Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Je remercie Sherryn pour sa review !


CHAPITRE VII

« COMMENT ?? » hurla Hiroshi dans le téléphone.

Il se laissa tomber sur le fauteuil et eut soudainement la nausée.

« Et c'est arrivé quand ?

- Avant-hier. Le pauvre Fujisaki était désorienté. Heureusement que j'avais oublié mon portefeuille ! »

Hiroshi tremblait. Il sortit une cigarette et l'alluma nerveusement. Une fois de plus, Suguru n'avait rien dit. Les deux garçons s'étaient téléphonés la veille et le jour d'avant mais il n'avait pas parlé d'Obata.

Pourquoi ?? Pourquoi il ne me dit jamais rien ?

Hiroshi décida de tester son petit ami le soir-même. Il allait tourner autour du pot, peut-être que Suguru se confierait alors.

« Hiroshi, tu es encore là ?

- Oui, répondit évasivement l'autre.

- Je vais te laisser de toutes manières, je dois encore travailler si je veux être prêt pour la reprise de la tournée dans deux semaines. Tu seras en vacances, tu viendras nous voir ?

- Moui... Je viendrai. Je te laisse aussi, je... je vais dîner. Kinnara, veille sur... sur Fujisaki. Il... il a un sacré caractère mais... mais Obata m'inquiète.

- Avec moi à ses cotés, il ne risque rien. Salut.

- Salut », conclut Hiroshi en refermant son téléphone.

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Accoudé au rebord de la fenêtre, Nakano fumait. Encore. La nuit déjà tombée enveloppait la cité vrombissante. La fumée de la cigarette montait et se perdait dans les nuages grisâtres et trop près des têtes. Les pensées d'Hiroshi, elles aussi, se perdaient dans ce ciel trop bas. Après son coup de fil à Shihoudani, il avait dîné rapidement et avait appelé son petit ami. Malgré tous les hameçons, Suguru n'avait rien avoué.

Une vague inattendue de chagrin le heurta.

Qu'avait dit Obata dans cette ruelle ?

« Tu n'es qu'un loser ! »

Hiroshi n'avait pas su protéger Suguru.

Il se passera quoi la prochaine fois ? Je ne serai pas là de toutes manières...

Un sentiment d'inutilité succéda au chagrin. Obata avait peut-être raison.

« Pauvre Fujisaki qui perd son temps avec un éclopé frustré. »

Le regard gris se voila. Le jeune homme écrasa sa cigarette et retourna à ses obscures pensées au lieu de se focaliser sur ses examens qui débutaient le lendemain.

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La semaine s'écoula à une vitesse incroyable. Les quatre habitants de la maison avaient eu l'impression de vivre une seule journée de cent vingt heures. Du lundi matin au vendredi soir ils avaient à peine eu le temps de dormir et manger.

Hiroshi profita de ce surmenage pour échapper aux coups du fil du soir qu'il éludait de plus en plus habilement. Cette semaine lui avait permis de trouver une parade au voyage à Tokyo qui était prévu aussitôt les examens terminés. Ainsi quand Suguru l'appela le vendredi soir pour savoir comment s'étaient passés les examens et quand est-ce qu'il arriverait à Tokyo le lendemain, c'est avec aplomb qu'Hiroshi déclara ne plus venir :

« L'hôpital va manquer de personnel, je dois rester.

- Je peux peut-être venir avant que la tournée ne reprenne ? » hasarda Suguru.

Ça aussi Hiroshi l'avait envisagé.

« Non, je vais être absent de jour comme de nuit. Tu t'ennuieras. »

De toutes manières, que savait Suguru de son travail ? Rien. Son intérêt se bornait à la musique ; comme cette question au ryokan. En dehors de la musique, le musicien se fichait de tout. Et puis le « boulot » d'Hiroshi n'avait rien de glorieux. Loin du travail de médecin ou encore d'interne, il se contentait, avec son colocataire Kelji, de nettoyer. C'était déjà un pied dans l'hôpital et leur travail terminé, les deux garçons discutaient souvent avec des infirmières ou d'autres étudiants plus âgés.

Le ton un peu sec avait découragé le jeune garçon mais il ne s'en offusqua pas.

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La première semaine de vacances coïncidait, à quelques jours près, avec la reprise de la tournée.

Les discussions téléphoniques ne semblaient tourner qu'autour de Kinnara.

« Shihoudani est gentil. »

« Shihoudani a vraiment travaillé dur pour s'adapter aussi rapidement. »

« Il est amusant et parfois il plonge monsieur Shindo dans des Abymes de désespoir... »

Suguru ne semblait parler que de Shihoudani.

Lui au moins il était là quand il fallait... Je ne dois pas être le garçon qu'il faut à Fujisaki...


« Soit il te quittera pour quelqu'un de plus... prometteur, soit il régressera inconsciemment parce qu'il culpabilisera. Tu n'as rien à lui apporter. Retourne dans l'anonymat et tes pauvres études de médecin à moins que tu veuilles aussi l'attirer dans ton monde stérile... C'est ce que tu veux Nakano ? »


Non, ça n'est pas ce que je veux...

Sa rancœur se réveilla comme un animal sorti de son hibernation. Elle ne l'avait jamais quitté. Lentement, elle étira ses membres endormis et reprit possession du cœur fragile de Nakano.

Tout se dégradait entre les deux amants mais un seul le savait. Il masquait son chagrin grandissant derrière des rires fallacieux.

« Il verra qu'il perd son temps avec un minable dans ton genre. »

Obata avait versé le poison dans son oreille et c'est son cœur qui en récoltait les fruits amers et pourris.

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Les jours où il ne travaillait pas, Hiroshi restait dans le noir, à ressasser les paroles clairvoyantes dObata.

Les jours où il ne travaillait pas l'éloignaient de Suguru.

« Tu n'es qu'un loser ! »

Pour la première fois, il ressentit une vive jalousie à l'égard de Kinnara. Lui, il était parfait. Il jouait brillamment, il s'habillait avec élégance, il avait de l'argent, il était amusant et spirituel et surtout, il était là. Plus de quarante heures par semaine à veiller sur Fujisaki.

Dans ces moments, Hiroshi se sentait si vulnérable et impuissant. Il se recroquevillait sur lui-même, en position fœtale, et s'abandonnait à ses larmes brûlantes. L'animal féroce de la rancœur répandait son fiel et s'abreuvait de l'eau de ses yeux.

Oui, la jalousie s'estompa rapidement pour laisser la place à une résignation silencieuse mais incontestée.

Suguru ignorait tout du drame dans lequel Hiroshi était plongé. Il ignorait que chaque fois qu'il parlait du nouveau membre des Bad Luck, il plongeait une lame acérée dans le cœur meurtri de son petit ami.

Keiji s'était rendu compte de ce qui arrivait à son ami. Il le regardait s'éteindre peu à peu. Plusieurs fois il avait essayé de le divertir mais Hiroshi s'était refermé sur lui et se murait dans un silence inébranlable. Alors, Keiji restait avec lui, pour montrer qu'il était là.

Au retour des filles, qui avaient passé leur mois de vacances en famille, Hiroshi n'allait guère mieux. Il n'avait pas tenu sa promesse. Il n'avait pas rejoint son petit ami. Pour tout dire, ils ne s'étaient pas vus depuis presque un mois et demi. En fait, il avait pris une décision et il se raccrochait à elle comme à une bouée de secours. Il avait pris une décision et décréta qu'il était temps d'agir.

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Hiroshi se redressa et se passa un boxer. Rien à faire, il ne trouvait pas le sommeil. Un petit bruissement de drap le fit sursauter. Il se retourna et regarda la silhouette dans l'obscurité. Il l'effleura du bout des doigts. Il ne pouvait plus revenir en arrière. L'étudiant se leva et prit une cigarette qu'il tassa lentement. Une fois de plus, accoudé au rebord de sa fenêtre, il l'alluma. Il laissa le froid de la nuit mordre sa peau nue. Il ne sentait plus rien de toutes façons. Seul son souffle perturbait le silence profond de la pièce.

La rupture était arrivée comme la neige ; sans prévenir.

La veille, un maigre soleil protégeait encore la ville et aujourd'hui, tard dans la nuit, ou tôt le matin, l'hiver avait enfin revêtu son manteau blanc et Suguru était comme une petite fleur captive d'un étau de glace. Oui, son petit ami n'était plus qu'un sourire figé, privé de chaleur, souvenir d'un printemps lointain, emprisonné dans un carcan de givre. Quant à Hiroshi, son cœur aussi s'était cristallisé. Mais il s'était aussitôt brisé en mille et un petits morceaux.

Il écrasa sa cigarette et après un dernier regard à la silhouette sombre dans son lit, il prit son téléphone et composa le numéro du claviériste.

« Bonjour, vous êtes bien sur la messagerie de Suguru Fujisaki. Je ne peux pas vous répondre actuellement mais n'hésitez pas à laisser un message, je vous rappellerai. »

Pas étonnant, il est 4h30...

Hiroshi inspira et se lança. Il avait répété, tout se passerait bien.

« Fujisaki, c'est fini nous deux. J'ai rencontré quelqu'un que je vois régulièrement depuis quelques jours. »

Il marqua une petite pause.

« Ça ne pouvait pas marcher toi et moi, expliqua-t-il un peu sèchement. Tu... tu es trop... insignifiant, terne. Je suis désolé de t'avoir laissé croire que tu me plaisais. En fait, tu m'ennuies. »

Nouvelle pause.

« Ah ! Renvoie-moi la bague s'il te plait. »

Il raccrocha.

Le regard légèrement voilé, il se glissa sous les draps et se blottit contre la silhouette chaude et toujours endormie.

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Comme tous les matins, le premier geste de Suguru en se réveillant, fut d'allumer son téléphone portable et consulter sa messagerie. Ce matin-là il n'y avait qu'un seul appel, provenant d'Hiroshi.

Le cœur du garçon fit un bond dans sa poitrine. Justement, la veille au soir, il avait téléphoné à son petit ami, mais il était tombé sur sa boîte vocale. Il avait laissé un message pour rappeler que ce jour était le dernier de leur tournée et qu'il retournait le soir même à Tokyo. Et puisqu'ils n'avaient pas pu se voir depuis un long moment, Suguru pouvait tout aussi bien se rendre à Osaka. Sans doute son petit ami lui répondait-il à ce propos…

Mais à peine eut-il entendu les premiers mots que Suguru sentit le sang se retirer de son visage. Glacé, il écouta jusqu'au bout le bref message asséné d'une voix presque cassante, et sa conclusion brutale.

« Ah ! Renvoie-moi ma bague, s'il te plaît. »

Le message cessa abruptement. Abasourdi, le garçon garda stupidement son téléphone collé à l'oreille, incapable de croire à ce qu'il venait d'entendre. S'agissait-il d'une mauvaise plaisanterie, quelqu'un qui avait imité l'ancien guitariste, peut-être ? Mais non, personne n'était au courant qu'ils sortaient ensemble.

Suguru écouta et réécouta le message, et chaque fois ces paroles implacables s'enfonçaient un peu plus profondément dans son cœur, telles des lames de glace.Insignifiant. Terne. Tu m'ennuies. L'incrédulité fit peu à peu place à la colère, qui céda elle-même le pas à la douleur et le garçon, incapable d'en supporter davantage, reposa le téléphone sur sa table de chevet et enfouit son visage dans son oreiller afin d'étouffer les sanglots qui le secouaient tout entier.

« Qu'est-ce que j'ai fait, mais qu'est-ce que j'ai fait ? » ne cessait-il de répéter, impuissant à comprendre ce qui avait provoqué la rupture. Il avait bien remarqué qu'Hiroshi était un peu plus froid avec lui, au téléphone, mais il avait mis cela sur le compte du stress des examens et de l'attente des résultats.

Ses larmes mirent un long moment à se tarir et, tant bien que mal, Suguru se traîna hors de son lit jusque dans la salle de bain. Le miroir lui renvoya l'image pathétique d'yeux rouges et bouffis, d'un nez qui coulait encore malgré l'emploi d'un demi paquet de mouchoirs en papier et, pour couronner le tout, sa gorge lui faisait terriblement mal.

Ce spectacle lamentable provoqua un nouvel accès de larmes, qu'il parvint tant bien que mal à juguler. Une longue douche l'aida à se ressaisir quelque peu et, priant pour que ses émotions ne le trahissent pas à nouveau, il descendit à la cuisine. Il n'avait absolument pas faim, mais s'il ne mangeait rien du tout, sa mère l'accablerait sans doute de questions et il n'avait surtout pas besoin de cela en cet instant. Bien qu'âgé de dix-huit ans et demie, Suguru n'avait pas quitté le nid familial. Il s'entendait bien avec ses parents et appréciait leur indéfectible soutien.

« Tu es en retard, Suguru, l'accueillit son petit frère de huit ans, Ritsu. Fais attention, le monsieur Américain risque de venir te chercher avec son fusil !

- Ton frère est rentré tard cette nuit, expliqua sa mère en se retournant vers son aîné. Eh bien, comment s'est passé ce dernier concert ? Oh, mais tu as une de ces mines ! »

En dépit de tous ses efforts, Suguru n'était pas parvenu à totalement effacer les traces de sa crise de larmes. Il opta donc pour le mensonge.

« J'ai pris froid avant-hier, il pleuvait et…

- Tu n'as vraiment pas l'air bien ! Tu ne préfères pas rester à la maison, aujourd'hui ? »

Rester ici et ressasser les paroles blessantes du message d'Hiroshi… autant s'occuper l'esprit en travaillant, même si, compte tenu des circonstances, la répétition serait sans doute écourtée.

« Non, ça va aller. Je me sens déjà mieux qu'hier.

- Hé bien, ça devait être quelque chose… fit remarquer sa mère. Allez, donne-moi ton assiette, pas question de partir le ventre vide si tu es malade. »

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Hiroshi avait lui aussi passé une mauvaise journée. Même s'il n'avait cessé de se répéter que c'était pour le bien de Suguru qu'il avait rompu, il se sentait minable d'avoir employé le procédé qu'il avait adopté. Une rupture par téléphone… sur répondeur, en plus. Lâche jusqu'au bout…

Mais ça se serait fini comme ça, de toutes façons. Je ne suis pas à sa hauteur. Il lui faut quelqu'un comme Shihoudani… qui soit toujours à ses côtés, que ce soit pour le protéger ou l'encourager.

Le soir venu, pour la première fois, Suguru ne l'appela pas, pas plus qu'il ne le fit. Néanmoins, quand la sonnerie de son portable retentit, son cœur bondit. Mais il s'agissait de Kinnara. Le jeune homme hésita à répondre, mais… il voulait savoir.

Ils discutèrent un petit moment, de la tournée, de la reprise, des études… Hiroshi ne savait trop comment aborder le sujet de Suguru, et il cherchait une entrée en matière quand Kinnara déclara :

« … ceci dit, K aurait pu nous laisser au moins quelques jours de congés ! Shindo avait l'air crevé, mais j'imagine que Yuki et lui ont dû… célébrer leurs retrouvailles, et Fujisaki était carrément à côté de ses pompes.

- Ah oui ? Comment ça ?

- Ben… Il avait complètement la tête ailleurs et il a vraiment joué comme un manche. Quand K lui en a fait la remarque, il s'est contenté de dire qu'il était un peu malade, mais là où j'ai un peu tiqué, c'est quand il n'a pas répondu aux réflexions de Shindo… Non, il était vraiment dans les choux. »

Et pour cause. Hiroshi avala sa salive.

« Il est peut-être réellement malade…

- C'est possible… Après tout nous sommes en hiver, il a dû prendre froid. »

Une semaine s'écoula avant qu'Hiroshi ait à nouveau des nouvelles de Kinnara.

« … et Fujisaki ? Il va mieux ?

- Oui, enfin… Il a changé, je trouve. Il est devenu glacial avec tout le monde et il ne parle plus que de boulot. Il est… c'est effrayant comme il est devenu impassible. Je crois bien que… je ne l'ai pas vu sourire depuis notre retour de tournée », confia le nouveau guitariste. Hiroshi sentit son cœur se serrer. Il savait qu'il avait fait du mal à Suguru… Il le regrettait sincèrement, mais… c'était nécessaire.

« J'espère que ça va s'arranger pour lui », conclut-il.

Le lendemain, un samedi, le jeune homme travaillait seul chez lui quand on sonna à la porte. Il s'arracha à ses cours avec un soupir, puisque aucun de ses colocataires n'était présent, et alla ouvrir.

« Bonjour, monsieur Nakano. »

Hiroshi demeura planté sur le seuil de l'appartement, aussi stupéfait et pris de court que la fois où il avait trouvé Suguru devant sa porte, plus d'un an auparavant. La scène était irréellement familière…

« Je suis venu vous rendre votre bague. Comme elle a de la valeur, j'ai préféré vous l'apporter directement, je ne voulais pas qu'elle se perde… Excusez-moi pour le délai, mais je n'ai pas pu venir plus tôt. »

Suguru le dévisageait des ses yeux noisette au fond desquels aucune émotion ne transparaissait. Il tira un petit paquet de sa poche et le tendit à l'ancien musicien qui ne disait toujours rien, trop ébranlé pour parler.

« Voilà. Peut-être souhaitez-vous vérifier que c'est bien l'originale ? »

Ces paroles mordantes tirèrent Hiroshi de son hébétude.

« Su… Fuji… » balbutia-t-il. Il fit mine de s'écarter de la porte, mais Suguru secoua la tête.

« Inutile, je ne fais que passer. Mais avant de partir, je veux vous demander quelque chose. Ces mots de rupture, que vous m'avez assénés au téléphone, je veux que vous me les répétiez en face, les yeux dans les yeux, dit-il d'un ton grave. Que vous aimiez quelqu'un d'autre, je peux le concevoir. Mais que vous me l'annonciez d'une façon aussi lâche… Je ne suis pas un chien, monsieur Nakano. »

Son regard ne vacillait pas, planté droit dans celui d'Hiroshi. Celui-ci demeura muet, dans l'impossibilité de rien répondre à ces paroles dignes et détachées en apparences, mais au fond desquelles il décelait une terrible souffrance.

« Hé bien ? N'êtes-vous pas suffisamment courageux pour me dire les choses en face ? »

Incapable de soutenir plus longtemps le regard du claviériste, Hiroshi détourna les yeux, honteux, écoeuré par sa lâcheté. Il n'était qu'un minable, comment avait-il pu agir de manière aussi basse ?

Sans qu'il puisse rien faire pour se contrôler, il enlaça soudain Suguru et le serra de toutes ses forces contre lui.

« Pardon ! Pardonne-moi, Suguru ! Je… J'ai été infecte avec toi ! Depuis le début je n'arrête pas de te faire du mal, je… Pardonne-moi, je t'en supplie », hoqueta-t-il, laissant libre cours à ses sanglots. Suguru avait été si surpris par ce geste qu'il était demeuré pétrifié entre les bras de son ancien collègue. Puis, doucement, il se dégagea de l'étreinte écrasante et entraîna Hiroshi dans l'appartement.

« Je… crois que nous avons beaucoup à nous dire… » murmura-t-il.

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Ils avaient longuement parlé. Pour la première fois depuis des semaines, Hiroshi avait mis en paroles ses hésitations et ses doutes. Il était enfin parvenu à crever l'abcès douloureux dont le poison avait corrompu sa raison et, au fil des mots, jalousie et rancœur s'envolaient petit à petit de son cœur… même si tout n'était pas réglé, loin de là.

« Vous auriez dû m'en parler avant, monsieur Nakano. Je… Je n'aurais jamais pensé que… »

L'ancien guitariste l'interrompit.

« T'en parler ? Mais tu es le premier à garder le silence ! C'est Shihoudani qui m'a appris ce qu'Obata avait fait. Et si Kinnara n'avait pas été là, tu…

- Je ne voulais pas vous inquiéter ! s'écria Suguru. Vous étiez à Osaka, qu'auriez-vous pu faire ? Que je vous en parle ou non n'aurait rien changé ! Cela n'a rien à voir avec une quelconque question de confiance, monsieur Nakano !

- Mais Shihoudani était là, lui ! Et sans son intervention, ce salopard serait parvenu à ses fins !

- Il était là parce qu'il avait oublié son portefeuille, et sans cela il ne serait pas revenu. Il était là par hasard, monsieur Nakano ! Bien sûr que je lui suis reconnaissant d'être intervenu ! Et c'est vrai que je l'apprécie beaucoup en tant que collègue. Il a de grandes qualités. Mais… »

Le garçon prit entre ses mains l'une de celles d'Hiroshi et la serra.

« … Mais c'est vous que j'aime, pas Shihoudani. Vous n'avez aucune crainte à avoir là-dessus, monsieur Na… Hiroshi. »

Ce dernier ouvrit de grands yeux.

« Tu… J'ai bien entendu, là ? demanda-t-il, et un pâle sourire éclaira ses traits.

- Oui. En échange de quoi, je m'engage à ne plus rien vous cacher. Même… même les choses les plus désagréables. »

D'un geste hésitant, presque timide, Hiroshi caressa la joue de Suguru puis, lentement, se pencha vers lui et déposa un baiser sur ses lèvres. Le claviériste sourit à son tour mais redevint sérieux aussitôt après.

« Monsieur N… Hiroshi… La personne dont vous m'avez parlée… que… que vous voyez… elle existe ? » questionna-t-il d'une petite voix incertaine. L'étudiant se retourna et prit dans ses bras une petite boule de poils crème qui s'était tenue jusque là perchée sur le dossier du canapé.

« Il n'y a jamais eu que toi… et cette demoiselle à avoir partagé mon lit, dit-il en déposant la toute petite chatte sur ses genoux. Elle s'appelle Ikkyoku, ma petite mélodie. Je l'ai trouvée qui errait dans le quartier un soir en rentrant du travail, alors je l'ai recueillie. »

Suguru tendit la main et gratta doucement la chatte derrière les oreilles. Ikkyoku se mit aussitôt à ronronner comme un petit moteur.

« Elle est mignonne », commenta-t-il. Hiroshi caressa lui aussi le petit félin, et ses doigts rencontrèrent ceux de Suguru, qu'ils saisirent.

« Pardonne-moi pour tout ce que je t'ai fait, s'il te plaît. Je te promets que… j'en ai fini avec les conneries. Je préfère être honnête et te dire que je ne cesserai jamais tout à fait d'être jaloux de ceux qui gravitent dans ton milieu… mais je vais faire des efforts. »

Il souleva la main de Suguru, qu'il n'avait pas lâchée, et déposa un baiser sur le bout de ses doigts. Il ouvrit ensuite le petit paquet, en tira la bague aux chrysanthèmes et la passa au majeur du garçon.

« Garde-la. Elle te va bien mieux qu'à moi. Garde-la, et ne me la rends sous aucun prétexte. Tu… tu veux bien me le promettre ? »

Suguru ne répondit rien mais se glissa tout contre son petit ami et se serra contre lui.

« Reste ici jusqu'à demain, proposa Hiroshi. Keiji passe le week-end chez ses parents, mais les filles rentreront d'ici ce soir, et je suis certain qu'elles seront ravies de faire ta connaissance. Yurika surtout est fan de Bad Luck, alors tu penses un peu !

- C'est d'accord, accepta Suguru, après un bref instant d'hésitation. Mais je n'ai pas de rechange…

- Ça ne fait rien, je te prêterai des affaires. Par ma faute nous sommes restés presque deux mois sans nous voir… Je veux rattraper un peu de ce temps bêtement perdu. »

Il attira Suguru contre sa poitrine, l'embrassa doucement puis le tint serré contre lui, les yeux clos, partageant avec son petit ami un instant de paix véritable, comme il n'en avait pas goûté depuis longtemps.

A suivre…