Chapitre 7

Ikke lenger være alene

Une légère clarté filtrait au travers des rideaux et vint chatouiller les paupières d'Astrid. Elle les ouvrit d'une incroyable lenteur, tentant de revenir difficilement d'un autre monde. Un sourire s'étira progressivement sur ses lèvres. Il était impossible pour elle de se souvenir à quand remontait la dernière fois qu'elle avait aussi bien dormi, une nuit dénuée d'idées noires.

La jeune femme s'accorda encore quelques instants à se prélasser dans le lit vide, puis se leva machinalement en direction de la salle d'eau. Elle ne traîna pas dans le bain, beaucoup trop excitée par la journée qui l'attendait, et s'habilla rapidement avant de descendre.

Dans les escaliers, elle aperçut une fois de plus une table bien garnie qui l'attendait. Harold avait disposé un petit-déjeuner encore plus copieux que celui de la veille et coloré comme jamais. Il va falloir qu'il arrête, songea la blonde, sinon je pourrais bien m'y habituer. Le simple souvenir de la sensation de la peau du jeune homme contre la sienne lui revint en mémoire brusquement, déclenchant un imperceptible frisson sur sa peau. Ce minuscule geste voulait dire tellement. Tout semblait enfin s'améliorer, allant des paroles qu'ils échangeaient le soir aux attentions comme celle-ci. Sa main se porta à l'arrière de son crâne, ses doigts effleurant la croûte qui s'était formée. Leur rapprochement avait opéré suite à sa chute et il lui semblait que, tout comme elle, Harold avait pris conscience de quelque chose. Mais peu importait si c'était le cas ou non, la seule chose qui comptait désormais était qu'il l'avait sauvé et qu'ils renouaient, doucement mais sûrement.

Une fois dehors, Astrid pressa le pas en direction de la bibliothèque où elle avait rendez-vous avec Erika et Ingrid. Les trois Hooligans avaient prévu cette entrevue la veille pour se mettre au courant de la décision du chef, sans pour autant rassembler toutes les femmes d'un coup, car malgré l'accord obtenu il valait mieux être discrètes.

« Alors ? dit Ingrid en se levant d'un coup à la vue de la blonde qui venait de passer la porte.

- Il est d'accord !

- C'est super ! s'exclama Erika à son tour. Est-ce que ça a été dur de le convaincre ?

- Non pas réellement, j'avais plutôt l'impression qu'il aurait pu dire oui à n'importe quoi du moment qu'on ne faisait pas trop de vagues. Enfin, évidemment, je ne lui ai rien dis pour nos petites activités.

- Je n'arrive pas à y croire ! Mais pour qu'il accepte aussi facilement, tu as un peu dû jouer de tes charmes non ? sourit Ingrid avec un clin d'œil faussement exagéré. »

Astrid ne répondit rien et préféra hausser les épaules avec un air mystérieusement aguicheur. Mieux valait jouer le jeu et faire croire que leurs pensées déplacées se réalisaient véritablement dans sa chambre.

« Où est-ce qu'on peut aller ? Demanda Erika.

- La partie ouest de la forêt mais je vous montrerai les délimitations exactes une fois sur place.

- Très bien, reprit la quinquagénaire, maintenant on fait ce qu'on a dit. Ingrid tu vas prévenir Edwina, Elfi, Solveig, Ida et moi je m'occupe de Frida, Botilde, Klothilde et Hemma. On se retrouve toutes à quatorze heures dans notre partie de la forêt, c'est bon ?

- Je ne comprends toujours pas pourquoi moi je dois rester là mais je suis trop heureuse pour protester contre quoi que ce soit, rigola Astrid.

- À tout à l'heure alors ! »

Les deux brunes s'éclipsèrent, laissant seule la viking blonde au milieu des livres.


En se dirigeant vers le Hall des Jarlars, Astrid sentit rapidement des regards fixés sur elle, la suivant au gré de son parcours. Une désagréable sensation de curiosité collective commençait à sérieusement lui taper sur le système. Les vikings présents murmuraient avec un visage à moitié dissimulé par petits groupes mais se dépêchaient de détourner les yeux dès qu'ils croisaient les azurs meurtriers de la blonde. La jeune femme pressa le pas jusqu'au niveau d'Ingrid, Varek et Krane qui discutaient de façon animée.

« Bonjour ! lança-t-elle perplexe en se posant à côté du Thorston.

- Je dis juste que je vois pas à quoi ça sert, sembla terminer celui-ci en direction de Varek, en ignorant la nouvelle venue.

- Au contraire Krane, ça peut se révéler très bénéfique pour notre problème de démographie ! contra l'Ingerman.

- Démogra-quoi ? lui répondit le jumeau.

- Bonjour ! »

Les deux blonds se stoppèrent simultanément en réalisant la présence de la nouvelle venue, alors qu'Ingrid continuait de manger un sourire exaspéré aux lèvres.

« Ah Astrid ! J'essaie de lui faire entendre raison par rapport à votre club !

- Les nouvelles vont vites à ce que je vois.

- Lorsque j'ai voulu lui en parler il était déjà au courant, dit la brune. Et ça fait maintenant trente minutes que je dois écouter leur débat stupide.

- Enfin j'essaie de t'aider moi ma puce, rétorqua son mari.

- C'est gentil mon cœur mais quel que soit votre avis maintenant Harold a donné son accord et rien ni personne ne pourra y chang...

- Ah vous voilà ! »

Kognedur venait d'apparaître, frappant des deux poings sur la table, et suivie de près par Rustik - Kirsten dans les bras - visiblement essoufflé.

« Alors comme ça, reprit-elle, vous participer à un groupe pour faire des gosses et je ne suis même pas invitée ?

- On ne t'en a pas parlé parce que tu es déjà une super mère ! rétorqua Astrid. »

La Haddock savait à quel point son amie pouvait être têtue et elle n'avait aucune envie de devoir lui avouer la véritable nature de leur club maintenant, devant tout le monde.

« C'est vrai Kogne, continua Ingrid, je suis sûre que tu n'as pas besoin de ces trucs un peu idiots qu'on va faire là-bas.

- Évidemment que j'en ai pas besoin ! Mais vous auriez quand même pu m'en parler, cria la blonde de plus belle. Après tout, c'est moi qui ait fait naître le premier enfant depuis la Forfall ! C'est moi qui suit maintenant enceinte pour la deuxième fois ! »

Un lourd silence s'abattit dans le Hall; chacun regardant Kognedur avec des yeux ronds. Plus personne n'osait bouger, bien trop abasourdi par cette révélation soudaine, mis à part Rustik qui sembla enfin sortir de sa torpeur.

« Qu'est-ce... Qu'est-ce que tu dis ? articula-t-il en s'avançant prudemment après avoir resserré Kirsten contre son torse.

- J'ai un marmot dans le tiroir voilà. Je voulais pas le dire comme ça mais bon tant pis.

- C'est super ! S'écria Ingrid. »

À cet instant, le monde se remit à tourner et la brusque paralysie de la bande fut balayée par des Félicitations qui fusaient dans les airs. Astrid crut même remarquer une minuscule larme couler sur la joue de Rustik, qui d'après son expression semblait avoir du mal à assimiler la nouvelle.

« Et tu en es sûre ? demanda le Jorgenson.

- Non c'est Kranedur qui l'a lu dans les yeux de Poulet ! Débile, évidemment que je suis sûre j'ai été voir Gothi.

- Ne mêle pas Poulet à ça frangine ! Même si je suis persuadé que Poulet a bien des pouvoirs inexplicables. »

Kognedur semblait s'être calmée face à l'excitation et la joie de la petite bande.

« Tu vois bien Kogne, reprit Astrid, tu n'as pas besoin de ces réunions pour avoir un enfant. Et puis maintenant, il faut vraiment que tu te reposes. »

La jumelle lui sourit sans rien ajouter et se retourna pour prendre sa fille tout en embrassant le crâne de son mari. Face à cet élan de tendresse, Astrid ne put s'empêcher de faire un petit parallèle entre leur famille et sa propre situation. Les Jorgenson semblaient pour le moins heureux en ménage, avec un enfant et un autre à venir, tandis que elle... elle ne savait toujours pas où elle en était.


L'heure de la première réunion approchait et Astrid se mit en route accompagnée d'Ingrid. Plus elles s'enfonçaient dans la forêt, plus l'excitation se faisait grandissante. Pourtant, aucune des deux ne parlaient, et elles continuèrent leur chemin d'un pas pressé.

Arrivées au niveau du gouffre des corbeaux, Astrid distingua parfaitement des femmes qui les attendaient. Cette fois-ci, elles ne portaient pas de cape et discutaient de façon assez bruyante sans craindre d'être repérées.

« Je crois qu'on était les dernières, dit la Ingerman en balayant des yeux les personnes présentes.

- Évidemment, grogna Hemma.

- Ce n'est pas grave, s'imposa Erika. Nous étions en train de parler de matériel intéressant à se procurer comme des cibles et des cordes. De cette façon on pourrait réellement aménager toutes sortes de choses.

- Il nous faudrait aussi des armes, suggéra Klothilde tout en tressant ses cheveux blonds.

- Je peux m'en occuper ! »

Astrid venait de lever la main, attirant tous les regards sur elle.

« Je sais que Gueulfor a quelques paniers de vieilles armes qui ne sont plus utilisées. De temps en temps il en prend certaines pour les remettre à neuf mais j'imagine qu'il ne se rendra compte de rien si on en récupère un peu.

- Super alors ! On fait comme ça. Mais, il faudrait trouver un endroit où les cacher dans la forêt au cas-où quelqu'un vienne par ici en notre absence.

- La première à trouver une cachette a gagné alors ! s'écria la jeune Ida qui ne tarda pas à courir entre les arbres. »

Tout le monde la regarda partir en souriant face à son élan de liberté.

« Bon et bien vous avez entendu Ida, rigola Ingrid en s'étirant, et j'espère bien vous mettre une petite raclée. »

Puis, la brune s'élança à son tour un peu plus profondément dans la forêt. À partir de ce moment-là, Astrid et les autres ne se firent pas prier pour commencer elles aussi à chercher une cachette idéale.

La Haddock décida de se diriger vers les derniers arbres bordants les côtes et en profita pour inhaler la multitude d'odeurs qui s'offrait à elle. Beurk n'avait jamais été une terre très fertile, et la flore qui s'y développait ne regorgeait pas de fleurs multicolores. En revanche, une ribambelle de parfums parvenait constamment jusqu'à elle, que ce soit grâce à l'herbe haute sauvage ou encore à la mousse qui tapissait les troncs.

Son regard s'arrêta justement sur un arbre relativement haut, mais dont les branchages entremêlés formaient un escalier abstrait, facilement accessible à tout grimpeur amateur. Astrid se hissa difficilement jusqu'à la première branche avant de continuer son ascension vers le sommet.

Son cerveau lui criait de redescendre, que ce qu'elle entreprenait était réellement trop dangereux et qu'une chute sans Tempête pour la rattraper lui serait fatal; mais l'adrénaline qui se déversait dans ses veines ne semblait pas du même avis.

Elle atteignit la dernière branche et se releva de façon à ce que sa tête émerge du feuillage; la vue qui s'étendait devant elle lui coupa la souffle.

La blonde pouvait voir l'immense forêt s'étendre sous ses yeux, contrastant avec le bleu terne de la mer. Quelques dragons volaient au dessus de tout ce paysage avec pour certains des dragonniers sur leur dos. Elle se retourna prudemment pour désormais observer le village en lui-même, avec ses huttes en cascade et l'énorme statue qui y trônait depuis longtemps. Au même instant, un furie nocturne fendit les cieux juste au dessus de la cabane de Gothi. Astrid n'eut pas besoin de le fixer plus longtemps pour savoir qu'Harold était là-haut, alors que elle était coincée en bas. Toute cette vue lui rappelait le temps passé, où elle s'envolait encore avec sa vipère pour accompagner ses amis dans des explorations plus surprenantes les unes que les autres. Mais pour la première fois en repensant à tout ça, elle ne se sentait pas que nostalgique, au contraire, elle ré-appréciait ces anciennes sensations sans tristesse. Dorénavant, elle avait son échappatoire.

Même si elle était revenue bredouille de sa recherche, Astrid afficha un large sourire en rejoignant les autres au niveau du grand arbre devant lequel elles s'étaient rassemblées.

« J'ai rien trouvé, haleta Solveig toujours en train de se remettre de sa course.

- Moi non plus, ajouta Frida.

- Et bien moi si ! s'enthousiasma Edwina qui se rapprocha de l'arbre. Je pense que ce que l'on cherchait était juste sous nos yeux. Venez voir la face sud de ce tronc. »

Les femmes se rapprochèrent de leur amie sans trop comprendre avant de se mettre à sourire. Le tronc était en réalité creux suite à un large trou dans son écorce et au vu de la taille de celui-ci, il était évident que tout leur matériel rentrerait dedans sans problème.

« Bon et bien je pense que cette question est réglée, dit Erika en levant les bras. Par contre, il faut encore se mettre d'accord sur les jours de réunions car il ne sera sûrement pas possible de se retrouver tous les jours. Ça paraîtrait largement exagéré.

- On a qu'à dire tous les lundis, mercredis et vendredis, suggéra Ingrid. Enfin pour l'instant et voir ensuite si ça nous convient.

- Ça semble bien, continua Erika sous l'approbation des autres.

- Par contre, même si demain on est mercredi ça ne sera pas possible.

- Pourquoi ça Astrid ?

- Et bien, reprit la Haddock, demain le fils du chef des Styrke devrait arriver sur Beurk, mais pas pour une simple visite de courtoisie, plutôt une rencontre censée conclure une transaction commerciale.

- Et alors ils ont besoin de nous ? bougonna Hemma dans son humeur habituelle.

- Non mais ça serait mieux qu'on ne s'évapore pas dans la forêt car ça risque d'être tendu. »


Astrid marchait dans le village en tentant de paraître le plus calme possible. Étant donné qu'elle était chargée d'aller trouver des armes, elle espérait passer inaperçue pour se rendre chez Gueulfor, ce qui semblait malheureusement compliqué. À son passage, tous les regards des hommes se tournaient vers elle, toujours intrigués par l'annonce de ce mystérieux club qui était censé les faire engrosser. La jeune femme baissa quelque peu la tête mais n'accéléra pas pour se donner une contenance habituelle. La forge se dessinait progressivement devant elle, mais la blonde se stoppa net en voyant Gueulfor sur le pas de la porte. Ce dernier portait à bout de bras une dizaine de cailloux en essayant d'avancer sans tomber. Astrid s'appuya rapidement contre un mur à l'ombre et pria Odin pour que le forgeron ne réalise pas sa présence. Les Dieux semblèrent l'entendre car elle comprit bien vite que Gueulfor n'était préoccupé par rien d'autre que ses grosses pierres et qu'il se dirigeait vers un gronk au fond de la rue voisine pour lui faire fabriquer un peu de fer. La Haddock reprit prestement sa route puis contourna la forge pour rentrer par derrière, après avoir vérifié plusieurs fois que personne ne continuait de la lorgner du regard.

Une fois à l'intérieur, Astrid se mit à chercher des yeux les fameux paniers dont elle avait appris l'existence il y a plusieurs années. Gueulfor n'était, par chance, pas quelqu'un de très ordonné et elle n'eut aucun mal à les repérer délaissés dans un coin. La jeune femme était partagée entre l'excitation et la culpabilité de devoir voler son ami. Le forgeron avait toujours été adorable avec elle, n'hésitant à faire passer ses requêtes devant celles des autres vikings ou à lui donner des conseils, et voilà qu'elle se retrouvait à lui dérober des armes, certes vieilles, mais tout de même.

Soudain, Astrid entendit des pas se rapprocher de plus en plus. Sans réfléchir, elle prit tout ce qui lui tombait sous la main sans se soucier de ce dont il s'agissait. La sortie était loin et elle ne savait absolument pas d'où venait les bruits. Elle regarda alors alarmée au plus haut point autour d'elle jusqu'à apercevoir un rideau qui semblait cacher un trou dans le mur. Il ne lui fallut pas cinq secondes de plus pour se retrouver derrière celui-ci, tout en retenant sa respiration et plaquant les armes contre sa poitrine. Elle comprit alors qu'une personne venait tout juste de rentrer dans la forge, puis récupérait quelque chose au vu du bruit de métal qui s'était ensuivi, avant de partir sans s'attarder. La nervosité qui s'était emparée de la blonde en quelques secondes, redescendit brusquement, lui arrachant un soupir. Elle se retourna et en profita pour regarder l'endroit où elle se trouvait désormais. Il s'agissait d'une petite pièce, dont le plafond devait sûrement être trop bas pour la plupart des Hooligans, où seul une table jonchée de papiers épars et une chaise en bois remplissaient l'espace. En regardant brièvement les notes accrochées au mur et celles tombées par terre, Astrid comprit rapidement qu'elle se tenait dans l'ancien atelier d'Harold lorsque celui-ci était encore l'apprenti du forgeron, jusqu'à la Forfall. Elle déposa consciencieusement les armes au sol afin de se pencher d'un peu plus près sur tout l'amas de papeterie qui s'amoncellait sur le bureau. Personne ne semblait être venu ici depuis des années à en croire la poussière présente. La Haddock attrapa quelques pages probablement arrachées d'un carnet et reconnu Krokmou sans l'ombre d'un doute. D'après les mécanismes représentés, il devait s'agir des premiers prototypes de prothèses que le garçon avait imaginés pour son dragon. La jeune femme souleva d'autres croquis divers et variés, puis se figea brusquement. Elle attrapa d'une main tremblante les feuilles qu'elle fixait intensément avant de les détailler. Sa respiration accéléra, tout comme son rythme cardiaque quand elle réalisa qu'elle ne rêvait pas. Juste entre ses mains s'étendaient d'innombrables dessins d'elle, Astrid, sous différents angles. L'un la représentait pensive ou plutôt concentrée, comme si elle réfléchissait à quelque chose; l'autre la montrait le regard fixé sur un arbre, la hache levée prête à en découdre. Une autre page était totalement remplie de croquis avec son visage. La dernière et quatrième feuille qu'elle vit la représentait avec Tempête, qui jouait avec une boule colorée en gris alors qu'Astrid la regardait faire en souriant. La viking se souvenait très bien de ce moment, lorsqu'elle avait offert une balle de cuire à sa vipère suivant l'idée d'Harold qui s'était proposé pour la fabriquer lui-même. Un léger sourire s'étira sur ses lèvres. À cette période, elle était on ne peut plus proche d'Harold et n'aurait jamais pu imaginer ce que deviendrait sa vie future. Astrid observa attendrie les dessins une dernière fois avant de les glisser dans sa jupe. Elle attrapa la fine étole qui traînait sur la chaise et couvrit les armes qu'elle reprit dans ses bras.


Après être retournée à l'abri des regards porter les armes jusqu'au tronc d'arbre creux, Astrid se dirigeait enfin vers sa demeure. Le soleil était très bas dans le ciel, si bas que la lune était clairement visible accompagnée de quelques petites étoiles.

Une fois arrivée, elle poussa la porte et une délicieuse odeur lui parvient immédiatement. Harold était déjà rentré et en pleine préparation d'un probable dîner. La jeune femme fut légèrement décontenancée par sa présence à cette heure non si tardive, mais après les derniers jours passés, elle n'avait plus réellement besoin d'être surprise.

« Bonsoir ! le salua-t-elle.

- Bonsoir. »

Sans attendre, elle fila à l'étage avec une démarche qui se voulait aussi normale que possible, puis se rua sur la commode. Elle ouvrit l'un des tiroirs qui lui était destiné puis sortit les croquis de sa jupe avant de les y déposer.

En redescendant, Astrid vit l'auburn mettre la table et se dépêcha de la rejoindre.

« Qu'est-ce que tu prépares de bon ?

- Une soupe de poissons avec le hareng qui a été pêché aujourd'hui.

- Ça a l'air bon, dis la blonde en s'asseyant à sa place. »

Quelques minutes s'écoulèrent encore dans le silence jusqu'à ce qu'Harold se retourne finalement, le plat entre les mains.

« Et vous cette réunion du club ? demanda-t-il calmement.

- J'ai joué le jeu. Il y a eu des incantations anciennes, des mélanges de je-ne-sais quelles herbes. C'était presque drôle à voir.

- J'imagine, dit Harold sans pour autant esquisser le moindre sourire.

- On a aussi décidé de ne pas se réunir tous les jours, mais seulement le lundi, mercredi et vendredi, si ça te va.

- Demain tu ne pourras pas y aller. Ton meilleur ami va très probablement débarquer dans la journée, dit-il en insistant de façon quasi-imperceptible sur les termes meilleur ami.

- Je sais, j'ai prévenu les autres. »

Ils mangèrent un peu dans le calme. Astrid ne pouvait s'empêcher de penser aux dessins qui dormaient maintenant dans son tiroir. Elle imaginait Harold en train de l'observer dans l'ombre et de dessiner ses traits. Ses pommettes s'empourprèrent naturellement à l'idée qu'il l'espionnait presque à son insu. Et étonnement, cela ne la dérangeait pas plus que ça. À vrai dire, elle adorait même totalement cette idée, car à présent, ces dessins représentaient une énième preuve de l'existence de leur ancienne vie, qui n'était pas qu'un simple rêve lointain. Soudain, et à son grand étonnement, le jeune homme s'éclaircit la voix.

« J'ai cru entendre dire que Kognedur était de nouveau enceinte ?

- Oui ! Elle nous l'a annoncé ce midi. Enfin, elle a plutôt gaffé devant nous, et devant Rustik. C'est pour ça qu'elle ne fait pas partie du club, elle n'en a pas besoin. Tout à l'air de très bien se passer pour elle...

- Et toi ? »

La question prit Astrid de court. Elle ne s'attendait pas vraiment à ce qu'il continue cette conversation.

« Comment ça moi ?

- Est-ce qu'on t'a posé des questions sur ta vie intime, avec moi ? »

Super. C'était maintenant une Astrid rouge jusqu'à la racine des cheveux qui avait envie de disparaître sous sa chaise pour ne pas à avoir cette discussion.

« Non... Non... Enfin j'ai déjà eu des remarques pleines de sous-entendus mais jamais de questions à proprement parler, pourquoi ?

- J'ai entendu Baquet demander à mon père s'il y avait, comme il a dit, un futur chef dans le tiroir.

- Qu... Quoi ? Non on ne m'a jamais rien dit !

- Je te le dis car ça pourrait arriver un jour. »

Astrid n'en revenait pas. Savoir que les Hooligans comméraient dans son dos sur sa vie privée avait le don de la mettre en rogne. Elle n'avait jamais aimé s'exposer plus que nécessaire à la vue des autres, et supportait encore moins les ragots de rues.

Une fois le repas terminé sans paroles, Astrid se dépêcha de devancer Harold pour faire la vaisselle, étant donné qu'il avait strictement tout fait depuis hier soir.

Ceci fait, elle le rejoignit dans la chambre où il était assis à son établi, dans son éternel bas pour dormir avec le torse dénudé. La jeune femme se changea à son tour et s'approcha de lui doucement pour se pencher au dessus de son épaule.

« Qu'est-ce que tu fais ?

- Ça ne...

- Et ne me dis pas que ça ne me regarde pas s'il-te-plaît.

- Je réfléchis à améliorer le système anti-incendie, souffla le Haddock en capitulant.

- Tu y arrives ?

- Assez. »

Voyant qu'il ne serait pas plus bavard, la viking se retourna prête à aller au lit.

« Astrid...

- Oui ? demanda-t-elle en faisant volte face.

- Regarde. »

Elle s'approcha timidement et posa son regard sur le carnet que le jeune homme tenait devant lui.

« C'est la combinaison de vol que j'ai imaginé d'après tes suggestions, reprit-il.

- Ça l'air génial. Tu sais déjà quels matériaux utiliser ?

- Oui je comptais commencer la fabrication demain mais je voulais d'abord te le montrer.

- Tu voulais d'abord mon avis ? demanda la blonde interloquée.

- Ne fais pas l'étonnée, tu sais très bien que je t'ai toujours consulté.

- Pourtant tu n'avais pas l'air d'en vouloir de mon avis il y a plus de trois ans. »

C'était sorti comme ça. Astrid regretta immédiatement ses paroles si bien qu'elle sentait sa gorge sèche se serrer. Évidemment qu'elle aurait voulu obtenir des réponses à toutes ses questions, mais pas de cette manière. Pas en lançant des piques immatures pour trahir ses blessures. Harold ne dit rien, reposa simplement le carnet sur la table, se leva et contourna sa femme sans même lui lancer un regard. Il s'allongea sur le lit en lui tournant le dos. À son tour, elle s'approcha pour s'étendre à ses côtés, mais il ne bougea pas d'un pouce.

« Je suis désolée. C'était déplacé de ma part.

- Garde tes excuses pour toi. Ça m'est égal, répliqua-t-il les yeux clos.

- Mais tu ne pourras pas toujours te terrer dans le silence, tu le sais ça au moins ? Tu ne peux pas me reprocher ce genre d'écart alors que je ne sais strictement rien.

- Arrête, tu connais les faits, tu sais déjà tout.

- C'est faux ! s'écria brusquement Astrid en se redressant, ce qui fit ouvrir les paupières de l'auburn. Tu ne m'as pas décroché un mot en trois putains d'années ! Quand est-ce qu'on va crever l'abcès ? »

Le Haddock garda les yeux ouverts mais ne dit rien, fixant plutôt un point imaginaire dans le vide. C'en fut trop. La jeune femme prit son propre coussin en laine de mouton et lui balança à la figure.

« Tu m'écoutes au moins Harold Haddock de mes deux ? dit-elle à moitié colérique, moitié implorante. »

Son geste semblait au moins avoir eu pour effet de le faire réagir. Harold se redressa lui aussi et la regarda froidement droit dans les yeux.

« Mais qu'est-ce que tu veux à la fin Astrid ? Quoi que je te dise ça ne pourra rien changer ! Les morts resteront morts et les causes resteront inexpliquées ! C'est justement pour ça que je ne voulais pas t'écouter quand tu venais me voir après la Forfall ! J'avais pas envie d'entendre tes questions à la con qui n'y feraient rien !

- Attends, t'es pas en train de dire que c'est de ma faute j'espère ? s'emporta-t-elle face à un Harold qui serrait les poings et sa mâchoire. J'étais là pour toi moi au moins quand ça n'allait pas ! Je suis venue pour voir comment tu allais alors que tu t'isolais de tout le monde ! Tempête est morte, ma mère est morte Harold ! Et tu n'étais même pas là lorsque son drakkar l'a emmenée dans les flammes ! Où étais-tu Harold Haddock notre futur chef ? Par Thor où étais-tu ? »

Astrid s'arrêta d'un coup silencieusement, alors que des filets de larmes coulaient sur ses joues. Elle n'avait jamais voulu pleurer devant lui, mais ce soir ses limites avaient été atteintes. Elle s'attendait à l'entendre répliquer comme il faisait toujours, ou à se faire envoyer bouler, mais contre toute attente, il la prit dans ses bras. La jeune femme ne voulait pas de sa pitié, plus maintenant, mais pourtant elle ne parvenait pas à se résoudre de reculer. Alors elle se blottit doucement contre lui, respirant l'odeur de son torse nu contre elle.

« Je t'en prie ne dis pas ça, souffla-t-il. »

Il la laissa sangloter encore un peu avant de reprendre.

« J'étais là pour le dernier adieu à ta mère tu sais. Enfin, j'étais sur Krokmou derrière une maison, jamais je n'aurais loupé ça.

- Pourquoi tu n'es pas descendu alors ? lui reprocha Astrid qui, même toujours dans ses bras, essayait de reprendre de la contenance.

- Tu n'imagines pas ce que ça fait de voir partir quelqu'un quand on est responsable de sa mort.

- On en a déjà parlé il y a quelques jours Harold, dit-elle en s'adoucissant, rien de ce qui est arrivé n'est de ta faute.

- C'est pourtant moi qui suis devenu ami avec un dragon, moi qui ai converti certains de nos alliés.

- Et grâce à toi nous ne sommes plus en guerre, tu n'aurais jamais pu prévoir ce qu'il arriverait ensuite. Par contre, tu aurais pu ne pas rejeter tout le monde par la suite...

- À cause de mon amitié avec Krokmou ta mère n'est plus là. C'est aussi moi qui ait achevé Tempête pour ne pas que tu essaies encore de la prendre contre toi alors qu'elle était contaminé. Je me dis même que si je l'avais fais avant, ta mère serait toujours parmi nous, mais j'ai merdé. »

Le crane d'Astrid lui faisait mal. Les images tournaient en boucle devant ses yeux, et elle se souvenait de chaque détail.

Elle releva doucement sa tête vers le visage d'Harold et vit toute la détresse au travers de ses iris émeraudes. Toute la souffrance qu'il avait enduré lui aussi, se convaincant d'endosser la responsabilité du drame. La jeune femme tendit sa main jusqu'à lui caresser la joue. Il eut d'abord un moment de recul, les sourcils redevant froncés comme à leur habitude, puis il sembla se détendre et se laissa faire.

« J'en ai assez d'être seule, murmura-t-elle en fixant les deux yeux verts. »

Astrid se défit lentement de son étreinte jusqu'à avoir la tête suffisamment relevée, et sans réfléchir, posa ses lèvres sur celles du dragonnier. Son cerveau commença à réaliser ce qu'elle venait de faire pour lui dire de reculer, quand elle sentit Harold répondre à son baiser.

Celui-ci ne dura pas longtemps, seulement quelques secondes le temps de réaliser tout ce qu'il venait de se passer, mais en se détachant de lui, son monde semblait avoir changé. Aucun des deux n'ouvrit la bouche, Harold se contentant de se recoucher sur le lit en entraînant la blonde toujours dans ses bras, puis de s'endormir avec elle.


Un bruit sourd réveilla Astrid en plein milieu de la nuit, et il lui fallut une bonne minute pour se rappeler d'où elle se trouvait. Dans les bras d'Harold. Celui-ci remua également avant de complètement se redresser, délaissant la jeune femme de son emprise, et réagissant beaucoup plus rapidement.

« La corne de brume. Ils sont là. »