Bonsoir,
je détaille un petit truc du chapitre précédent, la phrase qui s'interrompt sans point ni quoi, n'est pas un bug du traitement de texte ou du site mais bien voulu.
Voilà. Sinon, voici la suite. Si il y a des trucs incompréhensibles, n'hésitez pas!
Bonne lecture !
P7. MALIBU
Lorsque tu mets le pied à Malibu, la bulle est définitivement close et hermétique.
Après des heures et des heures de routes, à partir avant le lever et arriver après le coucher du soleil, vous arrivez.
Il n'y a plus que toi, Steve, la villa blanche et la mer. Tu as l'impression d'être les rois du monde.
Ta hanche a piqué insidieusement toute la journée, sous la ceinture de ton pantalon. Et même là, ça attire ton attention constante, ça titille, ça te calme presque.
Vous entrez, tu ne te souvenais plus que c'était aussi immense. Tu en es intimidé. Mais tu es Tony Stark et cette impression passe bien vite. Tu es de retour chez toi. Tu salues JARVIS. Tu commendes à manger et c'est le début d'un nouveau monde.
Un monde à toi et Steve. Un monde né de rouge et de bleu.
Un monde fait à l'image d'une bulle de savon.
Tu te demandes s'il faudrait que tu freines un peu les coupures. Tu ne sais pas. Tu n'as pas très envie. Mais elles se referment lentement. Tu verras une fois que tu auras bouffé ton bras. Tu reconsidéreras la question.
Assis sur le rebord de la baignoire, ça te rappelle New-York, toute cette vapeur lourde qui t'endors. Encore nu et sans dignité tu fixes ton fidèle rasoir Bic jetable. Tu regardes les lames. Tu comptes les secondes, tes souffles, les légers ronflements de Steve dans le lit à coté.
Tu as tout ton temps. Tu t'allonges dans la baignoire vide. Tu prends tes aises, les chutes d'eau à tes pieds, près du siphon. Le bruit te calme. Ce bruit d'eau qui tombe te fait penser à la pompe qui rebalance en continu les six litres de sang de ton corps.
Tu regardes le réacteur à ta poitrine. Tu le trouve très beau, là.
Le mot apparaît clairement dans ton esprit, en toute lettre : extrême.
Tu te rend compte que ça l'est.
C'est une révélation en soi. Extrême. Tu n'y avais jamais pensé. Mais c'est exactement ça. Aussi évident que faire l'amour avec Steve.
Ça ne te fais pas peur. Tu veux vivre. Tu n'as pas honte à avoir. Il faut reconfigurer les limites. Il faut changer les angles de vues.
Car vous l'êtes. Tu l'es : extrême.
Car vous avez tout banalisé. De cette époque tous icônés, au vingt-et-unième siècle.
Tu es le produit parfait de ton époque. Ton époque qui aime les excès, la démesure, l'horreur, qui semble avoir épuisé toutes les ressources de l'émotion et du désir. Rare ce qui choque encore. Ta devise c'est « toujours plus loin , plus, fort, plus vite ». Tu te coupes pour te rappeler le goût de la vie.
Tu sais que ça et Steve sont des ressources illimités. Extrêmes.
Tu ne fermes plus la salle de bain quand tu frôles la décence de rouge. Tu ne caches pas non plus tes petits pansements. Il y a plusieurs rasoirs dans les salles de bain et personne ne s'en scandalise.
Steve après toi ne râle des taches sur le bord de la vasque que pour la forme. Parce que, quand même, Tony, tu pourrais nettoyer, ça prend deux secondes !
Et tu ne te gène pas de l'observer, quand l'occasion s'y prête, quand de longues traînées vermillons coulent entre ses jambes. Ça te fais presque penser aux menstruations des femmes.
Tu respires de tous tes poumons à chaque goulée d'air. Tu recommences à dormir, à manger. Tu joues aux cartes... Aussi normal et banal que cela puisse te paraître. Tu es comme les autres. Tu te sens bien. Dans une bulle.
Ça t'émerveille. Tu es en train de vivre. C'est définitivement ça. Ça.
Dans une bulle.
Tu comprends pourquoi, c'est à Malibu que devait se faire le voyage. Tu comprends pourquoi ton idylle ne pouvait se faire à New York mais qu'ici. Oui, tu te rends compte.
Tu as rendu cette extrémité banal, parce que c'est toi. Parce que tu l'as accepter comme banal, comme sortir pour faire un footing, se faire couler un bain.
Vous, le monde, avez tous les droits, toutes les excuses. Ce n'est pas vraiment vrai. Enfin, tu ne sais plus vraiment.
À vrai dire, tout ça te donne mal à la tête.
Tu continus quand même parce que la solution t'obsède.
Tu sais que c'est l'« autour », les médias, la population, les autres, qui met la distance, qui rend ce qui l'est, extrême. Qui en fait un repas pour le monde entier et sa fausse conscience puritaine via des journaux en papier glacé. Et tu sais qu'ici, il n'y en a pas. C'est pour ça que tu es là.
À la dernière limite au-delà de toute mesure.
Tu connais la solution.
Tu te relèves pour ne pas te draper d'eau rouge. Tu cales ton rasoir dans tes doigts de mécano et tu l'appliques sur ton biceps, perpendiculairement. Tu vois de petits bouts de peaux partir dans la lame. Le sang apparaît lentement dans les fentes de ton épiderme pendant que tu rinces le Bic, tu rinces aussi ton bras avant de faire une autre marque, que tu rates un peu. Tu n'arrives pas à le tenir correctement, par les deux bouts. Ce rouge orangé qui coule à peine sur ton bras, tu sais que c'est dégueulasse, mais tu ne peux pas t'empêcher de passer, toucher une fraction de seconde ta langue dessus. Le goût du sang qui coagule, du fer, la texture, ça te fait serrer ta mâchoire, et l'amertume te fait te mordre doucement la langue. Comme si ça pouvait partir plus vite. Le rouge qui reste se mélange à l'eau et noie tes orteils dans une grenadine indigeste.
Tu ne sais plus trop comment tu te sens. Ça pique ton bras à s'en mordre les doigts. Tu te sens bien. Tu te laves les cheveux pour sentir l'eau dévaler sur la peau de ton cou et de ta gorges pour inonder ton t-shirt quand tu auras fini. Pour avoir froid après cette quintessence d'eau chaude. Pour sentir la mousse, maintenant, qui ruisselle le long de ton dos, jusqu'à tes fesses. Tu restes comme ça le temps que la mousse parvienne même à tes pieds. Tu te laisses engloutir par le jet d'eau.
Tu désinfectes ton bras rapidement. Tu jettes les cotons sales dans la petite poubelle déjà pleine.
Votre bulle qui maintenant a les murs de béton de cette villa. Dans cette bulle où le temps s'efface.
Encore une fois.
Tu te lèves.
Il faut que tu respires l'air du dehors.
Sans précipitation tu vas sur la terrasse. Tu regardes le noir, tu regardes l'eau devant toi. Tu as l'impression que tu es connecté à cette immensité, que toutes tes terminaisons nerveuses vibrent avec le roulis de l'océan.
Tu te sens vivant comme ces milliers d'êtres vivants dans cet engrenage de flotte. Tu sens le vent, l'embrun. Tu savoures tout ce qui touche ton corps, les coupures ayant exaltés tes sens. Tu écoutes la nuit à la plage, tu imagines les bruits de Los Angeles, de Malibu. Tu imagines ces milliers d'humains et tu te dis, moi aussi. Accroché à la barrière blanche comme dernier rempare à l'humanité devant le vide de l'univers. La peinture à peine écaillée par les vents marins.
Steve arrive mais c'est toi qui le prends dans tes bras. Tu sais qu'il en a besoin. Tu es étonné.
Tu sens que lui aussi, il a capté quelque-chose.
Il te dit qu'il veux une direction pour avancer. Qu'il veut une oreille attentive et sans crainte. Que maintenant il veut savoir. Ce qui pourrait te laisser penser, tu te rends compte, que la question sous-entendue est en faite « Où est-ce que que tout se fini ? »
Il dit : je veux une direction pour avancer.
Tu repenses à tout ce qui fait que tu es arrivé là. Ça te semble clair. Tu le regardes à lui brûler la rétine. Tu enserres son corps qui aurait pu trembler, mais qui ne tremble pas.
- Jusqu'au point de rupture.
Et rien que ton corps contre le sien, ça te parait comme la réponse à l'univers, à où tout se fini. Les extrémités du monde, de l'univers, les deux points qui sont les plus éloignés l'un de l'autre, distordues pour pouvoir s'embrasser. Tu t'accordes qu'il n'y a que Steve Rogers et Tony Stark pour arriver à un aboutissement pareil. Tordre l'univers. Pour une bulle d'air.
Tu chuchotes, tu rajoutes pour qu'il comprenne : tout droit, toujours toujours tout droit. Pour avancer, il faut aller tout droit. Jusqu'au point de rupture.
Tu le sais, sinon, on tombe.
