Au Cœur de la Pierre

VII - Le Lion et le Chiot

Ils allèrent chasser du gobelin ensemble ce soir-là, et pour un court instant, Fili eut l'impression que tout était redevenu comme avant. Comme s'il n'y avait jamais eu cette terrible histoire d'attirance. Etrange revirement pour Kili, et Fili s'interrogeait à ce sujet. Son petit frère refusait de parler, cependant, et à l'instar de Kona, le blond n'allait pas insister. Pour l'instant, s'il pouvait juste profiter d'avoir à nouveau un frère à temps plein, ça lui suffisait amplement. La vie continuait, inexorablement, et ce fut comme si les problèmes s'étaient envolés. Fili faisait de son mieux pour se retenir, et il le faisait très bien. Evidemment, ses sentiments ne s'étaient pas dissipés, bien au contraire. Ils ne faisaient que grandir, encore et encore, se renforçant d'autant plus. Fili rêvait encore de sentir Kili nu contre lui, de caresser tendrement ses cheveux, de poser ses lèvres sur ses lèvres, son cou, son ventre, ses cuisses. Cela dit, il le cachait beaucoup mieux désormais, et ne semblait plus mettre Kili mal à l'aise. Ou plutôt… C'était lui qui se mettait mal à l'aise tout seul, maintenant. Il le regardait, et soudainement détournait le regard en rougissant, sans que Fili ne sache pourquoi. S'il ne le connaissait pas mieux, il l'aurait presque cru amoureux de lui. Mais c'était impossible, n'est-ce pas !?

Et puis, avec le temps, cette impression se dissipa. Fili arrêta d'avoir peur de toucher Kili, et Kili arrêta de rougir devant Fili. Aux yeux de tous, et même d'eux-mêmes, ils étaient redevenus les frères qu'ils avaient toujours été, partageant un lien presque fusionnel. On les voyait souvent déambuler dans les mines, que ce soit sur le chemin de leur patrouille ou de leurs appartements, riant et plaisantant avec insouciance. Ils allaient souvent voir Kona aussi : Fili et elle s'entendaient bien, finalement, et Kili semblait toujours autant lui plaire. Tout n'avait pas été facile pourtant. Au début, Fili ne pouvait s'empêcher de se sentir jaloux, de vouloir être à la place de Kona, mais au bout du compte, il ne pouvait absolument rien lui reprocher. C'était une honnête femme-nain, sincère, généreuse et drôle : impossible pour lui de la détester ! Avec le temps, la colère et la violence de Fili s'était muée en tendresse et en compréhension. Après tout, si Kili était heureux avec Kona, qui était-il pour se mettre entre eux ? C'est ainsi que les semaines, les mois, les années passèrent.

Fili aiguisait distraitement ses épées, une chope de bière à portée de main, lorsqu'on frappa à sa porte. C'était étrange, dans le sens où ça faisait maintenant bien longtemps que Kili ne se donnait même plus la peine d'annoncer sa venue. Il se contentait d'entrer, de saluer son frère et de se servir dans le garde-manger. Que l'on frappe ainsi à sa porte était assez… inattendu. Il posa sa lame et se leva pour aller ouvrir, se demandant tout de même de qui il pouvait bien s'agir. Il n'aurait jamais pu deviner, en fait.

« Kona… !? »

Il lui ouvrit grand la porte, l'invitant silencieusement à entrer. Jamais elle n'était venue seule auparavant : l'absence de Kili donnait une curieuse impression à Fili. Un peu comme si quelque chose n'allait pas, même si Kona aurait tout à fait pu faire une surprise à Kili, et demander conseil à son grand frère. Cependant, en la voyant s'asseoir lourdement sur le banc, Fili changea d'avis. La naine n'avait pas l'air dans son assiette.

« Que se passe-t-il ? » demanda timidement Fili, se rapprochant pour venir s'asseoir en face d'elle.

« Je… je sais pas trop… » murmura Kona.

Sans attendre, Fili lui servit une chope de bière - le minimum à faire dans ces cas-là . Puis il attendit, silencieux, qu'elle veuille enfin parler. C'était pour ça qu'elle était venue non ? Concentré, il plongea ses yeux clairs dans les siens, jouant distraitement avec sa moustache. Elle devenait assez longue, il ne tarderait pas à la taille.

« … Ton frère… il est bizarre en ce moment. » finit-elle par dire.

Le blond leva un sourcil, ne cachant pas son étonnement. De son côté, il n'avait absolument rien remarqué. Kili était toujours le même, pour lui, et ce depuis des années déjà !

« Bizarre ? Tu veux dire quoi par là ? »

Kona restait vague : elle haussa les épaules, et but une grande lampée de bière.

« Disons… Qu'il a l'air distrait. Je veux dire, vraiment. Plus que d'habitude. C'est comme si j'étais pas vraiment là. On dirait qu'il s'en fout, en fait. C'est bizarre. »

Ca, pour sûr ! Kili avait beaucoup de défauts, mais il n'était pas du genre à rester indifférent : à quoi bon voir et discuter avec des gens si c'était pour le faire par pur automatisme ? Pour faire plaisir ? Parce que c'était ce qu'il fallait faire ? Se préoccuper des contraintes socio-culturelles pensait n'avait jamais été dans les habitudes de Kili, non. Il se foutait bien de ce que les autres pensaient. Fili l'avait appris à ses dépens, d'ailleurs. Ce dernier hocha la tête, et répondit doucement :

« C'est vrai que ça m'étonne beaucoup, venant de sa part… Quelque chose s'est passé ? Vous vous êtes disputés ? »

Il ne disait pas ça parce que ça lui aurait fait plaisir : ce n'était pas le cas. Depuis des années, tout ce que Fili voulait c'était le bonheur de Kili, même si ça lui faisait mal. Mais sur ce coup, il ne voyait pas pourquoi son frère se comporterait soudainement de cette façon avec Kona alors qu'ils ne s'étaient jamais engueulés. La naine resta muette quelques temps, les yeux dans le vague.

« … Non… C'est juste… qu'il me parle moins. Comme s'il s'éloignait. Et je ne sais pas pourquoi. Un peu comme la dernière fois… Il est venu me voir après que j'ai fini de travailler, comme d'habitude, et on a mangé chez lui, mais c'était comme si tout ce que je disais tombait dans le vide, comme s'il ne m'écoutait pas, d'ailleurs je pense qu'il ne m'écoutait pas vraiment, pas plus qu'il avait conscience de me répondre, il le faisait un peu par réflexe, pour entretenir une conversation qui ne nous intéressait pas vraiment, ni l'un ni l'autre, et au bout d'un moment on n'avait plus rien à dire, alors on a mangé en silence, en silence ! J'ai jamais vu Kili silencieux aussi longtemps, alors je me suis rendue compte que dernièrement, ça arrivait assez souvent… On ne se parle plus vraiment. Je me demande même si on s'est jamais vraiment parlé, en fait.» Elle soupira, et sourit sans joie. « A vrai dire, je crois que c'est aussi pour ça que je viens te parler, au moins je sais que tu m'écoutes… Désolée de t'embêter avec ça quand même. C'est pas comme si tu pouvais faire grand-chose. »

Fili haussa les épaules. La vraie question, c'était 'pourquoi pas ?'… Il comprenait Kona. Si ça la perturbait à ce point, il fallait bien qu'elle en parle à quelqu'un. Et qui d'autre que le frère de Kili, après tout ? Quelle ironie qu'il soit le seul en mesure de sauver un couple dont la naissance l'avait tant blessé. Au fond de lui, il n'avait pas spécialement envie de le faire, mais ce n'était pas de lui dont il était question, mais de Kili et Kona. Il soupira et finit sa chope d'une traite.

« C'est rien, je comprends. Je… J'vais essayer de lui parler, Kona. Si quelque chose ne va pas, je le saurais. »

Du moins, il l'espérait. Elle hocha la tête doucement, visiblement peinée. Mais Fili ne pouvait rien faire de plus, du moins pour l'instant. Et quand bien même… Si Kili restait indifférent, qui pouvait changer ça ? Dans tous les cas, il n'y avait pas grand-chose à faire. Kona resta encore un peu, discutant de choses plus triviales avec Fili, histoire d'oublier la douloureuse indifférence de Kili. La naine s'en alla une petite heure plus tard, laissant Fili perplexe. Il avait dit qu'il essaierait de parler à son frère, alors il le ferait. Mais ça ne voulait pas dire qu'il saurait comment s'y prendre.

Au final, il n'eut même pas le temps d'y réfléchir. Un peu après, Kili entra sans frapper, comme à son habitude. Fili sursauta, et faillit renverser le plateau de fromage qu'il portait, alors qu'il allait se mettre à table. Il se mit à rire en voyant son frère, mi-amusé mi-nerveux, et remit du pain à table.

« Je suppose que tu manges ici ce soir ? C'est une idée ou t'arrives toujours pour les repas !? »

« J'y peux rien si ta bouffe est meilleure que la mienne ! »

Kili rit également, et s'assit. Devant lui la viande grillée fumait encore, à côté de brioches comme seul Fili savait les faire : impossible pour lui de ne pas se jeter dessus ! Il commença à manger avant même que son frère ne revienne, souriant et joyeux.

« Ca a l'air d'aller, toi ! » lança Fili. Il fallait bien essayer de prendre la température.

« Ouais ! Et toi ? »

Son petit frère éclata de rire, tout en continuant de manger, alors que Fili répondait d'un hochement de tête. Il n'y avait pas de doute : pour ce dernier, Kili n'avait pas changé d'un poil. Alors pourquoi Kona se sentait-elle mal à l'aise avec lui désormais ? Peut-être qu'elle était un tantinet paranoïaque, même si depuis le temps que Fili la connaissait, elle avait toujours eu l'air de quelqu'un avec les pieds sur terre. Hmm… Si Kili avait l'air de si bonne humeur, ça n'allait pas être une mince affaire de lui tirer les vers du nez. Déjà que Fili n'aimait pas spécialement ça, il lui faudrait ruser d'autant plus.

« Alors avec Kona, ça se passe bien ? »

D'accord, c'était complètement lamentable. Fili avait beau être le plus intelligent des deux frères, ça ne faisait pas non plus de lui un génie. En face de lui, le brun ne fronça même pas les sourcils. Il se contenta de lui lancer un grand sourire et de répondre :

« Ouais ! On s'entend super bien, c'est un peu comme si on était déjà mariés ou presque en fait ! T'es jaloux hein !? »

Le rire de Kili se fit un peu moins franc alors qu'il se rendait compte - trop tard - de ce qu'il venait de dire. Pas par rapport à Kona, non, mais bien par rapport à Fili. Même si le blond faisait comme si de rien n'était, quelque part, Kili savait que ses sentiments à son égard n'avaient toujours pas changé. Ils n'avaient pas disparus, mais Fili les contrôlait assez bien pour rire à la remarque de son frère.

« A ce point là ? » répliqua-t-il en entamant sa chope.

« Evidemment ! »

Kili ne dit rien de plus. C'était mauvais. Cette conversation n'allait nulle part, et surtout pas dans la direction que Fili aurait voulu qu'elle prenne. Ils mangèrent un temps en silence, jusqu'à ce qu'il se décide à jouer cartes sur table.

« Kona est passée tout à l'heure. » annonça-t-il du ton le plus neutre possible.

« Ah ? » Kili avait l'air sincèrement surpris. « Elle a dit quelque chose ? »

Fili avait envie de répondre 'à ton avis ?' mais ce n'était pas le moment. Pas quand il s'apprêtait à lui dire ce qu'elle lui avait confié.

« … Elle m'a dit qu'elle était de plus en plus mal à l'aise avec toi. Que tu ne lui prêtais pas assez attention. »

« Hein ? »

Le blond avait tout fait pour garder son calme, et annoncer ça sans la moindre trace d'intonation. Pas question de se trahir. Il ne valait mieux pas, de toute façon, parce qu'il n'était pas sûr de connaître sa propre opinion. Mais le brun semblait vraiment ne pas comprendre.

« Mais c'est pas vrai ! » répondit-il en écarquillant les yeux.

Pourtant, en y regardant de plus près, Fili pouvait voir que son frère mentait. Il n'était pas très bon, et la seule personne qui y croyait au final, c'était lui-même. Le blond secoua la tête, et continua de manger. Il ne pouvait rien faire pour Kili - et encore moins pour Kona - s'il refusait de voir la réalité en face. S'il ne se rendait même pas compte de son comportement, c'était peine perdue d'essayer de le changer.

« Pourquoi elle t'a dit ça !? » demanda Kili.

« … Je ne sais pas. Sûrement parce qu'elle pensait que c'était le cas, et que je pourrais y faire quelque chose. »

C'était la réponse la plus honnête et la plus simple que Fili ait pu faire. Il finit sa chope d'un air las, avant de reprendre la parole.

« Tu devrais essayer de lui parler, Kili. Je veux dire, lui parler vraiment. Savoir pourquoi elle se sent comme ça. Non ? »

Kili haussa les épaules, visiblement dubitatif.

« Je vais voir. » répondit-il alors qu'il finissait de mâchonner rageusement un bout de viande.

Un silence pesant s'installa, uniquement entrecoupé par les bruits des couverts qui dansaient sur la table. Et quand Kili eut terminé son repas et qu'il se soit tourné vers Fili, il lui lança une des propositions des plus surprenantes.

« … Je pourrais te faire tes tresses demain matin ? »

Fili haussa un sourcil, incrédule. C'était quoi ça ?

« Quoi ? Mais je me lève tôt demain, tu seras jamais là à temps… »

« Hmpf… J'ai qu'à dormir ici alors ! »

Le blond s'arrêta totalement : ils n'avaient pourtant pas bu autant… ! Kili réalisait-il vraiment ce qu'il était en train de dire ?

« Kili… Il n'y a qu'un lit ici, et c'est le mien. On n'a plus vingt ans tu sais, on peut faire chambre à part. »

Visiblement vexé, le brun termina sa chope d'une traite.

« Tu dis ça parce que t'as peur de pas pouvoir te retenir ? Ou parce que tu penses que Kona sera jalouse ? »

En entendant ça, Fili rougit et se leva brutalement de table. C'était trop là : qu'est-ce qu'il lui prenait ? On aurait presque pu penser que Kili était ivre, sauf qu'il n'avait pas bu assez pour ça. Fili le savait, il le connaissait comme s'il avait grandi avec. Remarque… Kili aurait très bien pu commencer à boire avant de venir chez son frère. Quelque chose ne tournait vraiment, mais alors vraiment pas rond en ce moment.

« Kili, ça suffit. Si toi et Kona avez des soucis, réglez les entre vous ! J'en ai assez… »

Face à l'expression moins courroucée que lasse de son grand frère, Kili baissa le regard, penaud. Il aurait sûrement préféré que Fili se mette en colère, plutôt qu'il affiche cette mine pleine de déception. Ca lui rappelait à quel point le brun pouvait être stupide, et inutile. D'une voix faible, à peine audible, il demanda alors à son grand frère :

« … Est-ce que je peux rester ici ? Juste ce soir ? S'il-te-plaît. Je… on dormirait ensemble, comme avant… »

C'était pas du jeu ça. Fili n'aspirait à rien de plus que de retrouver son frère tel qu'il l'avait connu il y a très longtemps. Il ne nourrissait aucune rancœur envers Kona, bien sûr, mais c'était toujours avec une certaine tristesse qu'il songeait qu'il allait devoir partager Kili avec elle, et ce pour le reste de sa longue vie, s'ils décidaient d'officialiser leur union. Et là, il se surprenait à engueuler son petit frère simplement parce qu'il voulait rester un peu avec lui. Même si Fili avait un drôle de pressentiment, il ne pouvait pas ne pas accorder à Kili ce qu'il demandait. Quelle logique y avait-il à refuser quelque chose que lui-même désirait ardemment ?

« … D'accord. » souffla-t-il finalement. « Et j'espère que tu t'occuperas de mes cheveux mieux que des tiens… ! »

Fili sourit doucement, histoire de détendre l'atmosphère qui s'était entre temps alourdie. Kili l'imita presque aussitôt, laissa son frère approcher, et poser une main sur son épaule, main qu'il prit doucement dans la sienne.

Ils dormirent côte à côte ce soir-là, simplement vêtus de braies de lin léger. Fili n'avait pas osé prendre Kili dans ses bras, ignorant comment ce dernier réagirait. Le temps où le brun lui criait dessus en lui rappelant à quel point il n'était pas normal ne semblait pas si lointain, et Fili redoutait une autre dispute. Ils n'avaient vraiment pas besoin de ça en ce moment. Le blond s'allongea donc près du mur, laissant à son frère tout le loisir de s'étaler de l'autre côté du lit. Il n'osait même pas le toucher, de peur de briser toutes les barrières qu'il avait eu tant de mal à ériger. Pourtant, elles tinrent bon lorsque Kili se tourna vers lui et enroula ses bras autour de son torse. Ce dernier s'accrocha à son grand-frère comme s'il craignait qu'il ne lui échappe, sa tête blottie contre sa poitrine. Paniqué, Fili mit un peu de temps à réagir, et à glisser ses mains dans le dos du brun. Ainsi serré contre lui, il ne manquerait pas de remarquer que le cœur de son grand frère battait la chamade, sans parler d'une autre partie de son anatomie, qui bien que tranquille pour l'instant, finirait fatalement par se réveiller. Fili n'aurait pas pu être plus mal à l'aise, alors qu'il avait enfin ce qu'il avait toujours voulu.

Il eut bien du mal à dormir cette nuit, alors que Kili, comme rasséréné, s'assoupit rapidement. Il était encore profondément endormi quand Fili le poussa gentiment, doucement, et se leva. Il ignorait de quelle veille il s'agissait, mais valait mieux pour lui qu'il ne se rendorme pas, sous peine d'être en retard pour le départ des éclaireurs. Le blond venait de s'extraire avec difficulté du lit quand la quatrième veille sonna dans toute la mine - à l'extérieur, le jour ne tarderait pas à se lever. Fili pouvait remercier son horloge biologique qui lui permettait de ne pas être en retard, même les nuits où son frère venait à l'improviste. Il avait dit de lui faire ses tresses, mais Fili ne pouvait se résoudre à le réveiller, alors qu'il dormait aussi paisiblement. Silencieusement, il alla prendre un bain bien chaud : heureusement qu'il y avait toujours de l'eau sur les braises du four !

Fili avait à peine commencé à se laver les cheveux lorsque Kili entra en trombe dans la salle de bains. Le blond sursauta, et remercia le savon verdâtre qui avait rendue l'eau trouble. D'autant plus qu'apparemment, Kili ne pouvait pas s'empêcher de regarder à cet endroit-là.

« Kili ! »

« Ah… Euh pardon… Mais t'aurais du me réveiller ! J'ai paniqué moi ! » s'écria le brun.

« Paniqué… ? » répliqua Fili, haussant un sourcil.

« Evidemment ! Je me réveille et je suis tout seul… ! Et puis, t'avais pas dit que je pouvais te faire tes tresses ce matin ? » lança-t-il, un peu déçu.

Face à une telle expression de chien battu, Fili ne put que sourire et soupirer. Son frère n'avait vraiment pas changé. Du moins, en ce qui le concernait.

« Je ne pouvais pas attendre le dégel non plus… Je les rince et tu pourras en faire ce que tu veux. Du moment que je suis prêt pour les équipes d'éclaireurs du matin… »

Kili lui lança un grand sourire, tout content, et s'avança enfin : jusque là il était resté sur le seuil de la porte. Il prit un tabouret, qu'il posa tout près de la baignoire, juste derrière Fili.

« Tu peux te redresser un peu ? » lui demanda-t-il.

Le blond s'exécuta, laissant à son frère tout le loisir de tripoter ses cheveux. Entre temps, ce dernier était parti chercher le peigne d'obsidienne, le préféré de Fili, et entreprit de lui démêler la tignasse. Il y avait pas mal de nœuds, sûrement parce qu'il avait beaucoup bougé cette nuit. Ni l'un ni l'autre n'avaient l'habitude de dormir accompagné, et il leur avait fallu un temps pour trouver une position plutôt confortable. Du coup, la crinière de Fili s'était inextricablement emmêlée, et ce n'était pas une mince affaire pour Kili d'en défaire les nœuds sans que ce soit douloureux.

« Dis-moi si je te fais mal, hein… » murmura Kili, dénouant les pointes en tenant une grosse poignée de cheveux dans sa main gauche.

« Non, ça va… De toute façon, même moi je suis obligé de tirer dessus parfois… » répondit Fili d'un ton distrait.

Son petit frère étouffa un rire, et continua de brosser les cheveux de Fili, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus aucun nœud. Après être allé chercher les perles de métal qui servaient de fermoir, Kili prit les mèches de devant, qu'il attacha sur l'arrière du crâne de son frère. Il fit ensuite deux tresses de chaque côté, qui partaient un peu en arrière, et finit de dégager le visage de Fili en lui faisant deux nattes qui tomberaient droites devant les oreilles.

« Voilà ! Je pense avoir fini… Tu te débrouilleras avec ta barbe ? »

« Hein ? » répondit Fili, ne comprenant pas où son frère voulait en venir.

« Ben oui, ta moustache est assez longue pour la tresser, même un peu. »

Fili l'avait déjà remarqué, mais n'avait pas encore osé y faire des nattes : la mode naine était assez impitoyable. Une façon de se coiffer ou d'orner sa barbe pouvait rapidement passer de novateur ou original à simplement ridicule. Et avoir un sens de l'art capillaire tout relatif n'était pas si facilement pardonné dans une mine. Les nains pouvaient être très moqueurs, même entre eux. Mais si Kili disait que ça pouvait bien lui aller…

« Je verrais… Bon allez ! Il faut que je m'habille moi ! » s'écria-t-il.

Cette fois, Kili comprit tout de suite le message, tout prosaïque qu'il fut. Il sortit sans un mot, laissant son frère se sécher et s'habiller seul. Pendant ce temps, il fit la vaisselle de la veille et prépara le petit-déjeuner. Tant et si bien que Fili ne put s'empêcher de faire remarquer, une fois sorti de la salle de bains, habillé et tressé de partout - même de la moustache :

« Tu te prends pour une épouse parfaite !? »

Les mots l'avaient devancé, et il ne réalisa la portée de ses paroles qu'après coup. Cela dit, ça lui faisait quand même très plaisir, et vu que Kili riait… Il ne chercha pas plus loin. Il allait être en retard sinon. Ils mangèrent, discutant de choses et d'autres sur un ton léger. Kona et ses inquiétudes semblaient bien loin, tout comme les nombreux malaises qu'il y avait eu entre eux, pendant toutes ces années. Fili constatait le changement, finalement, mais il ne savait pas encore s'il devait s'en plaindre.

Notes : J'ai utilisé le système des veilles (coups de cloche / clairon à intervalles réguliers) pour donner l'heure dans la mine, en l'absence manifeste d'horloges ou de montres.