de l'Allemagne d'Hitler et de l'Italie de Mussolini aux côtés de Franco, ils manifestèrent leur fureur et leur colère. Ces dernières furent renforcées par la décision du gouvernement de Léon Blum pour la non-intervention de la France aux côtés des Républicains espagnols. Emmett fut doublement déçu, puisque le gouvernement anglais, sous l'impulsion de Neville Chamberlain, refusait également d'intervenir.

C'est donc très inquiet que je vis rentrer un Emmett différent et résolu le premier soir de septembre, après le repas. Nous étions tous les quatre dans le salon, écoutant Edward jouer au piano. Emmett demanda alors à nous parler à tous. Alice pleurait déjà, comme si elle savait : encore son soi-disant fameux don !

-Hum... Il tournait en rond, se tripotant les doigts, ne sachant certainement pas comment aborder le sujet, surtout auprès d'Esmé, qu'il craignait de peiner. Je vais partir.

-Partir ? Souhaites-tu rentrer à Londres ? Interrogea ma douce épouse.

-Non, pas à Londres, en Espagne, affirma-t-il sûr de lui.

-En Espagne ? Non, mais Emmett, comment peux-tu envisager une telle chose ? Sais-tu ce qu'il s'y passe là-bas ?

-Oui, Esmé, je sais bien ce qu'il se passe. Je suis certainement mieux informé que toi. C'est pour cela que je dois y aller. Les Républicains espagnols ont besoin d'aide. Il nous faut aller les aider, pour compenser le choix honteux de la non-intervention de la France et du Royaume-Uni.

Ma femme était sidérée, choquée d'entendre de tels propos. Alice pleurait toujours. Par son attitude neutre, Edward avait l'air de soutenir son cousin.

-Emmett, es-tu sûr de ta décision ? Lui demandais-je, rentrant alors dans la conversation.

-Carlisle, cria Esmé furieuse. Comment peux-tu l'encourager dans de telles insanités ? N'as-tu pas entendu parler des massacres qui ont eu lieu là-bas contre les religieuses et commis par des communistes ? Oh, mon Dieu, c'est ça, tu étais au courant et tu ne m'en a rien dit ? Comment peux-tu m'avoir caché cela ? Comment peux-tu accepter son départ ? Oh, mon Dieu ! Comment … ?

-Non, Esmé, je n'étais pas au courant, je ne t'ai rien caché, essayais-je de la calmer. Mais connaissant les positions politiques d'Emmett, son engagement ne m'étonne pas. Oui Darling, comme toi, j'ai entendu parler de ces massacres. Mais nous ne pouvons pas empêcher Emmett d'y aller si c'est qu'il souhaite. Il est majeur depuis quelques mois (7) et est suffisamment adulte pour faire ses propres choix.

Esmé se rassit toute tremblante, murmurant des « Oh mon Dieu, qu'avons-nous manqué pour envoyer notre neveu là-bas ? ». Elle était sous le choc, n'écoutant plus la conversation que j'avais avec Emmett.

-Oui, Carlisle, je suis sûr de moi. Esmé, rassure-toi, tu n'as rien manqué avec moi, je sais que j'ai toujours pu compter sur votre amour et votre soutien, et que je le peux encore. Mais je n'ai rien qui me retient ici ou même à Londres, si ce n'est vous quatre et mamie Elizabeth. Mes études sont presque achevées et ne m'emballent pas plus que ça, les filles … Bah, elles ne m'intéressent que pour un nuit... regardant Alice, il ne s'attarda pas plus pour ne pas la choquer et leva un sourcil qui voulait tout dire et qui signifiait qu'il prenait bien du plaisir avec elles mais qu'aucune n'avait su le séduire et lui voler son cœur, … Et pas plus ! J'ai l'impression de tourner en rond ici, je suis systématiquement en colère contre le monde entier, contre mes feux parents, contre les politiciens qui ne font rien... Il faut vraiment que je fasse quelque chose, que je soutienne une cause qui me semble juste. Et si nous ne faisons rien maintenant en Espagne, l'extrême-droite va encore gagner du terrain en Europe, et cela c'est hors de question que je l'admette. Je suis sûr que plus tard, les politiciens français et anglais se mordront les doigts de ne pas être intervenus en Espagne par simple peur du communisme. Ma fille Alice acquiesça doucement. Rassurez-vous, je ne pars pas seul : Paul et Julien m'accompagnent.

Comme Esmé, comme les gouvernements anglais et français, je n'appréciais pas la présence des communistes en Espagne, ni leur violence, ni l'intervention de l'URSS aux côtés des Républicains. Mais cela ne signifiait pas que j'étais pour Franco et l'extrême-droite. Compte-tenu des dangers qu'il risquait très prochainement d'affronter, je savais qu'Emmett avait besoin de se sentir soutenu dans sa décision de partir par notre famille entière. C'est donc d'une voix sûre que je prononçais ces mots suivants qui marquait mon assentiment pour ce départ.

-Bien. Quand pars-tu ? As-tu besoin de quelque chose de particulier ?

-Je pars dans trois jours. Alice se leva et serra fortement dans ses petits bras, son cousin, lui l'homme géant pour elle la miniature. Je n'ai besoin de rien, je ne dois pas partir chargé : je dois prendre le minimum. Je pense prendre mes papiers, un peu de linge, mon rasoir, une serviette et sûrement de la nourriture. Je vais retirer une somme d'argent conséquente à la banque en cas de coup dur.

-Je te procurerais quelques médicaments à l'hôpital. Cela pourra te servir.

-Merci Carlisle.

-Prends soin de toi, mon fils, lui dit Esmé en l'embrassant. Essaie de nous téléphone de temps à autre et surtout écris-nous souvent. Et vraiment prends garde à toi.

-Ce que tu fais, c'est bien, cousin ! Si j'avais ton âge, je crois que je viendrais aussi. Entendant les propos d'Edward, Esmé pâlit subitement et vacilla. J'espère que tu trouveras ta paix intérieure là-bas, ajouta doucement Edward à destination de son seul cousin. Il avait lui aussi senti et compris le malaise d'Emmett. Voilà pourquoi il l'encourageait dans cette voie depuis le début de la soirée.

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Emmett était parti depuis deux jours, ma femme broyait du noir et s'inquiétait déjà alors que pour l'instant, il ne risquait rien, si ce n'est un un retard ou une panne de train ! Alice ne rentrait au lycée que mi septembre et Edward à la faculté en octobre. Pour changer les idées de ma femme, je pris cinq jours de congés payés à l'hôpital (mes premiers jours de congés payés ! Merci au Front populaire qui avait accordé deux semaines de congés payés à tous les Français. Auparavant, lorsque je prenais des congés, il s'agissait toujours de congés sans solde) pour emmener ma famille en Provence rendre visite à ma belle-mère. Nous partions en voiture. Comme il y avait 5 places, Alice nous avait demandé de proposer à Bella de venir. Depuis son arrivée en France, elle n'était jamais sortie de Paris. Charlie et Renée acceptèrent avec joie cette proposition, Renée faisait une entière confiance à Esmé pour prendre soin de sa fille. Bella était enchantée de découvrir la France. Sa présence et son émerveillement nous divertissaient de nos sombres pensées tournées vers Emmett. Elle faisait sourire ma femme, rire aux éclats ma fille tandis qu'Edward la couvait d'un regard rayonnant.

Ma belle-mère était ravie de revoir Bella, dont elle avait la connaissance à Noël 1932 et qu'elle avait pu revoir à chaque Noël lorsqu'elle venait à Paris. Elle l'avait très bien accueillie et se faisait un plaisir de lui faire découvrir les charmes gastronomiques et paysagers de la Provence en compagnie d'Alice et d'Edward. Comme Bella était d'une curiosité insatiable, nous étions allés jusqu'à Avignon voir le fameux pont et visiter le Palais des Papes, qui renfermait des trésors de peintures italiennes. Nous l'avions conduite jusqu'à Fontvieille admirer le moulin au pied duquel Alphonse Daudet aurait rédigé ses Lettres à mon moulin. Chaque adolescent s'était fait un plaisir d'en lire chacun une. Alice avait lu La Chèvre de M. Seguin, Edward Le Secret de Maitre Cornille et Bella Les étoiles. Nous nous étions baladé dans les Alpilles. Nous avions terminé notre séjour par la visite d'Arles et de ses arènes le matin et par une promenade à cheval en Camargue. Bella nous remercia vivement : elle nous avoua qu'elle n'était pas remontée à cheval depuis son départ de Pologne. Elle était radieuse. De plus, chaque soir, c'était musique au programme : Edward et elle nous jouaient des duos de compositeurs ou bien ceux de leur propre création.

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POV Charlie

Paris, automne 1936

Le neveu de Carlisle et de Mme Cullen était parti début septembre pour combattre en Espagne aux côtés des Républicains. Comme Carlisle, je comprenais son envie de combattre l'extrême-droite, mais je n'approuvais pas le fait d'être aux côtés des communistes. Enfin, comme tout conflit, savoir de quel côté se placer et prendre position était compliqué. Afin de distraire son épouse de sa morosité, Carlisle avait pris des congés pour l'emmener chez sa mère avec ses enfants. Comme il restait une place, il m'avait proposé d'emmener Bella. Ce que Renée et moi avions accepté avec plaisir, faisant entièrement confiance aux parents Cullen. J'avais ainsi récupéré une fille heureuse et amoureuse de la Provence et de la Camargue, qui ne cessait de parler de son séjour là-bas et qui rêvait d'y retourner.

Mais surtout, lorsqu'elle était revenue, j'avais eu la fierté de lui annoncer qu'elle était maintenant devenue Française comme sa mère et moi (8). Il avait fallu que je lui montre sa carte d'identité française pour qu'elle le réalise complétement. Nous avions dignement fêté cela avec un délicieux repas, au cours duquel Renée et moi avions invité la famille Cullen afin de la remercier d'avoir emmené Bella en Provence.

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Notes

(1) Le Front populaire est une coalition des partis de gauche, élue au printemps 1936.

Les partis de gauche sont :

-le Parti Communiste (extrême-gauche)

-La SFIO (Section Française de l'Internationale Ouvrière, ancêtre du Parti Socialiste)

-Les radicaux (parti centriste).

Le chef du gouvernement est Léon BLUM, issu du parti SFIO.

(2) Polak : mot péjoratif pour désigner un Polonais. Est considéré comme une insulte.

(3) Mamie, c'est Elizabeth Cullen, mère de Carlisle. Nommée aussi Mme Cullen mère.

Mamée, c'est Anne Platt, mère d'Esmé.

Âge des grands-mères :

-Elizabeth est née en 1871 et a donc 61 ans en 1932.

-Anne est née en 1880 et a donc 52 ans en 1932.

En 1932, elles sont toutes les deux veuves.

(4) Quelques rappels :

-le Reichstag : chambre des députés en Allemagne

-le chancelier : équivalent du Premier Ministre en Allemagne

-le parti d'Hitler : le NSDAP ou parti national-socialiste, dit aussi parti nazi

(5) Livre écrit par Hitler : Mein Kampf (mon combat, en français) écrit entre 1924 et 1925 quand Hitler est en prison, suite au putsch de Munich (coup d'État manqué). Ce livre contient des éléments autobiographiques, mais surtout l'idéologie politique du nazisme et diverses réflexions sur la propagande et l'art oratoire.

(6) Le yiddish : langue vernaculaire qui a servi aux communautés juives d'Europe centrale et orientale. C'est à la base une langue germanique, avec des apports de vocabulaire slave et hébreu. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le yiddish était parlé par les 2/3 des juifs du monde (soient environ 11 millions de personnes). Depuis la Shoah, il est en voie de disparition.

(7) Rappel : à l'époque, nous sommes majeurs à 21 ans.

(8) Je n'ai aucune idée du délai d'étude d'un dossier de naturalisation que cela soit à l'époque en 1936 ou de nos jours. Donc le fait que Charlie ait déposé son dossier au printemps et qu'il ait une réponse à l'automne est totalement fantaisiste, et vient de moi pour cela colle bien au délai de la fiction.

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Alors ? Qu'en pensez-vous ?

J'ai pris beaucoup de plaisir à écrire ce chapitre. J'espère qu'il en a été de même pour vous de le lire.

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Message à mes lecteurs et à mes lectrices.

Merci à Evermore04, à La Miss, à Eternal-twilight-story, à Emerance, à Nowhere-else, à Fan-de-twa, à Bellaandedwardamour pour leurs reviews sur le dernier chapitre. Normalement, j'ai répondu à toutes celles qui avaient un compte FF. Comme je sais qu'il y a eu des bugs cette semaine sur FF, si l'une d'entre vous n'a pas eu sa réponse, dites-le moi ! Merci encore aux deux anonymes pour leur review. J'ai eu plaisir à vous lire aussi.

Merci encore à tous ceux qui me choisissent en Favorite Story ou Alert Story.

Comme pour le chapitre précédent, je m'engage à répondre à toutes les reviews que je recevrai. Alors, n'hésitez pas à cliquer et à laisser une petite trace de votre passage. A bientôt !

AliLouane

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