Deux Oiseaux En Cage

Chapitre 6 : Un Rêve

Elle n'aimait pas fermer les yeux. Affronter les ombres de la nuit. L'obscurité.

Elle n'aimait pas rêver, car dans les rêves, on est toujours seuls. Seuls pour affronter les cauchemars et les démons qui nous hantent.

Seule.

Elle n'aimait pas rêver, car ses rêves n'étaient pas les siens.

Dès qu'elle fermait les yeux, dès qu'elle s'endormait… c'était lui, le démon, qui s'éveillait.

C'était toujours dans ses rêves qu'elle se retrouvait face à lui. Face à cette part d'elle-même contre laquelle elle luttait jour après jour, afin de ne pas disparaître, à nouveau.

Le paysage était toujours le même. Les roches escarpées, le vent balayant les gorges tel un soupir, la pluie battant son visage, pareille à un millier d'aiguilles…

La rivière de sang s'écoulant sous ses pieds… le sang de ses compagnons. Le sang des Chevaliers du Dragon.

Il se tenait là, au milieu de ce paysage de désolation. Là où tous ses hommes étaient morts, frappés par l'Escaflowne de Van Fanel.

Il se tenait là, et il riait.

Il se moquait d'elle.

- Regarde-toi… siffla-t-il en la désignant du doigt.

Elle restait plantée face à lui, les cheveux dégoulinants en une cascade de pluie glacée.

- Tu vois à quoi ça t'a menée d'être une gentille petite fille ?

D'habitude, elle ne l'écoutait pas. Elle se contentait de passer son chemin, elle concentrait ses pensées sur Jajuka, et le démon finissait par disparaître.

Mais cette nuit-là, la colère qu'elle ressentait vis à vis de son frère, l'ombre de ce mariage arrangé, l'insulte de Marcus… avaient annihilé sa volonté. Son désir de vengeance, sa rage, son impression d'être enfermée à l'intérieur d'elle-même, d'être en cage… n'avaient jamais été aussi forts.

- Ces imbéciles, ces insectes rampants ! Ils croient vraiment qu'ils peuvent nous manipuler ? Décider à notre place de notre destin ?

Serena serra les poings. Dilandau sourit et se rapprocha lentement d'elle, tel un félin.

- Je sens que tu es en colère… Ta rage ne demande qu'à s'exprimer…

Elle baissa les yeux, afin de ne pas affronter le regard de braise du démon.

Il caressa sa joue. Cette caresse lui parut comme une brûlure. Elle recula.

- C'est ainsi que tu veux rester ? C'est ce que tu veux être ? Une créature faible et fragile, incapable de décider par elle-même ? Incapable de se défendre ?

Il lui saisit le bras avec force. Il lui faisait mal. Elle serra les dents.

- Une gamine stupide, qui a peur de tout ?

Il resserra encore son étreinte. Elle émit un petit cri de douleur, mais elle ne pouvait pas se libérer.

- Sans moi, tu n'es rien ! Regarde ! Regarde comme je suis fort ! Tu te souviens, n'est-ce-pas, tu te souviens comme ils nous craignaient tous ! Comme ils nous respectaient ! Jamais, tu m'entends, jamais ils n'auraient osé nous traiter comme ils t'ont traitée !

Il ajouta, perfide.

- Que préfères-tu ? La vie que tu mènes maintenant, ou celle que tu menais, lorsque tu étais moi ?

- Je… je ne sais pas… balbutia Serena, en proie à une terrible douleur. Lâche-moi, je t'en prie, lâche-moi…

Contre toute attente, il s'exécuta. Elle tomba à genoux, vidée de toute énergie, à ses pieds.

- Pauvre petit créature chétive… tu es vraiment pitoyable ! Je n'ai jamais pu te supporter… Tes jérémiades, tes pleurs, tes doutes, tes sentiments… lorsque tu hantais mes rêves, comme maintenant je hante les tiens…

Il émit un petit rire méprisant.

- Tu as eu ce que tu voulais ! Tu es retournée chez toi, retrouver ton cher frère Allen… et moi, je suis à nouveau prisonnier de ton corps… Mais tu n'es pas plus heureuse pour autant, pas vrai ? Tu pensais vraiment que ce serait aussi facile ? Tu crois encore aux contes de fées, pas vrai, petite fille stupide ? Tu pensais que tout le monde t'accueillerait les bras ouverts, comme si rien ne s'était passé… comme si tu n'avais jamais été moi… Mais rien ne sera plus jamais pareil… C'est fini à présent…

Il s'agenouilla à sa hauteur, et lui murmura à l'oreille.

- Tu dois accepter d'être ce que tu es vraiment, Serena…

Son regard croisa celui de la jeune fille. Elle pleurait. Des larmes de colère.

- Libère-moi, Serena… Libère-moi, et alors tu seras libre à travers moi…

Il ajouta, perfide.

- Dans ce monde d'hommes, il faut être un homme, pour être libre… libre de vivre et d'aimer … Tu l'as compris, maintenant ?

- Oui… cracha-t-elle, résignée. J'ai compris, maintenant…

Il l'embrassa sur le front.

- C'est bien, tu es une gentille petite fille…

Une bourrasque passa à travers les gorges, et ce fut comme si un millier de voix criaient en même temps. Comme si les Chevaliers du Dragon et les victimes de Dilandau Albatou chantaient et pleuraient son retour.

Serena resta là, au milieu de ce paysage de désolation.

Seule. Elle était seule. Comme elle l'avait toujours été.


Sa première inspiration fut comme une brûlure. Puis il sentit la chaleur des draps sur sa peau. La douceur d'un parfum inconnu, et à la fois familier.

Son regard se posa alors sur la silhouette endormie sur le fauteuil, à son chevet.

On aurait dit un fantôme. Un fantôme blond, comme Serena. Comme la mère qu'il n'avait jamais eue. Comme la maîtresse qu'il avait toujours désirée.

Il se leva. Son ombre recouvrit le visage endormi d'Elise Aria Aston.

Il posa ses doigts brûlants sur les lèvres de la princesse. Ses paupières se levèrent légèrement, puis elle ouvrit la bouche, prête à crier.

Mais le démon fut plus prompt qu'elle. Il la bâillonna de sa main avec force. Puis il sourit. Son sourire ne ressemblait à rien de ce qu'elle avait déjà vu. Il n'avait rien d'humain.

- Ne t'avais-je pas dit, Elise, qu'un jour je t'enlèverais ?