Last time in Grape Candy : Scott crève pour Stiles, croit qu'Isaac est son frère de douleur ; l'Antinoüs magnifique est en réalité branché McCall mais se la ferme aussi bien. Stiles sait tout, parce que Stiles est Stiles. Incapable de construire un truc compréhensible avec Hale, il se défait amèrement de son épousé. A côté de la plaque, ils se détruisent gentiment, chacun largue ses missiles. Ils ne mesurent pas la portée de leurs actes, se croient teenagers innocents alors qu'ils sont demi-dieux capables de trancher la terre. Ce chapitre est un flash-back, tout comme l'était d'ailleurs le deuxième de cette histoire palpitante d'inaction. A Exces, aux éventuels qui suivent l'épopée, merci et bonne lecture.


J'ai peur du vide

(Fol'amor : l'amour courtois)


Il se sait plus pourquoi il a enlevé ses chaussures.

La sensation de la terre boueuse autour de ses orteils est désagréable, et le pressentiment des craquelures qui éclateront ces morves noires lorsqu'elles sècheront sur sa peau l'angoisse suffisamment pour qu'il ralentisse le pas. Tant qu'il est planté dedans, aucun risque de devenir statue de limon.

Autour de lui, les tombes sont érigées comme des tétons de marbre glacial, font du cimetière de Beacon Hill un vaste enclos de nichons de pierre. Des dalles sobres côtoient des monuments dignes d'empereurs, souvent d'un mauvais goût du même acabit. Les chapelles s'effritent, des anges perdent leurs visages. Le lierre rampe comme jamais et dévore, comme un anaconda millénaire, les cryptes orphelines comme les plaques posées là où l'herbe donne l'illusion d'un gazon entretenu. L'air est bleu de lune : celle-là a la gueule haut perchée, sa peau croûteuse trace un cercle presque complet dans la fraîcheur de la nuit et fait briller les noms en lettres d'or qui font de ce terrain vague, à l'écart du centre-ville, ce que tous considèrent comme un lieu de mémoire.

Stiles se laisse errer entre les sépultures d'un pas lent. Il reconnaît des noms appris des années plus tôt au bras de son père lors des visites hebdomadaires, se surprend à en retrouver d'autres lus dans les archives municipales ou dans les dossiers du Sheriff, à la lueur d'une lampe torche, dans l'enivrante illégalité post-couvre-feu. Ce soir, la fraude est de la même nature : le décor dentelé de stèles remplace le bureau du paternel, le ciel trop clair fait office de plafond. Seulement les adrénalines sont mortes, il en a bien conscience.

Ouais, il a pris en âge, bien qu'à peine en muscles ou en viande ; mais le pire est dans la tête, tirelire de tous les maux. Putain, il s'est pris un de ces coups de vieux à en faire gicler la faucheuse de plaisir : aujourd'hui, Stiles se sent responsable. Une tête dans un corps. Paralysé par l'existence...

Non mais quelle pute, celle-là, sérieusement de quoi elle se mêle ? Les emmerdes quotidiennes, il en a bouffé : à la pelle, les heures chez des psys à lunettes, parfois même sans lunettes tellement il a exploré la faune des thérapeutes ; à plusieurs reprises, les conneries de gosses, des blagues, un jour même, une dégringolade d'escalier qui lui a valu une bête cicatrice sur le crâne ; une seule fois mais une fois sur la durée, le bois autour du corps de sa mère. Quelques crises de panique (de mort, il dirait), puis plus globalement, une année passée à la maison à essayer de (ne pas) se laisser crever. Les cours qui reprennent sans que l'attention ne revienne, son meilleur pote qui prend la sortie loup-garou au lieu de filer droit. Derek qui meurt deux, trois, quatre fois ! se la pète immortel, crache des « I'm the alpha » pour légitimer le moindre privilège. Deux-trois bastons, le museau bas on sauve la ville, bientôt le monde, surtout sa peau de paillettes...

Putain ouais, il cumule déjà un beau score, il trouve, et l'aventure lycanthrope est loin d'être finie. Alors bon sang, il se serait passé des chroniques amoureuses rances comme leurs boyaux de dieux adolescents !

Ca s'est fait progressivement, bien sûr, pas la bombe dans le grand bassin au premier jour de piscine, mais il a quand même salement fini par s'y noyer. Scott a eu ces regards attentionnés, presque tendres, peu de temps après la Geste de Lydia. Stiles ne se souvient pas s'il y a eu tentation, s'il a seulement compris sur le coup ce que voulaient dire ses yeux de prince charmant, car presque aussitôt, comme en conséquence, les hormones de tous se sont mis en branle et le foutoir des cœurs a commencé. Il s'est attaché à Derek sans comprendre, a eu la naïveté de penser au bonheur que Hale et ses sourcils perpétuellement froncés ne se sont pas risqués à lui promettre.

Pour sûr, il n'a pas fait d'effort : ni pour sauver le navire, qui a quand même drôlement des airs de pédalo en plastoc, ni pour entendre les doubles-sens de Scott, ou simplement l'entendre lui, ou mieux, merde : lui répondre.

Pour autant, il ne s'en veut pas mortellement. Sans mettre là-dessus le mot de destin, de karma ou quoi, il pense que c'est comme ça, que les choses se font, et que lui fait avec. Virer Derek de sa vie ne l'a même pas soulagé, ça prouve bien, eh ! que le pouvoir, s'il existe, ne se trouve pas dans ses mimines aux doigts agités.

Ca a un côté triste, ouais, larmoyant même ! mais c'est aussi putain de rassurant : Dieu merci, on voudrait dire, on est pas Dieu.

Stiles lève les yeux avec un sourire que peu lui connaissent, s'aveugle d'étoiles maigrichonnes et de lumière lunaire qui, dans un roman d'héroïc fantasy du genre de ceux de sa bibli, aurait sûrement été propice aux rituels de magie noire. Il cumule le sentiment d'être socle du monde et celui d'être monde. Ecartant les bras, il mime le funambule et slalome entre les tombes en se demandant ce que sa vie aurait été sans loups-garous – si sa vie aurait été sans loups-garous. Ses petits chiens lui sont quand même de sacrés compagnons, sûr que la remontée en Ulysse vers les hommes aurait été autrement salée si la moitié de la ville ne s'était pas changée en cabots pour le distraire de ses idées noires.

Il trébuche. L'orteil qui s'écrase contre le marbre le fait pouffer, lui arrache un juron hurlé de rire. De sa poche tombe un tube en plastique jaune qui déverse une pluie de cachets bleus. Stiles se laisse tomber dans la gadoue fraîche, à genoux, s'improvise Cendrillon ou anti Petit Poucet. L'ombre de son corps rend ardue la cueillette, à plusieurs reprises ses doigts se plantent dans le mou du sol ; le pousse-au-crime ne le pousse en réalité qu'aux cris.

« AD, 10, » récite-t-il à voix haute chaque fois qu'il ramasse une pilule enrobée de terre pour la ranger dans le tube. « AD, 10. AD, 10. AD, 10. »

En l'an dix après JC, il n'était pas né, mais peut-être que ses ancêtres récoltaient déjà les gènes les plus pourris de la terre pour lui en réserver l'exclusivité ? De nouveau il s'esclaffe, puis se relève maladroitement et tombe droit dans les yeux cernés d'Isaac Lahey.

«Wow. »

Il ne s'y attendait pas. Ok, lui n'est pas un garou, mais merde, ne pas l'avoir senti s'approcher lui fiche les jetons. D'ailleurs, Lahey a un de ses regards terrifiants, ceux, là, qui lui vaudraient de mériter que la constellation du Loup porte son nom. Dingue, à quel point il paraît être né animal.

Stiles fourre ses mains dans les poches de son hoodie de Chaperon – l'heure est décidément aux contes –, Aderrall compris. Un sourire bête lui bouffe les lèvres.

« Merde, Isaac, t'es sur mon chemin de croix, là. » Il ricane. « Eh, sans mauvais jeu de mot, mec, » ajoute-t-il en s'empêchant de pouffer à nouveau.

Puis rapidement, il se détourne, continue ses jeux d'équilibre comme si de rien n'était. Derrière lui, les yeux du cadet s'égarent dans le cimetière, comme s'ils cherchaient une explication rationnelle à la folie de l'humain. Trop facilement, il la trouve dans le cadavre translucide d'une bouteille piquée dans la réserve « coups durs » du Sheriff.

Isaac passe une main dans la couronne d'épines bleues que lui peinturlure la lune sur la mine.

« C'est pas croyable... » se plaint-il avant de rattraper son aîné en quelques pas. « Stiles... Stiles ! »

Il le choppe par le bras, le force à se retourner. Le contact qui se fait, dans les yeux avant tout, bouches entrouvertes à mâcher le vide, est plus parlant que n'importe quel discours. Les cils ouverts au max semblent prêts à cracher leurs globes, à laisser vides des orbites rouges comme des entrailles fraîches. D'un seul coup d'oeil, ils savent : à l'heure où leurs coeurs à la con leur font faux-bond, ils n'ont pas de mère dans les bras de laquelle chialer, et c'est aussi ça qui les tue. Un sourire gêné de Stiles rompt la chose, les prunelles nerveuses se barrent à l'ouest.

« Stiles, t'es bourré, » déclare Isaac d'une voix de centre commercial, et ses doigts ne relâchent le bras de l'autre que lorsqu'il réalise qu'il le tient toujours entre ses serres.

La crapule semble réfléchir, mais ce n'est que du théâtre. Ses pattes s'agitent en rythme avec les arguments.

« Oui, non monseigneur, j'ai la joie en moi tu pourrais dire. Tu vois : simplement se sentir bien. Et fais pas ton fier, si t'avais pas trop de poil au museau pour jouer au grand avec moi, tu me lècherais les doigts de pied pour une goutte d'alcool. »

L'idée semble l'amuser et en riant, il tourne le dos à Lahey, il repart de plus belle dans son exploration nocturne. L'autre le suit sans broncher. Sa voix reste souple, presque vulgaire de son insolence habituelle on ne dirait pas que son objectif premier était de venir ici pour se l'érailler en paix.

D'ailleurs la paix, il ne l'a pas, et « Je peux savoir ce que tu fiches ici ? », gronde-t-il sans intonation particulière, sourcils copié-collé Hale.

A la lisière du cimetière, sous l'ombre emprisonnante des barreaux du portail, Stiles ne répond pas. Il se retourne pour lui lancer un regard tendre, sourit, « Laisse-moi », et sans ramasser sa bouteille depuis longtemps oubliée, entortille ses doigts autour du fer forgé. Ca grince en s'ouvrant.

Il ne voit pas les deux grands yeux jaunes des phares de la bagnole qui débarque à toute vitesse derrière lui, sur la route où il s'avance. Le contre-jour est terrible, la silhouette du gosse devient noire.

A la même seconde, les coeurs s'arrêtent. La douleur aussi.

Tout se fait dans l'inconscience, dans des nuages de poussière bleue, dans des mouvements précipités. La première chose qu'Isaac réalise lorsque le sang bat de nouveau dans ses veines, c'est qu'il est vautré par terre et que ses bras tremblants ne veulent plus s'ouvrir. Ses yeux, eux, ne peuvent plus se verrouiller. Il a le flanc en sang, le t-shirt déchiré, la peau écartelée là où les os sont les plus saillants. Le souffle revient par petites goulées abruptes, stressées. Le paysage se recompose doucement, tordu à quatre-vingt-dix degrés.

La voiture a filé sans demander son reste.

« Putain, celui-là je parie qu'il a grillé le stop, » lâche Stiles d'une voix presque timide pour sa grande gueule.

Isaac baisse les yeux, est surpris de trouver l'adolescent enroulé dans ses bras. Il ne s'est rendu compte de rien, il n'a pas le souvenir d'avoir voulu jouer les héros une seule seconde, ni même celui d'avoir décelé le danger. Son corps a réagi seul ; il sent ses griffes lui rentrer dans le bout des doigts, et ses oreilles reprendre leur forme, et le poil réintégrer sa chair. Les regards se croisent, on se fixe connement à la « tu m'as sauvé la vie », à la « arrête j'y suis pour rien ».

Le coin des lèvres se tirebouchonne. Un rire nerveux remonte de leur poitrine pour leur gratter le palais et éclater dans leurs gorges.

« J'hallucine... » se bidonne Twenty-Four en fermant les yeux.

Isaac le libère de ses bras tendus comme des nerfs, presque à contrecoeur. Il se sent trembler comme jamais, espère que l'autre mettra cela sur le compte de la fraîcheur du soir. Une sensation presque mécanique d'engrenages qui s'enclenchent lui font deviner que plusieurs de ses côtes viennent de se remettre en place. La peau flinguée cicatrise dans la même foulée. L'adrénaline édulcore complètement la douleur. Il leur faut plusieurs minutes, allongés par terre dans l'herbe qui borde la route, pour reprendre leur souffle tout à fait. Il commence à cailler sévère, mais ils ne bougent pas pour autant. Ils ne relèvent pas l'incongruité de l'idée qu'un chauffard passe précisément dans le coin au moment où Stilinski sort du cimetière, mais le fait qu'ils fricotent avec le surnaturel au quotidien y est sûrement pour quelque chose.

Côte à côte dans la nuit, les poils qui bandent sur leurs bras, ils se contentent d'exister.

« Sans rire, tu fichais quoi dans les parages, Stilinski ? retente finalement Isaac une fois fini son inventaire des étoiles leur faisant office de plafond.

— Je sais pas... »

Il réfléchit une seconde avant de répondre.

« Je croyais que c'était pour ma mère mais visiblement même là j'assure pas, j'avais pas de fleurs, rien. Peut-être qu'il me fallait de l'air ? Ouais, c'est ça, il me fallait de l'air. J'en ai marre d'étouffer, il me fallait de l'air. Tu vois ? De l'air. Du coup je sais pas, j'ai filé en douce. Je crois que c'est ça.

— Bon sang... Tu t'y prends comme un gland, mon vieux. Je pense que tu t'es planté. Derek : c'est quelqu'un de bien. C'était quelqu'un pour toi.

— Tu sais pas de quoi tu parles, Lahey, » clashe sans le vouloir la voix du plus vieux. « Y a pas de malaise avec Derek, on était d'une stérilité sans fond. Je regrette pas ce que je lui ai dit, je te jure. Ca passe crème. »

L'adolescensible retrousse ses babines, agacé. Il abandonne ses amies mourantes dans le bleu du ciel et se concentre sur le spécimen qu'il en a, allongé à sa gauche. Il le shoote d'un regard.

« Arrête, ton coeur va te sortir par la gorge tellement il bat vite, accuse-t-il d'un souffle. Tu sais tu l'as bien emmerdé, avec tes histoires de rupture. Il était déjà pas commode, je te raconte pas le délire depuis qu'il a plus de mari. »

La vague contrariété qui point le pousse à se lever, il faut croire que le temps de l'innocence est déjà enterré. Isaac a toutes les raisons de rafistoler les deux gaillards, et si ces raisons portent avant tout le nom de Scott, il faut dire qu'il commence aussi à en avoir marre sévère de se taper les humeurs de son papa-garou quand lui lutte déjà suffisamment avec les siennes, celles d'entres les cuisses comme celles d'entre les côtes, les jus laiteux comme les plus sanglants. Puis merde, Derek, après son lot de casseroles, mérite la simplicité d'une relation.

Stiles se relève dans son dos, et Isaac n'entend qu'à sa voix que sa remarque l'a irrité. Il ne veut pas voir son visage mais le devine tout à fait.

« Je suis pas sa putain de mère, lâche Stilinski en abusant de sa position de demi-orphelin. On s'entend pas, et je te trouve gonflé de me lancer des arguments de ce genre quand toi ça t'arrangerait bien, que je me retape ton alpha. »

La culpabilité le submerge la seconde d'après, mais c'est sûrement avec Lahey qu'ils jouent le plus aux mecs, qu'ils matérialisent en bite leur ego de pubères. Il ne s'excuse pas de la violence de ses paroles, de l'accusation à peine dissimulée. Lorsqu'il y repense, d'ailleurs, il n'est pas insensible à l'idée qu'Isaac ait des vues sur son meilleur ami, et ça le fait bouillir en intérieur. Il a envie de faire voler son poing, mais c'est bien la seule chose qu'il s'empêche de faire. Il s'en veut de s'en vouloir, il aimerait avoir moins d'affection pour le martyr de Beacon Hill, sûrement, les choses seraient plus faciles.

Il se retourne vers l'Antinoüs Isaac n'a que du noir dans les yeux, les narines crispées par une colère sourde parfum connard.

« Laisse tomber, crache-t-il en s'éloignant sans jeter un oeil au gosse poivré de grains de beauté, pénétrant la forêt en lisière de leur carré d'herbe.

— Isaac... »

Cette fois-ci c'est à Stiles de s'obstiner à suivre son Lahey : il n'aime pas le goût que lui laisse leur prise de bec sur la langue, et le fait que le sans-famille ne se soit pas transformé pour le semer en deux-deux lui laisse deviner que tout n'a pas encore été dit. Les arbres en allumettes se font plus denses autour d'eux alors qu'ils s'avancent dans la forêt, l'air perd en clarté tandis que la lune se planque derrière un toit de feuilles. Stiles n'a pas retrouvé ses chaussures. Ses pieds nus commencent à être salement amochés, égratignés par les brindilles et les cailloux plus traîtres que des Légo planqués dans la moquette, mais ce foutu sentiment de responsabilité le prend aux tripes et l'empêche de filer se réfugier sous ses couettes douillettes.

De toute façon, il le sait : même sous des édredons de prince, molletonné dans plumes et soieries de sultan, il ne dormirait pas. Il a « Derek » au bord des lèvres, mais gueule, ou plutôt ronchonne :

« Isaac, putain !

— Lâche-moi, recommande le teenager sans pour autant se faire tout griffes tout poils.

— Pff, t'étais plus jouasse tout à l'heure, » ironise Stiles en ralentissant le pas pour reprendre son souffle.

La flèche pique la cible droit dans la palpitant : Isaac se retourne avec des airs de fureur, son minois d'ange est un ravin prêt à bouffer le premier randonneur audacieux.

« Je suis dans la merde, Stiles, » et les deux derniers mots sonnent de la même manière, articulés à l'exagération. « Désolé de pas avoir l'humour à la fête.

— Et alors quoi, t'as crushé sur Scott McCall, ça arrive, non ? »

Un vlan-dans-les-dents serait de rigueur. Je sais tout, pourrait lâcher Stiles, mais l'info est très bien passée sans ça. Isaac le dévisage sans paraître surpris le moins du monde, attend une seconde lourde de tension. Il ne sait pas s'il doit se satisfaire d'apprendre que l'omniscience ne lui est pas exclusive. Stiles soutient son regard sans ciller, la mâchoire serrée, ce qui n'est pas courant chez la pipelette de Beacon Hill, encore moins en période de crise.

« J'aurais préféré que nan, » lâche-t-il simplement en détournant la tête.

Et puis c'est comme s'il ne contrôlait plus rien.

« Il m'a... Il m'a appelé, tu vois ? L'autre jour ? Normal que ça te surprenne, pas courante, la démarche, j'ai halluciné… Comme un con, même, ça m'a fait plaisir. »

Le regard se prolonge, les yeux de Stiles plongent dans la chair rose de son cadet qui vient de trouver en la source de tous ses maux la seule personne à qui parler. Il attend la chute, ou, peut-être, aimerait s'assurer qu'elle ne vienne jamais ; cash et trash, elle vient.

« Il voulait s'excuser. D'essayer vous remettre ensemble, toi et Derek. Parce qu'il sait ce que ça fait, de te voir partir comme ça, mais qu'il pense que c'est toujours ce qui peut t'arriver de mieux et que c'est tout ce qui compte. Parce que, tu vois ? il croit qu'on est frères de douleur. Il croit qu'on regarde dans le même sens, traduction vers toi, quand moi c'est son cul à lui, que je mate chaque fois qu'il me passe sous le nez pour aller jouer les galants sous ton museau. »

Stiles devine la lutte intérieure d'Isaac pour que sa voix ne s'étrangle pas. Il ne sait plus s'il est question de fierté mal placée ou de force.

« Je suis désolé, » parvient-il à articuler sans le lâcher des yeux. « Je sais pas quoi te dire...

— C'est bien la première fois, » sourit Isaac sans que ses traits ne perdent de leur souffrance. L'ambiance est moisie, il est sûrement trop tard pour se rattraper, mais « C'est pas à toi que j'en veux, Stiles. »

Et l'aîné en a l'air réellement surpris.

« C'est la merde, mais c'est pas à toi que j'en veux. Scott ! Scott je le tuerai. Je sais, me regarde pas comme ça, il y est encore pour moins que toi, mais il fait une belle victime ! Je ne sais pas. J'en suis dingue mais je lui en veux à mort et j'aimerais que ça lui rende la vie infecte, seulement là encore y a des gens plus doués que moi pour ça. »

Isaac soupire, de ces longs souffles rauques qui se perdent dans la poussière et qui sont sa seule musique depuis toujours.

« Il grille pas l'amertume... D'ailleurs de l'amertume j'en ai plus pour lui quand je le vois, je suis pas du genre à flinguer les seuls moments où je le croise, tu vois ?

— Je sais plus ce que je vois, Lahey. Qu'est-ce que tu veux ?

— Je veux jamais m'en vouloir, jamais regretter quoi que ce soit.

— Alors qu'est-ce que tu attends, tu connais son adresse, nan ? » suggère Stiles en fronçant les sourcils.

Il comprend qu'il y a plus gros à dealer derrière les mots d'Isaac, mais ne parvient pas à mettre le doigt dessus. L'ado se poile en réponse, ça crève de douleur sous sa peau.

« Haha… Bon sang Stiles, et je ferais quoi ? Je lui expliquerais pourquoi ma gueule carrée lui convient mieux que celle de sa copine, ou pire, de la tienne en coeur ? Je demanderais sa main à sa mère ? Il lèverait son cul pour moi et ce serait à mourir comment il m'aimerait ? Déconne pas s'il te plaît, l'idée du siècle repose pas là-dedans. Je pensais plus à un genre de sauvetage global, du style : rattraper la vie.

— Remonter le temps, genre ?

— Remonter la carte des USA déjà, ce serait un bon début. »

Silence de merde, vieux frisson qui passe de l'un à l'autre. Bientôt, et c'est ce que le regard déterminé d'Isaac veut dire, ils seront trop loin l'un de l'autre pour voir leurs poils de bras faire la ola comme ça.

« Et t'irais où ? »

Le reproche, implicite, est terrible. Isaac comprend qu'il aurait mieux valu garder ses secrets, en tous cas que ça aurait été plus facile de disparaître des listes de recensement de Beacon Hill s'il avait tenu sa langue.

« J'irai loin, » confie-t-il au futur sans se prendre au piège du conditionnel.

Se barrer pour sauver sa peau et celle des autres, pour ne pas mettre la merde plus que de rigueur ; ça ressemble salement à un sacrifice, mais il n'y en a pas en réalité, il n'a pas l'humeur à ce genre de jeu, il ne croit pas au courage : c'est une vie, que veut Lahey.

Stiles n'en a pas conscience. Il s'entend répliquer une remarque au goût un peu salaud, tenter d'élaborer une argumentation à laquelle l'autre résiste plutôt bien. Les pieds s'enfoncent dans la terre, la forêt devient un tribunal, bientôt une arène. Stiles en vient à piocher dans la culpabilité pour essayer de le raisonner, cite des noms comme un mémorial, accuse franchement l'abandon. Il brosse un portrait de chaos, invoque l'égoïsme, la bêtise. Isaac tient bon, serre la mâchoire pour ne pas sortir les crocs, ravale un « Tu ne peux pas comprendre » qu'il ferait mieux de lâcher en « Sinon je meurs ». Il trouve les reproches dégueulasses puis, une seconde, se demande s'il n'y a pas jalousie de cette liberté. La seconde d'après, Stiles lui vomit quelque chose qu'il n'imprime pas aussitôt, quelque chose de plus saumâtre que ce qu'il a bouffé jusque là en se taisant, sérieusement il croit halluciner. Il y a le mot « lâcheté » dans la phrase.

Alors il frappe sans réfléchir, de la même manière que l'autre se révoltait sans raisonner.

Fin de la discussion ; Isaac se casse littéralement la queue entre les jambes.


(Je crois que Lahey est le plus raisonnable de toute cette histoire.) Oui, je suis adepte de la théorie selon laquelle Stiles a un an de plus que les autres parce qu'il n'est pas allé en cours l'année de la mort de sa mère (ce qui expliquerait pourquoi Scott comprend tout à fait Allison sur ce point-là même au niveau des dates c'est cohérent il me semble.)