Je vais m'asseoir sur une balançoire du parc à côté, histoire d'essayer de réfléchir à ce qui m'arrive. J'étais déjà pas dans une situation financière réjouissante après ma "soirée Nao", mais là c'est carrément la cata. Je sais vraiment pas comment je vais m'en sortir. Parce que je trouverais très difficilement un autre logement aussi peu cher que ce que j'ai payé pour un mois chez eux.
23 octobre 2015
01h55
Je rentre une heure plus tard et trouve un mot sur le canapé. Un mot de Naoki. Mais vu que c'est lui qui me vire, je suis pas sûr d'avoir méga envie de le lire. Enfin je suis pas rancunier (pas trop du moins), donc je le prend quand même.
"Keii,
Je comprends que tu sois en colère, parce que tu n'es pour rien dans cette situation et crois-moi, je regrette vraiment de te demander de partir… Mais tant que tu seras là, Ren-san n'ira pas mieux et je veux qu'il se remette parce qu'il est plus important que tout pour moi, même s'il n'en sait rien.
Mais comme c'est notre faute si tu te retrouve sans toit, je vais t'en chercher un moi-même. Et si t'as besoin d'un boulot, je m'arrangerais aussi pour t'en trouver un. De cette façon, tu m'en voudras peut-être moins.
Naoki"
Je soupire lourdement. Bon… déjà mes soupçons informulés concernant le protectionnisme de Naoki envers Ren sont confirmés. Et je suppose… que s'il m'aide comme il l'a dit pour l'appart (et le boulot ! Comment il a deviné ?!), ça efface le fait qu'il me vire de chez eux. Enfin du moins si ça fonctionne vraiment.
Misère, quand je vais raconter ça à Guillaume… J'aurais du accrocher tout de suite le talisman "éloigne les calamités" que j'ai acheté dans un temple… En tout cas, elle va devoir être sacrément puissante, cette amulette, pour contrebalancer ma légendaire poisse. Comment il est humainement possible d'avoir autant de malchance ? Faudrait que je me fasse greffer des talismans anti-poisse partout…
Bref, il faut vraiment que j'aille dormir maintenant, il est genre 02h du mat'. Heureusement que j'ai rien de prévu demain matin, comme ça je pourrais me reposer un peu. En espérant que Saori n'ait pas une soudaine idée géniale.
09h
J'ouvre un œil. La maison est calme, mes futurs ex-colocs sont partis et un coup d'œil à mon portable m'apprend que Saori n'a pas encore eu d'autre révélation me concernant. Je suis donc tranquille pour penser au merdier dans lequel je suis. Et j'ai beau réfléchir, je pige vraiment pas comment j'ai pu en arriver là, c'est du grand n'importe quoi. En plus, un truc qui me fait chier un maximum avec cette histoire, c'est que je vais devoir tout recommencer à zéro au niveau des points de repère. Dire que j'avais réussi à retenir le chemin entre la gare et la maison sans me perdre et maintenant… Raaaaaah ça me rend diiiiiingue !
Je bâille et m'étire dans tous les sens, puis descend de mon lit en manquant me tauler comme tous les matins (j'ai même une cicatrice sur le bras droit, à l'endroit où je me fais mal régulièrement avec le métal du lit), puis descend et manque me vautrer dans l'escalier parce que mon portable sonne. Je suis prêt à parier que c'est Saori vu que je lui ai pas encore fait mon rapport. D'ailleurs ça me surprend qu'elle se soit pas manifestée avant. La question est : est ce que j'ai envie de lui raconter ma débâcle ? Pas vraiment. Que Guillaume soit au courant est déjà bien suffisant à mes yeux. J'ai quand même un minimum de fierté.
Je me décide quand même à décrocher parce qu'elle insiste.
- Bonjour Saori-chan, oui je vais bien mais je n'ai pas envie de parler de ce qui s'est passé, désolé, déclaré-je immédiatement pour couper court à toute question.
« Mou, Keii-chan t'avais promis… »
- Non, tu as entendu ce que tu as voulu. J'avais même pas dis que j'irais.
« Mais tu y es allé. Oui ? Oui ?! »
- Oui… avoué-je à contrecœur.
« Dis-moi au moins comment c'est à l'intérieur… Hum ? »
Je la vois pas mais, à sa voix, je suis sûr qu'elle fait les yeux de chat potté.
« Keii-chan ? S'il te plait ? »
Je finis par céder à ses suppliques et lui raconte les grandes lignes. Les filles, quelles manipulatrices…
- Maintenant, si tu veux bien m'excuser, j'ai "rien" à faire et c'est très urgent, donc je te laisse. A bientôt, Saori-chan, fais-je avant de couper brutalement la communication.
C'est pas très sympa, mais j'ai vraiment pas envie de discuter ce matin.
Pourquoi je suis sorti de mon lit déjà ? Ah ouais, sans aucune raison. Bah du coup, je vais y retourner. Peut-être que je vais me rendormir avec un peu de chance.
11h25
Je rouvre un œil. Je me suis vraiment rendormi en fait. Bon… du coup je fais quoi de ma journée jusqu'à 15h ? Rien ? Ouais, c'est bien "rien", c'est ce que je disais à Saori il y a deux heures et demie. Je vais peut-être regarder un drama depuis mon lit. Enfin quoique, je commence à avoir la dalle et le contenu du frigo des gars me plait pas (y'a pas grand-chose de mangeable en fait, je vais quand même pas manger du natto, c'est dégueu. J'ai faim mais quand même pas à ce point, il y a des limites à ce que je peux avaler de bizarre). Sans compter que, sachant que je suis viré de chez eux, j'ai des scrupules à squater leur bouffe et le reste. Du coup, il va quand même falloir que je bouge mon cul jusqu'au Lawson. Ces magasins sont une vraie bénédiction, d'autant qu'il n'y a pas de supermarché dans le coin. J'espère qu'il y en aura un là où j'habiterais.
13h
J'ai fini par aller chercher mon menu habituel : deux onigiri thon-mayo, une réglette de mini sandwichs, des chips, des bâtonnets de crudités et un gâteau à la crème fouettée. Maintenant je me sens mieux mais il va falloir que je me grouille si je veux pas que Guillaume me refasse une remarque à propos de mes retards systématiques.
15h02
J'ai couru comme un dératé et j'arrive devant mon pote essoufflé comme si j'avais couru un marathon. Là, je sens bien que j'ai arrêté le basket depuis des mois, j'ai plus aucune endurance. Je suis dans un état tellement pitoyable, que Guillaume me tend la boisson qu'il avait à la main et j'en vide la moitié pour me remettre. Misère… Plus. Jamais.
- Seulement deux minutes de retard… Je suis impressionné, Keii.
- La… ferme…
- Mais oui on lui dira. Allez le vieux grand-père asthmatique, on y va.
- On a… deux minutes… nan ?
- On va pas courir, t'as le temps de te remettre. Respire calmement et ton souffle va revenir.
Je hoche la tête et cinq minutes plus tard, on prend le métro pour aller se balader à Akasaka. On va un peu faire durer le truc, parce qu'on veut voir Roppongi Hills de nuit, il parait que c'est superbe.
17h45
On a fait durer et duuuuuurer la ballade mais maintenant qu'on est à Roppongi Hills, je le regrette pas. Non seulement c'est beau, mais en plus on a une vue super sympa de la Tokyo Tower illuminée. On passe devant TV Asahi (qui ne se visite pas au contraire de Fuji TV) devant le bâtiment de laquelle il y a un petit tournage (qu'on identifie pas parce qu'on est trop loin), devant le bâtiment qui abrite le Festival International du Film de Tokyo qui a commencé le 10 et finit le 31, on longe une rue sur le trottoir de laquelle il y a une sculpture qui est en réalité un banc (et franchement, on dirait trop pas)… Bref c'est plutôt sympa. Mais j'avoue mon envie de retourner au carrefour de Shibuya. Je sais plus si je l'ai déjà dis, mais il me fascine ce carrefour. Déjà par sa taille colossale, mais aussi par le fait que tant que le feu est rouge, la foule de gens qui va traverser forme une ligne parfaite… qui dégénère en nawak dès que le feu passe au vert parce qu'alors, c'est l'anarchie, tout le monde traverse où ça lui fait plaisir dans un WTF total. Ce carrefour est un contraste à lui tout seul et, à ce titre, mes yeux, symbolise à mes yeux parfaitement la société japonaise.
19h
On s'est posés dans un resto rapide, mais maintenant qu'on a arrêté de bouger et qu'on mange juste, je suis rattrapé par mes soucis d'appart et de boulot. Et j'en ai pas encore parlé à Guillaume, j'ai pas envie qu'il s'inquiète alors qu'il repart pour Paris après-demain.
Mais du coup, je dois faire une drôle de tête, parce qu'il pose ses baguettes et me fixe.
- Toi je te connais, quand tu fais cette tronche et qu'en prime tu bouffe pas alors que t'es un ventre à pattes, c'est que t'as un problème, alors accouche. Je pourrais peut-être t'aider.
- Hélas non, y'a pas grand-chose à faire.
- Accouche quand même l'histoire.
Je soupire.
- D'accord. De toute façon, tu me foutras pas la paix tant que je t'aurais pas raconté.
- Exactement. Donc ?
Du coup je lui explique la tuile qui m'est tombée dessus en commençant par "l'agression" de Ren, puis le retour de Naoki et sa réaction.
- Et bah putain, tu fais vraiment pas les choses à moitié toi. Comment tu vas faire ?
- Naoki a dit qu'il allait me trouver un toit, alors je vais attendre quelques jours vu qu'il me met pas à la porte tout de suite. Si d'ici une semaine, j'ai rien, je me démerderais.
- C'est censé me rassurer ça ? Merde, Keii, t'es au courant que tu retrouveras jamais un loyer aussi peu cher que…
- Je sais très bien tout ça, merci, le coupé-je. De toute façon, faut aussi que je trouve un taf de façon pressante, alors je ferais d'une pierre deux coups.
- Saute-lui dessus quand il rentre –pas dans le sens littéral hein- vu que c'est lui qui t'as foutu dans cette merde. Et entre parenthèse, je pense que ton coloc a des vues sur le gay refoulé.
- Nan tu crois ? ironisé-je. C'est évident ça, Guillaume. Dans le cas contraire, il m'aurait pas écrit que Ren était "plus important que tout pour lui". J'espère juste que Ren va bientôt arrêter de refouler son homosexualité, sinon ils vont être malheureux tous les deux.
- Comment tu peux penser à leur bien après ce qu'ils t'ont fait ?
- Parce que même si ça m'a foutu en rogne au départ, quelque part, je comprends ce que ressent Naoki. A sa place, si j'avais quelqu'un que j'aimais, moi aussi je voudrais probablement le protéger quitte à passer pour un égoïste.
- Keii…
- Prend pas ce ton paternaliste avec moi, tu sais très bien que ça me gave.
- Je sais pas comment tu fais. Moi un truc comme ça, ça me rendrait juste enragé.
- Bon, on peut parler d'autre chose ?
- Ok, mais tu me tiendras au courant, hein ? Même une fois que je serais parti.
- Mais oui…
22h45
Lui sauter dessus quand il rentre… il en a de bonnes, le Guillaume. C'est plus facile à dire qu'à faire ça. Encore une fois, je me sens plus à ma place à la maison maintenant. Du coup ça me parait déplacé de… "harceler" Naoki même si c'est lui qui a proposé de me trouver un appart. Mais comme en même temps ça me travaille cette histoire… Raaaaaah je vais virer dingue à force de réfléchir à tout ça ! C'était quand même plus simple quand je faisais juste le touriste et que je savais rien à propos de Ren…
De la salle de bain, j'entends la porte d'entrée coulisser. Ren ou Naoki ? Je préférerais encore que ce soit Naoki, parce que je suis mal à l'aise avec Ren maintenant. Comme si j'étais un sale allumeur qui s'est fait choper, alors que j'ai rien fais de mal.
Mais en même temps, il y a peu de chances que ce soit Ren vu qu'il rentre toujours à des heures pas possibles.
- Keii ? T'es là ?
Ouf, c'est Naoki. J'avais beau essayer de me convaincre que ça pouvait pas être Ren, je suis soulagé de constater que c'est effectivement pas lui.
- Oui, fais-je assez fort pour qu'il m'entende en reposant ma brosse à dents, avant de le rejoindre.
Il a l'air tout content, je me demande pourquoi.
- Je l'ai ! s'exclame-t-il en brandissant un bout de papier.
- T'as quoi ? demandé-je, perplexe.
- Bah… l'adresse de ton nouvel appart, répond-il d'un air déconfit en constatant que je saisis pas de quoi il parle.
Ah ouais déjà… Ah bah la vache…
- T'es tellement pressé de te débarrasser de moi, que tu m'as trouvé un appart en vingt-quatre heures ?
- He ? Mais non, je… Enfin je t'avais promis alors… bafouille-t-il en rougissant.
- Laisse tomber, je te demande pas de justifications. Alors cet appart ?
Il a l'air perdu et met quelques secondes avant de retrouver le fil de ses pensées.
- Heu… ouais donc il est à Machida et comme c'est un pote à moi qui propose une des chambres, j'ai vu avec lui pour que tu paye la même chose qu'ici.
- Cool.
Ca c'est sympa, il était pas obligé.
- Tiens, je t'ai fais un plan, parce que c'est un peu galère à trouver les premières fois, dit-il en me tendant ledit plan.
Génial… Ca veut dire que je vais encore passer des jours à me perdre pour rentrer et à devoir demander mon chemin sans arrêt… Joie et bonheur, youpi…
- Merci. Si t'entend parler d'un boulot aussi, je suis preneur parce que là, je vais bientôt être à sec.
- Pas de souci, je te tiens au courant. On garde le contact de toute façon et puis t'es pas dehors à la minute, ne. Prend le temps d'aller voir l'appart, de faire connaissance avec Tomo.
- Ouais, j'irais demain. Thank you, mec.
Ok, donc mon futur nouveau coloc s'appelle Tomo. Bah j'espère qu'on s'entendra. Et qu'il est hétéro celui-là.
24 octobre 2015
10h
J'ai prévenu Guillaume hier soir que je passais pas l'aprèm avec lui parce que j'allais voir mon futur appart et il a réagi comme moi en disant que Naoki était franchement pressé de me virer pour avoir fait si vite. Du coup, il a insisté pour venir avec moi et comme c'est la dernière journée qu'il passe au Japon, j'ai pas pu lui dire non. Donc il me retrouve à Ueno-Okachimachi dans une petite demie heure.
10h30
Je sais pas comment il a fait, mais il m'a dit "10h30" et il est l'heure pile quasi à la seconde près quand il arrive quoi. Impressionnant de ponctualité.
- Yo Keii !
- Yo, fais-je, amusé, avant de percuter que c'est l'une des dernières fois où j'entends parler et parle français, ce qui efface mon sourire.
- Bah cache ta joie, hein. Qu'est ce que t'as encore ? A force de te faire des cheveux, tu vas en avoir des blancs, mon vieux. (il rigole à sa blague, puis reprend) Sans déconner pourquoi tu fais cette tronche d'un coup ? Je vais passer mon temps à m'en faire pour toi une fois que je serais parti.
- Bah justement.
- Hein ?
- Je viens de réaliser que tu pars demain et qu'ensuite, j'aurais plus personne avec qui parler français.
- Ah c'est ça… Putain, tu m'as foutu la trouille, abruti, dit-il en m'ébouriffant les cheveux. Mais t'es con, y'aura toujours Skype pour se parler.
- Rah laisse mes tifs ! râlé-je en les aplatissant de nouveau. Je sais bien qu'il y aura Skype mais c'est quand même pas pareil que t'avoir à côté de moi.
- Arrête, tu vas me faire chialer, se moque-t-il.
- Ah la ferme.
- Bon, on y va ? Sinon ton futur coloc va t'attendre. Comment t'as dis qu'il s'appelait déjà ?
- Je te l'ai pas dis. Il s'appelle Tomo.
- Tomo comment ?
- Aucune idée, Naoki me l'a pas dis.
- Et t'as pas pensé à lui demander ?
- … Non…
- C'est malin ça.
- Ouais bon ça va, je peux pas penser à tout non plus, grogné-je parce que je déteste qu'il appuie là où ça fait mal.
- Tu peux pas ne penser à rien non plus. C'est du bon sens là quand même, Keii. T'as son numéro au moins, pour le prévenir quand on sera en bas de l'immeuble ?
- Naoki l'a écrit sur le plan…
- C'est déjà ça.
Tout en parlant, il passe sa carte SUICA sur le lecteur intégré au portillon… et rien ne se passe.
- Oh nan… J'ai plus assez, je vais devoir remettre du fric dedans. Alors que je pars demain, ça me fait chier.
- C'est pas comme si t'avait le choix. De toute façon tu devras recharger demain pour prendre le Skyliner de retour qui coûte un bras, alors autant que tu le fasses une bonne fois et tu seras tranquille, lui dis-je.
Moi j'ai déjà passé le portillon, donc je le laisse y aller seul et il me rejoint cinq minutes plus tard en continuant à pester que "ces putains de transports japonais sont en train de lui coûter les deux reins et les deux bras en plus des yeux". C'est pas faux, c'est le pire poste de dépense à Tokyo étant donné que c'est pas un forfait fixe comme à Paris, mais que le prix de chaque trajet est décompté du montant rechargé à chaque passage de portillons (entrée ou sortie, j'ai du mal à me rappeler). Mais il le sait, ça fait presque douze jours qu'il s'en sert maintenant, donc l'entendre râler me gave.
- Guillaume, la ferme, fais-je en me dirigeant vers la Oedo Line. Bon, d'après Hyperdia, on en a pour une heure de trajet.
- Fantastique…
- Garde ce genre de commentaire pour toi, ok ? Personne t'as obligé à m'accompagner, fais-je remarquer devant son manque d'enthousiasme.
- Et je te rappelle que je pars demain et que donc si je voulais passer encore quelques heures avec toi, j'avais pas tellement d'autre choix.
- … Vu comme ça… fais-je de mauvaise grâce.
- Voilà. Donc ta mauvaise humeur à la con, tu te la garde ou ça va mal se mettre.
J'avais pas pensé à ça. Je suis un drôle d'ami pour le coup. Je me sens égoïste et un peu minable.
Il y a un silence et il me regarde, puis soupire.
- C'est bon, te prend pas la tête non plus, y'a pas mort d'homme. T'as pas un caractère facile des fois quand même.
- Je sais.
- Et en plus j'ai pas dis ça pour que tu culpabilise mais pour faire comprendre mes raisons à la tête de pioche que tu es. Allez, en route cette fois et souris. Tu vas visiter ton nouvel appart, c'est un truc heureux.
Je hoche la tête et m'abime dans mes pensées… au point qu'on loupe presque l'arrêt Shinjuku-Nishiguchi. Du coup, on s'éjecte littéralement du métro juste avant que la petite musique associée à cette station (il y en a une par station) qui annonce la fermeture des portes du métro et du quai, se fasse entendre. On l'a échappée belle.
- Keii, fais-moi plaisir… dans le prochain train, fais gaffe aux stations. II y a que toi qui le connait le chemin.
- Ouais, désolé.
- Bon, on va où ?
Je sors de ma poche le papier où j'ai écris le trajet et y jette un œil.
- Faut qu'on aille à la gare Japan Rail de Shinjuku déjà. Ensuite, faudra trouver la Odakyu-Odawara Line et la prendre jusqu'à Machida.
- Bon bah on est partis.
Ouais sauf que, au risque de me répéter, cette gare est gigantesque (c'est celle où je m'étais perdu en cherchant une sortie la première semaine) et chercher une ligne de métro, une sortie ou n'importe quoi d'autre dedans, tient au mieux de l'aiguille dans la botte de foin, au pire, du cauchemar absolu. Dans les deux cas, il faut pas être pressé, sinon on est dans la merde. Donc on est dans la merde, parce que Tomo-kun m'attend avant midi, apparemment il a des trucs à faire ensuite d'après Naoki.
Du coup, après un quart d'heure le nez en l'air pour essayer de repérer le panneau rectangulaire vert qui indique toutes les gares Japan Rail, Guillaume perd patience et s'approche d'un passant. Sachant qu'il parle pas japonais, je doute fortement que sa manœuvre réussisse. Et apparemment c'est un epic fail vu la tête qu'il fait en revenant.
- Demande, toi. Moi ils comprennent rien…
Je m'abstiens de rigoler parce qu'il aimerait pas et tente ma chance à mon tour, avec plus de succès.
- Bon bah je sais pas comment on s'est démerdés, fais-je en revenant vers lui, mais on est partis totalement à l'opposé. C'est de l'autre côté de la gare.
- Ah mais putain, c'est quoi ces gares ?! Le métro parisien est quand même plus simple !
- Tu dis ça parce que t'es parisien. Apparemment les touristes japonais trouvent notre métro bien plus compliqué, fais-je en étalant ma science pour cacher que je pense un peu comme lui. Et puis Châtelet est un peu comme Shinjuku tu crois pas ?
- Nan, clairement pas, répond-il avec la plus totale mauvaise foi.
- Chauvin va, rigolé-je.
Après avoir donc retraversé la gare, on arrive enfin où il faut et on va récupérer cette ligne dont j'avais jamais entendu parler avant de voir son nom sur le site : la Odakyu-Odawara Line, dans laquelle on finit par s'installer en direction d'Odawara.
- Y'a combien de stations avant la nôtre ? me demande Guillaume.
- Ouh là, t'as le temps, vieux : y'en a vingt-cinq.
- Oh putain…
- Je t'ai prévenu qu'il y en avait pour un peu plus d'une heure pourtant, hein.
- Ouais mais je pensais… je sais pas moi, que t'avais compté la recherche des gares et de l'appart, par exemple.
- Ah nan nan, c'est juste les transports quand je t'indique une durée.
- Bon bah j'espère que ton futur nouveau coloc est pas un gay refoulé lui, sinon ça va finir par devenir problématique.
Je le regarde, stupéfait.
- C'est exactement ce que je me disais ce matin.
- Et s'il est gay tout court et qu'il est à ton goût, bah… repense à l'épisode Nao avant d'attaquer.
- Nan mais c'est bon, je suis pas là pour ça et puis bon, ça m'a servi de leçon, je te l'ai déjà dis.
- C'est déjà ça.
11h37
Je jette un regard nerveux à mon portable. Putain, le temps passe de ouf… Si on est pas à l'appart dans exactement vingt-trois minutes, Tomo va se barrer et on aura fait tout ce trajet pour des prunes… Allez le métro, grouiiiiiille…
- Ah le revoilà, mon Keii stressé des déplacements. Ca faisait quasi douze jours qu'il avait pas pointé le bout de son nez, je trouvais ça louche. Relax, vieux, il reste que deux stations.
- Oui mais si on trouve pas l'appart tout de suite, hein ?!
- Et bah t'appellera pour dire qu'on est pas loin et qu'on arrive. Il doit quand même pas être à cinq minutes ce type.
Ce mec est le flegme incarné, je sais pas comment il fait. Le voir si zen alors que moi je suis tendu comme un string sur le cul d'un sumo, ça me stresse encore plus. J'ai l'impression de jouer ma vie là.
11h57
Ca y est on est enfin devant la porte de l'immeuble, j'ai mon portable dans la main et j'ai composé le numéro. Ca sonne. Instant de vérité.
« Asamoto. »
Ah tiens il s'appelle Asamoto Tomo.
- Heu bonjour Tomo-kun. Je suis Koyama Keiichiro, l'ami de Naoki.
« Koyama Keiichiro ? » (il bouffe, puis m'indique) Deuxième étage, porte gauche.
La porte s'ouvre dans un "bzzz" caractéristique et j'échange un regard surpris avec Guillaume.
- C'est le deuxième que mon nom surprend. Saori aussi avait été étonnée, mais je pige pas pourquoi. Koyama est un nom banal et Keiichiro est courant aussi comme prénom.
- Bah laisse tomber. Allons-y.
On monte donc jusqu'au deuxième et un mec d'environ vingt-cinq ans (supposément, parce que les asiats, c'est très difficile de leur donner un âge, j'en suis un bon exemple et pourtant je suis métis) est derrière une porte déjà ouverte.
- Salut, je suis Asamoto Tomohiro, mais en effet, tu peux m'appeler Tomo. T'es venu avec ton copain, c'est cool.
- Ouh là, je t'arrête tout de suite, on est pas en couple, Guillaume aime les filles.
Ce qui laisse supposer que moi non, mais comme visiblement l'idée de l'homosexualité le rebute pas… Enfin en même temps, ce serait étrange que ça le rebute alors qu'il est ami avec Naoki.
Il nous laisse entrer, referme la porte et se tourne vers moi.
- Sans déconner maintenant, c'est quoi ton vrai nom ?
- Mais… c'EST mon vrai nom ! m'exclamé-je. Qu'est ce qu'il y a avec ça à la fin ?!
- Sans déconner ? Putain c'est ouf ! Hattori m'avait prévenu qu'il m'envoyait "Keii", mais je pensais pas que…
Hattori ? C'est qui encore celui-là ? Ah oui, c'est Naoki. J'ai du écrire son nom de famille sur les papiers d'immigration, mais comme je l'utilise jamais, j'ai fini par l'oublier. Hattori Naoki et Yamashita Ren.
- Mais qu'est ce qui est si ouf à la fin ?! le coupé-je, un peu agacé de tant de mystères autour de mon nom.
- T'es vraiment pas au courant ?
- De quoi ?
- Que t'as un homonyme célèbre.
- He ? Ah non je savais pas.
Ca explique leur surprise du coup.
- Et il fait quoi ?
- C'est un chanteur en fait.
- Ah bon.
Ca fait drôle de me dire qu'il y a un Koyama Keiichiro célèbre. Faudra que j'écoute ce qu'il fait tiens, par curiosité.
- Bon, on le visite cet appart ? lance Guillaume que toute cette histoire doit profondément ennuyer.
12h15
On est déjà ressortis. Bien obligés puisque Tomo devait partir retrouver sa copine. L'appart est pas immense, mais il est vraiment sympa et même si ma chambre est pas grande je serais seul dedans au moins. "Tu peux ramener des mecs, ça me dérange pas", qu'il m'a dit en me faisant un clin d'œil, ce qui m'a embarrassé sans que je me l'explique vu que je suis pas prude sur le sujet du sexe. Chelou.
Au moment où on se dirige vers le métro, mon portable sonne. Soupçonnant un nouvel appel de Saori, je décroche sans même regarder l'identité de mon correspondant.
- Oui ? fais-je, amusé de son entêtement.
Et je déchante immédiatement en entendant la voix à l'autre bout du fil.
« Keii ? », fait Nao. « C'est Tatsuya. Pourquoi tu m'as jamais rappelé ? »
Il se fout de moi ou quoi ?
- C'est qui ? me souffle Guillaume en voyant ma tête.
- Nao, fais-je de même en couvrant le micro avec mon doigt pour que ledit Nao entende pas notre conversation.
- Il est gonflé lui, rien l'arrête. Raccroche-lui à la gueule, murmure encore mon meilleur ami tandis que mon interlocuteur s'égosille sur à répéter mon diminutif.
Je secoue la tête pour faire comprendre à mon pote que j'ai une meilleure idée et reviens à Nao.
- Je suis là, fais-je froidement.
« Ah j'ai cru que ça avait coupé. Alors pourquoi tu m'as pas rappelé ? J'attendais moi. Tu me manque, Keii. »
Vache, c'est vraiment un putain de bon acteur, il mériterait un oscar pour le rôle du mec délaissé par son amant. Si je savais pas ce que je sais, je me sentirais sûrement très coupable à cet instant. Heureusement pour moi, je suis pas assez con pour me laisser prendre à sa comédie.
- Ah oui, vraiment ? fais-je ironiquement.
« Oui vraiment. Tu le sais bien, je te l'ai dis l'autre soir. »
- En effet, tu l'as dis, admets-je froidement. Mais à combien d'autres tu as dis la même chose ?
« Quoi ? De quoi tu parle ? Keii, je t'ai dis que tu n'étais que le deuxième à… »
- Je sais très bien ce que tu as dis, Nao, le coupé-je d'une voix de plus en plus glaciale. Seulement c'est faux n'est ce pas ?
« He ? »
- Ah tu as des problèmes de mémoire peut-être ? Alors laisse-moi te la rafraichir : un homme d'une cinquantaine d'années, en costume gris avec une chemise bleu ciel qui a évoqué vos "parties fines habituelles"… Je continue ou la mémoire te revient ?
Il y a un blanc, puis il reprend la parole d'un ton sec totalement différent, qui me fait comprendre qu'il a arrêté sa comédie.
« Tu m'as suivi ? T'as un grain, mon pauvre. »
- Je voulais une confirmation en fait. Et j'ai failli te croire innocent, parce que la première fois, tu es juste allé dormir dans un capsule hotel. Mais le lendemain…
Il éclate d'un rire sardonique.
« Tu m'as suivi deux fois en plus. Et en quel honneur ? Mon jeu était parfait, alors qu'est ce qui t'as mis la puce à l'oreille ? »
Le fait qu'il m'ait menti sans vergogne et qu'il ait profité de moi a franchement pas l'air de le traumatiser. Je pense que c'est le genre de mec qui a jamais honte de rien. Ne pas avoir de conscience, ça doit être pratique dans son taf.
- Ca, t'as pas besoin de le savoir.
« Ca m'étonne que tu sois pas venu me faire la scène du mec trompé du coup. »
- Plutôt crever que faire ça.
« T'as plus de couilles que je pensais. Quand je t'ai vu tellement timide au club, je pensais que t'étais une femmelette, mais en fait… »
- Je me passerais de tes commentaires, le coupé-je. Me rappelle plus jamais et si je te revois, tu prendras mon poing dans la gueule pour t'apprendre à me prendre pour un con et à te servir de moi, ajouté-je avant de raccrocher brutalement.
- Keii ? Ca va mon pote ? me demande Guillaume qui a remarqué que j'ai serré le poing droit.
- Ca va…
- Il a dit quoi au juste ?
Ah ouais, il a eu que la moitié de la conversation du coup. Donc je lui raconte ce qu'il a entendu.
- Ah bah la vache, rien l'arrête ce mec.
- Comme tu dis.
- Allez oublie-le, il vaut pas la peine que tu te vénère pour lui. Mais tu lui as bien répondu, j'aurais pas fais mieux. Ca ira ton déménagement ? Ca te fait plus d'une heure de trajet avec tes deux giga valises.
- Ouais c'est bon, je vais gérer, t'inquiète.
En fait c'est surtout que je préférerais crever que demander de l'aide. Ouais, j'ai un peu de fierté. Et Guillaume le sait.
- Keii… commence-t-il du ton paternaliste que je déteste. Joue pas au con et demande l'aide de Naoki si t'en as besoin, il te doit bien ça après t'avoir foutu dehors.
- Il s'est rattrapé en me trouvant l'appart.
- Tu vas pas le défendre en plus nan ? Merde Keii, ce qu'il t'as fait se fait pas, même avec une bonne raison et tu le sais, alors lui trouve pas d'excuses.
Après ça on a décidé d'aller visiter le musée national… mais de sculptures en casques, on a fini par se faire royalement chier, alors on a lâché l'affaire après seulement une heure de visite ennuyeuse. Le bâtiment avait un étage, mais comme je devais en plus traduire les étiquettes explicatives à Guillaume qui lit pas le japonais, ça m'a gavé encore plus vite.
Ensuite on aurait pu aller au musée des sciences situé juste à côté (encadré à gauche par une énorme et bizarre sculpture de baleine et à droite par une locomotive de train à vapeur), mais Guillaume m'a fait remarquer que c'était pas la peine de traverser la planète pour faire un ersatz du palais de la découverte ou de la cité des sciences parisiens. Du coup, j'ai juste accompagné dans les magasins mon pote qui voulait acheter des trucs à sa famille et ses amis et on s'est séparés assez tôt parce qu'il a encore son sac à faire et qu'il a son avion à 11h et quelques demain matin.
25 octobre 2015
08h10
Je rejoins Guillaume à la gare de Ueno. C'est de là qu'on va rejoindre la Keihin-Tohoku/Negishi Linejusqu'à Nippori, d'où on prendra le Skyliner. On en a pour une heure.
Par contre, vive le bordel pour aller à l'aéroport… Pire que pour en venir. Pour choper le Skyliner, il faut prendre un billet de train spécial à mille deux cent quarante yens en plus d'avoir sa SUICA chargée d'au moins deux cent yens. Ca fait cher le trajet. Surtout que pour moi, ça va être multiplié par deux vu qu'il faudra que j'en revienne après l'avoir accompagné. Ca va terminer de ruiner mon compte. Il est vraiment temps que je trouve un taf, là, c'est plus qu'urgent : il doit rester cinq mille yens dans mon portefeuille et ensuite je suis sur la paille.
- Keii… tu feras gaffe à toi hein ? me dit Guillaume une fois qu'on est installés à nos places réservées dans le train dont l'extérieur fait un peu futuriste.
- He ? De quoi tu parle ?
- De rien et de tout en même temps. Je suis inquiet pour toi, vieux. Des fois tu peux être tellement crédule et même innocent… Au moins tant que j'étais là, je pouvais te faire réaliser les choses mais maintenant…
- Ca va, relax, je suis pas un gosse non plus. Tout va bien se passer. Je te raconterais ce qui m'arrive par Skype si ça peut te rassurer.
Je sais pas si sa sollicitude le touche, m'agace ou les deux. Peut-être les deux.
09h15
On est arrivés au terminal et Guillaume vient en gros de me dire de me casser, parce que, je cite "si tu te mets à chialer comme une fille, ça va être gênant et puis j'aime pas les au revoir, alors je préfère que tu reste pas. De toute façon tu vas pas poireauter ici deux plombes, vaut mieux que tu rentre, en plus toi aussi t'as tes valises à faire pour ton déménagement".
Je soupire et lui fait un check, avant de l'étreindre très brièvement.
- Bon voyage, mon pote. Envoie-moi un message Facebook ou Skype pour me dire que t'es bien rentré.
- Et toi, fais attention à toi.
Je hoche la tête et le laisse s'éloigner. Voilà, mon unique contact français s'en va, je me retrouve seul au Japon.
10h30
Je suis de retour à la maison et ça me fait vraiment bizarre de me dire que je retrouverais pas mon meilleur ami demain ni aucun autre jour. Du coup, je dois avoir l'air un peu déprimé quand je me laisse tomber sur le canapé.
- Keii c'est toi ? fait la voix de Naoki depuis l'étage.
- Oui…
- Ca va pas ? me demande-t-il une fois descendu.
- Guillaume est reparti pour Paris.
- Ah… Ouais je comprends. Mais j'ai une nouvelle qui va te remonter le moral.
- Quoi ?
- Je t'ai trouvé un truc et devine quoi ? C'est à même pas dix minutes de ton nouvel appart. Elle est pas belle la vie ?
- Génial ! Dis-moi vite ! fais-je, soudain surexcité alors que j'étais pas bien il y a une minute.
Mon enthousiasme débordant le fait rigoler.
- T'excite pas comme ça, c'est rien de transcendant, ne.
- Aucune importance, c'est déjà inespéré que t'ait trouvé un truc. Alors ?
- Alors un de mes potes qui habite à Zama est habitué d'un petit resto de ramen très sympa et d'après ce qu'il m'a dit, ils sont en manque de personnel. Un de leurs deux serveurs a foutu le camp le mois dernier et depuis, ils galèrent.
- Serveur dans un resto de ramen ?
Je suis un peu déçu j'avoue. Enfin je m'attendais pas non plus à un truc de ouf, mais j'avoue que là… Enfin c'est mieux que rien je suppose. Ca me permettra payer le loyer de mon futur appart.
- Tu pense que je peux y aller demain ?
- Sûrement. Mais c'est ouvert que le soir, de 19h à 3h du mat'. Mais commence peut-être par y aller manger. Ca te familiarisera avec leurs plats.
- Bonne idée.
- Tiens, voilà les coordonnées.
Il me tend un papier et je déchiffre, puis j'éclate de rire, provoquant celui de Naoki.
- Qu'est ce qui te fait marrer comme ça ? me demande-t-il en rigolant toujours.
- La patronne s'appelle Koyama. Comme moi et comme le mec célèbre qui s'appelle comme moi.
- Qui t'en a parlé ?
- Tomo.
- Ah bah j'avais même pas fais gaffe tu vois. C'est marrant les coïncidences des fois.
Je hoche la tête et m'absorbe dans mes pensées. Il faut absolument que je fasse bonne impression à la patronne. Même si apparemment ils peuvent pas trop se payer le luxe d'attendre le candidat idéal pour le poste, je peux pas, moi, me permettre de laisser passer une telle chance. Après tout, même si j'en ai pas l'air, je suis quand même à moitié étranger alors…
- A ton avis, il faut que je m'habille comment ? demandé-je à nouveau.
- C'est un petit resto familial fréquenté par des habitués d'après Tomo, alors je pense qu'une tenue décontractée correcte sera bien.
- Jean, t-shirt, baskets alors ?
- Si tu as une chemise ça fera meilleur effet qu'un t-shirt.
- J'en ai.
- Nickel alors.
26 octobre 2015
19h
Avant de me coucher hier soir j'ai regardé mon trajet sur Hyperdia pour savoir comment aller à cette station Sobudai-Mae dont j'avais jamais entendu parler. La Odakyu-Odawara Line ça va maintenan,t vu que je suis déjà allé une fois au nouvel appart. Le site dit que c'est à environ quarante kilomètres de mon domicile actuel, ce qui fait aux alentours de soixante-dix minutes de trajet. C'est correct vu qu'à Paris j'en mettais quatre-vingt-dix pour aller au magasin. Par contre, vive le parcours du combattant pour y aller : j'ai je sais pas combien de changements à faire. En espérant que je retrouve toutes mes lignes et toutes mes stations, ce qui est pas gagné avec un boulet dans mon genre. J'entends presque Guillaume me dire "si tu te paume je me foutrais de toi jusqu'à la fin de ta vie". Il en serait capable en plus. Enfin il en aurait été capable s'il était encore là. Il me manque déjà ce con, on a vraiment bien déliré ensemble.
Bon… Bon bon bon bon bon… Allez Keii on positive. Faudrait pas que j'arrive au resto avec une tronche de déprimé, Koyama-san risquerait de penser que c'est ma tête habituelle et de redouter que je fasse fuir ses clients. En tout cas, heureusement que déménager de chez les gars me rapproche à mort de mon futur boulot. C'est peut-être un mal pour un bien finalement, que Naoki m'ait viré.
Pour une fois, Ren est là parce que c'était son jour de repos aujourd'hui et ça me gêne en sachant ce que je sais à son sujet (même si lui ne sait pas que je sais), mais Naoki est encore au boulot, alors hier soir il m'a fait promettre de tout lui raconter à mon retour.
- Ren, j'y vais ! crié-je pour qu'il m'entende de la salle de bain.
- Bonne chance ! me crie-t-il en retour.
Naoki a du le mettre au courant. Du coup si je me foire j'aurais j'aurais la honte. Non non Keii, positif on a dit. Tu vas pas te foirer, Koyama-san va t'adorer et tu vas être engagé. Allez on y croit. Je sors et referme la porte coulissante. La vache, ça pince ! La température qui était encore assez sympa depuis quinze jours pour que je sorte en t-shirt, a brutalement chuté et maintenant il caille. Je vais peut-être prendre une veste en fait. Du coup je re-rentre, me déchausse en vitesse et monte les escaliers comme un ouragan, surprenant Ren qui m'avait pas entendu revenir.
- Keii ? Un souci ?
- Le souci c'est qu'il pèle, lui réponds-je en redescendant avec ladite veste, que j'enfile en retournant dans l'entrée.
- Ah. Ouais évidemment, rigole-t-il. En même temps on est presque en novembre, baka, tu t'attendais à quoi ? En tout cas c'est rassurant, je commençais à me demander si t'étais normal.
- He ?
- Moi je connais aucun autre mec qui sort no stress avec juste un pull sur le dos à cette époque de l'année.
Gnagnagna… Je le connais par cœur le couplet de "tu me donne froid, met un manteau", tout le monde me le serine à longueur de temps depuis des années…
- Bon cette fois j'y vais !
- A plus.
19h
Vu que je suis dans la Oedo Line pour "quelques" stations (sept avant la mienne en direction de Tochomae), j'en profite pour regarder encore mon itinéraire : descendre à Shinjuku-Nishiguchi, aller jusqu'à Shinjuku à pieds, prendre une première partie de la Odakyu-Odawara Line jusqu'à Shin-Yurigaoka et là une deuxième fois cette ligne jusqu'à Sobudai-Mae. Misère… Si j'arrive avant 21h et que je me perds pas, j'aurais un bol de malade… Enfin d'après les indications du pote de Naoki, une fois arrivé à Sobudai-Mae, j'ai juste à prendre la sortie nord, à descendre la rue en face tout droit et le resto sera sur le trottoir de droite, enfoncé dans le rez-de-chaussée d'un bâtiment mais visible quand même grâce à son enseigne à néon jaune.
20h15
J'ai réussi à arriver sans me perdre ni demander mon chemin une seule fois, c'est un miracle. J'ai pris la sortie nord et descendu la rue… et je suis quasi en face du resto maintenant. Le stress est monté crescendo pendant la dernière partie du trajet et là mon cœur bat comme un tambour. Je suis peut-être à quelques minutes de mon tout premier job au Japon. Allez Keii, vas-y, elle va pas te manger. J'inspire, entre dans le bâtiment, puis dans le resto en lui-même.
- Bienvenue ! me dit en souriant une jeune femme qui doit être la dernière serveuse qui leur reste, avant de me désigner la première table à droite.
- Bonsoir, fais-je en m'asseyant à la place indiquée, sur la banquette qui fait dos à la porte
Elle me donne le menu et je le parcours rapidement avant de commander un des plats les plus simples (j'y connais vraiment pas grand-chose en ramen en fait). Pendant qu'elle repart, j'en profite pour observer avec attention et je comprends pourquoi c'est un resto "familial" : il est minuscule. En plus de ma table, il n'y en a que trois autres dans la même ligne et neuf tabourets en skaï rouge (dont un, un peu éventré sur le dessus) alignés devant le comptoir, derrière lequel se trouve la cuisine. Sur le comptoir haut, il y a des piles de bols en porcelaine blanche, des verres dans un support grillagé, un pot à crayons avec des stylos et des ciseaux, ainsi qu'une drôle de photo sous forme de dessin sur laquelle sont représentés quatre garçons apparemment très différents, habillés dans un style un peu indou qui fait bizarre au Japon. Derrière le comptoir, au niveau de la cuisine, j'aperçois des étagères métalliques qui supportent des ustensiles et, en plus de la serveuse, deux personnes s'y activent tout en discutant : un jeune homme qui doit avoir environ mon âge et a l'air d'être le cuisinier et une femme d'un certain âge qui devait être très belle quand elle était jeune parce qu'elle l'est encore relativement. Je pense que c'est elle Koyama-san. Elle a l'air gentille.
Quelques minutes plus tard, mon bol de ramen arrive. Enfin vu la taille, moi j'appelle ça un petit saladier, pas un bol, mais bon ça a l'air délicieux et la première bouchée me le confirme. Un régal. Il y a des morceaux de porc fondants, des légumes, des nouilles et le bouillon est légèrement sucré. J'adore. Pendant que je mange, je continue d'observer. Sur ma droite, dans une petite niche, il y a un assemblage de quatre CD recouverts par du film plastique pour protéger une dédicace sur laquelle je m'attarde pas parce que ça m'intéresse pas vraiment, mais qui sont tous d'un groupe appelé News. Je connais pas. Je me demande quel style de musique ils font. La jaquette du dernier CD en bas à droite (celui qui est dédicacé) représente un des quatre garçons présents sur les autres jaquettes. Il a un très beau visage, plutôt typé. Exactement mon genre. Je souris bêtement, puis continue mon exploration visuelle. Au dessus des tables entre les niches, je remarque un cadre représentant les mêmes quatre hommes que sur les CD (quelqu'un du resto doit être un grand fan de ce groupe) et dans la niche qui suit celle placée au dessus de ma table, il y a deux autres cadres, plus petits : l'un abritant une seconde dédicace, l'autre représentant le visage du beau gosse qui m'a tapé dans l'œil (même si je m'explique pas pourquoi le portrait en question est violet). Son nom est écrit en dessous, en romaji et à l'occidentale. Keiichiro Koyama… Heeeeee ?! Keiichiro Koyama ?! C'est ce beau gosse qui est mon homonyme célèbre ?! Bah merde alors…
- Excusez-moi, ça ne vous convient pas ?
Je sursaute comme un taré. Koyama-san s'est approchée sans que j'y fasse gaffe tellement j'étais absorbé et elle désigne mon bol à peine entamé.
- He ? Oh si si, la rassuré-je d'un sourire. C'est délicieux, ne vous en faites pas. Je regardais simplement la décoration. C'est très joli.
- Oh merci beaucoup. Je suis heureuse que ça vous plaise.
Bon… Elle a engagé la conversation alors je pense que c'est le moment de lui parler de la raison de ma présence.
- Heu… Un de mes amis m'a dit que vous cherchiez un serveur pour remplacer celui qui est parti.
Elle a l'air surprise.
- Oui en effet, mais comment votre ami l'a-t-il appris ?
- C'est un de vos habitués. Asamoto Tomohiro.
- Aaaaaah Asamoto-san. Effectivement, dit-elle en souriant. Et vous seriez intéressé par le poste, monsieur… ?
Le moment est venu de me présenter et c'est clair qu'elle va rigoler. Même moi j'ai rigolé alors…
- Koyama. Koyama Keiichiro.
Elle me regarde en écarquillant les yeux, puis me fixe en se demandant manifestement si je lui fais une blague ou pas.
- C'est… votre nom ? me demande-t-elle, incrédule, ce que je peux comprendre maintenant que j'ai vu les photos dans la salle.
- Tout à fait. Je suis métis. Ma mère est française et mon père japonais. Je suis arrivé à Tokyo il y a quinze jours.
- Et bien… c'est une drôle de coïncidence… Mon fils s'appelle également Keiichiro.
- Votre fils ?
Elle me désigne alors… le portrait violet du beau gosse et je manque m'étrangler avec ma salive.
- C'est votre fils ?!
- Et bien oui. Vous n'êtes pas venu ici à cause de lui ?
- Heu… au risque de paraitre déplacé… non. Je ne le connais pas.
J'ai du mal à déchiffrer son expression là. Elle a l'air… à la fois médusée et contente. Je suppose que si le groupe de son fils est célèbre, elle doit pas avoir l'habitude qu'on lui dise ça. Je me demande si j'aurais pas du mentir… Nan, c'est pas mon genre. Je préfère être honnête.
- Et bien, je suppose que nous pouvons faire un essai pour le travail. Vous pouvez rester pour le service de ce soir ?
Un peu décontenancé par la proposition, je mets une poignée de secondes à réagir, mais je saute sur l'occasion. Sans me connaitre, elle me donne une chance de lui montrer que je peux faire le job. Est-ce que je dois remercier mon prénom qui est le même que celui de son fils ? Probablement. Si elle le voit pas souvent à cause de sa carrière musicale, je suppose que je lui fais penser à lui-même si je lui ressemble pas du tout (il est très beau lui, moi je suis juste banal).
- Oui tout à fait. Par contre peut-être pas jusqu'à la fin du service, parce que je n'aurais plus de train pour rentrer à Tokyo ensuite.
- Ca peut s'arranger ça, Koy… (elle s'interrompt et reprend) Non ça, ça ne va pas être possible, je ne vais pas vous appeler "Koyama-san" et ça me ferait vraiment bizarre de vous appeler "Keiichiro"…
- Mon second prénom est Thomas si ça peut vous arranger, lui indiqué-je pour l'aider.
- Toma ?
- Oui.
Elle a l'air soulagée. Merci maman de m'avoir donné un deuxième prénom qui a un équivalent japonais.
- Et bien, Toma-kun, l'ancienne chambre de mon fils est libre. Je peux vous la prêter pour ce soir si vous voulez.
Ah bah ça je m'y attendais pas du tout. C'est adorable de sa part.
- Avec plaisir. Merci beaucoup pour tout, Koyama-san, accepté-je dans un sourire.
- Dans ce cas, je vous laisse terminer votre repas, rejoignez-nous ensuite derrière le comptoir. Ca me fera penser à l'époque où Keiichiro nous donnait un coup de main.
- Il a déjà travaillé ici ?
- Pendant plusieurs mois, quand son groupe a eu des problèmes.
Comme elle a pris un air un peu triste en évoquant cette époque, je m'abstiens de demander des précisions même si je suis curieux Après tout, peut-être que la demie bonne fortune que j'avais tirée au Senso-Ji va être démentie ce soir. Qui sait.
