Salut à tous !

Voilà le septième chapitre ! Merci à tous ceux qui lisent, mettent cette traduction dans leurs favoris et laissent des reviews !

Une fois encore, rien ne m'appartient : le monde appartient à Bioware et l'histoire à Elaine, qui me permet gracieusement de traduire et m'a donné son autorisation de publier ce chapitre.

Bonne lecture !


Notes : Wind Queen – Two Steps From Hell

Chapitre 7 : Tenace

En ouvrant les yeux, pendant les première terrifiantes secondes je suis terriblement désorientée. La lumière brillante m'aveugle, et je cille plusieurs fois pour essayer de chasser la confusion. Je ressens une étrange faiblesse dans tout le corps, alors que beaucoup de gens me tournent autour, vérifiant mes signes vitaux et me parlant. Mon cœur bat rapidement dans ma poitrine, et mes pensées sont complètement désordonnées. Dans l'océan de confusion, une idée domine – un soulagement écrasant, parce que Fen avait raison, en fin de compte. Je suis enfin de retour à la maison.

Le connaissant aussi bien que je le connais, ce ne devrait pas être surprenant, mais après tant d'années les doutes avaient commencé à m'enserrer.

Cela me prend un certain temps pour me souvenir d'une explication au blanc éblouissant des alentours. Un hôpital. Le monde me paraît étranger mentalement, mais je chasse décisivement la mélancolie inutile. Je suis de retour, et je suis heureuse.

Au début, je ne comprends pas un mot de ce que les gens autour de moi disent, l'anglais oublié comme tout le reste. C'est un autre moment de peur, mais réellement, à quoi m'attendais-je ? Cela fait plus de cinq décennies que je n'ai pas utilisé cette langue. C'était destiné à décroître dans ma mémoire jusqu'à un certain point.

Puis, lentement, comme je sortais d'un brouillard induit par des médicaments, tout commence à me revenir. Je déglutis nerveusement, et je suis capable de répondre aux questions des docteurs d'une voix enrouée qui sonne comme celle d'une étrangère à mes oreilles – oui, je vais bien. Non, je n'ai aucune douleur. Non, je ne sais pas ce qui pourrait avoir causé mon coma – et le mensonge glisse de ma langue avec une facilité expérimentée. Je n'ai pas laissé mon esprit en arrière, semble-t-il. Ni mon expérience à tromper les autres en traversant les dimensions.

Enfin, je suis autorisée à poser des questions également – et la première est combien de temps j'ai dormi. Pas la date, car je réalise amèrement que cela ne me donnerait aucune appréciation. Je n'ai aucun souvenir de mes derniers jours dans mon monde. Non, raye cela – je me souviens à peine de quoi que ce soit de ma vie ici. Les docteurs répondent que depuis que j'ai été transportée ici, sept semaines ont passées.

J'examine cette information mentalement, grimaçante. Moins de cinquante jours valent cinq décennies de vie. Mais je me débarrasse de ces pensées rapidement, me rappelant fermement que ça n'a rien à voir avec moi désormais. Que je ne m'en soucie pas. Je ne retournerai jamais à Thédas.

Cela aide que peu de temps ait passé, je me rassure avec fermeté. Cela aide que ma vie n'ai pas été gaspillée sur un lit d'hôpital.

Un miracle, disent-ils, discutant par-dessus ma tête comme si je n'étais pas là, entendant chaque mot. Un coma inexplicable de presque un mois, avec une activité cérébrale proche de zéro, et pourtant je me réveille en pleine forme. Mis à part un choc initial, assez compréhensible, il n'y a presque rien de mal chez moi. Leurs jolis instruments le confirment également, mais ils me disent que je dois rester en soin pour un jour encore au moins. C'est une précaution, me disent-ils – mais je presque certaine qu'en réalité ils veulent effectuer d'autres tests, arriver à une explication raisonnable à mon effondrement.

Intérieurement, je suis quelque peu compatissante envers leur confusion. Une récompense royale pour qui que ce soit qui arrivera à une réponse aussi invraisemblable que la vérité, et ensuite en convaincra les autres.

Mais je ne me sens pas comme un miracle. Je me sens comme quelqu'un qui doit prétendre être en pleine forme au milieu d'étrangers. Puis plus de gens viennent et je dois prétendre les connaître, et savoir de quoi ils parlent quand ils me posent de nouvelles questions. C'est comme manœuvrer un bateau en train de couler rapidement à travers un récif meurtrier tout en essayant désespérément d'attendre le rivage – une lente noyade tandis que mes dernières forces m'abandonnent. Un effort condamné à l'échec, et quand mes amis – ou du moins je suppose que ce sont mes amis – commencent à me poser des questions plus avisées, je me plante.

Je suis obligée de trouver un mensonge plausible, et au début mon esprit est vide. Ma tête est remplie de ce que je pourrais dire pour m'expliquer à Elvhenan, mais cela ne fonctionnerait pas ici. Ici, je finirais dans un asile de fous, et je n'ai pas échappé à une prison uniquement pour me jeter dans une autre. Tandis que le silence inconfortable se prolonge, je lâche avec une pointe de panique à peine dissimulée.

« Je ne me souviens pas. »

Cela possède l'avantage distinct d'être suffisamment proche de la vérité pour ne pas être difficile à suivre, bien que si j'avais été entièrement honnête, j'aurais dit que j'ai oublié depuis longtemps. Eux. Ici. La plupart des choses.

Les deux personnes qui sont venues me rendre visite échangent un regard inquiet.

« Ce n'est pas drôle, Joanne. » Dis la femme rousse, bras croisés et regard irrité rivé sur moi.

« Ce n'était pas supposé l'être. » Je réplique de manière inexpressive, frustrée de sa colère. « Je ne plaisante pas. »

« Attends, tu es sérieuse ? Oh. Mon. Dieu. » L'attitude décontracté de l'homme disparaît sur le champ, et ils se précipitent pour interroger les docteurs.

Bientôt, je suis obligée de subir une nouvelle batterie d'examens. Ils attachent d'étranges choses à ma tête, m'assurant que cela ne va pas me faire mal. Je me demande si je suis sensée savoir ce que c'est – si Joanne aurait su ce qu'il se passait. En l'état actuel des choses, je ne sais pas, et l'envie de m'enfuir en criant grandit à chaque foutu regard empli de pitié qui m'est lancé.

Un homme souriant aimablement en manteau blanc m'explique, remuant inconfortablement, que bien qu'ils ne puissent pas déterminer la raison exacte de mon amnésie, ce n'est pas inhabituel après un coma prolongé. Mes amis semblent quelque peu calmés lorsqu'il dit, rassurant, que typiquement, les patients retrouvent leurs souvenirs avec le temps. Toutefois, je peux facilement voir sa gêne – de toute évidence, ils n'ont aucune idée de ce qui ne va pas chez moi, tout comme ils n'ont pas aucune explication pour ma soudaine absence. Je ne peux pas blâmer leur confusion – je peux difficilement trouver une explication moins probable que ce qui s'est réellement passé.

Amnésie. Coma. Je grave ces mots dans ma mémoire, sachant que je les utiliserai souvent lors des prochaines semaines si je veux pouvoir prétendre à un semblant de normalité. Je suis tombée dans le coma, et maintenant je souffre d'amnésie. C'est la phrase exacte que je vais devoir dire. Je suis tombée dans le coma, et maintenant je souffre d'amnésie…

Mes amis se présentent – l'expression correcte serait se représentent, je suppose – chacun leur tour. Tim explique qu'il me connait depuis la maternelle, et que nous sommes amis avec Lisa depuis le lycée. Je souris pour les rassurer, prétendant que je sais de quoi il parle. Toutes ces écoles, et le temps que j'y ai passé… Je sais évidemment que je suis allée à l'école, mais les détails sur la maternelle et le lycée et pourquoi il y a autant d'écoles sont oubliés depuis longtemps.

Au milieu de ses présentations gauches, un autre homme déboule dans la pièce, parlant dès son entrée.

« Joanne, j'étais tellement inquiet. Je suis venu dès que j'ai pu. Tu vas bien, chérie ? »

Je ne me sens assurément pas bien, gentil monsieur, mais qui êtes-vous donc ? Je regarde l'homme platement, sans même un indice de reconnaissance, bien que j'ai des soupçons certains sur son identité. Sa familiarité apparente avec moi – intimité ne serait pas exagérée – indique une connexion qui dépasse les limites d'une simple amitié. Il fronce les sourcils de confusion, et Tim, à côté de mon lit, s'éclaircit la gorge maladroitement.

« Jeff, tu dois savoir quelque chose. » Il lui explique rapidement la situation, et Jeff écarquille les yeux un peu plus à chaque mot. Il me lance un regard interrogateur, et je ne peux qu'hausser les épaules avec neutralité, réticente à dire un mensonge de plus. L'explication apportée par les médecins semble fonctionner suffisamment bien, bien que je ressente quelque chose qui ressemble vaguement à de la culpabilité, en voyant l'expression découragée, blême sur le visage de Jeff.

La situation devient presque insupportable, mais par bonheur, une infirmière arrive pour me sauver et réprimande mes visiteurs pour avoir épuisé sa patiente. Grondés tels des enfants turbulents, ils ne perdent pas de temps et partent rapidement – mais pas avant que Jeff ne m'assure qu'il viendra me récupérer demain, lorsque je serais libérée.

Je suis extrêmement fatiguée après leur visite très stressante. La journée est passée sans que je ne m'en rende compte, et les cieux rougeoyants sont une indication claire de la tombée de la nuit. J'entends à peine l'explication de l'infirmière par rapport à la thérapie physique que je vais devoir suivre – mes muscles se sont partiellement atrophiés pendant le temps d'inactivité. Ignorant ses avertissements j'essaie de me lever, pour simplement chanceler après l'unique pas effectué sans le soutien de la tête de lit. La vieille femme se renfrogne de désapprobation, avant d'attirer un fauteuil roulant à mon chevet. On dirait que je vais être coincée dessus jusqu'au retour de mes forces.

Ils me disent que je suis chanceuse que cela ne fait que sept semaines. Que je serais sur mes pieds en moins de deux. Je l'espère sincèrement, car c'est vraiment mortifiant d'avoir du mal à ouvrir la porte, et d'être surmenée après le plus petit effort.

Alors l'assombrissement du ciel se révèle un autre problème. Je fais de mon mieux pour dissimuler ma gêne grandissante tandis l'infirmière me fait une prise de sang pour effectuer plus de tests, ruminant la situation. Après avoir enfin trouvé une porte de sortie, je n'ai aucune intention de permettre à l'histoire de se répéter. Je me rappelle comme si c'était hier que mes rêves sont responsables de ma capture prolongée à Thédas. Et alors que je n'ai aucune idée de ce qui provoque ma connexion entre les réalités, je ne peux pas compter simplement sur mon retour pour qu'elle soit coupée. Je me casse la tête pour me souvenir qu'il y avait un moyen d'empêcher que cela arrive. Quelque chose qui coupait mon maudit pouvoir, l'empêchant de fonctionner.

Mais, Dieu ait pitié de moi, qu'est-ce que c'était ?

Enfin, cela me revient tandis que je me souviens de plus en plus de ma vie ici.

Le sommeil artificiel.

Me mordant la lèvre, j'essaie de me souvenir plus avant. A Thédas, je saurais quelle combinaison d'herbes m'offrirait cette grâce, ou quel glyphe, après activation, rendrait sa cible inconsciente. Ou quel sort ferait tomber quelqu'un sans connaissance. Mais sur Terre, je suis perdue.

Il doit certainement y avoir un moyen. Je suis sûre d'avoir utilisé quelque chose.

Alors une autre infirmière entre, apportant le dîner ainsi qu'un lot d'étranges choses colorées près de l'assiette. Voyant mon regard suspicieux, elle sourit avec indulgence et m'explique.

« Ce sont des suppléments nutritionnels, trésor. Sois une gentille fille et souviens-toi de prendre toutes les pilules, d'accord ? »

Normalement son ton condescendant m'aurait mise en colère, mais l'illumination que je ressens me fait négliger cette offense. Pilules. Sur Terre, les plantes sont condensées en pilules grâce à un processus chimique compliqué. Dans des laboratoires.

A la suite de l'expérience d'un moment de triomphe d'avoir trouvé la solution à mon problème le plus immédiat, vient l'expérience de la morosité. Je me sens comme une enfant, cherchant aveuglément le savoir que je devrais posséder. Extirpant des bouts d'informations et les casant piètrement dans un patchwork de fortune pour dissimuler mes trous de mémoire. C'est décourageant, de voir à quel point j'ai oublié. A quel point ma propre réalité me semble étrangère.

J'inspire profondément et je puise dans mes réserves mentales, déjà bien diminuées. Je ne faiblirai pas. Ceci est ce que je voulais, et je ne laisserai personne dire que je regrette mon choix. Je ne me permettrai pas de le regretter. Je suis fière de ma réussite, et j'apprendrai à vivre ici à nouveau.

Je reste éveillée toute la nuit, me rassurant et renforçant ma détermination. Je ne demeure pas seulement éveillée grâce à mon obstination, mais également à cause de l'inaccessibilité des drogues. Je ne veux pas attirer une attention inutile en demandant des somnifères – et je ne pense pas que les docteurs me les accorderaient volontairement. Pas sans craindre une rechute, et puisque je n'ai aucune raison valable à leur donner, je garde résolument le silence. Ça devrait être plus simple à arranger une fois rentrée.

Ou j'essaie de m'en persuader, priant avec ferveur que ce soit vrai.

Le jour suivant, je suis submergée d'une nouvelle vague de visiteurs, sauf que cette fois je ne suis pas aussi confuse. J'ai peut-être oublié leurs traits exacts, mais l'atmosphère chaleureuse de l'amour de mes parents m'a constamment tenu compagnie – et un constant scrupule lorsque je badinais – à travers mes années à Thédas. Ma mère pleure de soulagement, se réjouissant de mon réveil. Mon petit frère – exempt d'école pour la journée, ainsi que m'en infirme mon père – sourit faiblement, maîtrisant bravement ses émotions bien que ses yeux brillants de larmes le trahissent. Mon père seul se contrôle, mais il est également heureux de me voir en bonne santé.

Je comprends facilement que ma prétendue maladie – mon esprit retenu ailleurs – leur en a fait baver. Ma mère a l'air fragile, et même avec son maquillage je peux voir les cercles sombres sous ses yeux, qui signifient de nombreuses nuits d'insomnie ces dernières semaines. La peau de mon père semble aussi fine que du papier et a pris la teinte grise maladive d'un homme évitant l'extérieur pendant de longs moments, et je ne peux pas m'empêcher de m'inquiéter de combien de temps ils ont tous deux passés au chevet de mon corps sans vie coincé sur un lit d'hôpital.

Priant et suppliant le tout-puissant de prendre leur fille en pitié.

Je ravale mes larmes au lieu de les laisser couler. C'est de ma faute s'ils ont autant souffert, et il est de ma responsabilité de réparer les choses.

Après quelques heures, ils m'aident à remplir les papiers de sortie. Mon médecin vient avant notre départ et les informe doucement de ma perte de mémoire. Ma mère étouffe une exclamation, me lance un regard larmoyant, mais mon père lui assure que ce n'est qu'une petite difficulté. Le plus important est que je me suis réveillée, et maintenant tout ira bien.

Comme je souhaite que ses mots soient vrais.

Jeff arrive, ainsi qu'il l'a promis, apportant un bouquet de célébration avec lui, et je suis assaillie une nouvelle fois par l'irréalité de la situation quand il me le présente avec maladresse. Nous ne savons plus rien de l'autre désormais. Je suis raccompagnée à la maison, mais pour moi cela signifie la maison d'un étranger, accompagnée par un étranger dans une réalité étrangère.

J'ai encore une fois envie de crier.

Je puise dans mes forces diminuées de courage, m'accrochant avec désespoir à des mots qui, ironiquement, ont été prononcés avec moquerie – Fierté ne se laisse intimidée par rien ni personne. Et de même qu'à Arlathan, une phrase railleuse devient vraie et ma fierté me sauve de la noyade. Au lieu de crier, je souris chaleureusement et accepte les fleurs des mains de Jeff avec un sourire cordial et une gratitude murmurée.

Il me conduit dehors, soutenue par son bras fort et reconnaissante que ma faiblesse ait suffisamment diminuée pour m'éviter le fauteuil roulant. Agressée par les odeurs déplaisantes et les bruits de la ville, je ne fais pas attention aux adieux de ma famille. Les relents de la ville sont étourdissants et ne deviennent nullement tolérable lorsque je rentre dans la voiture.

Mes mains tremblent légèrement, et je me dis, alors que nous traversons la cité, que c'est de soulagement et non de tristesse. Que les hauts bâtiments de métal et de verre sont rassurants au lieu d'encombrants et de bricolés, et bien que je ne peux pas les comparer à l'aveuglante gloire d'Arlathan – ce mensonge serait trop dur à croire, aussi fort que j'essaie de m'en convaincre – que ce sont de magnifiques réussites. Que la pollution et la précipitation sont des signes de développement et de prospérité touchant toutes les strates au lieu de simplement la noblesse, et non quelque chose à supporter avec patience.

Le plus important, est qu'ici je serais capable de déterminer mon propre destin. Je dois m'en souvenir et alors… tout se mettra en place.

Tant de gris, gris et noir opposé à l'aveuglant blanc, mais c'est bien, très bien.

La voiture de Jeff s'arrête dans une file de machines semblables, et mon petit ami – un autre terme étranger dont je dois me souvenir – murmure des phrases peu flatteuses contre le trafic. Je lance un regard furtif dans sa direction, me demandant ce qui m'a attiré chez lui tant d'années auparavant.

Il est assurément plaisant à regarder, avec ses cheveux châtains et ses yeux marron expressifs qui me regardent avec une authentique affection de temps à autre. Les traits de son visage sont réguliers, ce qui ne diminue en rien sa virilité en dépit de sa beauté. Non, il est décidément masculin et agit avec la confiance et la finalité qu'on pourrait attribuer à une personne à succès. Je me souviens vaguement que Tim a mentionné quelque chose à propos de son travail d'avocat réussissant raisonnablement bien ces derniers mois, après son retour de… d'un endroit éloigné, dans tous les cas.

Je suppose qu'il doit me chérir également – et j'évite à attention le mot amour et l'impression définitive qu'il donne. Sa prévenance apparaît dans les nombreuses petites démonstrations de son affection. Il s'est souvenu de rassurer mes parents à propos de sa visite gênante, et a apaisé leurs inquiétudes à propos de mon bien-être avec quelques remarques bien placées. C'est dans la façon dont il m'a aidé à rentrer dans la voiture, il a de toute évidence consulté les médecins sur mes besoins physiques. La manière dont il a apporté un présent avec lui, un que j'apprécie plus que je ne m'y attendais – bien que ce soit pour des raisons entièrement différentes que ce qu'il suppose, je présume. Je serre les fleurs joliment décorées, respirant leur arome frais pour chasser la nausée montante.

Je devrais me sentir reconnaissante. Je devrais me sentir adorée, appréciée et soignée. Je devrais être heureuse, puisque je suis enfin là où je souhaitais de tout mon être me trouver.

Au lieu de quoi je suis affreusement perdue et terrifiée, même face aux innombrables mensonges dont je me suis abreuvée. Reprendre ma vie là où je l'avais laissée – un rire hystérique bouillonne en moi, se moquant de ma naïveté. Ai-je vraiment pensé que ce serait aussi simple ?

Ces premiers jours expirent dans mes mains dans une brume agitée, alors que j'essaie d'en faire trop et de trop comprendre, tout à la fois. La technologie me submerge, je ne pense pas avoir jamais été une experte en ordinateur, mais maintenant cela me demande un effort de me souvenir qu'il faut le brancher. La souris et le clavier, de même que le téléphone, sont inconfortables dans mes mains, et Internet devient une vaste mer avec de nombreux courants qui me poussent dans leurs méandres sans jamais atteindre la destination correcte. Je ne sais même pas comment trouver ce que je cherche, puisque je ne sais pas exactement ce dont j'ai besoin. Je ne suis même pas capable de formuler correctement mes propres questions.

Jeff est un saint. Il me guide patiemment à travers les tâches les plus basiques, m'assistant avec une dévotion enviable. Même quand je recule face à son contact inconnu – depuis des années, les seuls à envahir mon espace personnel étaient Fen et June. Même quand je le regarde dans les yeux sans comprendre, alors qu'il explique quelque chose que j'aurais vraiment du savoir.

Cela ne fait qu'affermir mon sincère désir de faire les choses bien avec lui. D'apprendre à nouveau à l'apprécier. Et il rend cela très facile, et je ressens une franche affection pour avant la fin de mon premier mois sur Terre.

J'assiste avec diligence à ma thérapie physique. Ce n'est pas seulement à cause de ma faiblesse corporelle, bien ce soit l'un des facteurs. Non, j'ai besoin de gérer l'étrange dissonance dans laquelle mon esprit vit, habitué à une forme et des réactions physiques entièrement différente, à une réalité différente. D'un côté, je me sens lente, maladroite, sans grâce alors que mon corps ne peut pas répondre à mes commandes. De plus, la gravité est quelque chose d'embarrassant à me réhabituer, mes mouvements retenus, enchaînés au sol quand j'avais l'habitude de presque voler.

De l'autre côté, la vie elle-même se déroule à un rythme bien plus rapide. Je me souviens avoir passé des journées entières à observer un simple sort, effilochant doucement sa nature et ses bases, jusqu'à ce que je le maîtrise complètement, à la perfection – ici, chaque action semble être à moitié effectuée, alors que les gens se précipitent entre leurs obligations, attirés d'une tâche à une autre, une histoire sans fin de course poursuite.

Alors je me recule, fais un pas en arrière, et évalue les choses. Bientôt je conclus qu'essayer de m'accrocher à tout ne fera que me faire échouer à tout. Je dois choisir, donner des priorités – quels aspects de ma vie sont ceux auxquels je tiens suffisamment pour les restaurer. Cela me laisse un goût amer sur les lèvres, car cela ressemble à une capitulation écœurante, et je refuse de capituler. Mais une fois que j'ai enfin arrêté de tressaillir au son inhabituel de ma voix sortant de ma bouche, je décide qu'il est temps d'arrêter de procrastiner et de me concentrer sur ce que je peux faire au lieu de tout laisser s'écrouler.

La première chose à faire est d'abandonner l'Université. Avec tout ce que je dois déjà apprendre, je n'ai pas envie de perdre mon temps à retrouver des connaissances qui m'ont pris des années à apprendre la première fois – je manque du savoir le plus basique du lycée. Mes parents argumentent fortement contre cette décision, et enfin, fatiguée des discussions sans fin qui ne mènent à rien, je fais une petite concession pour leur bien. Si mes souvenirs reviennent, je leur promets que je reprendrais les cours.

C'est un point discutable, puisque je sais qu'ils ne reviendront jamais, mais ils semblent satisfaits du compromis et je prends garde de ne pas perturber leur tranquillité d'esprit. Même si je me tortille inconfortablement à chaque fois que le sujet de ma mémoire revient sur le tapis, coupable de la tromperie nécessaire, mais infailliblement je leur donne un sourire vide et secoue la tête.

A la fin de la thérapie, je me jette dans la reconstruction de ma vie. Je trouve du travail au théâtre local, peignant les accessoires pour les pièces et me souvenant doucement des bonnes techniques pour tenir les pinceaux et mélanger les couleurs. Alors que mon art progresse, je suis recommandée à une petite entreprise de publicité et gagne un peu plus en créant des motifs pour des affiches. Ce n'est pas beaucoup – surtout en comparaison avec l'énorme salaire de Jeff – mais c'est plus qu'assez pour mes petits besoins. Je n'ai pas besoin de porter des marques ou d'avoir la dernière technologie, parfaitement heureuse de passer mes journées dans la paix et la tranquillité.

Au bout de trois mois, ma vie semble être à nouveau sur les rails. Jeff et moi avons mis en place des rapports courtois entre nous, et bien que l'intimité reste hors de question, je crois que je me rapproche de lui. Il m'emmène à des rendez-vous au restaurant, où nous rencontrons Tim et Lisa qui font de leur mieux pour prétendre que mon amnésie ne les dérange pas – même si je peux clairement voir dans leur yeux que ça les dérange. Mais ils plaisantent et je prétends que je comprends, et ris poliment aux moments où je sens que je le dois, et nous nous réinstallons dans une amitié quelque peu tendue, mais sincère.

Jeff a remarqué ma dépendance aux somnifères, mais n'en a pas fait mention pour l'instant. Pour être honnête, je crains le jour de cette confrontation, car je n'ai aucune bonne raison à lui donner. Après avoir lu la prescription, je sais que ce n'est pas sain de continuer comme ça indéfiniment, mais je n'ai pas d'autres solutions pour avoir un sommeil sans rêves.

Toutefois, au-delà de quelques maladresses et parfois d'étranges erreurs, tout reste calme. Tout est parfaitement bien, et je suis – d'une certaine manière – heureuse d'être là où je suis…

Seulement les mots de Fen reviennent hanter mes rêves, parfois.

« Ou peut-être que tu n'aurais rien à retourner. »

Mais je refuse de laisser le caractère sombre de mon futur m'effrayer, et je refuse de regretter mes choix. Je me convaincs que les nuances de gris sont en réalité toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et que mon temps ici est bien utilisé. Que j'avance.

Et comme avant, les mensonges prennent place de manière évidente, alors que je les veux vrais. Et ils deviennent vrais…

… Jusqu'à un certain point.