CHAPITRE VII
« T'es sure que c'est une bonne idée ? » demanda-t-il alors qu'elle ouvrait la porte.
« Franchement, je n'en sais rien. » Répondit-elle en maintenant la porte entrebâillée. « Si tu ne le sens pas, ce n'est pas grave, rentre chez toi. » Dit-elle en essayant de garder son ton le plus neutre possible. Elle ne voulait pas l'effrayer. Elle l'était déjà bien assez comme cela. Elle savait que le présenter, officiellement, à ses parents était un grand pas. Cela marquait un nouveau tournant dans leur relation. Cela prouvait leur engagement. Et ça la terrifiait. Elle savait qu'elle l'aimait. Depuis longtemps. Non, sur cela elle n'avait aucun doute. Qu'il l'aime en retour, elle en avait la certitude. Par contre, ce qui était de passer à la vitesse supérieure, de s'engager à proprement parler, là... Mais elle savait que c'était nécessaire. Et, quelque part, elle le voulait aussi. Rompre la spirale infernale des liaisons sans lendemain. S'établir. Construire quelque chose de solide et durable avec l'homme qu'elle aimait. Alors, oui ce simple déjeuner lui avait demandé beaucoup d'efforts. Et elle n'était pas sûre de pouvoir surmonter un rejet de sa part.
« Bien sûr que je veux venir. Je disais juste ça au cas où... » Marmonna-t-il entre ses dents.
« Au cas où quoi ? » S'enquerra-t-elle.
« Au cas où tu aurais changé d'avis. Au cas où tu préférerais que je ne sois pas là... » Balbutia-t-il les yeux baissés. Il savait qu'elle avait quelques réticences. Il pouvait l'entendre. Il était rarement un modèle de comportement. Mais il avait besoin qu'elle le fasse, qu'elle le laisse entrer à ce déjeuner, et dans sa vie. Qu'elle lui prouve, en quelque sorte, son amour et son désir de s'établir avec lui.
« J'ai peur, mais je n'ai pas changé d'avis. » Lui avoua-t-elle avec un faible sourire.
Il était rassuré et pouvait la rassurer à son tour. Il passa une main dans son dos, y dessinant de petits cercles. Il déposa un baiser sur sa joue, un sur ses lèvres, et la poussa vers l'intérieur. Contre son oreille, il murmura : « Jetons-nous dans la fosse aux lions ! »
Le salon était calme, désert. Idem pour la cuisine. Elle commençait à s'inquiéter, mais fut rassurée lorsqu'elle entendit des gazouillis provenir de l'extérieur. Soulagée, elle poussa la baie vitrée et y trouva sa famille.
« Alors les enfants, on a passé une bonne soirée ? » demanda Daniel, en levant la tête de son journal, tout sourire. Lisa fit le tour de la table, embrassa père et mère. Elle se pencha, récupéra sa fille dans le parc et la couvrit de baisers.
« Très bonne, merci. » Répondit Greg reconnaissant. Il porta son attention vers ses deux femmes, ravies de se retrouver. L'enfant, entre deux rires, le remarqua et sauta presque des bras de sa mère. Elle tendit ses bras vers lui, le suppliant.
« On dirait que vous avez la côte. » S'amusa le grand-père.
Sarah retira ses lunettes, posa son livre et expliqua: « Cet enfant n'a pas de figure paternelle. C'est normal qu'elle saute au cou du premier homme qui passe. Et ça ne va pas aller en s'arrangeant. Quoi qu'il en soit, ça n'a rien à voir avec de l'affection. »
« Sarah... » Menaça son mari, mâchoire serrée. Il regarda son gendre. Il n'avait pas l'air choqué. Pire, il semblait amusé.
« C'est drôle parce que dans notre couple, c'est exactement l'inverse. C'est moi qui dis les bêtises, c'est Cuddy qui proteste. » Dit-il en prenant sa compagne par la taille, et acceptant le bébé dans ses bras par la même occasion.
« Ah, tu avoues ne dire que des bêtises ? » s'exclama Lisa, comblée.
« Vous n'appelez pas ma fille par son prénom ? » s'offusqua la grand-mère.
« Si, mais que dans l'intimité. Quand elle m'énerve, c'est Cuddy. Quand elle est gentillle, très gentille, très très gentille, c'est... » Il avait levé les sourcils de manière suggestive.
« Greg... » Menaça-t-elle, avant qu'il n'en dise trop.
« Bouclettes ? » répondit-il mièvrement.
« On passe à table ! » s'exclama Daniel qui sentait que la conversation risquait de tourner au vinaigre.
Tous se dirigèrent vers la cuisine. House, avec Rachel dans les bras, avait quelques difficultés pour se déplacer. Lisa se tourna vers lui et, d'une voix claire et forte, lui demanda : « Tu viens, mon chaton ? »
L'entrée se passa sans le moindre incident. Lisa et Greg racontèrent brièvement leur soirée, remerciant encore les grands-parents. Ils parlèrent du film. Puis, un confortable silence s'installa. Alors que Lisa servait ses invités, sa mère demanda : « Alors, Greg, cette jambe, toujours pas guérie ? »
Il la regarda un instant, choqué. « Et vous, ce syndrome frontal, toujours aussi présent ? ». Il la vit sourire et lui répondit avec le même rictus forcé.
« Non, mais comprenez-moi. Je vous dis ça parce que... »
Il la coupa. « Parce que votre fille est une femme merveilleuse, subtile alliance de la beauté, du charme et de l'intelligence. Alors que moi... » Il baissa la tête, plus triste que honteux. « Je suis handicapé, un pauvre boiteux. Je ne suis ni réputé pour ma beauté, ni pour mon caractère doux et aimable. Vous vous demandez certainement ce que j'ai à lui offrir ? Ce que je peux lui apporter ? Croyez-moi, il ne se passe pas un jour sans que je ne me le demande. »
Daniel l'interrompit à son tour. « Je ne sais pas ce que ma femme voulait dire. Et il vaut peut-être mieux qu'il en demeure ainsi... De mon côté, je pense que vous avez apporté de l'amour dans la vie de Lisa. Et que vous pouvez la rendre heureuse, vraiment heureuse. Par contre, il y a une question qui me chiffonne: lui avez-vous réellement pardonné? » Demanda l'homme en fixant son gendre.
« Qu'est-ce qu'il devrait pardonner à Lisa? » demanda Sarah, intriguée à la fois par la question et les regards abasourdis que se jetait le couple.
« Co-co-comment vous savez ça ? » bégaya House, choqué.
« Vous savez que je suis médecin. Vous savez aussi que cette décision a été difficile à prendre pour Lisa. Elle ne savait pas quoi faire. Mettez-vous à sa place: risquer de vous voir mourir ou vous sauvez la vie, mais avec une jambe en moins. Pour un patient lambda, ça n'aurait pas été facile. Mais alors pour vous... Son ami. Son amant. Son premier amour, et peut-être seul amour. Elle était perdue. Elle avait autant besoin de conseils que d'être rassurée. Vous comprendrez qu'elle s'est tournée vers moi... » Énonça Daniel, d'une voix douce, mais ferme. Il vit le diagnosticien hocher la tête, approuvant, mais prenant le temps d'assimiler la nouvelle.
« C'est toi qui l'a rendu infirme ? » demanda la mère à sa fille, incrédule. « Tu m'étonnes que ce soit compliqué entre eux... À sa place, je l'aurais tué... » Pensa-t-elle à voix haute. Son mari la fusilla u regard, elle se tut.
« Tu m'en veux ? » demanda la directrice d'une voix timide. Elle s'en voulait, et savait qu'elle s'en voudrait toute sa vie. Pour cette raison, elle préférait ignorer le ressenti de son conjoint. Malheureusement, elle savait aussi qu'elle ne pourrait pas adopter la politique de l'autruche éternellement.
Il la regarda droit dans les yeux, faisant fi de la présence de leurs ainés. « Je t'en ai voulu. Longtemps. De ne pas m'avoir écouté. De n'en avoir fait qu'à ta tête. Pour ma douleur... » Il sentit une boule se former dans sa gorge à la vue de ses larmes. Il dut se battre pour que ses yeux ne s'humidifient pas à leur tour. « Et puis un jour j'ai compris que je ne pouvais plus t'en vouloir. Je t'ai pardonné pour ainsi dire. » Il se pencha vers elle et lui saisit les mains. « Lisa, ce que tu m'as fait, je l'ai fait des milliers de fois. Mais j'étais le patient, et tu étais le médecin. Tu as agi dans mon intérêt, avec le souci de faire ce qu'il y avait de mieux pour moi. Sans toi, je serais certainement mort. Et tu sais ce que dit le proverbe : vaut mieux être beaucoup boiteux, qu'un petit peu mort. » Il voulait la forcer à sourire, détendre l'atmosphère. Il se sentit soulagé par cet aveu et espérait qu'il en serait de même pour elle.
Un silence gêné s'était installé. Seul le bruit des couverts résonnait dans la salle à manger. Lisa, mal à l'aise, regarda son compagnon. Elle eut droit à un sourire sincère, ce qui la rassura et lui redonna confiance en elle. Elle n'avait plus qu'une envie : que ses parents partent ! Profiter de son dimanche après-midi en famille. Elle sourit à cette pensée et se tourna vers sa fille.
« Et bien, ma puce, on s'endort. » Rit-elle en ôtant le bébé de sa chaise haute. « Aller, viens, je t'amène au lit pour faire la sieste. »
À peine avait-elle fini de prononcer ces mots que l'enfant se mit à gigoter. Manifestement, elle n'avait plus sommeil. Elle la regarda sévèrement, mais, avant qu'elle n'ait pu ajouter quoi que ce soit, il prit la parole.
« Aller, Grenouille, viens là. » Dit-il en tendant les bras. Rachel ne se fit pas prier et lui sauta dessus, avec l'aide de sa mère. « Mais je te préviens, une fois mon café fini, dodo ! »
Lisa et ses parents profitèrent du moment d'intimité pour se dire au revoir. Ils avaient mille et une recommandations à lui faire avant de partir: qu'elle se ménage, qu'elle prenne bien soin de Rachel et, surtout, qu'elle accepte son bonheur nouveau.
Le couple de médecins accompagna leurs ainés jusqu'à la voiture. Père et fille partagèrent une chaleureuse étreinte pendant que belle-mère et beau-fils se défiaient du regard. L'étreinte se rompit et ils échangèrent de partenaire. Daniel serra son gendre dans ses bras et, au creux de son oreille, lui murmura: « Vous faites souffrir ma fille, je vous arrache les deux yeux, les deux bras et la jambe qu'il vous reste... »
