DISCLAIMER : Tous les personnages de Naruto appartiennent à Masashi Kishimoto. Dans ce chapitre donc, à l'exception d'Orochimaru, Kabuto et Yoroi Akadô (personnage dans les H.S), tous les autres sont à moi.

RATING : T

GENRE : Angst pour ce chapitre.

NOTE :

1) Ce chapitre est le premier intermède (il y en aura plusieurs). Ils raconteront l'histoire de certaines expériences d'Orochimaru que vous retrouverez plus tard dans l'histoire. J'ai choisi d'en faire des intermèdes plutôt que de couper l'action plus tard avec de longs flash-back. Ainsi, le moment venu, vous saurez tout ce qu'il y a à savoir sur les personnages évoqués ici et sur la « résonnance ».

2) Les numéros entre parenthèses - ex : (3) - sont la traduction des noms des personnages. Je sais que certains vous seront familiers, néanmoins je les ai tous traduit (source dictionnaire japonais-français). Certains, comme (5) ou (8), sont en fait la traduction du nombre dans le sens « jour du mois ». Je les ai choisi pour leur sonorité.

Petit récapitulatif : (1) Ichi, (2) Ni, (3) San, (4) Yon, (5) Itsuka, (6) Roku, (7) Shichi, (8) Youka, (9) Kyuu, (10) Juu.

3) Le texte est volontairement rédigé au présent. Cela peut vous troubler peut être, néanmoins j'assume mon choix.

4) Le mot « parturiente » signifie : "femme qui accouche" (définition du Larousse).

5) L'action se passe l'année où Naruto et Sasuke ont sept ans.

Ce chapitre a été bêta-lecté par Chibisike !

INTERMÈDE - CHAPITRE SEPTIÈME : Naissances


Kawa-no-Kuni (Pays des Rivières)

Dans un des repères d'Orochimaru, un an avant le massacre du clan Uchiwa...

La salle, toute en longueur, est envahie d'une atmosphère lourde et oppressante. Il y a trois lits contre le mur face à la porte où San (3) se tient et sur chacun d'eux, une femme. Elles sont attachées aux matelas par des sangles aux poignets, aux bras et aux genoux. Leurs corps nus sont recouverts de lignes d'encre noire formant un sceau qui se déroule en spirale, du nombril à leurs hanches, le long des flancs de leurs ventres bombés.

Face à elles, Kabuto et Orochimaru discutent à voix basse tandis que plus loin sur la gauche, un troisième homme s'appuie contre une table garnie d'une bassine, de linges et de piles de dossiers. Aucun d'eux ne se préoccupe de l'enfant immobile sur le seuil. San sait pourtant qu'ils ont senti sa présence. Il a hésité avant de venir, craignant la colère de son maître mais sa curiosité a été la plus forte. Il espère ne pas se tromper en interprétant le silence d'Orochimaru-sama comme un assentiment et frissonne à l'idée du sort qui l'attend si ce n'est pas le cas...

Un cri déchirant fait voler ses pensées en éclats.

La femme alitée sur le lit du centre se cambre violemment sur le matelas malgré les sangles, les yeux révulsés. La douleur ne parvient pas à rompre l'inconscience artificielle dans laquelle elle est plongée, mais un peu de lumière semble envahir son regard quand la souffrance reflue. Pas longtemps. Un second cri franchit ses lèvres.

San, effrayé, se cramponne au chambranle de la porte mais il est incapable de détourner les yeux, quand bien même la scène lui soulève le cœur. Kabuto libère les jambes de la femme de l'étau des sangles pour les hisser dans des crochets de fer qui les maintiennent repliées et largement ouvertes, avant de se placer entre elles. Pendant ce temps, Orochimaru effectue des signes au-dessus du ventre de la femme. Puis il frappe sa peau de la paume en activant le sceau.

La femme hurle à mort, et San sent son cœur se figer d'effroi. Le corps de la parturiente se contorsionne sur le lit et ses cris se fondent en un hurlement unique qui enfle démesurément... Kabuto plonge ses mains entre les jambes écartées pour se saisir du paquet rouge et visqueux qui en sort.

Un bébé, réalise San, avec un émerveillement mêlé de terreur en entendant les faibles vagissements.

La tête de la femme roule sur le côté, vers le garçon, toujours tétanisé sur le seuil. Il voit ses yeux vides et comprend qu'elle est morte. Comme celle qui l'a mis au monde et comme toutes celles qui portent ce sceau le seront dès qu'elles auront livré le fruit de leurs entrailles. Kabuto confie l'enfant au troisième homme. San s'arrache à la vision du cadavre dans sa pose indécente et se penche en avant, se retenant à l'encadrement pour tenter d'apercevoir ce qu'il fait, mais un nouveau hurlement ramène son attention vers les lits.

La femme de droite semble souffrir plus encore que la première. A nouveau, San se sent prisonnier de la scène. La main d'Orochimaru-sama s'abat sur la peau tendue du ventre et les cris redoublent d'intensité. Le cœur de San bat la chamade et manque un battement quand le troisième homme s'interpose dans son champ de vision. La femme ne crie plus. Il entend un bruit mouillé puis les premiers cris du bébé.

- Toi ! Intime l'assistant rudement, faisant sursauter l'enfant. Prends-le !

Il fourre le premier bébé dans ses bras et se tourne pour s'emparer de celui que Kabuto lui tend. San s'appuie contre la porte, troublé. Le bébé est calme. Ses yeux encore aveugles bougent pourtant sans cesse, comme s'il s'efforçait de voir malgré tout. Ils sont plus foncés que les siens mais l'enfant sait qu'ils conserveront leur couleur. Il sera en tout point semblable à San, comme lui, l'était d'Ichi (1) et Ni (2), morts une semaine auparavant.

Nouveau cri.

San jette un coup d'œil sur Kabuto mais son regard revient rapidement sur le bébé lorsqu'il sent sa petite main se refermer sur l'un de ses doigts. Une douce chaleur se répand en lui. Le mot « frère » lui vient spontanément à l'esprit et lui arrache un sourire. Il le murmure doucement au bébé qui gazouille comme s'il avait compris. San n'entend même plus les cris de la dernière parturiente, immergé dans ce sentiment étrangement fort qui étreint son cœur, mais l'ombre d'Orochimaru sur lui, le ramène à la réalité.

Il lève craintivement les yeux. Son maître ne semble pas en colère. Il tient le second nouveau-né dans ses bras en le berçant machinalement. Nulle tendresse dans ce geste, le sannin ne supporte tout simplement pas les pleurs. Ils lui donnent des envies de meurtres particulièrement sanglantes. Son regard tombe lourdement sur San qui s'efforce de ne pas montrer la peur qu'il éprouve mais son maître ne le fixe qu'une seconde :

- Suis-moi, lui ordonne t-il en franchissant le seuil.

Il s'engage dans le couloir, San sur les talons. Après plusieurs détours, le sannin ouvre une porte. L'enfant le suit à l'intérieur. Il reconnaît immédiatement la pièce où il s'est réveillé deux semaines plus tôt. Sur le sol en pierre, les inscriptions d'un sceau reliées à un cercle au centre. San fixe cet espace un instant. Il est né au centre de ce cercle. C'est son premier souvenir. Il comprend qu'il va être témoin de la manière dont il est devenu ce qu'il est. A nouveau, la voix d'Orochimaru-sama claque comme un fouet, l'arrachant à ses pensées.

- Pose Yon (4) sur le sol.

San allonge doucement le bébé qu'il tient sur la pierre froide, à l'intérieur du cercle, en prenant soin de ne pas marcher sur les inscriptions. Orochimaru le rejoint et lui tend le second nouveau-né. Puis il s'accroupit au-dessus du premier, dénude son corps et finit de compléter le sceau sur sa peau, avant d'effectuer les signes et d'activer le sort. San recule contre le mur avec l'autre bébé. Puisque celui en train de se tordre sur le sol est Yon, celui qu'il tient est Itsuka (5). San murmure son nom à son oreille en le berçant mais ses yeux sont fixés sur l'autre.

Dans le cercle, le corps de Yon grandit rapidement avec un bruit terrifiant de craquements d'os et de torsions de chairs fraîches. Un bruit humide. Ses membres, ses cheveux, s'allongent, et sa voix monte en un feulement de pure douleur. San ferme les yeux. Son corps se souvient très clairement de cette souffrance. Quand tout s'arrête, c'est un enfant de dix ans, comme San, qui geint, nu sur le sol glacé. Sa réplique parfaite. Il roule lentement sur le ventre en grimaçant et pousse sur ses bras pour se redresser. Son regard croise celui d'Orochimaru et son cœur se serre sous l'aiguillon de la peur.

- Lève-toi, Yon ! Ordonne t-il.

L'instinct de l'enfant lui dit d'obéir rapidement. Il s'exécute avec difficulté. Kabuto les rejoint avec le dernier-né et San tend Itsuka à leur maître pour s'occuper de Yon. Ce dernier titube jusqu'au mur opposé, les nerfs encore électrisés par la douleur du sort de croissance. Alors qu'il se sent tomber, une poigne solide le retient.

- San, l'informe son sauveur.

Il repousse Yon contre le mur et aide son nouveau « frère » à enfiler les vêtements qui attendaient dans la pièce. Yon le remercie dans un souffle, les cordes vocales encore trop meurtries par le hurlement qu'il a poussé. La présence de San fait refluer l'impression de malaise. Quelque chose que les deux enfants sentent résonner entre leurs deux corps et qui apaise la douleur. Au bout de quelques minutes, Yon peut se tenir debout sans aide.

Pendant ce temps, Itsuka a grandi. Quand il semble avoir repris son souffle, San et Yon le saisissent pour l'entraîner plus loin. Cependant, Itsuka se dégage de leur poigne et bien que titubant et encore tremblant, il parvient à se vêtir sans aide, des vêtements que les deux autres lui ont lancés, sans plus lui porter d'intérêt. San et Yon ont reporté leur attention sur le dernier d'entre eux qui a fini de grandir. Les dents serrées sous la douleur, il reste allongé, le souffle heurté, des mèches de cheveux collées par la sueur à son front et ses joues.

- Tu n'as pas crié, dit Orochimaru qui semble apprécier le fait. Maintenant debout !

Mais malgré ses efforts, l'enfant reste sans force. San s'approche vivement de lui, avant que leur maître n'ait une de ses sautes d'humeur létales.

- Je suis San, lui dit-il en l'aidant à se mettre sur ses jambes.

- Et moi ? Souffle l'autre.

Il sent quelqu'un le prendre sous les épaules pour le redresser correctement.

- Tu es Roku (6), répond le nouvel arrivant, et je suis Yon.

Contre le mur où il s'appuie encore, Itsuka se met à ricaner. Pour une raison obscure, cela provoque un élan de colère et d'antipathie dans le cœur de Roku qui lui lance sèchement d'une voix encore meurtrie :

- Qu'est-ce qui te fait rire ?

Le regard d'Itsuka se fait plus aigu et son ricanement se fond en un sourire malsain.

- Je suis Itsuka, a-t-il déduit de leurs présentations. Ton supérieur, alors parle-moi autrement.

San fronce les sourcils au mot « supérieur » et corrige presque machinalement. :

- Nous sommes frères.

- Non merci, décrète Itsuka en s'éloignant d'un pas encore mal assuré. Je ne sais pas ce que signifie « frère » mais si ça veut dire que nous sommes liés en quoi que ce soit alors, oublie.

- Tu ne me connais même pas ! S'offusque San.

- Pas besoin. C'est un truc que je sens chez toi, comme une mauvaise odeur qui me déplaît. Je n'ai aucune envie d'être ton "frère" ou celui de l'un de vous, ajoute t-il en toisant les autres.

- Ça me convient parfaitement ! lancent Yon et Roku d'une même voix.

Itsuka a un ricanement moqueur tandis que les deux autres se jettent des regards furieux.

- San, occupe-toi d'eux, ordonne Orochimaru, avant de quitter la pièce avec Kabuto.

Le garçon soupire, un peu découragé, puis il entraîne ses « frères » à la découverte de l'antre secrète qui est leur maison.

°°O°O°°

Quatre mois plus tard...

Dans la grotte qui leur sert de dortoir, seul Itsuka, dort profondément. Une silhouette se faufile entre les futons vides, évitant prudemment cette zone là, passe au large de la couche où Roku somnole, et s'abaisse vivement au chevet de Yon.

- C'est l'heure, chuchote San.

Yon repousse ses couvertures et s'étire. Tandis qu'il suit son aîné hors de la chambre, il jette un coup d'œil à Roku mais le garçon se tourne de l'autre coté. Yon soupire, cependant, il n'a aucune envie de se disputer encore. Ni le temps.

- Bouge ! Lance la voix de San dans un murmure urgent.

Sitôt les deux idiots partis, Roku roule sur le dos, les yeux fixés au plafond. Il a refusé d'entendre la version de San sur leur venue au monde cet après-midi, parce qu'il n'a aucune confiance en lui. Itsuka s'est rangé à son avis parce qu'il se fiche de tout. Mais pas l'autre, évidement.

Cet idiot...

Au retour, Yon était très perturbé. Silencieux, pensif et... effrayé ? Roku n'est pas sûr. Yon et lui s'étaient disputés puis battus, comme presque chaque jour, sauf que Yon était définitivement étrange. Il le cognait sans même une de ses insultes habituelles et Roku en avait été... perplexe. Il l'est toujours. Qu'a inventé celui qui se prétend leur « frère aîné » ? Quoique pas aussi révolté que ce psychopathe d'Itsuka à cette idée, Roku ne ressent rien de tel. Pas de lien, avec aucun d'entre eux. Excepté si la colère qu'il éprouve journalièrement pour Yon peut tenir lieu de lien...

Non. Ce qui le perturbe, c'est de n'être pas à l'origine du malaise de l'autre. Il déteste Yon. Oh, pas au point de vouloir sa mort – pas comme Itsuka donc, qui rêve de tous les exterminer – mais…

Seuls les légers ronflements de ce dernier brisent régulièrement le silence de la grotte. Roku pousse un grognement mi-furieux, mi-résigné, puis se lève pour suivre les deux autres. Il veut savoir ce qui est capable d'atteindre Yon à ce point, ce qui lui a fait plus d'effet que ses coups. Et il peut faire confiance à ses yeux, à défaut de croire les paroles de San.

°°O°O°°

Il y a trois femmes à nouveau.

Yon fixe d'un air interdit les sangles qui les retiennent au lit et les lignes du sceau sur leurs ventres tendus. L'encre luit sous la lumière lointaine du plafond, noire, presque vivante, tranchant sur leurs peaux déjà blêmes. Leurs yeux roulent follement sous leurs paupières closes.

San dit qu'elles meurent, se rappelle t-il.

Le reste est encore pire que ce qu'il avait imaginé à ses descriptions. Yon maîtrise difficilement le tremblement qui le secoue. Les trois gisantes font monter en lui une angoisse sourde, épaisse, comme s'il buvait une pleine tasse de boue à chaque respiration.

- Qu'est-ce que c'est ? demande Roku qui vient de les rejoindre sur le seuil.

Sa voix est comme désincarnée par le choc. Il comprend mieux pourquoi Yon était si étrange. Un puissant malaise l'étreint à la vue des corps tatoués et déformés.

Qu'est que c'est que ça !

Pour San, c'est la seconde fois qu'il se tient là, et si le spectacle lui soulève toujours le cœur, du moins tire t-il un peu de calme de la présence des deux autres. Pour le moment.

- Ce sont nos nouveaux frères, répond-t-il à Roku, l'arrachant à la vision angoissante des corps entravés.

- Où ça ?

- Dans le ventre des femmes, explique San.

- Dans leur ventre, reprend Yon. Mais nous sommes bien trop grands !

Ça fait cent fois qu'il le répète depuis qu'il l'a appris. Roku est aussi perplexe que lui. San sait combien les souvenirs de leur réveil sont flous. La douleur et le froid de la pierre sont leurs seules certitudes. La douleur surtout. Même s'ils ont vu grandir les autres dans la foulée, ils ne conservent que l'image du corps de l'autre à terre, se redressant après cette onde de souffrance sans nom. Et Roku, né en dernier, se rappelle d'eux uniquement tels qu'ils sont maintenant.

- Nous étions plus petits, précise San pour Roku, avec un léger sourire. Des bébés.

Mais l'autre n'en ayant jamais vu, il se rend compte que le mot ne l'éclaire pas plus qu'il n'a aidé Yon dans l'après-midi.

- Ensuite, poursuit-il tout de même, Orochimaru-sama active un sceau, nous grandissons et nous nous réveillons.

- Dans cette pièce... souffle Roku comme le souvenir précis de la salle s'enclenche aux paroles de San. Mais rien de plus.

Ce dernier hoche la tête. Cependant, Yon fronce toujours les sourcils sans quitter des yeux les trois femmes.

- Pourquoi étions-nous à l'intérieur ?

C'est l'assistant dont San ignorait le nom la dernière fois, Yoroi, a-t-il appris depuis, qui répond à Yon, en passant devant eux avec une bassine.

- Tous les êtres humains naissent du ventre d'une femme.

Roku est sur le point de demander autre chose quand un hurlement déchire l'air. Les trois garçons dont le cœur frappe lourdement, tremblent de concert et l'angoisse qui avait desserré son emprise le temps de leur petite discussion, referme brutalement ses mâchoires sur eux. Yon et Roku regardent Orochimaru exécuter les signes qui activent le sceau au-dessus de la femme de droite. Kabuto a délivré ses jambes pour les reposer sur les étriers. Plus que les sangles, cet attirail en fer effraie les trois garçons.

Le second hurlement les claque comme un fouet. Roku s'accroche inconsciemment à Yon qui lui rend son étreinte, l'odeur âcre du sang se répand dans l'air. Les yeux exorbités et le cœur fou, les enfants voient un corps minuscule et gluant s'agiter. Le faible cri qu'il pousse est noyé par un ordre sec de Kabuto. Aussitôt, Yoroi s'empare du nouveau-né. Le médic-nin arme sa main de chakra et tranche le ventre de la femme. Elle s'effondre dans un gargouillis, un flot de sang s'échappe de ses lèvres et vient souiller l'oreiller. Kabuto plonge ses mains dans la plaie, fouille brièvement à l'intérieur du corps et en ressort un second paquet vagissant, les bras englués de sang jusqu'au-dessus des coudes.

- Kami-sama... souffle San en retenant tant bien que mal la nausée qui l'assaille.

Les deux autres sont figés, presque statufiés. Mais lentement, autre chose naît dans leurs yeux, sous le dégoût et la peur, gagnant doucement sur l'angoisse.

Un nouveau cri.

Ou plutôt un feulement animal s'échappant des lèvres blêmes de la femme sanglée au centre. Orochimaru et Kabuto sont déjà auprès d'elle. Au moment où leur maître claque sa paume sur la spirale du sceau, les yeux de la femme s'ouvrent brusquement. Lucides. Fous de douleur mais parfaitement conscients. Un instant. Jusqu'à ce que la vague de souffrance suivante lui use les cordes vocales à les briser, avant de la replonger dans l'inconscience. Pour San, c'est encore pire que la première fois. Il y a une violence dans ces naissances qui n'était pas là précédemment. Ou peut être ne l'avait-il pas si pleinement ressenti. La voix de Yon le sort de ses pensées :

- Je peux approcher ?

Avec un sursaut, San réalise que le garçon s'est avancé dans la pièce. Kabuto et Orochimaru échangent un regard, puis leur maître hausse les épaules et Kabuto se décale pour faire de la place. Roku les rejoint presque aussitôt, sa curiosité l'emportant momentanément sur son écœurement. Pour Yon, c'est différent. Son corps a bougé seul, il a parlé sans s'en rendre compte. Il s'est senti « appelé ». Quelque chose, comme... une... attraction... une… résonnance… Peu à peu la même impression envahit Roku.

Essayant d'occulter les gémissements et les mouvements sporadiques de la femme attachée devant eux, les deux enfants fixent son entre-jambe. Leurs yeux s'arrondissent comme la tête du bébé émerge lentement de sa prison de chair. Roku est trop tétanisé pour réagir mais Yon, le souffle suspendu à cette nouvelle vie, sent clairement maintenant, le lien, le fil déjà cousu de son cœur à celui du nouveau-né. Ses mains s'avancent par réflexe et Kabuto le guide pour extraire l'enfant.

Yon, incrédule, fixe le bébé entre ses mains. Le sang, les autres matières qui le recouvrent. Il sent le cœur minuscule battre sous ses doigts. Une émotion étrange, puissante, le balaie avec la force d'une tornade. Il sent le fil se tendre comme une corde, s'ancrer entre eux. Solide. Ses yeux croisent ceux de Roku, emplis du même émerveillement.

Frère, pensent-ils ensemble.

Ils n'éprouvent rien de semblable pour San, Itsuka, ou entre eux. Rien pour les jumeaux nés juste avant. Mais ce mot que San leur rabâche depuis des mois, prend soudainement tout son sens, incarné dans ce bébé.

- Kyuu (9), murmure Yon avec, déjà, une amorce de tendresse dans la voix.

- Donne-le à Yoroi, ordonne Kabuto en se rendant auprès de la dernière parturiente.

Yon et Roku restent auprès de l'assistant tandis qu'il lave le bébé des fluides de sa naissance et l'emmaillote sommairement, avant de le remettre entre les bras de Yon. Ils ignorent complètement les jumeaux couchés près de là, tellement immergés dans leur contemplation et l'onde puissante de ce nouveau lien, qu'ils en oublient l'autre naissance.

San n'a pas osé les suivre précédemment, mais comme leur maître active le sceau de la dernière femme, il se ressaisit et rejoint Kabuto. Quand le bébé glisse entre ses mains, un sentiment d'irréalité enveloppe San. Sentir la vie, là, sous ses doigts, fragile, lui ferait presque oublier l'horreur des trois cadavres gisant désormais sur les lits. Presque. Cette pièce pue le sang et la mort.

Orochimaru observe ses créations et le réseau complexe des émotions qui se succèdent sur leurs visages, avec un sourire satisfait. La résonance semble fonctionner parfaitement… D'un ordre bref, il intime à tous de le suivre. Kabuto et Roku portent les jumeaux, Yon n'a pas lâché Kyuu et San les suit avec le dernier-né, Juu (10). À Yoroi, resté en arrière, revient la charge de se débarrasser des corps.

°°O°O°°

La même salle. Le même rituel. Dans l'ordre, impérativement.

L'inverse a coûté la vie à Ichi et Ni, éveillés après San bien que nés avant lui. Leur maître était pressé de découvrir son numéro trois. San ignore si Orochimaru regrette sa précipitation mais lui, se sent responsable de ces deux morts. Il a bercé les deux bébés. Pendant plus d'une semaine, ils ont été tout son monde… jusqu'à ce qu'Orochimaru-sama les emmène et qu'il ne reste plus d'eux que ces amas de chairs monstrueux, déformés… Il secoue la tête pour effacer ces images.

Dans l'ordre donc.

Kabuto dépose l'aîné des jumeaux sur le sol et le sannin active le sceau. Contre le mur, San, Roku et Yon frissonnent au souvenir de la douleur. Les deux derniers commencent à se rappeler lentement du jour de leur éveil, les pièces du puzzle s'imbriquent. Leurs yeux ne quittent pas le corps qui se tord et grandit. Le hurlement, d'abord inarticulé, prend de la force et finalement s'essouffle. Désormais, Shichi (7) ressemble à un enfant de dix ans en tous points identique à eux.

Kabuto le redresse sans ménagement, mais sans le lâcher, tandis que Roku pose le second jumeau sur le sol sur un signe de leur maître. Puis le médic-nin repousse Shichi entre les bras du sixième et quitte la pièce. Roku n'ose pas protester. Avec un grognement énervé, il répète pour le garçon, les gestes que San et Yon ont eus pour lui à son réveil. Mais dès que l'autre est habillé, il l'abandonne pour suivre la seconde croissance.

Comme pour les accouchements, les enfants ne peuvent s'empêcher de regarder, en dépit du dégoût, de la peur ou de l'angoisse qu'ils éprouvent. Du point de vue de Roku, si un lien existe entre eux tous, ces sentiments mêlés conviennent bien mieux que la notion de fraternité si chère à San. Même Itsuka, s'il était présent, ne pourrait pas nier, malgré la haine instinctive qu'il leur porte à tous.

La croissance de Youka (8) est plus lente que les autres. San se crispe, redoutant que ce qui est arrivé à Ichi et Ni se reproduise. Mais le sort fonctionne. Entre temps, Shichi a suffisamment récupéré pour s'occuper, seul, de son jumeau. De toute façon, les autres sont concentrés sur le suivant : Kyuu. Yon le dépose doucement sur le sol et se recule suffisamment pour se tenir juste en dehors des lignes du sceau. Roku se place près de lui et San, qui les observe depuis le mur en berçant Juu, ne peut s'empêcher de sourire. Ces deux là se détestent mais l'existence du neuvième parvient à occulter tout cela. Pour l'instant du moins.

Comme Roku, Kyuu ne crie pas. Il roule sur le ventre et se redresse rapidement, malgré le fort tremblement qui l'agite. Son regard tombe sur Yon. Ils se sourient inconsciemment. Puis il voit Roku qui ne peut empêcher une brève rougeur d'envahir ses joues. Les mains de Yon se glissent sous ses épaules pour l'aider à marcher tandis que Roku, la voix empreinte d'une douceur inédite, murmure :

- Bonjour Kyuu...

°°O°O°°

Après avoir confié Juu à leur maître et s'être assuré de la santé des jumeaux, San rejoint le trio. La tension entre Roku et Yon est déjà revenue, centrée sur Kyuu dont ils se disputent l'attention.

- Il peut se débrouiller seul ! lance Roku.

Malgré ce qu'il ressent, les gestes ne lui viennent pas aussi naturellement qu'à Yon et cela l'énerve. Il préfère encore que Kyuu s'effondre que laisser Yon l'aider, ou d'admettre ses propres défaillances.

- Il tremble encore, proteste Yon de ce ton hautain qui le fait toujours se sentir idiot.

- Tu le touches, riposte t-il en désignant la main de Yon refermée sur le poignet de Kyuu.

L'accusation excite la colère de Yon, même si, pas plus que Roku, il ne saisit la portée exacte de l'allusion.

- Tu racontes n'importe quoi !

- Je dis juste ce que je vois !

- Hé ! Je suis là ! lance Kyuu assis entre eux.

- Laisse, intervient San, ils sont toujours comme ça.

Sur ces mots, il tire Kyuu vers lui. Les yeux des deux autres flamboient mais ils se taisent. Roku croise les bras avec un reniflement méprisant et Yon sourit à Kyuu d'un air contrit, avant de jeter un coup d'œil à son rival.

- Tu ressembles à Itsuka avec cette tête là, lui lance t-il.

- Teme ! Ne me compare pas à ce déchet ! Explose Roku, prêt à frapper Yon.

- Qui est Itsuka ? demande Kyuu à San, étouffant la dispute dans l'œuf.

- Un autre de nos frères.

Au dernier mot, le regard de Kyuu se porte instinctivement sur Roku et Yon.

- Ce truc de frère, c'est une idée fixe chez San, élude ce dernier. Peu importe. Ce qui compte, c'est de jamais, JAMAIS, prononcer ce mot devant Itsuka. Il devient violent. Hystérique, même. Sérieux.

- De toute façon, qui voudrait être lié avec ce type ? Renchérit Roku.

- Je ferai attention, merci.

- Orochimaru-sama a dit de venir te voir, San, lance Shichi derrière eux, attirant sur lui, l'attention des quatre autres.

Un pas derrière lui, son jumeau supporte Juu, le dernier d'entre eux. Le sannin a quitté la pièce. Ils sont seuls.

San observe sa « famille ». Ils se ressemblent tous, des miroirs quasi identiques, comme des déclinaisons légèrement modifiées à chaque tour, d'une même version… Mais chacun d'eux se sent unique en dépit de cet écho qui résonne entre leur corps.

Famille.

Le mot s'impose à lui, comme le mot frère, instinctivement. Famille sonne juste, pour traduire ce qu'il ressent pour les six garçons sous ses yeux… et dans une moindre mesure pour Itsuka. L'appartenance, l'envie de protéger, une sorte d'affection, d'unité... et San a conscience de l'utopie que cela représente d'espérer voir triompher ces sentiments dans l'antre d'un serpent.

« Quelque part au dehors, Yoroi fait disparaître les corps, Maître Orochimaru et Kabuto doivent sûrement s'assurer de la santé de celles qui accoucheront bientôt. Les dernières. Nous serons bientôt au complet... Plus qu'un mois, peut être moins. »

Son regard erre encore sur le groupe qu'ils forment. Seuls d'infimes détails varient de l'un à l'autre : la longueur de leurs chevelures ou la forme de leurs yeux, de leurs nez et de leurs bouches, leur manière de se mouvoir dans ces corps grandis de force. Assez pour les différencier de manière irrémédiable à leurs yeux et aux siens, mais pas suffisamment pour que leur maître ou Kabuto ne les confondent pas.

Le dernier incident du genre remonte à trois jours, où Orochimaru-sama a pris Itsuka pour Roku. La réaction d'Itsuka ne s'est pas fait attendre : il s'est rasé la tête. Yon, Roku et lui ont prudemment gardé le silence pendant toute l'opération. Seule la peur de la punition qu'Orochimaru-sama lui donnerait, empêche Itsuka de les égorger pendant leur sommeil. Il est trop lâche pour les affronter de face... sauf sous l'effet de ses colères. San n'ose même pas penser à sa réaction en découvrant les nouveaux arrivants à son réveil. Il valait mieux être fixé immédiatement, tant que leur maître est encore présent, afin d'éviter de tenter le diable.

- Il se fait tard, dit San à haute voix, sortant de ses pensées. Allons dormir et je vous ferai visiter demain.

Il les précède hors de la salle, puis dans un long couloir aux murs gravés de symboles abstraits. A un croisement, il ouvre une porte qui débouche sur un escalier orné des mêmes motifs. Il lance un regard par-dessus son épaule pour vérifier qu'ils sont tous là et la porte refermée, il commence à descendre les marches. Mais quelque chose dans son profil a attiré l'attention de celui qui le suit.

- Qu'est ce que t'as ? interroge Roku qui a capté son inquiétude.

- Itsuka… lui souffle t-il simplement.

Aussitôt l'autre se renfrogne et jette un coup d'œil à Yon. Ce dernier a entendu, tout comme Kyuu qui marche entre eux. San n'a pas besoin de s'expliquer plus. D'ordinaire Itsuka focalise sa haine sur lui, parce ce qu'il est celui qui s'occupe de leur repas, de leur bien-être mais surtout parce qu'Orochimaru-sama les a expressément placés sous son autorité. Mais aujourd'hui, il se pourrait bien que Roku et Yon soient aussi victimes de ses attaques. Sans compter les nouveaux.

Instinctivement, Yon et Roku se rapprochent de Kyuu et échangent un bref regard, mais qui suffit pour que l'un et l'autre comprennent qu'ils protègeront d'abord Kyuu, quoiqu'il advienne. Itsuka est fourbe et rapide, mais Yon est plus fort que lui et Roku s'estime d'un niveau proche du sien, alors ils pensent qu'à deux, ils ont de bonnes chances de maîtriser le cinquième, si besoin. De toute façon, il y a San, qui même s'il n'aime pas se battre en dehors des entraînements, reste le plus fort d'entre eux, à la grande fureur d'Itsuka, d'ailleurs. Mais cette soudaine alliance tacite perturbe les deux rivaux, comme les perturbent leurs brusques sentiments pour Kyuu. Sans le vouloir, leurs pensées ont suivi le même chemin et une identique expression fermée et soucieuse anime leurs traits.

- C'est quoi le problème ? interroge Youka, à droite de Yon, en le détaillant avec attention.

Il a lâché Juu -désormais à coté de Roku- et tient la main de son jumeau tandis qu'ils s'engouffrent dans un autre couloir en pente. Un peu interloqué, Roku fixe leurs doigts entrelacés et quand les siens effleurent ceux de Kyuu par mégarde, il rougit brusquement et s'écarte de lui dans un sursaut. En relevant les yeux, il croise le regard moqueur de Yon sur ses joues rouges en voulant éviter celui de Kyuu, et serre les poings de rage.

- Tu ferais mieux de penser à la réaction du psychopathe ! lance t-il à Yon avec un sourire ravi, en voyant l'autre perdre un peu de ses couleurs.

- Qui est le psy... machin là ? intervient Juu.

Sa voix est si identique à celle d'Itsuka justement –encore des ennuis en perspective- que San, Roku et Yon grimacent.

- Quoi ?

- Rien… et on dit « psychopathe », grommelle Roku.

- J'm'en fiche, c'est pas comme si je savais ce que ça veut dire, remarque Juu.

- Ça veut dire fou. Vraiment, fou.

Juu hoche la tête gravement.

- Et donc, qui est fou ? demande Youka.

- On parle d'Itsuka, répond Yon. Il veut être le seul exemplaire. Il nous hait tous mais il a encore plus peur de notre maître, alors il nous tue pas. Mais on sait pas comment il va supporter d'autres bunshin…

- Des clones ? C'est ce que nous sommes ? demande Shichi, semblant faire fi de la menace, pourtant bien réelle, que représente Itsuka.

- D'où tu crois qu'on se ressemble tous comme ça, autrement ? réplique Roku avec humeur.

Youka grogne au ton employé contre son frère. Il ne semble pas ravi non plus, à l'idée que quelqu'un d'autre que lui ressemble à son jumeau. Du moins, c'est ainsi que San et Roku traduisent la brusque étreinte dans laquelle il emprisonne Shichi, manquant de les faire trébucher tous les deux dans la manœuvre. En les voyant faire, Juu grimace légèrement avec un reniflement méprisant.

- Des clones de qui ? interroge Kyuu.

- Aucune idée, répond Yon avec un haussement d'épaule.

Et tous les autres relèguent de même cette question, comme sans objet. San reporte son attention devant lui, masquant ainsi son expression aux autres. Lui il sait, mais il lui manque encore des informations, il a des questions, aussi… Il a trouvé les documents les concernant pendant ses journées de liberté, entre la mort d'Ichi et Ni et les naissances de Yon, Itsuka et Roku. Evidemment, depuis, il n'a pu voler que quelques heures par semaine pour faire ses recherches. Il lui faut se cacher des autres en plus d'Orochimaru-sama, Yoroi et Kabuto, ce qui lui complique considérablement la tâche. Et ce n'est pas le nouveau lot d'arrivants qui va lui faciliter la vie, ni les prochaines naissances. Leur nombre final fait partie des données inconnues, et puis il y a aussi ce mot, « résonnance », qui semble contenir plus que San ne le soupçonne.

Mais ce n'est pas le moment de penser à cela, ils arrivent près de leur grotte. San s'arrête pour ouvrir une pièce qui contient des futons, des draps et d'autres vêtements. Les jumeaux, Kyuu et Juu se glissent à l'intérieur récupérer leurs nécessaires, tandis que Roku et Yon s'emparent des oreillers, puis San reprend la tête du groupe le long du couloir. Ils continuent de descendre un moment en chuchotant entre eux. Il fait plus froid à mesure qu'ils avancent, au point que Juu et Youka jettent un œil reconnaissant à la couverture épaisse de leur barda.

Au moment même où il tourne le coin du couloir qui aboutit enfin sur leur dortoir, un puissant sentiment de fatalité s'abat sur les épaules de San. Itsuka semble les avoir entendus venir. La peau nue de son crâne est encore humide et San constate qu'il s'est également rasé les sourcils, cette fois-ci. Ce visage si identique aux leurs, mais dépouillé, rend son regard plus inquiétant encore. Ses yeux semblent étirés vers les tempes, emplis de leur habituelle lueur malsaine... avant de s'assombrir de haine pure. Et tandis que derrière lui se déploie leur tout nouvel effectif, San voit luire une lame dans le poing d'Itsuka, juste avant qu'il ne s'élance vers lui avec un hurlement de rage, de bête sauvage…


Le petit mot de Seeliah

C'était donc le premier intermède. J'espère qu'il ne vous aura pas trop perturbé. Le prochain chapitre reprendra là où je me suis arrêtée, c'est à dire juste après le face à face Naruto/Sasuke. Il est presque bouclé à l'heure actuelle et devrait donc être publié dans les temps (croise les doigts que rien ne l'empêche^^). Je vous dis donc à bientôt !

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