Je la fixais, interrogateur, puis, une nouvelle fois, posais le regard sur Aro, dont le visage, à l'instar d'une statue, était un masque impénétrable. Jamais je n'avais autant regretté qu'en cet instant, de ne pas posséder le don d'Edward. J'aurais tout donné pour savoir ce qui se dissimulait derrière cette expression indéchiffrable, pour percer le mystère recelé par les paroles de Sylane. Mais je n'en avais pas les moyens.
Soudain, la voix du chef des Volturi se fit entendre.
- Cela suffit. Sylane, rejoins Jane. Immédiatement.
Elle n'eût tout d'abord aucune réaction, puis je la sentis se détacher de moi. Je tentais de la retenir, mais elle s'arracha brusquement à mon étreinte, assujettie par une volonté plus grande que la sienne.
- Adieu, Carlisle, souffla-t-elle de nouveau, avant de s'éloigner en courant.
Resté seul avec lui, je toisais Aro sans aménité.
- Je te préviens que si tu lui fais du mal...
- Que toi ou l'un des tiens tente de l'arracher à nous et c'est elle qui en pâtira, je te préviens, rétorqua-t-il.
Son ton était resté calme et posé, pourtant, il s'agissait clairement d'une menace, aussi bien contre elle que contre nous.
- Le Aro que je connaissais n'en viendrait pas là. Qu'est ce qui te motive ? Ne pus-je m'empêcher de demander.
Il s'approcha à quelques centimètres de moi.
- J'ai bien peur que cela ne te concerne pas.
- Je te le répète : puisqu'il s'agit de Sylane, cela me concerne.
- Et je te le répète, tu l'as repoussée.
- Cela ne change rien à l'affection que je lui porte.
- Tu l'as blessée. Par deux fois.
Je retins une grimace. Il avait le don d'appuyer là où ça faisait le plus mal.
- Je le sais. Tu ne m'apprend rien.
- Veux-tu qu'elle souffre davantage ?
- Bien sûr que non.
- Alors laisse-la.
Il se tut un court instant, comme s'il cherchait un appui à ses paroles dans le silence, puis reprit :
- Laissez-la toi et les tiens. Ne l'approchez plus.
- Est-ce sa volonté ?
- En effet.
- Je n'en crois rien. Elle aurait fondu en larmes si elle l'avait pu. Ce n'est pas l'attitude de quelqu'un qui cherche l'éloignement, raisonnais-je.
- Ce sur quoi tu te trompe
- En ce cas, qu'elle me le dise elle-même clairement.
- Elle t'as dis « adieu ». C'est plus que suffisant. Tu ne la reverra jamais.
Il s'apprêtait à tourner les talons lorsque, rompant avec mes habitudes, je perdis mon calme et fondis sur lui de toute ma vitesse. Pris par surprise, il recula malgré lui jusqu'au mur contre lequel il se retrouva acculé. Ebahi, il ne fit pas un geste pour se défendre lorsque je l'empoignais par le col et le décollais du sol d'une main, tandis que l'autre restait en arrière, paume vers lui.
- Que lui as-tu fais ? rugis-je presque, hors de moi.
En cet instant, je regrettais amèrement que mes paumes ne créent pas de boules de feu elles aussi, car c'est avec plaisir que je l'en aurais bombardé. Je ne supportais pas que l'on porte atteinte aux miens, de quelque manière que ce soit. Et à mes yeux, bien qu'elle ne soit pas un membre du clan, Sylane faisait partie des miens.
Manifestement revenu de son étonnement, Volturi abaissa le regard sur ma main droite, demeurée en position d'attaque et un insupportable sourire en coin étira ses lèvres.
- Carlisle Cullen qui perd son sang-froid et me menace… Diantre, jamais je n'aurais pensé être un jour témoin d'une telle chose. Comme ce serait pratique, n'est-ce pas, de pouvoir faire apparaître des sphères enflammées à volonté ? Tu aimerais posséder le même don que Sylane.
Je le relâchais. Il avait lu en moi et vu clair dans mes pensées. J'avais temporairement oublié que, contrairement au don de télépathie d'Edward, le sien se déclenchait par contact. M'entendre décrire de cette façon doucha ma colère. Ce n'était pas moi. Cette attitude tout feu tout flamme ne me correspondait pas. Je devais me calmer et réfléchir au meilleur moyen d'obtenir des réponses.
Pantin ! Marionnette ! Pion !
C'était ces mots que mes pas sur l'asphalte du parking semblait marteler. Je me haïssais d'être si passive alors qu'Aro Volturi brisait ma vie, piétinait mon honneur, ma fierté et ma personnalité sans se soucier des conséquences. Je me haïssais de ne pas avoir la volonté, le courage de m'opposer à lui, de lui résister. Je me haïssais et pourtant… je ne pouvais rien contre ses arguments, rien contre la faille dans mon armure, qu'il avait su exploiter avec brio. J'étais pieds et poings liés, obligée de faire ses quatre volontés avec une épée de Damoclès au dessus de la tête. Je savais qu'au moindre pas de travers, Carlisle en ferait les frais. J'en aurais hurlé de douleur et de frustration. Je ne pensais pas qu'il était possible de souffrir davantage que ce que j'avais souffert par le passé. Je me trompais lourdement. Cette douleur-ci faisait mal, mais en plus, elle était insidieuse, lancinante. Un peu comme un humain qui aurait un souffle au cœur et souffrirait par à coups.
Je rejoignis Jane qui m'attendait, l'air mauvais.
- Ne croyez pas pouvoir me supplanter aussi facilement, me lança-t-elle.
Que croyait-elle ? Que j'étais là par plaisir ? Quelle gourde…
- Tu le veux ? Je te le laisse, sifflais-je.
- Pour qui te prends-tu de dédaigner le chef du plus puissant et ancien clan ? cracha-t-elle, passant du vouvoiement au tutoiement méprisant.
Pour un peu, j'aurais pu voir des éclairs de haine émaner d'elle comme dans un manga ou un comics américain. Avec elle, l'expression "avoir les yeux revolver" prenait tout son sens. Pourtant, je ne me laissais pas décontenancer. Je n'étais pas d'humeur.
- Si tu veux tout savoir, je me fiche de lui comme de la taille de mes crocs, lançais-je avec une nonchalance feinte, tout en retroussant les lèvres pour les découvrir.
En règle générale, les humains qui les apercevaient prenaient les jambes à leur cou. Voir des canines taillées en pointes les ramenait bien trop aux vampires de leurs cauchemars. Hélas, Jane étant de même nature que moi, cela n'eut aucun effet sur elle. Au contraire, un nouveau rictus méprisant naquit sur ses lèvres.
- Et tu "dors" dans un cercueil aussi ? interrogea-t-elle, sarcastique.
- L'idée m'a effleuré, répliquais-je de même. Juste avant celle de me transformer en chauve-souris et de vivre la nuit.
Un reniflement accueillit ma répartie.
- Ridicule… lâcha-t-elle. Ce sont les imbéciles comme toi qui mettent l'existence des nôtres en péril. Sois sûre que le jour où tu perdras ses faveurs, où tu tomberas en disgrâce, je ne te raterais pas.
- J'en doute, « chérie », répliquais-je.
L'arrivée d'Aro mit fin à cet échange de gentillesses.
Cette aimable conversation m'avait fait reprendre du poil de la bête, récupérer mon mordant habituel. J'étais redevenue moi-même, ce qui est hautement préférable lorsqu'on cherche à se mesurer à une aussi forte partie qu'Aro Volturi.
- Je constate le retour de la rébellion dans ton regard. Je préfère cela, dit-il en me caressant la joue.
J'éloignais sa main avec brusquerie.
- Ne… me touche… pas… fis-je entre mes dents.
L'idée seule me répugnais déjà, alors subir son contact… j'en aurais frémis de dégoût. Malheureusement, il devait s'en moquer éperdument, car il se saisit d'une mèche de mes cheveux. Je la dégageais rapidement et le fusillais du regard.
- Oui, voilà Qui est mieux. Bien mieux, se contenta-t-il de commenter.
J'avais beau savoir pourquoi il me voulait, je ne me faisais pas à l'idée, je ne parvenais pas à m'y résoudre. Pire, mon être tout entier se révoltait à l'idée d'appartenir à un autre que Carlisle corporellement parlant et sans autre raison qu'un ignoble chantage. De toute éternité, j'étais la femme d'un seul homme, même si celui-ci m'était à jamais inaccessible. Et pourtant, malgré ma répulsion, l'issue de cette situation était inéluctable. Je serrais les dents. Non, ce n'était pas tenable. La sauvegarde des Cullen tenait au fait que je ne devais plus revoir Carlisle. A aucun moment la possession de ma personne n'avait fait partie du marché. Cette constatation me donna un coup de fouet supplémentaire et je redressais la tête avec fierté. Il ne m'aurait pas.
A leur sortie, je n'emboîtais le pas ni à Sylane ni à Aro malgré l'envie que j'en avais et me contentais de rejoindre ma voiture. A mon arrivée sur le parking, je ne fus nullement surpris de ne plus les voir..C'était plutôt prévisible. De toute évidence, Volturi ne répondrait à aucune de mes interrogations et mon amie était bien trop terrifiée par les conséquences que pourraient avoir ses paroles si elle se confiait. Je devais donc trouver un autre moyen de découvrir la vérité.
Selon toute vraisemblance, ils allaient repartir pour Volterra. Et sans perdre de temps puisqu'il n'avait plus de raison de s'attarder aux États-Unis. C'était donc là-bas que le nœud de l'histoire se déferait. Il était hors de question que j'abandonne Sylane entre ses mains. Le plus difficile serait de faire comprendre aux miens que je devais agir seul.
Sur ces pensées, je m'engouffrais dans l'habitacle et repris le chemin de notre demeure.
J'avais bien fait comprendre à Sylane qu'il était inutile qu'elle cherche à s'échapper dans l'aéroport, mais visiblement, ce n'était pas son intention. Avait-elle compris qu'elle ne pouvait rien contre moi ? Peu probable. Je savais que sous ses dehors calmes, la colère couvait en elle comme le magma sous l'écorce terrestre. Ce qui la retenait d'exploser, je l'ignorais mais je me méfiais. Je doutais que la menace concernant Carlisle suffise à la rendre aussi docile. Il devait y avoir autre chose, mais quoi ? Je coulais un regard en biais vers elle. Précédée de Jane, elle semblait parfaitement hermétique à ce qui se passait autour d'elle. Je n'étais même pas certain qu'une explosion l'aurait tirée de son apathie. Elle semblait comme une marionnette. Toute vie semblait avoir déserté son regard, comme si elle s'était retirée en elle-même et que plus rien ne pouvait l'atteindre. En étais-je responsable ? Probablement, mais cela ne me gênait pas. J'avais fais ce qu'il fallait.
L'enregistrement de son unique sac ne fut qu'une formalité et, bientôt, nous pûmes nous installer dans la cabine de l'avion.
Lorsqu'elle fut assise près de moi, je dégageais délicatement les cheveux cachant son cou et y enfouis le nez, avant de respirer son odeur. Elle sentait la lavande, le savon et une fragrance légèrement plus musquée que je n'identifiais pas. Elle était bien trop tentante pour son propre bien. Je luttais de toutes mes forces contre l'appel de sa peau, contre l'envie de la mordre. Je n'aurais réussi qu'à me casser les dents. Sans compter qu'elle n'avait pas de sang pour que je puisse étancher la soif qu'elle avait déclenchée malgré elle. C'était à rendre fou. Je reculais aussi loin que la proximité de nos sièges me le permettait. Je devais penser à autre chose avant de le devenir réellement. Cette histoire était irréaliste. Personne n'avait jamais entendu parler d'une chose pareille. Au début, je voulais simplement revendiquer sa possession parce qu'elle m'échappait, mais à présent qu'elle était là, près de moi… Bien sûr je la voulais toujours mais je ne pensais pas que les choses iraient si loin, qu'elles prendraient cette tournure fantaisiste, que je serais pris à mon propre piège… Je me crispais lorsque l'air climatisé de la cabine m'envoya soudain une pleine bouffée de son odeur. Mes doigts agrippèrent l'accoudoir avec une telle force, que le métal qui le composait gémit sous sa gangue de tissu, produisant un bruit métallique désagréable que l'hôtesse n'entendit heureusement pas, et je vis mes articulations blanchir sous la pression. A cette allure, j'allais devenir fous avant l'atterrissage. Avant même le décollage.
- Jane ! aboyais-je malgré moi, en proie à une tension extrême.
Comme une ombre, celle-ci apparut dans la seconde, juste à côté de moi.
- Prend ma place, ordonnais-je. Je vais prendre la tienne.
Elle se contenta de hocher la tête et le changement s'opéra sans que Sylane ne réagisse. Je m'assis de l'autre côté de la travée et l'observait plus sereinement. Etait-elle seulement consciente de l'état dans lequel elle me mettait ? Probablement pas. Comment, même en pleine possession de ses moyens, pourrait-elle imaginer une seconde qu'une telle situation soit possible ? Une situation sans aucun précédent. Si elle avait émis de puissants phéromones auxquels moi seul aurait été sensible, cela n'aurait pas eu d'autres effets.
