... Déduction...
Deux jours plus tard…
Les premières neiges étaient finalement tombées.
On était que le 2 décembre mais déjà, une légère couche blanche recouvrait le pays. L'hiver était précoce cette année. Et le pire, c'est que le temps ne prévoyait pas de s'arranger.
Seamus était gelé. Le temps jouait au yo-yo (chaud, froid, chaud, froid) et ce qui était de la glace en bonne et dûe forme s'était transformé en gadoue. Et Seamus, à genoux derrière les buissons qui faisaient face au 7, Redfield Terrace, en avait plein les bottes et le pantalon.
Il détestait ce temps. Le froid et lui n'avaient jamais fait bon ménage. Déjà, à l'époque de sa scolarité, il avait du mal avec la froidure mordante de l'Ecosse. Mais bon, il allait devoir faire avec. Pas le choix. Les dents serrées, il récupéra le petit globe de cristal et sortit un sachet de poudre violette de sa poche. L'ennui avec cet artefact, c'était que le cristal qui le faisait marcher était limité et qu'il fallait régulièrement le changer. D'où la présence de Seamus dans la boue. Et dire qu'il pourrait tranquillement être au chaud au Flanagan's au lieu d'être ici à se les geler. Décidemment, il en avait marre du sale boulot.
Et le pire, c'est qu'il n'avait pas le choix. Personne n'était au courant de ce qu'il faisait, personne, pas même Morgane. Il s'arrangeait pour apparaitre un peu au ministère, histoire de voir où en était la jeune femme, mais sinon, il passait la majorité de son temps ici, en planque. A ses supérieurs, il prétextait une vieille enquête où il avait eu de nouveaux éléments et qui ne pouvait attendre. Un mensonge. Peu importe, au ministère, on ne fouillait jamais dans les affaires de Seamus Finnigan. Tous avaient bien trop peur des retombées. Aucun risque, donc. Le seul inconvénient, en fin de compte, c'était qu'il devait tout faire tout seul. Mais cela n'avait pas d'importance, en définitive. Seamus savait qu'il avançait à grands pas.
Morgane était près de leur cible. Elle l'avait informé de la cellule d'enquête hyper-secrète que Harry essayait de mettre en place pour débusquer le traître. L'intérêt dans tout cela, c'était que la cible faisait partie intégrante de cette cellule, il avait donc ordonné à Morgane d'y rester, de faire profil bas et de surveiller. La jeune femme avait accepté sans insister sur ce que pouvait bien faire son supérieur. Elle savait qu'elle n'aurait aucune réponse.
Seamus, pendant ce temps, passait ses journées à surveiller la maison de Redfield Terrace. Il avait passé la première journée à établir une chronologie sur les passages des habitants, notamment ceux résidant au numéro sept. Les enfants étant encore à Poudlard, cela se limitait au couple. Il n'avait eu aucun mal à déterminer les horaires de passage de la femme. Elle partait de chez elle à 9 heures environ et ne revenait pas avant midi. Elle repartait à 13 heures et revenait le soir vers 17 heures 30. Des horaires de travail normales, quoi (il n'y avait que le deuxième jour où elle était rentrée plus tard mais cela s'expliquait par les sacs de courses qu'elle trimbalait ; rien de bien étrange, donc). Cela semblait assez routinier. Du moins, Seamus espérait que cela soit routinier, il n'avait pas envie d'une mauvaise rencontre lorsqu'il rentrerait dans la maison. Afin de s'assurer de tous les passages, dans la matinée du deuxième jour, Seamus avait installé un autre globe dans le jardin du numéro sept (en passant par le jardin du numéro neuf, il ne savait pas encore très bien jusqu'où s'étendait les protections). Il avait maintenant une vue discrète sur l'entrée arrière. Parfait. Ce globe lui permettrait d'affiner sa chronologie mais également de lui enlever un doute qui avait germé dans son esprit le soir du deuxième jour. Après ce globe-ci, il allait devoir changer l'autre aussi. Il aurait alors la réponse à sa question.
Délicatement, Seamus vida une nouvelle dose de poudre dans le globe. Un coup de baguette dans l'ouverture, un autre sur la plaquette et c'était fini. L'image était nette, impec. Seamus se releva, épousseta distraitement son pantalon et traversa la route, l'air de rien. Sans s'arrêter, il entra dans le jardin du numéro neuf. Il savait pertinemment qu'il y aurait personne, ni ici, ni aux alentours, c'était pour cela qu'il prenait peu de précautions. Accroupi derrière la barrière, il sortit sa baguette et brisa la bulle de protection qui protégeait son globe dans le jardin du numéro sept des effets annihilants des protections actives. Seamus était un Auror, il s'y connaissait donc un peu. D'un geste sûr, il récupéra la petite sphère et la rechargea de poudre. Dans le même temps, il récupéra les images sur sa plaquette d'if. Il y en avait peu mais suffisamment pour avoir sa réponse. Mais pas celle voulue. Un peu dépité, il remit le globe dans le buisson, reforma sa bulle protectrice et ressortit dans la rue. Tandis qu'il retournait dans le centre-ville en direction de son bar favori, il ressassait ce qu'il venait d'apprendre.
Il n'avait eu aucun problème pour effectuer la chronologie de la femme, ce n'était pas le cas avec l'homme. Ce dernier n'était jamais apparu sur ses images, ni pour entrer dans la maison, ni pour en sortir. Au début, Seamus pensait qu'il passait par derrière (d'où l'usage du deuxième globe) mais ce n'était pas le cas. Ensuite, il pensait qu'il transplanait directement à l'intérieur de la demeure mais la maison était en permanence protégée, au minimum, par un champ anti-transplanage. Ce n'était donc pas ça. En définitif, l'homme, la cible, n'avait pas mis les pieds chez lui depuis deux jours. Mais ce n'était pas ça qui l'intriguait. Durant l'après-midi du deuxième jour, Seamus avait suivi la femme jusqu'au Chemin de Traverse où se trouvait la boutique qui l'employait. Il l'avait surveillé un peu avant de revenir à Redfield Terrace pour attendre son retour. Elle était alors revenue, comme à son habitude. C'était là que son doute s'était renforcé. Car ce n'était pas les aller et venues qui le gênait, mais son attitude.
Dans un pays soumis à la menace de la Confrérie de Minuit, cela faisait deux jours que son mari auror n'était pas rentré à la maison…
… et elle avait l'air de s'en moquer.
La question qui taraudait Seamus était :
Pourquoi ?
Avec un grognement, il se dit que très bientôt, il aurait la réponse à cette question.
Et que, d'une manière ou d'une autre, la réponse ne lui plairait pas.
Ron se frotta la tempe.
Il se demandait bien comment il allait pouvoir convaincre les deux derniers « membres » de la cellule d'enquête.
Ce n'était pas les plus faciles en plus. En deux jours, il était parvenu à vaincre les réticences de six des huit personnes présentes sur la liste de Harry. Mais ce ne fut pas une mince affaire. La plupart rentrait de mission à l'étranger et n'avait aucune envie de se fourrer dans un nouveau guêpier. Ron les comprenait (s'il avait le choix, lui aussi fuirait cette affaire puante) mais en un sens, ils n'avaient pas le choix. Harry avait raison. Si le meurtrier de Goodwin était un Auror et si ce meurtrier était également le traître complice de l'assassinat de Vallangher (une perspective bien sombre et bien pratique), alors il ne fallait plus faire confiance aux aurors (ou à très peu d'entre eux). Les choix de Harry concernant les membres de la cellule d'enquête étaient judicieux. La plupart de ces hommes et femmes étaient des pointures dans leurs domaines respectifs. Le problème majeur, c'est que ce n'était pas des Aurors ; autrement dit, ils n'avaient aucune raison d'obéir, encore moins de la fermer. De longues disputes avaient eu lieu à cause de ça, mais Ron avait usé de trésor de persuasion et il était parvenu à les convaincre, leur faisant entrer dans leur tête de pioche l'urgence de la situation.
Maintenant, la cellule d'enquête comptait neuf membres sûrs. Morgane et Vogel l'avaient rejoint le premier jour. Au début, Ron avait quelques réticences (c'étaient des aurors, après tout) puis ils lui avaient parlé de la promotion de Harry et des huit. Il avait alors décidé de leur faire confiance (tant bien que mal) et leur avait dit tout ce qu'il savait. Morgane avait eu l'air à peine surprise, comme si d'une certaine manière, elle était déjà au courant. Etrange… Quant à Vogel, son visage ne laissa transparaitre aucune émotion notable. Il promit de mettre ses services à contribution mais sans le moindre enthousiasme. Décidemment, Ron ne comprenait pas pourquoi Harry leur faisait confiance. Ils semblaient tout deux avoir quelque chose à cacher. Enfin… Venaient ensuite les autres. Il avait réussi à en convaincre trois le lendemain. Harvey Stone de la Sécurité Intérieure, sa coéquipière Joanna Galys et Bridget Bell (nièce d'une ancienne joueuse de Quidditch poudlardienne connue de Ron) faisaient désormais partie de la cellule. Leur choix était logique. Tout les trois travaillaient à la Sécurité Intérieure et disposaient donc de connaissances indispensables sur ce qui se passait à l'intérieur du ministère (ils n'avaient par ailleurs pas bonne réputation à l'intérieur du Département, certains Aurors n'appréciant pas de voir leurs magouilles apparaitre au grand jour). Pour la cellule, ils formaient un atout majeur. Bell travaillait au service postal gérant les colis prévus pour le Département, elle était donc à la première place pour surveiller tout ce qui rentrait et sortait du ministère. Quant à Stone et Galys, ils géraient tous les deux un réseau d'informateurs au sein même du Département. Ce qui pourrait se révéler très utile. Le deuxième jour, Ron avait convaincu Casius Ogden (utile en cas de traque, si jamais les Traqueurs étaient inutilisables) et Samantha McKinnon (fille d'une ancienne résistante de l'Ordre du Phénix assassinée, aujourd'hui membre du Service de Communication et de transport ; avec Ogden, ils devraient faire un malheur en cas de traque) et il lui avait fallu l'après midi pour convaincre Jerry Bones, une Langue de Plomb, dont l'utilité, en tant que fournisseur éventuel d'artefacts illicites, n'était plus à prouver. Il était le dernier convaincu. Avec Ron, ils étaient neuf. Le compte y était.
Il n'en restait plus que deux.
Les deux plus emmerdants.
Alister Craws, du Département de Dépannage aux Artefacts Défectueux (ça pouvait toujours être utile), était un enfoiré arrogant et arriviste qui n'hésiterait pas à les trahir pour peu que l'information lui fasse prendre de l'avancement. C'était le choix de Harry le plus obscur. S'il voulait une cellule d'enquête fiable, il ne fallait pas prendre un élément aussi bancal. Mais Harry insistait. Et maintenant, Ron allait devoir se creuser la tête pour trouver quoi lui dire sans prendre de risques.
Et puis, il y avait le Français, aussi.
Quoique lui devrait poser moins de problèmes.
Son seul « défaut » (qui n'en était pas vraiment un) était justement qu'il n'était pas Anglais, et par conséquent, non soumis à leur loi.
Mais bon, il s'en sortirait.
Plongé dans ses pensées, Ron ne vit pas la jeune femme à la porte de son bureau. Il sursauta presque lorsqu'elle toussota pour signaler sa présence.
« Monsieur Weasley, un message pour vous.
- Ah, fut la seule réponse de Ron. Euh… Merci. »
Il prit la petite lettre et renvoya la secrétaire. Le pli était mince et ne contenait qu'un morceau de parchemin plié en quatre. Il relut trois fois l'unique phrase écrite sur le papier, en se disant que décidément, ce n'était pas sa journée.
Quelques heures après que Harry l'ait « intronisé » dans sa cellule d'enquête, Ron avait pris contact avec l'agent qui lui servait d'intermédiaire à la Section Sept. Il n'avait pas eu à batailler longtemps pour le convaincre d'arranger un rendez-vous entre le service et Harry. Manifestement, il était sur l'affaire depuis longtemps et même si Ron était dévoré de curiosité concernant leur action, il était suffisamment intelligent pour fermer sa gueule. La Section Sept détestait que l'on fouine dans leurs affaires et Ron avait eu trop de mal à gagner la confiance de son agent, lorsqu'il avait pris les commandes de son service. Faisant fi de sa curiosité, Ron attendait depuis deux jours les modalités de la rencontre et il fallait que ce soit ce jour-là, où il avait une petite chance de trouver et de convaincre les deux membres récalcitrants, que ces idiots choisissent. Il avait décidément pas de pot. Mais bon, il allait falloir faire avec. Il sortit sa baguette et fit apparaitre un patronus porteur de message. Un autre coup de baguette et le patronus disparut. Normalement, Harry devrait avoir le message dans deux minutes. Pas de souci, ils seraient à l'heure. Et il valait mieux que ce soit le cas. Si la Section Sept détestait les fouineurs, elle détestait encore plus les retardataires.
Avec un soupir, il brûla la note, rangea le papier qu'il étudiait et se leva pour se préparer à la rencontre.
« Il s'appelle John. Ce n'est pas son vrai nom mais ne t'avise de lui demander. Contente-toi t'exposer ta demande et n'en sort pas. Si tu te montres trop curieux ou trop gourmand, il pourrait nous planter là et moi, je pourrais perdre mon contact. Et de toi à moi, tu n'as pas intérêt de à me faire ce coup-là, compris ?
- C'est entendu, répondit Harry d'une voix monocorde.
- Ah, et autre chose, laisse-le démarrer la conversation. Ces gars-là aiment avoir le pouvoir et tout contrôler, ce qui dans un certain sens est le cas. Donc laisse-le mener la barque. Ah, et je te le répète, ne lui pose aucune question qui n'a rien à voir avec ce que tu veux. Car non seulement il pourrait nous planter mais en plus on pourrait avoir la Section sur le dos et crois-moi, je n'ai pas envie d'être dans un le collimateur d'un tel ennemi, moi…
- Ron, je crois que j'ai compris. »
Ron se tut, sans en être totalement convaincu. Harry n'avait jamais eu à traiter avec les types de la Section Sept. Lui, si.
Ils se trouvaient dans la salle commune du Chaudron Baveur. Il y avait relativement peu de monde, juste quelques habitués au bar qui profitaient de la pause de midi pour se rafraichir le gosier et cinq ou six travailleurs qui déjeunaient. Parmi eux, un type corpulent attablé au fond. C'est vers lui que se dirigeait Ron d'un pas assuré. Harry profita du trajet pour le détailler. La cinquantaine, mal rasé, des joues pendantes, les yeux levés au ciel, il avait de faux airs de bouledogue. Engoncé dans une robe de sorcier vert bouteille, il dégustait un ragot de bœuf agrémenté d'une Biéraubeurre. Harry fronça légèrement les sourcils. Si il avait croisé ce type dans la rue, il n'aurait jamais pensé qu'il puisse appartenir à un groupuscule aussi mystérieux et prestigieux que la Section Sept.
Harry se rectifia. Cet air banal était justement ce qui devait faire sa force dans son boulot.
Harry et Ron s'approchèrent de la table. L'autre les ignora et continua son repas comme si de rien n'était. D'après l'expression de Ron, c'était tout à fait normal. Le rouquin attendit un peu puis il se posa sur l'une des deux chaises qui faisaient face à l'agent. Harry fit de même. L'air sérieux, Ron planta ses deux coudes sur la table et dit :
« Bonjour, John. »
L'autre releva à peine les yeux.
« Weasley, dit-il en avalant un morceau de viande, pour un peu, j'ai bien cru que tu serais en retard. »
Ron eut un sourire bien que le ton de l'agent était extrêmement sérieux.
« Je ne manque jamais mes rendez-vous, tu le sais bien.
- Hum… » Il regarda Harry. « Monsieur Potter. »
Harry le regarda droit dans les yeux, sans ciller et sans répondre. Le regard de ce type était nauséeux, un peu comme de l'écume après un orage.
« A ce que je vois, vous n'êtes pas très loquace. Ca ne va pas être pratique pour discuter.
- J'attends simplement de savoir ce que vous avez à dire.
- C'est vous qui avez quelque chose à dire, pas moi. Mes supérieurs vous jugent suffisamment important pour permettre cette entrevue en plein milieu de mon repas.
- Vraiment ? » Le sarcasme était à peine voilé. « Moi qui croyait que c'était dû à mes nouvelles fonctions…
- Nous sommes au courant de votre nomination, Potter. Mais vous comme moi, nous savons que cela a été fait de manière tout à fait officieuse et que vous ne jouissez pas de toutes vos prérogatives. Autrement, vous n'auriez pas sorti une telle bêtise et vous ne seriez pas passé par le directeur du bureau de Répression des Déviances Magiques pour discuter avec la Section Sept. »
Harry ne répondit rien. Après tout, il avait raison.
Ron décida de tempérer les choses.
« John, nous sommes désolés de te déranger pendant ton repas. Mais notre affaire est de la plus haute importance, tu le sais bien. Après tout, t'ai-je déjà une fois dérangé pour une broutille en trois ans de collaboration ?
- Non, c'est juste, répondit John en avalant une lapée de Biéraubeurre.
- Alors, tu ne verras aucun problème à ce que Harry te propose un marché. Libre à toi d'y répondre. Mais je suis persuadé que ta réponse sera favorable. Après tout, nous avons le même ennemi. »
John plissa les yeux et regarda Harry.
« Le problème en question, c'est la Confrérie de Minuit.
- Qui d'autre ? répondit Harry.
- Ce n'était pas une question. » L'agent souffla légèrement et demanda de but en blanc : « Que voulez-vous ?
- Des réponses.
- A quelles questions ?
- Le meurtre de Goodwin. »
John marqua un temps. Harry enchaina :
« Allez-vous me répondre ?
- Cela dépendra de la nature de vos questions. »
Harry marqua un temps à son tour. Lentement, il commença :
« Je crois ne pas me fourvoyer en disant que vous travaillez sur toutes les affaires concernant la Confrérie de Minuit et notamment les meurtres de Joshua Vallangher et Geoffrey Goodwin. J'ignore où vous en êtes dans vos enquêtes mais vous disposez d'une chose que nous autres, les Aurors, n'avons pas : l'anonymat. Le secret, c'est bien le fondement de la Section Sept, non ? »
L'autre ne répondit pas. Les yeux plissés, le regard suspicieux, il semblait peu avenant. Harry poursuivit :
« D'après ce que je sais, la Section Sept ne dépend que moyennement du ministère. Les personnes qui connaissent son existence, en dehors de ces membres, bien sûr, sont le ministre, le Premier Auror, le président du magenmagot et les quelques rares sorciers auxquels vous fournissez des informations, des sorciers comme Ron. Mais en définitive, vous faites le même boulot que nous. Et comme nous, vous avez le même but.
- Je croyais que vous aviez des questions, monsieur Potter. Je vous serez gré d'y venir plutôt que de me fatiguer avec un discours aussi oiseux, qui plus est, dans un endroit aussi peu discret.
- J'y viens. Je tenais simplement à éclaircir deux ou trois points. Histoire de ne pas avoir des réponses désagréables. »
L'autre soupira. « Que voulez-vous savoir ?
- Avant de vous le demander, j'aurais besoin d'un service.
- Vous ne croyez pas que vous poussez le bouchon un peu loin, là ? répliqua John avec impatience.
- Non, répondit simplement Harry. Je voudrais simplement que vous préveniez Ron dès que vous serez au courant de certains… changements.
- Changements ?
- Oui.
- Et lesquels ?
- Je veux que vous préveniez Ron si jamais Wentkell change ses habitudes. »
Ron regarda Harry avec surprise. L'autre en était presque abasourdi.
« Vous voulez que nous vous renseignons sur les agissements du ministre de la magie ?
- Oui. Ecoutez, continua-t-il en évitant à John une répliqua cinglante, je ne peux pas demander à l'un de mes hommes de le faire, c'est trop risqué. Et je n'ai pas suffisamment de relations dans les hautes sphères du pouvoir. Il n'y a que vous. Je demande à la Section Sept de surveiller le ministre de la magie et son entourage et d'en informer Ron ici présent, lui et lui seul. Si vous le faites, vous me rendrez un grand service. Si vous ne le faites pas, et bien… Tant pis, nous nous passerons de vous. »
John mit un temps à répondre. « Vous savez que le ministre peut se trouver à tout moment informé de cette conversation ?
- Je sais. Je me demande même s'il n'y a pas un autre agent dans cette salle chargé de nous surveiller. Wentkell ne m'a pas donné l'impression de me faire confiance. Mais peu importe… Maintenant, c'est trop tard. Ce qui est fait est fait.
- Hum… Vous prenez de gros risques, monsieur Potter.
- Je le sais, également. » Un temps puis : « Je ne ferais pas appel à vous si j'avais un autre choix. Vous êtes les meilleurs. Et je suis prêt à parier que vous avez déjà un dossier complet sur Cyrus Wentkell et cela vous fait un avantage par rapport à moi. Moi, j'ignore tout de lui. Vous, vous avez une base sur laquelle travailler, ce qui vous rend plus efficaces.
- Sur quoi vous basez-vous pour nous faire confiance ?
- Sur rien. Je vous l'ai dit, nous poursuivons le même but. C'est pour cette raison que je vous dis cela. C'est bancal, peut-être dangereux, je sais, mais c'est ma seule option. Tout ce que je veux savoir, c'est si vous me suivez ou non ? »
John ne répondit pas tout de suite. Un sourire était apparu sur sa face de bouledogue. Puis lentement, il se mit à rire. Un petit rire grasseyant que seul un très gros fumeur pourrait avoir.
« Il n'y a pas à dire, vous avez des couilles, Harry Potter. Vous venez me demander de surveiller l'homme le plus puissant du ministère et de vous en informer le moment venu. Ces informations auront une grande valeur. De mémoire, je peux vous citer dix noms qui seraient prêts à payer cher pour avoir ces infos discréditant Wentkell. Dites-moi, que comptez-vous en faire ?
- Ce sont mes affaires.
- Ca ne me suffit pas.
- Je travaille pour le ministère, pas pour Wentkell, encore moins pour les politicards qui bavent sur sa place.
- Mais le ministère, c'est Wentkell et les politicards. Ne soyez pas naïf au point d'en croire le contraire. » Il lâcha tout à coup : « D'accord.
- Qu… Quoi ?
- C'est d'accord. Nous acceptons votre demande.
- Je… J'ai du mal à saisir un tel revirement.
- N'essayez pas de comprendre. Les raisons me regardent. Mais si vous tenez tant à en avoir une, disons que je vous fais relativement confiance, et que soit vous êtes trop bête pour être à la solde d'un ennemi de Wentkell, soit vous êtes suffisamment malin pour me le faire croire. Dans tout les cas, vous m'intéressez. Et pour cela, j'accepte votre proposition et je vous ferez passer les infos par Weasley ici présent.
- Un petit détail. Même si je ne suis plus là, il faudra continuer à informer Ron. C'est important.
- Et pourquoi ne seriez-vous plus là ?
- Qui sait ? »
John hocha la tête avec un sourire. « C'est d'accord. »
Harry voyait bien que cette parole ne valait rien, que le moment venu, il pourrait très bien réarranger l'accord. Mais pour l'instant, il avait accepté, et Harry, ainsi que la cellule d'enquête, avaient un œil sur Wentkell. Un œil très efficace et très pointilleux, d'ailleurs. Le cas du ministre gênait Harry, notamment à cause de son passé. Mais maintenant, il saurait réagir. Une grande avancée non seulement pour la cellule mais également pour les Aurors.
Harry eut un sourire.
« Je suis content que nous soyons arrivés à cet arrangement.
- Nous verrons bien où cela va vous mener.
- Hum… Il est temps de poser ma première question.
- Ne soyez pas trop gourmand, Potter. Je vous ai déjà beaucoup accordé.
- Ce ne sera pas long.
- Allez-y. »
Et Harry posa enfin sa question :
« Quelle est l'implication de l'Ordre des Origines dans ces affaires de meurtre ? »
John se releva brusquement. « Au revoir.
- Hé là, fit alors Ron en se relevant à son tour, ce n'est pas utile de s'énerver, si ?
- Je n'ai plus rien à faire ici, dit John presque avec agressivité, je dois m'en aller.
- Euh… John…
- La Confrérie de Minuit avait besoin d'un intermédiaire, dit alors Harry. Ils connaissent trop bien le ministère et notre mode de fonctionnement. Quelqu'un les a renseignés depuis le début. Est-ce que c'est l'Ordre des Origines, John ? Je suis persuadé que vous connaissez la réponse, répondez-moi simplement par oui ou par non, je ne demande pas de détails.
- Vous êtes allé un peu trop loin, Potter, murmura John. Un bon conseil : tenez votre langue. On n'est pas les seuls à avoir des oreilles un peu partout et il y a plus dangereux que nous. Quant à toi… », lâcha-t-il brusquement en se tournant vers Ron, « … la prochaine fois que nous nous verrons, je te conseille d'être plus prudent avec tes invités. » Il regarda les deux Aurors. « Estimez-vous heureux que je ne rompe pas notre accord. »
Sur ce, il se rendit d'un pas vif dans l'arrière-cour et transplana.
Une fois l'agent disparu, Ron, furieux, se tourna vers Harry.
« Qu'est-ce que t'as foutu, bordel ? Je t'avais dis de ne pas poser de questions dérangeantes…
- Et alors ? Je suis resté dans mon domaine…
- L'Ordre des Origines. Tu sais très bien que c'est un sujet pointilleux, autant pour nous que pour eux ! » Ron soupira en secouant la tête. « A tous les coups, il ne va pas revenir.
- Il reviendra, ne serait-ce que pour honorer sa promesse. »
Ron secoua la tête de nouveau.
Pour Harry, cette entrevue, bien que courte, avait été riche en informations. Non seulement maintenant, il avait un œil sur Wentkell mais en plus, il avait la réponse à une de ces questions (dommage, d'ailleurs, qu'il n'ait pu poser que celle-là). Son déni avait été des plus parlant.
D'une manière ou d'une autre, l'Ordre des Origines était de connivence avec la Confrérie de Minuit.
Morgane fulminait.
Il n'était pas là, encore.
En deux jours de surveillance, il ne s'était pointé que trois fois. Difficile de bien faire son boulot dans ces conditions.
La jeune femme se frotta les yeux. Elle était assise dans son bureau. Elle faisait une pause. Ces derniers temps, elle était crevée, moralement et physiquement. Par moment, elle se prenait à rêver qu'elle se trouvait dans son lit à pioncer. C'était sûr, la prochaine fois qu'on lui filait un congé, elle acceptait, foi de Morgane Mandola.
Elle poussa un soupir. Pour le moment, elle n'avait pas grand-chose à faire. Bien sûr, elle apportait son aide aux équipes travaillant sur l'affaire Goodwin mais c'était uniquement pour masquer sa véritable activité. Non seulement personne ne devait savoir qui elle surveillait mais en plus, Weasley avait exigé la plus grande discrétion au sujet de leur « projet ». Elle n'en connaissait pas tous les détails mais pour ce qu'elle avait compris, Harry essayait de former une cellule d'enquête dont le but était de débusquer le ou les traitres qui gangrènaient le Département. Pour l'instant, Morgane ne savait pas qui d'autre, à part Harry et Weasley, faisaient partie de la cellule. Weasley était en train de les rassembler. Très bientôt, il y aurait une réunion mais pour l'instant, Morgane devait attendre.
Elle regarda le magicophone posé sur son bureau. Cela faisait plus de 24 heures que Finnigan ne l'avait pas contacté, ni par artefact, ni par hibou. Elle commençait vraiment à se demander ce qu'il faisait. Il revenait sporadiquement au ministère, elle le savait, mais elle n'avait pas encore eu l'occasion de lui parler. Elle ignorait ce qu'il faisait mais elle espérait qu'il avançait. Parce que elle, pour l'instant, elle stagnait.
Quelle guigne…
Elle ferma les yeux un instant. Presque involontairement, elle se rappela de quelque chose. De paroles échangées à la va-vite :
Il avait dit : C'est quelque chose de très important. Et si je te le dis, c'est parce que je te fais confiance, tu comprends ?
Elle avait répondu : Euh… Oui, bien sûr…
Et il avait ajouté : Alors ne me déçois pas.
Elle soupira avec lassitude.
Je ne te décevrais pas, Harry.
Un nouveau soupir.
Non, je ne te décevrais pas.
Clang !
Elle rouvrit brusquement les yeux. Devant elle, sur le bureau, un gobelet en plastique fumant. Et au-dessus du gobelet, Evan Cole qui en tenait un autre.
« Je pense que vous en avez besoin, lui dit-il avec un sourire. Vous avez l'air exténuée. »
Morgane battit des paupières et regarda successivement le café et l'américain, un peu désordonnée. Se redressant sur son siège, elle bredouilla un peu :
« M… Merci, Cole. Effectivement, je crois que j'en ai besoin.
- Je vous en prie. »
L'Auror prit le gobelet brûlant et avala une gorgée de café, sous le regard bienveillant du Protecteur. Morgane se sentit gênée, sans trop savoir pourquoi. C'était fort, ça aussi, maintenant qu'elle y pensait. Sa cible devait être au ministère et elle n'y était pas ; lui, il devrait être sur le front et il n'y était pas. Rien n'allait plus. Se raclant la gorge, elle dit :
« Vous devez en avoir marre que l'on vous dise cela, mais je vous croyais sur le front. »
Cole eut un sourire. « Effectivement, je vais finir par croire que je ne suis pas désiré ici (Morgane ne répondit pas mais rougit un peu). Non, plus sérieusement, au front, c'est le calme plat. Je n'y suis pas utile en ce moment ; alors, inutile pour inutile, autant être là à donner un coup de main sur l'affaire Goodwin.
- Ce n'est pas ce que…
- Je sais ce que vous vouliez dire. Et il n'y a pas de mal. »
Morgane avala une nouvelle gorgée de café, plus pour cacher sa gêne que pour se réveiller. Cole fit de même. Après un léger claquement de langue, il reprit :
« En réalité, je me demandais où était Finnigan ? J'aurais des questions à lui poser mais il est introuvable dans le ministère. »
Du calme, Morgane, du calme.
« Je ne sais pas où il est. Pour tout vous dire, moi aussi, je le cherche.
- Vraiment ? Je croyais que vous travailliez ensemble.
- Cela ne veut pas dire que nous sommes ensemble constamment. C'est mon chef, et je n'ai pas à lui demander de me rendre des comptes.
- C'est juste, en effet. » Il avala un nouvelle gorgée. « Et Potter ? Il est inscrit aux abonnés absents, en ce moment. Tout comme Weasley, d'ailleurs.
- Où voulez-vous en venir ? demanda prudemment la jeune femme.
- A rien, ça me paraissait simplement bizarre en une telle période.
- Je ne sais pas où ils sont non plus, désolé. » Elle croisa son regard et essaya de changer de sujet : « Dites-moi, Cole, seriez-vous venu ici, dans l'unique but de m'interroger sur ces hommes ?
- Non, pas vraiment, » avoua l'américain avec un sourire un peu figé.
Un silence gênant s'installa. Morgane se leva et décida de mettre les choses au clair :
« Ecoutez, je vous aime bien, Cole. Vous êtes un ami. Mais c'est tout. Je… Je traverse une mauvaise passe en ce moment et… Et je n'ai pas envie de m'engager dans une nouvelle histoire amoureuse, vous comprenez ? »
Pour toute réponse, Cole leva la main et la posa sur la joue de la jeune femme, près du cou, dans une caresse presque intime.
« Je sais, murmura-t-il.
- Arrêtez ça, s'il vous plait, » répliqua Morgane sur le même ton.
Mais au fond d'elle, elle ne voulait pas que Cole enlève sa main. Cette caresse faisait naitre en elle des sentiments contradictoires, du désir, mais surtout de la honte. Car le dernier homme à l'avoir touché aussi tendrement (et à être allé bien plus loin), c'était Dan et elle avait l'impression de le trahir.
Non, c'était trop tôt.
Cole semblait percevoir le conflit car il n'arrêta que quelques secondes plus tard. Les yeux dans les yeux, ils se regardèrent comme deux adolescents qui venaient de franchir un pas et qui ne savaient plus quoi faire.
Morgane se racla la gorge.
« Hum… Il faut que j'y aille, j'ai du travail.
- D'accord. »
Et voila qu'elle fuyait son propre bureau. Un comble.
« Euh… Mandola ?
- Oui ? (elle évita de se retourner).
- Je… Si vous voyez Potter, Weasley ou Finnigan, dites-leur que je les cherche, d'accord ? »
Elle avait la fugace impression qu'il ne voulait pas dire ça. Mais elle répondit quand même :
« Ok. »
Et rouge comme une pivoine (mais qu'est-ce qu'il m'arrive ?, pensa t-elle), elle sortit du bureau.
Cette fois, Seamus en était sûr.
Elle était ensorcelée.
C'était impossible autrement. Cela faisait maintenant trois jours, qu'il n'avait pas mis les pieds chez lui et toujours pas de signe d'inquiétude. Alors, à moins qu'elle s'en moque (et la connaissant, ce n'était pas le cas), elle devait être sous l'emprise d'un sort semblable à l'Impérium ou la Confusion. Il devait s'en assurer.
Le matin de cette troisième journée, il l'avait de nouveau suivi et l'avait « analysé » à distance avec sa baguette. Cela consistait à reconnaitre tout les sorts actifs sur la cible désignée (il utilisait la même pratique pour définir les différents paramètres des protections de la maison). En soi, c'était simple ; le plus dur dans son cas, c'était que la cible ne s'en rende pas compte. Et Seamus avait pas mal galéré pour lancer son sort en toute discrétion. Mais en définitive, il avait fini par avoir la réponse : elle était bien sous l'emprise de l'Impérium. Quelqu'un la manipulait. Mais qui ? Et comment ? L'Impérium était limité dans le temps, il fallait le renouveler quotidiennement. Qui s'en chargeait ? L'une des personnes qui travaillaient avec elle ? Oui, possible…
Il verrait ça le moment venu. Pour le moment, il avait à faire. D'un pas décidé, il quitta le Chemin de Traverse, traversa le Chaudron Baveur et prit la direction du ministère. Avant de retourner au 7, Redfield Terrace, il devait récupérer un peu de matériel. Il avait suffisamment attendu. Il était temps d'essayer de forcer les défenses de la maison. Et puis, son passage au ministère serait l'occasion de se renseigner sur les avancées de l'enquête officielle et de l'enquête officieuse qu'il poursuivait avec Morgane. D'un pas vif, il remonta la rue.
L'après midi était bien entamée lorsqu'il ressortit. Seamus était furieux. Il avait perdu un temps considérable. A peine avait-t-il pointé le bout de son nez au Département qu'une dizaine d'aurors lui avait sauté dessus, certains pour l'informer sur l'enquête (ce qu'il il souhaitait, après tout) et d'autres (ça, par contre, il aurait aimé l'éviter) pour l'engueuler et lui demander ce qu'il pouvait bien fabriquer depuis trois jours. Ces derniers étaient pour la plupart des chefs d'équipes placés sous ses ordres sur cette enquête. Désireux d'en finir au plus vite, il essaya de les envoyer à Harry (après tout, c'était lui, le chef), mais il semblerait que le Survivant ne soit pas là et qu'en conséquence, c'était à Seamus de se débrouiller. Ces absences à répétitions intriguaient Seamus. Mais que pouvait bien faire Harry ? Il n'eut pas le temps de s'interroger là-dessus. Vérifier les rapports, ordonner de nouvelles directives et se débarrasser de tous ces abrutis nécessitaient toute sa concentration et malgré cela, il était plus de trois heures lorsqu'enfin il put partir avec son matos en poche (un creuset en éther, un petit sachet de poudre lunaire, une pointe argentée émaillée d'obsidienne et un petit sablier). Il n'avait même pas pu voir Morgane, c'est vous dire. Mais bon, il réglerait ça plus tard. Maugréant dans sa barbe, il obliqua dans une ruelle isolée et transplana.
Il neigeait lorsqu'il arriva devant la maison. Il jeta un coup d'œil à droite à gauche. Le lotissement semblait désert. Discrètement, il bougea sa baguette (Hominem Revelem) et son impression s'en trouva confirmée. Il était seul.
Parfait.
D'un pas vif, il entra dans le jardin du numéro neuf et se baissa derrière la clôture séparant le jardin moldu de l'autre. Il se tenait accroupi près du buisson derrière lequel il avait planqué un globe de vision. Il sortit sa baguette.
« Finite. »
La bulle de protection autour du globe éclata et Seamus put le récupérer avant que les alarmes ne se déclenchent. Il était inutile maintenant. Il avait suffisamment surveillé ; à présent, il allait agir. Avec des gestes précis et calmes, il s'assit dans la neige et étala devant lui le creuset, la pointe, le sablier et le sachet. Sa baguette à la main, il se mit au travail. Un travail très délicat.
Depuis la fin de la guerre, de nouvelles boutiques avaient vu le jour sur le Chemin de Traverse. Ces boutiques proposaient aux consommateurs des packs de protections magiques, simples et efficaces, comprenant une panoplie de sorts mis au point par le ministère dans le but de transformer une simple maison en véritable forteresse d'un simple claquement de doigt. Ces packs avaient eu un fort succès et aujourd'hui, la plupart des maisons de sorciers disposait de ce dispositif. Seamus était le premier à l'admettre, ces packs étaient efficaces, rares étaient les voleurs à avoir passé au travers, d'autant plus que les sortilèges étaient régulièrement renouvelés. Pas de doute, les sorciers étaient bien protégés. Et c'était bien là le problème.
Suite à une nouvelle directive du gouvernement, tous les Aurors se devaient d'avoir un pack de protection. Etant plus menacés que la plupart des sorciers, les Aurors bénéficiaient de packs améliorés mis au point par le Département des Mystères. Ces packs comportaient des sorts plus pointus mais également des malédictions et des pièges astraux, faisant de ces maisons non seulement des forteresses mais également des chars d'assauts. Et c'était l'une de ces maisons que Seamus s'apprêtait à forcer.
Toutefois, Seamus avait un avantage que les autres n'avaient pas : il connaissait les différentes caractéristiques de ces packs. Il avait participé à la conception des derniers modèles et il était prêt à parier que cette maison était équipée de l'un d'eux. Il savait donc où chercher et où appuyer. Un avantage qui allait lui faire gagner beaucoup de temps.
Bon, il était temps de commencer.
Il prit le sachet de poudre lunaire et vida son contenu dans le creuset d'éther. Les doigts serrés sur sa baguette, il commença à psalmodier une incantation. La poudre s'illuminait à mesure que l'étincelle dorée au bout de la baguette s'intensifiait. Vint le moment où la poudre ne fut plus que de la lumière solide. Sans relâcher sa concentration, il prit un peu de la lumière et l'étala devant lui. Puis d'un geste sec, il envoya le reste dans le jardin voisin. La poudre resta un instant figée en l'air avant de disparaitre dans un bref éclat. Seamus relâcha alors le sortilège qu'il accumulait et, pris dans une sorte de transe, il se mit à tracer des runes dans la poudre étalée à l'aide de la pointe argentée émaillée d'obsidienne. Le geste vif et précis, il était totalement coupé du monde.
Il resta dans cet état un bon moment. Puis il retrouva l'intégralité de ses sens. Légèrement hébété, il regarda ce que sa main avait tracé avec un petit sourire de satisfaction. C'était parfait, il savait tout ce dont il avait besoin de savoir. Le sortilège qu'il avait utilisé était un sort de Détection d'Ondes Magiques, plus connu sous le nom d'Occulto Revelis. Un sortilège très compliqué qui nécessitait une grande concentration et une grande maîtrise de la magie. Il avait mis plus de huit mois à le maîtriser lorsqu'il avait collaboré avec les Langues de Plomb. Il savait qu'un jour, cela lui serait utile. Et ce jour était arrivé. L'Occulto Revelis lui avait révélé le nécessaire pour pénétrer dans la maison. Comme il s'en était douté, le pack de sorts avait été modifié. Les sortilèges Repousse-moldus et repousse- sorciers avaient été complétés d'un dôme de protection type Protego qui s'activait si jamais l'un ou l'autre des sortilèges précédants était activé. De plus, un sortilège semblable au Patronus était affilié au Protego, de sorte que si jamais quelqu'un approchait, le service des Aurors était automatiquement prévenu. A cela, s'ajoutaient des sortilèges paralysants, désarmants et contraignants.
Une vraie citadelle.
Aussi imprenable.
Seamus avait bien fait de protéger son globe de vision. S'il ne l'avait pas fait, il serait peut-être à Azkaban en ce moment. Une chance.
Seamus se concentra. Ce genre de protection (que Seamus imaginait comme une grosse bulle de savon hérissée de pointes) était facile à désactiver par les propriétaires de la maison. Le dôme reconnaissait les signatures occultes de ceux qui l'avaient conçus et ne s'activait pas. Mais Seamus, lui, ne faisait pas partie de ces gens. Il allait donc devoir le traverser autrement. Et heureusement, il savait comment. Seamus était un Auror, il connait donc les travers des Aurors en matière de magie et savait où travailler. De plus, il avait participé à l'élaboration de tout ça, il connaissait donc la plupart des parades. Impeccable, donc. Motivé, il se leva et pointa sa baguette dans le vide. Il marmonna une incantation tout en traçant des signes en l'air. En se servant de ce qu'il savait déjà et de ce que lui avait révélé l'Occulto Revelis, il se découpa soigneusement un passage à travers le dôme sans le désactiver (il le pouvait mais les proprios s'en rendraient compte). Un fois assuré de son passage, il sauta au-dessus de la barrière.
Aucune réaction.
Il avait réussi.
Avec un sourire, il retourna le petit sablier qu'il portait accroché à la ceinture. Le petit objet avait du sable pour très exactement onze minutes et cinquante neuf secondes, temps durant lequel le dôme ignorerait la fissure qu'il venait de faire. Au delà de ce temps, s'il se trouvait encore à l'intérieur, les protections s'activeraient et le neutraliseraient. S'il était en dehors, le dôme se reformerait sans s'activer. Il avait donc peu de temps. Sans perdre une seconde, il traversa le jardin et essaya d'ouvrir la porte arrière. Verrouillée.
« Alohomora. »
La porte s'ouvrit. Ils avaient été négligents avec l'intérieur du dôme. Seamus devrait lui en parler s'il le voyait. Enfin, s'il n'était pas coupable, bien sûr. Ce qu'il espérait.
La cuisine était spacieuse et agréable. Au dessus de la cheminée, une pendule moldue qui égrenait les heures. Seamus s'arrêta un instant sur elle. Avec des yeux ronds, il se rendit compte de l'heure.
Et merde, pensa-t-il. Il n'avait même pas les onze minutes et cinquante neuf secondes que lui conférait le sablier. L'Occulto Revelis lui avait bouffé une grande partie de l'après midi et la femme de sa cible n'allait pas tarder. Quelle poisse, c'était pas vrai ! Seamus se mordit la lèvre. Etre arrivé si loin et repartir bredouille, c'était rageant.
Quoique…
Une idée venait de germer dans son esprit. Il n'avait peut-être pas le temps de fouiller la maison mais il avait peut-être le temps de récupérer certaines choses. Oui… Il pourrait même gagner du temps avec ça.
Et puis, pensa Seamus, cela donnerait du travail à Morgane.
Sans plus attendre, il prit le chemin de l'étage.
« Morgane Mandola ? J'ai une lettre pour Morgane Mandola. Est-elle ici ? »
Morgane était en train de rédiger un message codé concernant les avancées de son « enquête » à l'intention de Finnigan (elle n'arrivait absolument pas à le contacter via le magicophone ; peut-être qu'un hibou le parviendrait, lui) lorsqu'un sorcier du service postal était entré dans le Département. La jeune femme leva la tête et fit signe au sorcier. Ce dernier lui tendit une toute petite enveloppe et un paquet pas plus gros qu'une boite d'allumettes.
« Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle.
- Je ne sais pas. Ca vient d'arriver au ministère avec le tampon urgent. Mais je crois qu'il s'agit de l'un de vos collègues. »
Effectivement, sur l'en-tête de l'enveloppe, il y avait son nom et Morgane reconnut l'écriture.
« Merci beaucoup. »
Le jeune type sortit et Morgane attendit une dizaine de secondes avant de baisser la tête sur le courrier.
Et bien, Seamus. Je commençais à désespérer. Lorsque tu m'as dit que tu m'enverrais peut-être du courrier important, je pensais que c'était des paroles en l'air, mais vraisemblablement…
Perplexe, elle ouvrit le paquet. Il n'y avait qu'un petit cube mauve et une photo. Elle s'arrêta sur l'image. C'était leur suspect. Morgane se mordit la lèvre. Elle espérait de tout son cœur se tromper.
Par Merlin, faites que je me trompe…
Elle ouvrit alors l'enveloppe et lut les quelques phrases qui s'y trouvaient :
Morgane, je suis actuellement en planque et je ne peux pas m'acquitter d'un petit travail. Voilà ce que tu vas faire. Sois très attentive. Dans le paquet, tu trouveras un cube occulte à l'intérieur duquel j'ai enfermé une signature personnelle ainsi qu'une photo. Inutile de te dire qui est sur la photo et à qui appartient la signature. Va au service de surveillance intérieure, là où sont stockées les images de la nuit du meurtre de Goodwin et fait les comparaisons nécessaires. Je sais qu'on a trouvé une signature magique incomplète sur les lieux du crime et on a plus de la moitié du visage du meurtrier sur les globes. De quoi faire largement des comparaisons. Attention, ne délègue cette tâche à personne. C'est toi qui dois le faire. S'ils te posent des questions, dis-leur que tu bosses sur un vieux dossier comme, par exemple, l'affaire MacFarlay, ça devrait passer. Fais ça au plus vite, sois discrète, et préviens-moi à la seconde où tu auras les résultats. Je crois que notre enquête touche à sa fin. Seamus.
Morgane resta un moment interdite. Elle fixait le cube comme si c'était un insecte nuisible. On se servait de ce genre d'artefact pour stocker des signatures personnelles, des résidus de magie que laissaient les sorciers derrière eux. Chaque signature était unique et le Département des Aurors, en coopération avec le Département des Mystères, savaient depuis longtemps les interpréter et les reconnaitre. C'était pour cela que Morgane regardait méchamment le cube : si la signature correspondait à celle trouvée dans le bureau de Goodwin, alors leur suspect était coupable. A contrario, si ça ne correspondait pas, ça l'innocentait totalement. Mais Seamus ne marchait pas à l'approximation. C'est pour cela qu'il y avait la photo. Les sorciers pouvaient comparer les traits semi-figés de la photo à celui d'une image cristalline. C'était presque aussi précis que la signature occulte. Que leur suspect soit innocent ou coupable, Seamus voulait être sûr. Il voulait que les deux tests donnent le même résultat.
Mais Morgane n'était pas sûre de ce qu'elle voulait. Elle craignait que le résultat soit positif, tout comme elle craignait ce qu'elle devrait faire par la suite. Elle était intimement convaincue de son innocence. Mais elle était une Auror et elle ne pouvait se fier qu'à son intuition. Il y avait les preuves, et elle ne pouvait les ignorer.
Désolé…
Appréhendant les résultats, elle sortit de son bureau et prit la direction du service de surveillance intérieure.
Ron avançait d'un pas rapide à travers le froid et la neige en direction du campement. Au loin, un vaste champ recouvert d'une multitude de tentes. C'était ici qu'étaient cantonnés les renforts français. C'est ici également que se trouvait le dernier membre de la cellule d'enquête.
Le sentier était glissant. Recouvert de plaques de glace, Ron faillit se casser la figure plus d'une fois. Il commençait à en avoir marre de ce travail. Entre Harry qui jouait les fiers-à-bras avec la Section Sept et Craws qui n'avait accepté de travailler qu'à la condition expresse d'avoir de l'avancement (et ce, qu'au bout d'une matinée de négociation), Ron était prêt à péter un câble. Le Français avait intérêt à accepter sans histoire, sinon Ron était prêt à provoquer un scandale international. Foi de Weasley.
Le campement était maintenant en vue. Ron profita de ce laps de temps pour mettre en ordre ces arguments. Après tout, ce n'était pas n'importe qui, la personne qu'il devait convaincre. C'était un brassard blanc, un gradé en plus.
Dans toute l'Europe, très peu de pays disposaient d'une armée magique. Seuls la France, l'Allemagne, la Suède, le Portugal et la Pologne possédaient ce privilège. Cela était dû à une très ancienne loi visant à limiter de pouvoir de domination des sorciers (et éviter ainsi une invasion chez les moldus). Naturellement, tous les pays avaient une milice armée (par exemple, les aurors en Angleterre) mais ces milices ne pouvaient agir que dans les frontières de leur nation (sauf exception, comme, par exemple, l'opération Remlet qui avait vu coopéré les aurors avec la milice norvégienne). Ce n'était pas le cas des armées magiques, les brassards blancs comme elles avaient été surnommées (les soldats portaient tous un brassard blanc le long du bras droit ; c'était une convention internationale), qui pouvaient agir sur tous les territoires lorsque la situation l'exigeait. Aujourd'hui, encore, cette loi était maintenue, pour des raisons politiques majeures. En effet, sur la scène politique magique, les pays disposant d'une armée tenaient une place majeure. Ils faisaient des alliés de poids et des ennemis très dissuasifs.
Lorsque la situation était devenue désespérée pour le ministère, les Français avaient immédiatement répondu à l'appel à l'aide. La France et l'Angleterre étaient alliées depuis des années, c'était même l'une des plus vieilles alliances d'Europe. Néanmoins, à cause de certains problèmes internes, la France n'avait pu envoyer qu'un millier de soldats (la plupart étant cantonnés à la surveillance des repaires). Wentkell était en train de négocier trois mille hommes de plus en prévision d'une grosse opération. En effet, si la Confrérie de Minuit n'avait pas l'intention d'attaquer, il n'y avait aucune raison pour qu'elle reste là. Le ministère planchait donc sur une attaque de grande envergure visant à les déloger de leurs planques, une attaque qui devrait être lancée le 20 décembre si le gouvernement français répondait favorablement à la demande. Enfin, dans l'immédiat, ce n'était pas les affaires de Ron (même s'il espérait que la guerre prenne fin le 20 décembre). Dans l'immédiat, ce qui l'intéressait, c'était l'un des brassards blancs de l'armée française qui deviendrait peut-être le onzième et dernier membre de la cellule d'enquête.
Lucas Sauvray.
Né le 22 mars 1984 à Montluçon, il était l'un des plus jeunes capitaines de l'armée magique française. Son dossier relatait ses nombreux états de fait et une courte lecture de ce dossier suffisait à comprendre pourquoi Harry l'avait choisi. En quatorze ans de service, il a voyagé et défendu la bannière tricolore dans plus de pays que Ron n'en verrait jamais. Autriche, Lettonie, Russie, Canada, Pérou, Brésil, Japon… La liste était longue. Durant ces quatorze années, il s'était taillé une réputation de stratège et de diplomate. Sauvray était un homme calme et réfléchi et c'était probablement sa seule intelligence qui avait permis à certains de revoir leur famille (dixit dossier). En lisant ça, Ron ne comprenait pas pourquoi il ne tenait pas une meilleure place au sein de l'armée française. En tant que capitaine, il n'avait sous son commandement que deux cent hommes. De plus, il était entravé par au moins trois autres chefs mieux gradés. C'était à ni rien comprendre. Quoi qu'il en soit, cela arrangeait les affaires de la cellule d'enquête. En tant que petit chef, il serait plus facile à convaincre qu'une grande ponte. D'autant plus qu'il serait plus discret. Dans tout les cas, ça les arrangeait.
Restait maintenant à le convaincre.
Ron s'arrêta à la limite du camp français. Ce dernier était quasiment désert. La plupart des soldats étaient cantonnés à la surveillance des repaires vampires mais quand même. Il se demanda s'il ne devait pas entrer de lui-même lorsqu'un jeune type, vêtu comme un soldat (armure magique gris-noir, robe de sorcier sombre et brassard au bras droit), s'approcha de lui. Agé de vingt ans à peine, il se planta devant Ron et exécuta un salut tout militaire. Ron, un peu surpris, ne savait pas s'il devait répondre de la même façon.
« Monsieur Weasley ?
- Euh… Oui.
- Veuillez me suivre. Le capitaine Sauvray vous attend. »
Le soldat tourna les talons et Ron lui emboita le pas. Il y a une heure, Ron avait envoyé un message à Sauvray, lui sollicitant une entrevue pour une affaire de la plus haute importance. Il n'aurait jamais cru que le Français lui enverrait carrément une escorte. Enfin… Au moins, il n'aurait pas à le chercher dans toutes les tentes.
Le jeune type avançait d'un pas assuré. Ron se demandait comment il faisait pour ne pas se perdre. Elles se ressemblaient toutes. Pas une n'était différente de la seconde. Pour être soldat dans l'armée magique française, il fallait avoir un bon sens de l'orientation, vraisemblablement…
« Voilà, monsieur. Le capitaine Sauvray vous attend à l'intérieur. »
Perdu dans ses réflexions, Ron faillit percuter le soldat qui s'était arrêté devant une tente semblable aux deux douzaines qui l'entouraient.
« Ah, merci, » dit-il en évitant la collision in extremis.
Le soldat répondit avec un nouveau salut martial et s'en alla. Ron se tourna vers la tente et, après l'avoir considéré pendant quelques secondes, il entra à l'intérieur.
A première vue, la tente n'était pas assez grande pour accueillir plus de quatre personnes. Mais une fois à l'intérieur, on se rendait compte qu'elle pouvait en contenir trente, quarante, minimum. Au centre, une vaste pièce meublée d'une table ovale, d'une vingtaine de chaises, de huit armoires et de quatre pièces adjacentes. Pas de doute, Ron se trouvait dans un quartier général. Il balaya du regard la pièce, le toit et les murs de toile, les meubles de bois sombre, le tapis vert foncé, à la recherche de Sauvray. Pour le moment, il était seul. Ce qui était assez étrange dans une salle aussi vaste.
Doucement, il descendit les quatre marches qui reliaient l'entrée au tapis. Il fit quelques pas en direction de la table. C'est alors qu'un homme sortit de l'une des pièces adjacentes.
« Monsieur Weasley, dit-il en s'approchant de Ron. Je suis le capitaine Sauvray, enchanté. »
Et tandis que Ron serrait la main du français, il en profita pour le détailler. Il n'avait pas vraiment le genre d'un capitaine. Plus grand que Ron, il était mince, presque maigre, un visage creux, un nez un peu long surmonté d'une paire de lunettes carrées, un regard un peu terne mais bienveillant et des cheveux châtain clair courts coupés en brosse. Ron l'aurait croisé en civil, il n'aurait jamais cru qu'il puisse être soldat, encore moins capitaine.
Ne pas se fier à la couverture d'un livre, lui avait dit un jour Hermione. Elle avait raison. En dix-huit ans, il avait eu l'occasion de se rendre compte à quel point elle avait raison. Mieux valait ne pas sous-estimer le français. Après tout, Harry ne l'avait pas choisi pour rien.
Par politesse, Ron essaya de saluer Sauvray en français, une langue qu'il ne maîtrisait pas vraiment, et les quelques mots qu'il parvint à dire étaient à la limite du compréhensible. Cela fit sourire le capitaine.
« Je parle couramment l'anglais, vous savez, dit-il d'un air amusé, il est inutile de vous forcer avec moi. »
Ron, un peu gêné, répondit :
« Euh… Merci. Je dois vous avouer que je maitrise assez mal votre langue.
- C'est ce que j'ai entendu, oui. »
Ron avait les oreilles écarlates. « Bon. Et si nous en venions aux faits ? Je suis assez pressé.
- Oui, ni vous, ni moi, n'avons de temps à perdre. » Il fit un signe en direction de la pièce d'où il venait. « Suivez-moi. »
La pièce en question était un petit bureau simplement meublé. Sauvray s'approcha d'une petite armoire tandis que Ron attendait à côté de la chaise réservée aux invités.
« Asseyez-vous, je vous en prie. »
Ron s'exécuta et regarda le français sortir une bouteille de whisky.
« Un verre ?
- Non, merci.
- Un thé ? Un café ?
- Non, merci, je n'ai pas soif.
- Bien. »
Sauvray posa néanmoins la bouteille sur son bureau et se servit un verre.
« Alors dites-moi, dit-il après avoir avalé cul sec son whisky, quel est donc cette fameuse affaire qui requiert mon aide ? »
Ron se lança dans un long monologue dans lequel il exposa tout du projet de Harry : la cellule d'enquête, le traître et son aide éventuelle. Ron lui dévoila beaucoup de choses au capitaine, des choses que certains n'aimeraient pas voir au grand jour en ce moment. Mais pour gagner la confiance de quelqu'un, il fallait déjà lui montrer que l'on pouvait lui faire confiance. De plus, le français semblait digne de confiance. Une impression personnelle, renforcée par son dossier (presque) irréprochable. On verra s'il la confirme.
Sauvray resta silencieux tout le long du monologue. Il ne répondit toujours rien à tout cela, même après que Ron ait terminé. Après plusieurs longues secondes, il se resservit un verre de whisky et le vida d'un trait.
« Si j'ai bien compris, dit-il en posant son verre et en remontant ses lunettes, vous demandez mon assistance pour une enquête qui concerne votre ministère, et ce, pour débusquer un traître qui vous pose un problème depuis des années. Le tout étant fait, bien sûr, de manière officieuse, ce qui implique des retombées potentiellement dangereuses si jamais les choses nous échappaient. Naturellement, cela implique que je n'informe personne de ce que je fais, entre autre mes supérieurs qui peuvent me rétrograder à la moindre incartade ?
- Oui, c'est ce que je vous demande. »
Ron avait perçu les sous-entendus et la question suivante ne fut pas une surprise.
« Pourquoi moi ? »
Ron ne répondit pas tout de suite. Sauvray enchaina :
« Je risque énormément, vous savez. Vous me demandez de l'aide pour une affaire qui à priori n'a rien à voir avec le travail que l'on nous a demandé d'accomplir. Je vous répondrais bien de laver votre linge sale en famille mais quelque chose me dit qu'il y a une raison très précise derrière le fait que vous m'ayez choisi et j'aimerais la connaitre. »
La raison… Ron y réfléchissait depuis qu'il avait la liste en main. Et aujourd'hui, il pensait la connaitre, du moins, en partie. Il commença :
« Je crois que c'est justement parce que vous êtes ce que vous êtes que l'on vous a choisi. »
Sauvray ne répondit pas, visiblement intrigué. Ron poursuivit :
« J'ai lu votre dossier en détail. Cela fait maintenant quatorze ans que vous êtes soldat, huit en tant que capitaine. Vous avez parcouru le monde plus que je ne le ferais jamais, vous avez accompli des exploits et vous vous êtes taillé une assez bonne réputation sur la scène internationale. Et pourtant, c'est là le plus intriguant, vous n'êtes qu'un simple capitaine. Vous dirigez deux cent hommes à peine et vous avez au minimum huit personnes au-dessus de vous à qui vous devez rendre des comptes. Pour un héros, car certains vous considèrent comme tel, je trouve que cette attitude de la part de votre gouvernement est assez mesquine, non ? (Sauvray ne dit rien.) Je ne sais pas pourquoi Harry vous a choisi, vous lui demanderez lorsque vous le verrez, mais si je devais deviner, je dirais que c'est justement à cause de cette mesquinerie que vous l'intéressez. Vous êtes intelligent, vous dirigez bien assez d'hommes pour nos besoins et votre position vous permet une plus grande discrétion qu'un haut gradé. De plus, et je crois que c'est là l'astuce, vous êtes un étranger. Vous ne connaissez pas le ministère, ou très peu, et cela vous donne deux avantages. Un : vous avez un regard neutre sur tout ce que vous verrez, ce qui nous sera très utile, et deux : vous ne pouvez être un traitre. Vous comprenez maintenant pourquoi vous avez été choisi. Et puis, vous savez, vous n'êtes pas le premier soldat à aider nos services. Depuis votre arrivée, ils sont plusieurs à nous prêter main forte. Votre absence du campement ne sera pas insolite, croyez-moi.
- Ce que vous me demandez est légèrement différent.
- J'en conviens, en effet.
- Vous me demandez presque de trahir les ordres que j'ai reçu. Vous me demandez de passer sous silence certaines informations que votre ministre et notre président pourraient trouver capitales. Vous vous rendez compte de ce que l'on risque ?
- Oui (Ron soupira). Je me demande ce que vous avez fait pour que vous craigniez autant vos supérieurs. »
Sauvray le regarda, interloqué. Ron y vit une chance de régler l'affaire et se lança :
« Je crois que c'est également pour ça que Harry vous a choisi. J'ai farfouillé à droite à gauche, et apparemment, vous avez fait quelque chose il y a quelques années qui a fortement déplu à vos chefs. Cela vous a valu un sacré blâme et, vraisemblablement, la perte de toute promotion. A mon avis, Harry pense que vous êtes comme lui. Par là, j'entends que vous êtes à tout risquer, y compris désobéir à un ordre direct, pour faire ce qui vous semble juste. Je pensais la même chose également, mais apparemment, je me trompais. Vous avez la trouille de perdre votre place, et ça, capitaine, ça atténue fortement votre image. Vous m'avez demandé ce que l'on risque. Je vais vous répondre : on risque énormément. Nos places, peut-être nos vies. Et vous savez quoi, je m'en moque. J'ai déjà commencé à perdre dans cette guerre (il montra ces prothèses argentées) et je sais que je perdrais bien plus si j'abandonne. J'ai bien envie de répondre autre chose : faites votre travail ! On vous a sollicité pour nous aider à combattre la Confrérie de Minuit et c'est justement ce que nous nous apprêtons à faire, moi et les autres membres de la cellule d'enquête. Si vous avez peur, autant rester dans cette tente. Sinon, venez avec moi et faites votre boulot ! »
Ron se leva, faussement énervé. Tout cela, c'était du baratin, chargé de réveiller la fierté et l'orgueil de Sauvray. Il l'avait utilisé sur Craws avec succès mais il sentait que ça allait passer plus difficilement avec Sauvray. Le français regardait Ron avec un mélange d'étonnement et d'irritation. Pendant un moment, Ron crut qu'il allait le virer de là mais le capitaine l'étonna. A voix basse, il demanda :
« Avez-vous des enfants, monsieur Weasley ?
- Pardon ? répliqua Ron, qui ne s'y attendait pas.
- Avez-vous des enfants ?
- Oui, une fille et un garçon.
- Moi aussi (Ron s'en doutait ; il avait remarqué l'alliance et la photo familiale sur le bureau). Trois filles. De deux à neuf ans. C'est pas facile tout les jours, croyez-moi. Vous savez ce que c'est ? (D'un geste, il fit apparaitre une carte derrière lui) C'est l'Angleterre. Ou plutôt, c'est le visage de votre pays en ces temps troublés. »
Ron ne dit rien. Plusieurs points rouges marquaient les emplacements des repaires vampires. D'autres points, bleus, signalaient les bases des sorciers en surveillance. Enfin, des points blancs indiquaient des lieux où des vampires avaient été signalés. La guerre sur papier.
« Je me demande… votre femme est-elle au courant de ce que vous préparez ? (Et avant que Ron ne réponde : ) Non, bien sûr que non. Vous voulez la protégez, c'est normal. Vous allez même me répondre que ce que vous allez faire, vous allez le faire pour eux, je me trompe ? Mais dites-moi, que ferez-vous si jamais toute cette affaire fait scandale et que vous vous faîtes arrêter ? Vous serez alors propulsé au grand jour, et vos ennemis sauront que c'était vous. A votre avis, qui vont-ils aller voir pour se venger ? Vous tuer ne leur servirait à rien, vous faire souffrir, par contre… »
Sauvray s'arrêta là, laissant l'idée entrer dans l'esprit de Ron. Ce dernier n'avait pas vu les choses de cette manière. Ou plutôt si, il les avait vues, mais il avait préféré les ignorer. C'était une inquiétude qu'il aurait aimé ne pas avoir.
« Vous avez un discours bien étrange pour un soldat. Vous risquez votre vie presque quotidiennement et vous craignez pour les retombées possibles sur votre famille ? Un bon conseil : changez de métier.
- Je n'ai pas dit ça. Je me demandais simplement si vous pourriez supporter le fait de perdre un jour quelqu'un qui vous tient à cœur. La Confrérie de Minuit n'est pas n'importe qui et j'espère que vous n'êtes pas suffisamment naïf pour croire qu'il existe un endroit où ils ne peuvent nous atteindre. C'est tout ce que je voulais savoir. Moi, des années à vivre dans cette peur m'ont appris à la surmonter. Ca m'a également appris à tout faire pour que jamais, elle ne se concrétise. Mais vous, est-ce votre cas ? »
Ron ne répondit pas. Il détestait les vérités que le français était en train de dépoussiérer.
« Très bien. Si vous n'avez pas envie de nous aider… commença-t-il en tournant les talons.
- Je n'ai jamais dit que je refusais. »
Ron se tourna vers lui.
« Vous aviez raison : je bosse pour vous et désobéir à mes supérieurs n'est pas nouveau pour moi. Il est temps que je fasse mon travail ; que je puisse enfin faire quelque chose contre ces saletés de vampires. Ils ne s'arrêteront pas là, je le sais. Une fois que l'Angleterre sera tombée, ce ne sera plus qu'une question de temps avant que l'Europe suive. Et je n'ai aucune envie de nous voir tués et priver ainsi un garçon et quatre filles de leur père respectif. J'imagine que c'est la réponse que vous vouliez entendre, n'est-ce pas ? »
Ron opina lentement. « Quelque chose dans ce goût-là, en effet. »
Sauvray haussa les épaules. « Que fait-on, maintenant ? »
Ron sortit un magicophone modifié. « Prenez ça, je vous contacterais avec le moment venu.
- C'est-à-dire ?
- Demain, probablement. Soyez disponible dans la matinée. Il n'est pas impossible que vous passiez au ministère.
- Très bien. Je crois qu'on s'est tout dit.
- Oui, en effet. »
Décidément, convaincre est toujours plus long que régler les détails.
Ron s'arrêta, perplexe. Une question lui traversait l'esprit.
« Qu'avez-vous bien pu faire pour vous faire haïr de vos chefs ? »
Sauvray ne répondit pas tout de suite. L'air grave, il finit par dire :
« J'ai sauvé mon frère. Vous n'avez pas besoin d'en savoir plus. »
Ron se retint d'insister, comprenant qu'il s'agissait d'un sujet délicat pour le français. Sauvray le regarda droit dans les yeux.
« Je vous souhaite une bonne journée, monsieur Weasley. Excusez-moi, mais j'ai du travail qui m'attend.
- Oui, moi aussi, d'ailleurs. Inutile de me raccompagner, je connais la sortie. »
Ron tourna les talons et sortit du petit bureau, laissant Sauvray un peu au dépourvu. Il marcha sans regarder devant lui et sortit de la tente.
Tandis qu'il cheminait à travers le campement, il ressentit une certaine mélancolie l'envahir. Il regarda dans le ciel et eut un sombre pressentiment.
Quelque chose de terrible se préparait.
Non…
Morgane regardait les résultats de la recherche avec des yeux ébahis. Il avait fallu presque la journée à l'artefact pour faire les comparaisons. Visage, signature occulte… Morgane avait espéré que tout ce qu'elle verrait, c'était un gros négatif, prouvant une fois pour toute que leur suspect était innocent.
Mais ses espoirs furent déçus.
Concordance faciale : POSITIF (60%)
Concordance occulte : POSITIF (100%)
Morgane se sentait mal. Les 60% de la concordance faciale équivalaient à un 100%, les 40% restants étant dûs à l'image incomplète du cristal de vision.
Morgane n'y croyait pas.
Elle refusait d'y croire.
Mais la vérité était là, sous ses yeux. Et malgré toute sa volonté, elle ne pouvait l'ignorer.
Il était coupable.
« C'est pas vrai… »
Seamus s'écroula sur une chaise proche. Il se trouvait dans la maison du 7, Redfield Terrace en train de la fouiller lorsque le patronus en forme de lièvre de Morgane était apparu. Elle avait apparemment un message urgent à lui transmettre pour lui envoyer un patronus. Et effectivement, le message en question le laissait sur le cul. Les résultats étaient positifs.
Leur suspect était coupable.
Morgane avait achevé son message en demandant à Seamus de venir la voir avant d'en parler à qui que se soit. Une précaution inutile puisque Seamus l'aurait fait de toute manière. C'était trop énorme et il fallait qu'ils s'arrangent tous les deux.
Le sable s'écoulait dans le petit sablier. Il devait lui rester un peu plus de sept minutes. Mais Seamus n'en avait cure. C'était cuit. Il n'avait plus besoin d'être là. Il…
Non…
Il se releva brusquement. Non, il avait encore à faire, ici. Il lui fallait une autre preuve, une preuve irréfutable, inébranlable. Une preuve qu'il ne pouvait trouver qu'ici.
Comme l'arme du crime, par exemple.
Animé par une volonté farouche, Seamus se mit à fouiller la maison sans se préoccuper d'être discret. Il n'avait plus le temps. Il passa du salon à la cuisine et de la cuisine à l'entrée sans rien trouver. Il monta à l'étage et fouilla méthodiquement les chambres. Derrière lui, il lança presque distraitement un sortilège de récurage, histoire de ranger un peu le bordel qu'il provoquait. Il passa les chambres des gosses et arriva dans celles des parents. Inlassablement, il se répétait la même chose.
Faites que je trouve rien, faites que je trouve rien, faites que je trouve rien…
Mais ces espoirs, comme ceux de Morgane, furent amèrement déçus. Il était en train de fouiller le dernier tiroir de la commode lorsqu'il fit une découverte qui lui fit perdre toute couleur.
« Par Merlin… »
Lentement, il sortit du tiroir une baguette de sorcier sale, ainsi qu'un coutelas de trente centimètres maculé de sang.
« Bien, on va bientôt pouvoir commencer. Il ne manque plus que Morgane et Harry. »
On était le 5 décembre 2018. Ron, ainsi que l'intégralité de la cellule d'enquête (moins Morgane et Harry), se trouvait dans le bureau de la salle cubique, l'endroit le plus discret qu'il pouvait avoir pour le moment. Ron décida d'attendre encore dix minutes les deux Aurors ; après, il commencerait la réunion. C'était étrange que ces deux là soient en retard. Au contraire, Ron pensait qu'ils auraient été les premiers sur place.
Les autres faisaient pour l'instant preuve de patience. Lucas Sauvray, le premier arrivé (suivi de près par Vogel), se tenait dans un coin et attendait les bras croisés et la tête baissée. Il paraissait presque s'ennuyer. Deux autres était dans son cas, le premier étant Vogel, qui arborait une mine sombre incongrue (on aurait dit qu'une chose terrible allait se produire) et Alister Craws, arrivé en dernier, qui montrait ouvertement son mépris (on aurait dit que pour lui, une chose très emmerdante allait commencer). Quant aux autres, cela ressemblait à une réunion amicale et non un rassemblement grave. Harvey Stone discutait avec animation avec ses deux collègues de la Sécurité Intérieure, Joanna Galys et Bridget Bell, et ressemblait à un coq au milieu de sa basse-cour (il commençait déjà à taper sur les nerfs de Ron). Casius Ogden parlait très sérieusement avec Samantha McKinnon, lui disant tout le bien qu'il pensait de sa grand-mère, une résistante qu'il avait bien connu. Quant à Jerry Bones, fidèle à sa réputation de Langue de Plomb, il ne disait rien mais écoutait attentivement l'échange entre Casius et Sam. Tous, ils formaient un groupe hétéroclite, insolite et Ron avait l'impression étrange de ne pas être à sa place.
« Monsieur Weasley, intervint Sauvray en remontant ses lunettes, je crois qu'il est temps de commencer. »
Ron était d'accord. Il ne pouvait plus attendre.
« Bon, tant pis pour Morgane et Harry. On… »
C'est à cet instant que Morgane fit son apparition, la mine grave. Ron commençait à avoir un sourire de satisfaction lorsqu'il vit Seamus la suivre.
« Morgane ! cria Ron sur un ton de reproche.
- Désolé, Weasley, répliqua Morgane visiblement contrarié, mais il vaut mieux qu'il soit là.
- On s'était mis d'accord, continua Ron sur le même ton, on ne devait rien dire à personne. Harry était catégorique. Il…
- Ron, l'interrompit Seamus, nous savons qui est le meurtrier de Goodwin. »
Un silence stupéfait accueillit la déclaration. Tous regardaient le duo avec des yeux ronds. Ron était véritablement abasourdi.
« Vous connaissez…
- Oui. » Morgane avait une voix plus aigue qu'à l'ordinaire et Ron constata que ni elle ni Seamus n'avaient véritablement dormi. « Encore une fois, désolé, mais nous aussi, on s'était mis d'accord pour ne rien dire à personne.
- Pourquoi…
- Parce qu'il valait mieux que personne ne sache. »
Un nouveau silence. Ce fut finalement Sauvray, qui s'était approché de la table, qui le rompit :
« Qui est-ce, alors ? »
Seamus se tourna alors vers lui et dit d'une voix sourde.
« Ce que l'on pensait depuis le début.
- C'est un sorcier.
- Oui, un Auror. Il s'appelle… Harry Potter. »
