Chapitre 6 :

Trevor renifla bruyamment. Il avait la tête à l'envers. Son regard trouble balaya la pièce minuscule, jonchée de cadavres de bouteilles. Ils avaient bien abusé. Et pas que de l'alcool. Trevor mordit doucement l'épaule de Steve, toujours endormi sous lui. Le rouquin entrouvrit un œil bleu intrigué, avant de laisser échapper un léger rire amusé.

- Qu'est-ce qui te prend...

Ils faisaient toujours l'amour comme des bêtes en rut, mais leurs petits actes d'intimité plus tendres, apparemment si anodins, le stupéfiaient toujours, le prenaient de court. Trevor répondit par un grognement bestial, suivi d'un coup de bassin.

- T'aimes Oncle T ?

Steve résista à l'envie de l'encourager, d'arquer le dos, tut le gémissement qui montait dans sa gorge sèche, rejoignant sa bouche pâteuse. Ils avaient vraiment beaucoup trop bu.

- J'ai envie...

- Je sais. Je le sens plutôt bien, rétorqua-t-il, avec un sourire des plus narquois.

Il essaya de le repousser, histoire de se retourner et de se placer sur le dos ensuite, mais le canadien le bloqua illico avec une prise qu'il lui avait apprise.

- C'est un coup de... entama Steve, stoppant à temps, sachant bien quels mots étaient susceptibles de déclencher une montée d'angoisse et donc de colère chez Trevor.

Pourtant, contre toute-attente, il sentit la pression sur son bras s'amoindrir jusqu'à s'évanouir et la voix exceptionnellement basse, presque triste, de Trevor murmura :

- Un coup de pute.

Son poids se déplaça, alors qu'il glissait sur le côté, descendant de Steve qui put enfin se tourner. Aussitôt qu'il fut sur le dos, il ne bougea pas davantage. Il se contenta de poser les yeux sur Trevor.

- Trevor, je...

Il ne pouvait plus voir que son dos, la bande souillée qui le traversait et ses horriblement laids et obscènes tatouages dignes d'un taulard, le tout piqueté de cicatrices d'origines diverses et variées. Il y avait de tout sur cette peau. Des brûlures, des coups de couteau, des trous de balles.

- ça va princesse...

Il paraissait un peu abattu, prétendit que ce n'était que la gueule de bois, mais ça ne suffirait pas à duper Steve. Celui-ci redressa le buste, réalisa avec horreur tout le sang sur le sol et le canapé sous eux. Merde. Il se releva prestement, marcha entre les bouteilles vides et les éclats de verre, s'accroupit devant Philips pour regarder sa plaie. Sa figure se décomposa, passa de la simple inquiétude à la terrible anxiété.

- T... Putain... Tu peux pas te sentir bien !

Ça saignait encore. Tout avait dû se rouvrir, les chairs, s'étirer et se déchirer encore plus en profondeur, quand ils avaient remué tous les sens, tout ça pour du sexe. Tout ça parce qu'ils étaient saouls. Steve était furieux et tout aussi angoissé.

- J'me sentais bien quand on niquait !

- Tu te sens toujours bien quand tu baises ! Le tança-t-il vertement. Ça coupe ton cerveau on dirait !

Il ne perdit pas une seconde, ne se rhabilla pas ; après tout, ils étaient si habitués l'un à l'autre que, certains jours, quand ils n'avaient pas besoin de mettre le pied dehors, ils passaient littéralement la totalité de leur journée à poil. La totalité de la journée selon Trevor. Steve, lui, se levait toujours à l'aube, allait courir, passer une heure ou deux au centre de tir le plus proche, et, même quand il rejoignait Trevor au terme de son entraînement, il le découvrait souvent toujours endormi, camé ou bourré, sur leur lit improvisé. Une fois, il avait trouvé la pièce vide, l'avait cherché dans le club en vain et avait fini par le récupérer, errant les parties à l'air, en haut d'une montagne, dans un camp qui ressemblait en tous points à celui de quelque secte, cerné de cadavres de gens entièrement dénudés eux aussi. Par miracle, il s'en était sorti indemne. Pas comme aujourd'hui.

Steve le recousit, sans un mot, tendu et concentré, les lèvres serrées, puis lui refit son bandage.

Steve soupira. Il ne s'avança pas, mais, tout à coup, Trevor prit sa tête sous son bras et la ramena contre lui. Interloqué, le rouquin releva brusquement les yeux et ses lèvres rencontrèrent celles trop sèches de Philips. Steve laissa ensuite juste rouler sa tête contre le torse de Trevor, fatigué. Quoi qu'il fasse, il s'enfonçait de plus en plus inexorablement dans la merde. Jusqu'à se noyer.

- Princesse ?

Steve garda les yeux fermés, en répondant un vague, faiblard :

- Quoi ?...

- Ta carrière, c'est foutu. Ta mère... est morte. Tu comptais tout quitter pour ce sale enculé de bouffeur de tacos.

Haines sourcilla légèrement, ne saisissant pas du tout là où il voulait en venir, appréhendant de le découvrir.

- Oui... agréa-t-il assez évasivement, d'une voix toujours monotone et lasse, mais l'esprit nettement plus attentif. Et ?

- Sans aller aussi loin que votre île à la con... tu pourrais recommencer à zéro.

Haines le scruta, l'incompréhension visible sur son visage.

- T, tu...

- Toi et moi, on f'rait une équipe du tonnerre. On s'rait les nouveaux Bonnie et Clyde sauf que Bonnie aurait une bite cette fois.

Steve réalisa tout à coup à quel point il était dépassé par les événements, par leur relation, par l'importance que Trevor avait pris dans sa vie et lui, dans la sienne. Il paniqua. Pour de bon. Brutalement, il se sentit piégé, il perdit pied. Il n'en montra rien, alors qu'il aurait sans aucun doute dû. Il se redressa abruptement, rompant l'étreinte soudainement devenue beaucoup trop tendre, plaçant ses bras devant lui comme pour réinstaurer la distance qui avait disparu entre eux depuis des semaines. Ce n'était plus qu'une histoire de sexe et s'en rendre soudain compte le terrifiait. Jamais il n'aurait cru que Trevor voudrait que leur curieuse aventure perdure. Jamais il n'aurait pensé que tout ça lui importerait réellement.

- Trevor ! s'écria-t-il d'une voix tout sauf naturelle, trahissant son embarras. Trevor, qu'est-ce que tu me fais là amigo ?

Trevor bondit sur ses pieds, aussi agité et ardent que la lueur dansant dans ses pupilles, comme s'il était encore shooté à la méth. Mais ce n'était pas le cas aujourd'hui. Ses mains essayant d'agripper le rouquin, il rugit d'une voix enflammée, passionnée, comme s'il engueulait Steve :

- Je t'aime !

Le visage de l'agent s'assombrit. Le soupir qu'il lâcha n'annonçait vraiment rien de bon.

- Trevor...

Il serra les dents, cherchant les mots justes, alors qu'il n'en existait aucun. Sur un ton qui sonna arrogant à tort, il s'exclama d'un air atterré, abasourdi :

- Trevor, tu te figurais vraiment que toi et moi ça durerait toujours ?!

Chaque mot était comme un coup de couteau planté en plein cœur. Trevor tuait, torturait, était un sadique, un sociopathe, voire à tendances psychopathiques. Les trois quarts du temps, il ne ressentait rien pour personne, rien hormis de la colère et de la rage, de la haine parfois. Alors, quand, par hasard, par le jeu du destin, il éprouvait enfin autre chose, de l'amitié ou, comme dans le cas présent, de l'amour, il ne le faisait pas qu'à moitié. Il aimait à en crever, littéralement. Il devenait obsédé par la personne que ses sentiments entouraient. Il fonctionnait ainsi et ne pouvait changer. Il n'analysait rien en réalité. Tout ce qu'il savait, dans l'instant, était que chaque respiration emportait son lots de douleurs intenses, comme si tout à l'intérieur de lui se déchirait, se défaisait, se liquéfiait. Comme quand il avait dû ramener Patricia chez elle. Il avait pleuré. Il pleurerait sûrement ce jour-là également.

- Ste- Princesse ! Hé ! Attends ! Tu fous quoi ?!

Il tenta d'arrêter Haines, qui ramassait ses fringues par terre, comme s'il se préparait ensuite à partir. Steve le dégagea sans rudesse, la première fois, puis Trevor revint à la charge, l'enferma entre ses bras, cherchant à le bloquer, et il dut se débattre plus rudement. C'était puéril. Une façon enfantine, pas mature du tout, d'essayer de le retenir. Steve s'y attendait. Ça collait avec ce portrait qu'il s'était fait du canadien, avec ce creux, ce vide affectif intense qu'il avait repéré en lui.

- C'est du bluff huh ? Allez ! Ramène tes parfaites dents blanches sur ma queue !

- Non, non, T... Écoute, je suis... Je suis désolé.

Ces mots, ces satanés mots, sonnèrent comme le glas dans l'esprit de Philips.

- Désolé ?! Se récria Trevor, plus désemparé que furieux sur le coup. Désolé ?!

Il avait l'impression d'avoir été jeté du haut du plus haut gratte-ciel de toutes les États-Unis et il attendait, voyant le sol se rapprocher à une vitesse folle, impuissant, incapable de déterminer quoi faire ou dire, incapable d'empêcher l'inévitable de se produire. La voix de Steve le ramena brutalement sur terre. L'atterrissage. Il heurta le sol de plein fouet.

- Je dois y aller. On se reverra pour le casse.

Il avait réussi tant bien que mal à enfiler son caleçon, son pantalon et ses chaussures. Il passa en vitesse son polo et fit un pas vers la porte, avant que Trevor ne se dressât entre elle et lui.

- J'vais t'buter ! J'le jure princesse ! Tu franchis cette porte, j'te bute !

Steve ne baissa pas les yeux tout de suite, puis il se rappela pourquoi l'autre le menaçait, pourquoi il était si agressif ; il avait mal, il souffrait émotionnellement. La douleur, l'idée d'être abandonné une nouvelle fois, alors qu'il avait réappris à aimer, qu'il avait repris le risque, le déchirait en deux, lui vrillait le cerveau. Steve ne sortit pas de ses gonds.

- Trevor. On a chacun notre vie à mener et on ne peut le faire que séparément...

- Conneries ! Tu sais ça !

- Je veux reprendre ma carrière, tu comprends ? Je veux mon poste, mon bureau, mon café du matin, des gens à engueuler, mon émission de télé ! Je trouverai bien un moyen de me blanchir ! Je ne t'empêche pas, moi, de retourner braquer des banques, de faire ce que tu aimes !

Il le vit s'effondrer sous ses yeux, juste devant lui, à quelques centimètres. Ça le démolit aussi. Il y avait cette détresse peinte sur sa figure, faisant ressembler ce tueur sanguinaire à un enfant paumé en quête d'un moyen pour ne pas perdre quelqu'un qu'il chérissait.

- Je... J't'en prie... Je suis... Qu'est-ce j'peux faire ? S'exclama Trevor, presque dans un gémissement rauque.

C'était d'autant plus injuste et cruel à ses yeux que Steve avait été prêt à tout quitter pour ce bâtard de tueur à gages. Mais pas pour lui. Je suis une merde.

- C'est parce que j'ai menti ? Pour la balle ? C'est...

Dis-moi juste ce que je peux faire, comment je peux tout arranger. Pour que ça ne s'arrête pas. Steve l'arrêta net, mais avec douceur et tact, ce dont il n'était pas du tout coutumier.

- Tu n'as rien fait de mal, Trevor, assura-t-il. Ce n'est pas contre toi. C'est juste... comme ça. On savait depuis le début que... toi et moi ça n'avait aucun sens, que ça ne pouvait pas durer.

Steve partit et Trevor se sentait soudain si abattu, comme vidé, réduit à un état d'apathie sans précédent, qu'il le laissât faire. A l'abêtissement succéda rapidement la peine. Il resta une heure, peut-être deux ? Ou même davantage. En position fœtale, recroquevillé sur lui-même, à même le sol, entre les bouteilles fêlées qu'ils avaient bues. Il resta là à pleurer toutes les larmes de son corps, à hurler sa peine. Au point d'en vomir deux fois.

Puis survint la colère, destructrice, pure. Il aurait annihilé Haines s'il s'était tenu devant lui durant ce laps de temps. Il explosa une glace avec sa tête, balança des coups de poing dans le frigo jusqu'à ce que ses phalanges pètent et que la surface métallique soit enfoncée, puis explosa de nouveau en sanglots, la fureur et la tristesse se mêlant dans un cocktail explosif. Il hoqueta, tout en se jetant dans le mur comme pour le défoncer, totalement dépassé par les émotions trop fortes qui le parcouraient et qu'il ne parvenait pas du tout à gérer mentalement.

Il n'allait pas mieux ; il faudrait du temps sans doute. La nuit tombait et il était épuisé, psychologiquement surtout. Il ferma ses paupières, les cils englués de sang qui séchait. Il s'était salement amoché. L'amour faisait mal ; il avait toujours fait mal. Que ce fût l'amour envers sa famille de déjantés, sa mère prostituée et abusive, son père qui les avait abandonnés... envers ses amis, qui le trahissaient... envers Patricia qui rentrait chez elle et, surtout, envers Steve, qui le larguait, car c'était bel et bien le mot approprié, malgré tout ce qu'ils avaient partagé. Il passa de l'eau froide sur sa figure éreintée, en essuya négligemment le sang. Son portable sonna alors qu'il revenait de l'évier des toilettes immondes de son club, aux murs carrelés tachés d'urine. Les locaux pâtissaient du changement de propriétaire. Trevor se précipita, espérant que la voix de Steve, s'excusant, retentirait à l'autre bout. Ce ne fut point le cas et le sourire qui pointait doucement sur la bouche de Philips disparut d'un coup, se muant en une grimace de déplaisir et d'ennui.

- Hé T ! C'est Franklin !

Les mots de Tanisha continuaient de repasser en boucle dans sa tête, alors même qu'il parlait à Trevor. Il en éprouvait presque de la culpabilité ; il n'aurait pas dû tant penser à elle, sachant qu'il avait entamé une liaison avec Paige et qu'elle allait épouser son cher docteur... Un choix merdique selon lui... Mais son amie d'enfance avait raison sur un point ; Lamar demeurait son ami, aussi stupide et inconscient fût-il. Il avait toujours su que ce Stretch les foutrait dans la merde, pas au point qu'il veuille tuer Lamar. Si seulement ce dernier n'avait pas ravivé la guerre entre les deux gangs du quartier, rien ne serait arrivé. Maintenant, et les Ballas et les Familles, le Gang Green, voulaient leur peau.

- Tu veux quoi connard ?! rugit-il si fort que Clinton dût éloigner son portable de son oreille, alors qu'il conduisait.

Après avoir essuyé un tel accueil, si inadéquatement et inexplicablement brutal, Franklin mit un temps avant de répondre.

- Écoute, mec, désolé de te déranger au milieu de je sais pas quoi !

Baiser l'Agent Salopard ou massacrer et brûler vifs des passants ou encore déguster un civet d'indien ! Avec Trevor, impossible de prédire.

- Mais mon pote Lamar est dans la merde !

- Lamar ? Oh... Ouais... La grande gueule de grand con, gronda-t-il, se souvenant à grand peine, son cerveau peinant à fonctionner en raison des décharges émotionnelles qu'il venait de subir. J'vois. Quelle genre de merde ?

- Genre la vraie merde mec ! Répondit vivement Franklin, à deux doigts de louper un tournant tant il conduisait vite. Il va y rester si on fait rien ! Leur rencard est dans une scierie près de Paleto Bay ! Lester m'a aiguillé ! Il t'enverra les coordonnées.

Le silence se fit, pendant que Trevor pesait rapidement, tant bien que mal, le pour et le contre. L'attente était insoutenable pour Clinton. A trois, ils devraient déjà affronter quatre fois plus d'hommes, le combat serait ardu, alors si, en plus de ça, Trevor et Steve ne leur prêtaient pas main-forte, il ne donnait pas cher de leur peau. Finalement, Trevor daigna donner sa réponse.

- Hum... Ok... Compte sur moi "nigga"... Je serai seul par contre, répondit-il, d'une voix sombre et grave qui étonna Clinton.

Ce dernier voulut lui demander ce qui se passait, mais le canadien raccrocha sur-le-champ, ne lui en accordant pas le temps.


Lorsqu'il débarqua sur le sentier forestier, dans sa berline qui avait souffert sur le trajet, Michael vit aussitôt que quelque chose n'allait pas avec Trevor. Déjà, il était seul et, depuis qu'il avait débuté ce qui s'apparentait à une histoire d'amour à l'eau de rose avec Haines, aucun membre de l'équipe n'avait eu l'occasion de le revoir errant en solitaire. Steve et lui se déplaçaient toujours ensemble. Ensuite, il le trouva extraordinairement nerveux, agité, frénétique. Il s'était drogué, de toute évidence, avait pris une sacrée dose, sûrement pour digérer quelque récent coup dur.

Il gesticulait, avec son fusil à pompe dans les mains, et Franklin se méfiait, gardait un œil inquiet sur l'arme qu'il agitait sous son nez en hurlant des insultes et levant les bras au ciel de temps à autre.

- Pourquoi t'as contacté ce putain de bouffon ? Attaqua-t-il d'emblée, en voyant débarquer Michael. On veut sauver Lamar ! Pas le dénoncer aux fédéraux !

- Pourtant, les fédéraux, tu les connais bien T ! Si je ne m'abuse ! C'est encore plus tes potes que les miens ! Moi, je les fourre pas avec ma bite !

Par chance, Clinton le vit venir. Il donna un coup dans le canon du fusil auquel s'agrippait Trevor. Le coup, heureusement, ne partit pas, mais, s'il n'avait pas agi, c'eut peut-être été le cas.

- Va t'faire foutre ! S'égosilla Trevor, dont la voix se brisa subitement, sous l'emprise d'une colère folle qui rejaillissait, Michael ayant mis le doigt dans la plaie sans s'en douter une seconde.

Le regard de Franklin erra sur la face lasse et tout de même un peu surprise de Michael, avant de se concentrer sur Trevor, plus irritable que jamais.

- Mec, sérieusement, qu'est-ce que t'as ? Et où est Steve ?

Trevor parut complètement déboussolé, comme si son cerveau débloquait l'espace d'une seconde, durant laquelle il se prit la tête dans les mains, lâchant brutalement son arme qui tomba à ses pieds dans la boue.

- Steve est pas là, grogna-t-il enfin, comme s'il souffrait, la voix terriblement rauque. Et... il a rompu avec moi ! Ok ?!

Dès qu'il s'attachait, toute rupture était castastrophique pour son psyché. Michael, en entendant la nouvelle, leva les yeux au ciel, masquant sa face de ses mains dans un geste de désespoir et de grande lassitude.

- Évidemment qu'il a rompu avec toi ! S'exclama-t-il ; depuis le début, il était pour lui tout à fait évident que Steve se servait de Trevor. Ce type est un enfoiré d'égocentrique mégalomaniaque ! Il t'a bien manipulé pour que tu fasses tout le boulot et que tu couvres son petit cul qui t'aveuglait ! Que, toi, toi tu tombes dans la combine, ça c'était trop fort !

- Putain j'vais te but-

Franklin leva les mains, en signe de paix, tout en s'interposant.

- Écoute mec ! J'suis désolé que ça ait tourné court avec Haines ! Mais on reparlera de tout ça plus tard, ok ? Lamar va se faire descendre si on fait rien !

Il arracha les jumelles des mains de Michael, qui avait déjà sorti son fusil de précision, et balaya la zone du regard. Une scierie recyclée en plantation de cannabis apparemment... grouillant de Ballas. Du violet partout. Il poursuivit son observation, baladant son regard partout sur les installations métalliques, qui semblaient à l'abandon, mais produisaient assez de cannabis pour alimenter toute la côte ouest. Il pesta, ne parvenant pas à localiser son ami, jusqu'à ce que, soudain, trois types passent dans son champ de vision. Deux mecs armés poussant brutalement un troisième, les mains sur la tête. Lamar.

- Ok, je l'ai, annonça-t-il.

- Franklin, peux-tu dire à Trevor que je serai posté sur cette colline là-bas ? S'enquit Michael, avant de se diriger d'un pas las et lent vers son poste. Je vous couvre. Je veux pas être dans les parages quand ce gros connard va tout faire foirer.

- C'est tellement ce vieux gros porc de Mikey ! Il prépare déjà sa fuite ! Hé bien, va te faire enculer Michael !

- Comportez-vous en adultes, marmonna Clinton, à présent rodé à leurs chamailleries incessantes.

Mais Trevor l'avait pris de vitesse et, le fusil à pompe dans les mains, il fonçait déjà droit sur la scierie, descendant à toutes jambes le sentier boueux, complètement à découvert, ce qui relevait de la plus pure inconscience. Heureusement, personne ne le remarqua.

Le site comportait une entrée principale. Entrer par là reviendrait à se jeter droit dans la gueule du loup, mais Trevor n'excluait pas cette possibilité, en dépit du danger qu'elle représentait. La scierie heureusement offrait également d'autres points d'accès. Trevor décida de laisser une chance de survie à Franklin, qui attaquerait par la dernière position, bien plus sure, tandis que lui prenait la position la plus frontale, celle face à l'entrée du complexe.

Il se sentait peut-être un peu suicidaire, inconsciemment, avait envie de jouer les kamikazes et de tout exploser, quitte à brûler avec tout le reste. La faute à la drogue, mais surtout à la tristesse. Il n'avait peur de rien. Ce jour-là, c'était encore plus vrai que les autres.

Trevor n'hésita pas une seconde. Au signal, il courut sur les portes ouvertes, abattit le type supposé surveiller les alentours avant qu'il puisse émettre un son. Ils concentrèrent tous leur attention sur lui. Pendant qu'il essuyait des nuées de tirs, Franklin put, beaucoup plus tranquillement, avec nettement moins de pression, pénétrer dans la propriété et se glisser à couvert derrière des palettes empilées.

- Rendez-nous la grande gueule et on s'tire ! Vociféra Trevor, entre deux insultes et railleries hurlées à pleins poumons.

Philips sortit subitement de sa planque et plomba trois hommes proches de lui d'un coup, les plombs les perforant des pieds à la tête. L'un d'eux, dont les yeux avaient été crevés par les projections, finit le crâne éclaté par la crosse de l'arme.

- Lamar ! Appelait Franklin, tirant dans des têtes qu'il avait déjà entrevues une fois ou deux, mais c'était une question de vie ou de mort et ce monde n'était plus exactement le sien.

Il ne pensait pas valoir mieux qu'eux ; il voulait juste une vie différente, plus comme ces blancs braqueurs qu'il fréquentait, plus comme Michael, surtout pas comme Trevor en réalité. Ils firent un carnage, un véritable carnage. Les cadavres s'amoncelèrent, sans que la rage habitant Trevor ne décroisse.

Quand ils retrouvèrent Lamar, il avait morflé, avait tout ce sang et ces bleus marbrant sa face, mais il ne se portait pas si mal. Il pouvait toujours autant ouvrir sa grande gueule et raconter autant de conneries qu'avant. Ça rassura Franklin. Alors qu'il le reconduisait dans leur quartier, il reçut un appel entrant de Michael et Trevor, restés sur place apparemment, à en croire les piaillements d'oiseaux dans le lointain.

- Franklin, on a un problème.

- Quoi ? C'est qui cette fois ? Encore plus de Ballas ?

- Non, ni Merryweather, ni les Ballas, ni les chinois des Triades à la con... C'est Haines. On pourra pas faire le coup tant qu'il vivra.

Il perçut nettement le grondement agacé de Trevor. Michael continua, d'une voix claire et calme :

- Si Steve veut regagner sa place au FBI et prouver son innocence, il a tout intérêt à nous empêcher de commettre notre braquage du siècle. Il n'a rien dit ! Forcément ! Il veut avoir son moment de gloire ! Il veut qu'on tente le braquage ! Mais il va sûrement tenter de nous torpiller pour que toute la gloire rejaillisse sur lui après ! Il reprendrait du galon illico, voire il obtiendrait une promotion !

Franklin secoua la tête, le menton baissé. Michael avait diablement raison et Haines n'avait-il pas avoué de lui-même à Trevor qu'il souhaitait poursuivre sa carrière au sein du FBI ? La sauver. C'était l'occasion rêvée pour lui et la raison pour laquelle il ne leur avait pas mis de bâtons dans les roues jusque-là très probablement.

- Il doit mourir, conclut abruptement Michael, sans tergiverser ; il devait admettre que la mort de Steve ne le hanterait pas le moins du monde.

Cela étant dit, il aurait autant aimé ne pas avoir à s'en charger. L'agent était mortellement efficace. Mais les circonstances jouaient en sa faveur. Il avait misé dessus et ça se produisit : Trevor se désigna d'office, épargnant ainsi un douloureux dilemme à Clinton.

- J'y vais ! décréta-t-il tout de go, totalement allumé, excité et colérique. J'vais lui coller une balle dans l'front à cette pédale de merde ! Et après j'vais m'charger d'son cadavre !

- On a pas envie d'entendre ça T. Tu nous confirmes sa mort dès que tu lui as réglé son cas.

- J'y manquerai pas ! grogna le canadien, qui sauta dans son pick-up, retira un lambeau de chair collant à sa botte, puis démarra en trombe.

Il conduisit comme un fou jusqu'à récupérer l'autoroute. A l'instant où il prenait la direction de Los Santos, Lester chercha à le contacter. La discussion fut brève, étant donné que Philips n'avait absolument pas la tête à papoter, même pour l'injurier ou le railler. Il se contenta de prendre les informations qu'il lui communiqua, à savoir que sa cible, son ex, tournait en ce moment-même sa prochaine émission de télé, perché en haut de la grande roue installée sur le ponton face à la mer.

Il n'avait pas le choix. Le braquage du siècle était désormais à portée de main et la seule chose qui se dressait entre lui et son rêve était paradoxalement la personne qu'il tenait contre lui il y avait si peu de temps. Et à qui il allait à présent coller une balle en pleine tête. La vie était une vraie salope parfois.

Il débarqua sur le ponton, les planches craquant sous les roues pleines de boue qui éclaboussait tout le monde. Les touristes et les snobinards qui se promenaient en maillot, une glace, une barbe à papa ou un hot-dog à la main, pestaient en recevant des éclaboussures et Trevor répliquait par des furieux doigts d'honneur et des injures si obscènes qu'ils abandonnaient tous et se détournaient.

Il se tapit derrière une cabane, à l'écart, promena son viseur sur chaque nacelle, jusqu'à repérer un cameraman, dont l'objectif était rivé sur Steve, qui déblatérait sur combien la ville était dangereuse en raison de ses gangs et sur les efforts soutenus du FBI qui ne déméritait pas. Tant de conneries proférées par une seule bouche. Celle de Trevor se tordit dans une grimace haineuse et rancunière. Il visa, aligna le coeur de cible et la tête rousse.

De longues secondes défilèrent, rien ne se passant. Le coeur de Trevor battait la chamade. Plusieurs fois, maintes fois en réalité, son doigts effleura la gâchette sans jamais réussir à franchir le pas, à l'enfoncer. Quand bien même il le haïssait désormais de toutes ses forces, surtout en le voyant si bien, si peinard, tournant son stupide show, alors que lui avait mal à en crever, il n'y parvenait pas. Il n'arrivait pas à l'abattre.

Dans un grognement, poussant une série de jurons entrecoupés de soupirs nerveux, Trevor s'en retourna vers son pick-up garé sur le long ponton grouillant de badauds par cette chaude nuit d'été. Il ne se doutait pas que Steve, de son côté, essayait désespérément d'être dans son personnage, de tourner son émission, mais c'était étrange ; il n'y parvenait tout simplement pas. Il n'en était comme subitement plus capable.

- ça suffit ! Marre de ces conneries ! S'exclama-t-il tout à coup, à bout de nerfs, et il hurla sur le chef de manège qu'il voulait descendre.

- Et le show ? S'enquit le cameraman, médusé.

- On verra plus tard ! Répliqua-t-il et, aussitôt qu'il put, il quitta la roue et traversa la place encombrée à grands pas.

Il s'était sérieusement remis à la cigarette, depuis qu'il avait quitté Trevor. ça faisait moins d'une journée entière et il regrettait déjà, ressassait tout le temps, enchaînait café sur café et clope sur clope. Il voulait croire à une coïncidence, mais sa force de déni demeurait insuffisante pour voiler une telle vérité. Peut-être avait-il sous-estimé la force du lien qui les unissait, à l'instar de Trevor, qui tournait la clef pour démarrer son moteur, à l'instant où Steve sortit de la foule et se retrouva dans la lumière de ses phares. Comme une offrande déposée là à son dieu.

Steve le repéra sans mal. Impossible de louper cette bagnole immonde, cradingue au possible. Il pivota pour lui faire face, aveuglé par les phares. Il n'avait pas besoin de voir le fusil de précision pour deviner, pour comprendre ce qu'il faisait là. Là, prisonnier de la lumière blanche, au lieu de se jeter hors de sa route, par peur de finir sous ses roues, ou de reculer, il marcha vers le pick-up, jusqu'à s'appuyer sur le capot.

- Tu vas le faire, oui ou non ?

Peut-être. Trevor fit mine de démarrer et fit vrombir le moteur ; Steve ne remua pas d'un pouce, le fixant avec un flegme et une assurance redoutables. Ou peut-être pas. Après un court moment de tension, un bruit de portière qu'on ouvrait et claquait retentit et Trevor marcha vers Haines, pour s'appuyer à côté de lui.

- Ils disent que c'était ton plan. Pour redorer ta putain d'image de marque.

- Ils ne me connaissent pas comme tu me connais... T.

Trevor laissa traîner ses yeux sur lui, partagé entre l'envie de le sauter et de lui faire sauter la cervelle.

- Tu sens la cigarette à plein nez...

Comme pour illustrer son propos, Steve jeta nonchalamment son paquet de cigarettes vide.

- Peut-être bien que...

Il s'interrompit de lui-même, laissa échapper un soupir, un soupir plutôt léger au final. Était-ce réellement si important ? Le FBI et leurs coups de couteau dans le dos ? Il n'escomptait pas les dénoncer, divulguer quoi que ce fût sur le casse de l'Union Depository, pas après ce qu'il y avait eu, pas avec ce qu'il y avait encore, entre Trevor et lui. Il n'avait plus grand chose à perdre au final, mis à part une petite chance de demeurer au sein du FBI et une émission dont les taux d'écoute s'en ressentiraient lourdement s'il ne gravissait plus les échelons et qu'ils le fichaient au placard, au fin fond d'un bureau pour le restant de sa vie.

Trevor le scrutait attentivement, incroyablement silencieux, ce qui contrastait radicalement avec ses habitudes.

- On peut essayer... Si ce braquage... ultime, rit-il tout bas, se déroule bien...

Un fin sourire réapparut sur la bouche de Trevor, qui fila un grand coup de poing à un passant, pour lui arracher sa clope et la passer à Steve.

- Non, c'est bon. J'ai mieux amigo.

Il le lorgna une seconde, puis rit doucement :

- Putain, qui t'a tué encore...

Trevor était tout taché de sang. Le canadien éluda volontairement la question. Il émit un petit ricanement, qui s'éteignit aussitôt qu'il porta la clope à sa bouche. Le mégot au bec, appuyé sur l'avant du pick-up, il soupira, exhala un nuage de fumée, prit une autre bouffée avant de ricaner :

- Putain... J'aime pas la clope...

La tête légèrement penchée de côté, il soupesa l'homme près de lui, tentant de le sonder. Il grogna tout bas, dans un curieux reproche heureux :

- J'ai pensé qu'on gueulerait plus à tour de rôle sur ces cons de baltringues, que je t'entendrais plus partir en couille et insulter tout le monde avant de rire comme le connard que t'es...

Un rire dérisif passa les lèvres trop douces pour un homme, des lèvres qui étaient régulièrement lustrées de baume. Et de sang. Steve commença à énumérer des embêtements mineurs dont Trevor se fichait éperdument à ce stade.

- Tu sais que je te ferai chier pour que les ordures ne s'empilent pas, pour que tu ne découpes pas les gens dans la chambre, que tu n'essayes pas de chasser les membres par les toilettes...

Une silhouette apparut brutalement devant eux, celle du caméraman, qui leur colla la lampe de sa caméra en pleine figure. Trevor lâcha une nuée de jurons et balança un coup de poing réflexe dans la source lumineuse, dans ce qui le gênait.

- On dérange pas les gens comme ça !

- Exactement ! Renchérit Steve, réagissant au quart-de-tour, à l'identique, sans même s'en rendre compte, et il poussa l'homme en arrière. J'ai dit que ça suffisait pour ce soir bouffon !

Comme le type éberlué demeurait immobile, à les fixer, en particulier Trevor, qu'il ne se figurait pas être le type de personne à qui Steve daignerait adresser la parole, encore moins qu'il fréquenterait, puisque, de toute évidence, les deux hommes se connaissaient bien, l'agent brailla arrogamment :

- Allez, t'attends quoi ? Fous le camp !

Le caméraman continuait de scruter Philips, avec ses vêtements sales, tachées de sueur et surtout de tant de sang, avec ses tatouages de taulard et sa barbe de trois jours pas maîtrisée du tout, tout à fait naturelle celle-là. Trevor avança brutalement le torse, bras écartés, le menton en avant et le regard fou, comme s'il s'apprêtait à le cogner, avec une grosse exclamation menaçante. Cette fois-ci, l'homme décampa. Ils le regardèrent détaler sans demander son reste, puis leurs regards convergèrent, se rencontrèrent, s'embrasèrent instantanément.

Trevor était toujours shooté, même s'il avait eu le temps de redescendre. Si les effets des drogues se diluaient de plus en plus, ils demeuraient néanmoins bien présents. Sans crier gare, dans un grognement furieux et sourd, il ficha son poing dans la pommette de Steve. C'était peu comparé à ce qu'il avait ressenti et Haines comprit très bien ce dont il retournait.

Seulement, avec son tempérament sanguin, impétueux, il n'allait certainement pas se laisser frapper et marcher dessus de la sorte. Il propulsa son genou dans les parties génitales de Trevor, avant de se tirer. Philips, qui avait été surpris, le regarda s'éloigner, plié en deux, une main sur ses testicules qui avaient encaissé un sacré coup et l'autre posée sur le capot, pour se maintenir. Il le tapa de toutes ses forces du plat de la main, quitte à s'en faire mal, tout en pestant.

- Putain ! Putain ! Putain !

Tout en vociférant, il courut dans la direction qu'avait prise Steve une minute plus tôt. Le rouquin se tenait au bout du ponton, accoudé à la rambarde, un air narquois peint sur son visage à la joue droite bleuie. La main de Trevor descendit jusqu'à son entrejambe, pour le palper, mais d'une toute autre manière et en raison d'une certaine excitation cette fois.

Il l'approcha sans se presser. Il savait que l'égo de Steve était trop immense pour qu'il se défile. Quand il fut à deux mètres de sa proie, il se rua sans prévenir sur elle. Les deux hommes s'empoignèrent furieusement, luttèrent, Steve essayant de se glisser sa jambe derrière celle de Trevor pour le faire basculer et ensuite le bloquer au sol. Philips commençait à connaître ses petits tours de passe-passe. Il réussit à le contrer et fit même mieux que ça, puisque, profitant de l'étonnement de Haines, le passa par-dessus bord. Steve s'agrippa à lui, passa son bras autour de son cou avant de basculer et ils tombèrent tous les deux à l'eau, se battant, chamaillant durant leur chute et jusque dans l'onde. Steve, qui finit par manque d'air, relâcha sa prise et remonta à la surface prendre un grand bol d'air.

Il reprit son souffle, regarda autour de lui, ses cheveux dégoulinant d'eau salée. Il ferma les yeux une seconde, ne réalisant qu'après un moment que près d'une minute s'était écoulée et que Trevor n'avait toujours pas reparu. L'angoisse monta d'un coup. Il l'appela, le souffle court de nouveau, à cause de l'anxiété qui lui obstruait la gorge. Un éclat de voix résonna, provenant d'un coin enténébré, dans les alentours du ponton. Steve nagea prestement jusqu'à la plage. Il se repérait au son et au sable sous ses chaussures. Il se racla la gorge, cracha de la salive qui goûtait toujours trop l'eau salée, polluée de la mer bordant Los Santos. A peine avait-il effleuré le sable de la plage que deux bras l'agrippèrent et des lèvres avides furent violemment pressées sur sa nuque, sa tempe, sa bouche, chaotiquement.

Peut-être que Michael avait raison ; ils vivaient une sorte d'idylle post-adolescente ridicule, illogique. Mais, au moins, ils se sentaient vivants. Leurs deux corps emmêlés, qui s'imbriqueraient bientôt, atterrirent dans le sable. Trevor dut prendre sur lui pour ne pas instantanément céder à la pulsion qui s'empara de lui. C'était si fort qu'il en frissonnait. Un mélange de passion, de violence brute. Sa main balaya le sable autour d'eux, attrapa un tesson de bouteille aux bords émoussés, mais suffisamment tranchant pour déchirer cet affreux polo à mille dollars que Steve, qui s'attelait à défaire la ceinture de Trevor, portait.

- J't'ai manqué on dirait...

- Pervers... murmura Haines avec ironie, un sourire tout aussi malicieux et lubrique fendant sa bouche.

- Je t'aime putain d'merde... Putain d'enculé de féd de merde...

Il ravit sa bouche de nouveau, pressant presque violemment ses lèvres sur les siennes, leurs dents s'entrechoquant et leurs langues se conjuguant. Steve pouffa en plein baiser.

- On a quel âge ? Rit-il tout bas et sa main qui avait dénoué la ceinture de Trevor rejoignit sa nuque.

- L'âge de.. profiter de la vie... de faire toutes les conneries qu'on veut sans rendre de compte à personne.

Il sentit vibrer son portable, fourré au fond de sa poche, désormais descendu au niveau de sa cuisse.

- Putain de merde... grommela-t-il, décollant sa bouche de la clavicule de Steve.

Ce dernier maugréa, contrarié, mais plus pragmatique :

- Décroche. Ça vaut mieux.

Ils avaient vraiment le chic pour les interrompre, pour choisir le pire moment. Le canadien émit un grognement furieux, se terminant en un sifflement bien plus menaçant encore, mais il attrapa son portable, malgré son extrême mécontentement.

- Quoi ? Rugit Trevor, en décrochant. Ça a plutôt intérêt à être putain d'important !

Steve étouffa un léger rire, ne remuant pas, bien que des débris de coquillages lui piquent le dos. Il distinguait à peine les contours du visage de son amant, bien qu'il soit toujours si proche du sien, juste au-dessus, faiblement éclairé par la lumière de l'écran du portable qu'il tenait. Il vit avec étonnement sa figure ne pas se détendre, ni se renfrogner pour autant. Il sembla juste perplexe et concentré tout à coup.

- Ok... marmonna-t-il, les dents serrées, juste avant de raccrocher. Bordel de merde...

- Quoi ?

- Les autres nous... m'attendent à mon club, corrigea-t-il après une hésitation, pour mettre au point le coup de l'Union Depository.

Les yeux bleutés de Steve dévièrent ; son regard tomba sur le sable si noir les entourant dans la nuit.

- J'en suis amigo, déclara-t-il finalement, dans un soupir las et résigné. On ne change pas le plan de départ.

La réaction de Philips le décontenança complètement. Lui qui l'incitait à foncer avec eux semblait maintenant souhaiter le décourager.

- Sûr de toi, princesse ? S'enquit-il, ses épais sourcils broussailleux légèrement froncés, accentuant ses nombreuses rides et creusant ses cicatrices. On peut tous y rester tu sais...

L'agent poussa un sifflement à peine audible, en redressant le buste. Son polo était ruiné, totalement déchiré de bas en haut. Tant pis. Avec un peu de chance, il pourrait bientôt s'en offrir des quantités astronomiques avec l'argent de ce braquage ultime.

- Bien sûr que je sais... rétorqua-t-il d'une voix acide, teintée d'ironie. Sors ta bite de mes fesses maintenant.

- Comme tu veux ! Entendre la voix de Lester m'a fait débander de toute façon...

Il se redressa, permettant à Steve de faire de même aussitôt après.


Une dizaine de minutes plus tard, ils débarquaient tous les deux dans le bureau du club de strip-tease que Trevor avait acquis de façon si peu orthodoxe. Lester, Michael et Franklin virent avec stupéfaction rentrer à la suite de Trevor l'homme qui aurait dû être mort à l'heure qu'il était.

- Qu'est-ce qu'il fout là ? S'exclama Michael, qui semblait au bord de la crise de nerfs.

- Et torse nu ! Renchérit Franklin, les yeux écarquillés. Bordel, les mecs ! C'est quoi encore ce bordel ?!

Trevor balaya leurs remarques d'un geste évasif et autoritaire à la fois de la main, leur intimant clairement de ne pas poser davantage de questions et d'accepter la réponse qu'il voudrait bien leur donner.

- Pretty boy et moi on s'est remaqués ensemble. J'vois pas ce que vous trouvez de si étonnant ! Quant à ce qui est de sa nudité... il a eu un... « accident de polo ».

Les deux, très complices, ne purent s'empêcher de rire de concert pendant quelques secondes, ignorant totalement les faces ahuries qui les scrutaient. Trevor

- L'amour, ça va, ça vient, ça part puis ça revient ! Chantonna le canadien, avec une allégresse qui n'avait d'égal que son ire à la scierie. On voit bien que vous connaissez rien à l'amour !

Michael faillit se prendre la tête dans les mains ou demander à Franklin de le pincer pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.

- J'ai pas le temps pour ces conneries ! Pesta-t-il tout de go, passablement ulcéré et plus exécrable que Trevor pour une fois. Des gars de Merryweather ont débarqué chez moi pendant l'avant-première pour kidnapper ma famille !

Trevor accueillit sa nouvelle par un bruit des plus éloquents.

- Oh, lâcha-t-il simplement ; il ne se moquait pas de ce qu'il adviendrait des enfants de son traître de pote après tout.

Ils ne méritaient juste pas le père qu'ils avaient eu et qui les avait laissés devenir respectivement une grosse larve grasse et une pétasse prête à tout pour devenir célèbre, qui marchait malheureusement dans les traces de sa pouffe de mère. Trevor secoua la tête, se gratta la nuque d'un air ennuyé.

- Michael m'a donc contacté et nous en avons conclu qu'il valait mieux procéder au braquage maintenant, plutôt que d'attendre et que la situation avec Merryweather et Devin Weston n'empire.

La simple mention du nom du milliardaire qui les avait escroqués suffit à horripiler Trevor. Son poil se dressa de rage. Il pivota sur son talon, se tournant vers Steve, avant de se laisser tomber dans son fauteuil de cuir.

- Weston est ton... « super pote » princesse, non ?

Steve ferma les yeux une seconde, poussant un soupir.

- Je lui suçais la bite pour avoir des fonds, c'est tout.

Avant que Trevor ne réagisse violemment, il s'exclama, levant les mains pour lui faire signe de se rasseoir :

- Je parlais métaphoriquement ok ?! Je n'ai aucune influence sur lui. Il a assez d'argent pour que personne ne l'influence. Il est virtuellement intouchable.

Il regarda autour de lui, désireux de s'asseoir, mais ne trouvant plus de place libre. Trevor le héla et tapota ses cuisses, l'invitant à se poser sur lui. Clinton les arrêta tout net.

- Non. Non, les mecs... S'il vous plaît... C'est trop bizarre.

- T'es homophobe ? Répliqua Trevor, partant au quart de tour. Ça m'déçoit venant de quelqu'un de la jeune génération ! Vous êtes sensés être plus tolérants ! Entre minorités on doit se serrer les coudes !

- T, ne commence pas à...

- Est-ce que quelqu'un vient t'faire chier quand une grosse pute vient gigoter son cul sur tes jambes Mikey ?

Michael soupira, sa tête tombant légèrement en arrière, alors qu'il s'avouait vaincu. Il n'allait pas lutter contre cette tête de mule. C'eut été aussi efficace que de débattre avec un mur ou de se cogner la tête dessus. Lester expliqua donc les plans d'attaque s'offrant à eux avec Steve installé sur les jambes de Trevor, tranquillement installé derrière son bureau.

Le coup s'avérait compliqué, évidemment. Comme souvent, les deux approches possibles étaient très différentes l'une de l'autre. Ils pouvaient dérober les fourgons blindés transitant vers l'Union Depository, prenant leurs convoyeurs en otage, ce qui leur permettraient de s'infiltrer dans la zone souterraine abritant les coffres sans encombre. Une fois qu'il aurait tout pillé dans le dépôt, des voitures arriveraient pour les récupérer juste à temps. Il n'y aurait alors plus qu'à fuir et se cacher. Ce plan mettait l'accent sur la manipulation du système d'alarme de l'Union Depository. Paige et Lester seraient rudement mis à contribution et l'heureuse issue du braquage dépendrait d'eux. Trevor grimaça, trouvant cette méthode bien trop subtile à son goût.

Puis Lester exposa son second plan. Un membre du groupe se posterait à l'entrée, jouerait les idiots.

- Quelqu'un de pas connu de toute évidence, donc n'importe lequel d'entre vous excepté toi, Steve.

L'interpellé opina du chef, claquant au passage une main trop baladeuse de l'homme assis sous lui. Lester reprit son exposé, comme si de rien n'était.

- Les autres, pendant que notre « con » fera diversion, perceront les coffres et en déroberont le contenu. Ils entreront par la nouvelle ligne de métro qui est creusée dans le coin.

Il se tourna, sa canne claquant sur le sol, et la décolla du sol pour pointer Michael.

- Tu seras notre « con ». La distraction.

- Je préfère la seconde appellation, dit Townley, levant les yeux au ciel.

- Bon choix Lester ! Il sera hyper crédible ! S'écria illico Trevor. Monsieur aime beaucoup se faire remarquer ! Il a aucun problème à balancer ses potes, mais ! Inexplicablement, il se sous-estime énormément ! Acheva-t-il, accentuant bien toute l'ironie contenue dans son propos.

Au fur et à mesure que Lester développait la suite du plan, le sourire infantile de Trevor croissait. Ce serait un coup démentiel s'ils réussissaient. Il leur faudrait dérober une colossale foreuse pour percer le mur, mais aussi acquérir ou voler un hélico pour s'enfuir, celui que Trevor possédait n'étant pas suffisant. Enfin, les derniers braqueurs devraient s'enfuir à bord de voitures non identifiables, assez robustes pour encaisser quelques tirs. Michael se racla la gorge, pas rassuré en entendant tout ce matériel à rassembler. Ça ne serait décidément pas de tout repos. Lester l'acheva quand il annonça :

- On aura aussi besoin d'un train, pour transporter l'or volé jusqu'à l'entrepôt. On aura quatre tonnes à déplacer. Croyez-moi, ça pèse un sacré poids !

Steve émit un sifflement admiratif. Quatre tonnes d'or. Merde. Jamais il n'aurait cru que Lester parviendrait à en détourner autant pour qu'ils se servent dans le coffre. Il n'allait pas cracher dessus. Il y prenait drôlement goût. Quand le moment fut venu de décider comment ils procéderaient au braquage, comment ils traiteraient leur chef-d'œuvre et entreraient dans l'histoire, Trevor haussa les épaules.

- Voler un foreuse, un train, un hélico... Putain de bordel de merde ! Ça m'botte !

Michael, ennuyé, le contredit derechef :

- C'est bien plus dangereux, T.

- Tu m'as promis ce coup, Mikey. Te défile pas, parce que j'vais manquer de patience !

- Putain peu importe ! Juste... avançons ! On va percer le mur, décréta Franklin, se détournant pour le confirmer à Lester.

- Tu peux garder Paige hors du coup, répondit-il. Deux chauffeurs et deux braqueurs suffiront amplement.

L'un des chauffeurs piloterait un des hélicoptères, serait donc chargé de transporter un paquet considérable d'or, ce qui ne manquerait pas de rendre la stabilisation de l'engin difficile. Quant au second, il conduirait le train, ce qui s'avérait une tâche nettement plus aisée. Ils passèrent ensuite en revue les braqueurs. Lester se tourna vers Clinton.

- Un ira avec toi. Haines aussi. A vous trois, vous creusez et embarquez l'or.

Steve hocha la tête, ne le reprenant pas. Il semblait s'être habitué à ce qu'ils ne lui sortent plus du « agent Haines » ou « agent Salopard » à toutes les sauces.

- Le second entre avec moi ? Présuma Michael, le devançant.

- Exactement, confirma le binoclard. Vous faites diversion. Retenez leur attention au maximum. Jouez-la comme des débutants ! Qu'ils aient même envie d'en rire. Maintenant, messieurs, première étape : trouvez l'excavatrice.

Il venait à peine d'achever sa phrase que Trevor tapotât le bas des reins de Steve, lui demandant de se dresser. Il quitta ensuite son fauteuil, nerveux, agité comme s'il voulait pour la énième fois éviscérer ou étrangler Michael.

- Quel putain de connard narcissique peut bien décider que la meilleure façon de faire le casse du siècle c'est que lui, et lui seul, aille se pointer devant l'entrée ? Ça me rend malade !

Contre toute attente, Haines tenta de le tempérer.

- Trevor, on a besoin de toi dans un hélico.

Il intervenait trop tard malheureusement et Michael répliquait déjà. Les choses s'envenimaient. Sous peu, le premier coup de poing partirait. Franklin sentait qu'il devrait calmer le jeu encore une fois, mais Lester lui épargna cette peine. Il s'en chargea.

- Les filles ! Ça suffit ! On a le plus gros dépôt de toute la côte ouest à dévaliser, je vous rappelle !

- Putain j'suis entouré de connards ! Répartit avec virulence Philips, mais il finit par sortir de la pièce sans faire davantage d'esclandre.

Michael se chargerait du vol de la foreuse et Clinton, des voitures, ce qui ne manqua pas de déclencher l'hilarité de ses équipiers ; le vol de voitures lui collait à la peau décidément. Haines et Trevor se coltineraient la tâche de dégoter l'hélicoptère. Ils passèrent d'abord dans un magasin, Steve refusant l'offre en réalité très intéressée de Trevor d'aller lui-même lui acheter un nouveau haut.

- Hors de question. Tu vas me ramener une guêpière, un soutif ou je sais pas quelle connerie.

Une fois qu'il se fut dégoté un nouveau tee-shirt, s'accordant un petit plaisir supplémentaire, à savoir une veste de cuir dernier cri, il remonta dans le pick-up, où Trevor l'attendait, engueulant un type qui voulait se garer trop près de son véhicule.

Ledit conducteur s'expulsa brutalement de sa voiture, ouvrant la portière à la volée, roulant des mécaniques. Steve ne réagit pas pour le sauver de Trevor, qui l'aurait sans nul doute réduit en charpie ; il réagit pour sauver du temps. Ils avaient un braquage à préparer. Il avait toujours son insigne du FBI et n'hésita pas à le sortir, ainsi que son pistolet.

- Hé ! FBI ! S'exclama-t-il, avec son autorité naturelle. Dégagez ! Vous êtes au milieu d'une opération !

L'homme blanchit à vue d'œil. En une seconde, il passa d'orange, bien bronzé, à blême et remonta dans sa voiture, en balbutiant des excuses. Il n'irait jamais se plaindre au bureau pour relater un simple différend de toute manière. Steve ne risquait rien.

En l'espace de deux jours, repérant les lieux une journée, agissant la seconde, ils se débrouillèrent pour voler un hélicoptère et pas à n'importe qui. Il s'agissait d'un hélico appartenant à Merryweather. Encore une brillante idée de Trevor, qui ne manquait décidément pas une occasion de titiller la société militaire privée. Steve, installé en amont du véritable camp, descendit tous les hommes se dressant sur le chemin de Trevor qui put rejoindre l'appareil et s'envoler avec. Ils le cachèrent chez lui, dans son aéroport sale et médiocre, mais qui suffirait amplement.

Ils étaient installés à la terrasse d'un café, en bord de mer, quand ils reçurent un message de Lester les avertissant que Michael était en route pour la gare paumée en plein désert, où il déroberait le train dont ils avaient besoin pour le braquage.

- Ok, on s'magne, fit Trevor en se dressant de son siège, balançant son soda, tandis que Steve laissait son café toujours à moitié plein sur la table.

Ils avaient équipé leur hélico volé de manière à ce qu'ils soient en mesure de transporter la locomotive avec. Pendant que Trevor fonçait, la pédale au plancher, Steve contactait Michael.

- On est en route.

- Vous devrez faire deux voyages. Il nous faut la locomotive et un wagon plate-forme.

- T'as déclenché une alarme ? On aura droit à un comité d'accueil ?, préféra s'enquérir Steve, vérifiant déjà que son arme était chargée.

- Non ! Tu penses, personne surveille cet endroit ! Y avait qu'un pauvre type qui surveillait et il va bien dormir jusqu'à demain matin avec la droite que je lui ai collée !

Haines eut presque l'air déçu, ce qui arracha un sourire canaille à Philips et lui valut une tape sur la cuisse de sa part. Le rouquin accepta de monter dans l'hélico tout en se doutant que son amant, son compagnon pourrait-il sûrement dire à ce stade, bien que le terme leur parût trop étrange, ne se priverait pas de lui causer des frayeurs. Évidemment, Trevor était assez expérimenté et doué pour pouvoir se permettre de faire l'idiot et tout de même mener sa mission à bien. Tout ce qu'il leur restait à faire était d'attendre le surlendemain, le temps de fignoler des détails, de peaufiner leurs préparatifs. Ils étaient prêts pour le casse du siècle.


Merci aux lecteurs !

Beast Out