Chapitre 7 – Le mauvais esprit
Avec un soupir exaspéré, Drago trempa sa plume dans l'encrier et raya une phrase d'un trait rouge. Il parcourut rapidement le reste de la copie en multipliant les annotations, traça le A de « acceptable » à côté du titre et la déposa sur le sommet du paquet.
-Et dire que c'était ma meilleure copie, grommela-t-il, maussade.
Deux de ces collègues qui travaillaient à côté de lui levèrent la tête, un sourire compatissant aux lèvres. Il s'agissait du prof d'arithmancie, un petit homme frêle nommé Miller qui passait ses journées plongé dans d'énormes bouquins, et de Jones, la blondinette qui enseignait les métamorphoses.
-Si ces fainéants passaient un peu moins de temps à glandouiller et un peu plus à m'écouter quand je parle, ils écriraient moins d'aberrations !
Miller et Jones approuvèrent et se lancèrent dans une diatribe contre les adolescents à qui ils donnaient des cours. Drago se lassa vite de l'échange et jeta un coup d'œil par la fenêtre. Il faisait encore un temps magnifique, songea-t-il en regrettant que son travail le retienne loin du parc. Les poisons des quatrièmes années attendaient d'être notées... Mais cela pourrait bien attendre encore un peu...
Alors qu'il pesait le pour et le contre, Ginny entra dans la salle des professeurs avec un lourd sac sur l'épaule, et se laissa tomber sur une chaise. L'attention de Drago se porta aussitôt sur la jeune femme, qu'il gratifia d'un sourire en coin auquel elle ne répondit pas. Il vit immédiatement son air maladif et la tension dans ses épaules.
-Mal dormi ? S'enquit-il sans parvenir à dissimuler sa curiosité. On ne t'a pas vu au dîner hier soir...
-J'ai été boire un verre à Pré-au-Lard, répondit-elle en sortant des affaires de son sac.
Elle ouvrit un gros manuel, sortit de quoi écrire et commença à prendre des notes sans plus lui prêter attention. Le menton dans le creux de sa main, Drago l'observait. Elle écrivait rapidement, noircissait le parchemin de lettres rondes, reportait son attention sur le livre. Il détaillait chacun de ses gestes, notant la façon dont elle tournait les pages d'une main fébrile, repoussait une mèche de cheveux derrière son oreille ou se mordillait les lèvres distraitement. Elle était penchée sur la table, assise au bord de sa chaise, le dos raidi.
Le regard gris du Serpentard s'attarda sur les cernes qui soulignaient ses yeux et sur le pli que formait son front lorsqu'elle fronçait les sourcils. Elle était tendue, fatiguée, sur les nerfs. Comme souvent. Il la préférait dans ses meilleurs jours, lorsqu'elle était vive et pleine d'entrain.
-Je vais aller voler un peu, tu veux venir ? demanda-t-il soudain, pris d'une impulsion.
Elle se figea, posa sa plume et tourna la tête vers lui. Il pouvait voir l'hésitation se peindre sur son visage, elle était si expressive ! Ses yeux noisette cherchèrent les siens, n'y trouvèrent aucune trace de malice. Drago se surprit à retenir son souffle, attendant la réponse avec une certaine anxiété.
C'était une invitation qui n'avait pourtant rien d'extraordinaire. Miller et Jones continuaient à discuter dans leur coin, sans porter attention à leurs deux jeunes collègues. Mais Drago et Ginny savaient tout deux que cette proposition n'était pas aussi innocente qu'elle en avait l'air.
Accepteras-tu de passer ce moment seul avec moi ? Un moment de complicité et de rivalité mêlées ? Poursuivras-tu ce jeu trouble avec moi, ou seras-tu raisonnable, honnête et fidèle ? Feras-tu encore une fois ce que le monde attend de toi, Ginny ?
Oui, beaucoup de questions tacites se dissimulaient derrière l'attitude du Serpentard. Il la vit se détendre imperceptiblement, esquisser un sourire, ouvrir la bouche pour répondre…
-LE MAUVAIS ESPRIT !
Miller sursauta en renversant sa tasse de café, Drago poussa un cri d'effroi et Ginny bondit sur ses pieds en brandissant sa baguette. La porte de la salle des professeurs venait d'être ouverte violemment, dévoilant deux autres de leurs collègues.
-LE MAUVAIS ESPRIT ! répéta Sybille Trelawney.
La voyante avança dans la pièce, les yeux révulsés, ses cheveux dressés sur la tête. Une petite femme replète se trouvait à ses côtés, accrochée à son bras. Ginny abaissa sa baguette avec un soupir, tandis que Drago levait les yeux au ciel en reconnaissant la voyante et la greluche d'étude des moldus.
-Qu'est-ce que Peeves a encore fait, Sybille ? s'enquit Jones avec compréhension.
-Ohhhhh, non non non, pas l'esprit de frappeur ! Le mauvais esprit est parmi nous ! C'est une catastrophe ! Le Mal va nous plonger dans les ténèbres !
Elle porta la main à ses yeux en un geste théâtral, ses nombreux bijoux cliquetant.
-C'est la fin du monde ! L'apocalypse, l'horreur, le malheur, l'effroi, l'abomination, la mort assurée ! Fuyez, fuyez pour votre Salut !
-C'est vrai, approuva leur collègue d'étude des moldus, je l'ai senti aussi. En grand danger, oui, nous sommes en grand danger.
-Vous devriez en parler au professeur Flitwick, très chères, suggéra Drago d'une voix mielleuse. Lui saura quoi faire.
Trelawney approuva et rajusta son châle à paillettes, puis les deux femmes s'en allèrent en maudissant « le mauvais esprit ».
Un silence passa durant lequel chacun médita sur ce qui venait de se passer. Puis Jones se tourna vers Drago avec un sourire :
-Ce n'était pas très gentil pour Flitwick.
-Il saura se débrouiller avec ces deux là, répondit-il. Flitwick est ce qui se rapproche le plus d'un directeur, en ce moment, alors…
-Le remplaçant arrive demain, c'est bien ça ? s'enquit Miller.
Drago approuva d'un signe de tête et reporta son attention sur Ginny. La jeune femme s'était replongée dans la lecture de son manuel, les sourcils froncés.
-Tu veux venir, alors ?
-Peut-être plus tard, répondit-elle d'une voix sourde.
Drago resta une minute encore à l'observer, puis il haussa les épaules et partit.
L'air était vif mais le ciel était d'un bleu saisissant. Drago avait abandonné l'idée du Quidditch avec une pointe de déception et avait décidé d'aller voir Neville. Il n'avait plus la tête à travailler. Il préférait embêter son ami, qui devait être en train de bichonner ses plantes chéries.
Mais Neville ne se trouvait pas parmi les serres, et Drago s'apprêtait à faire demi-tour en pestant lorsque quelque chose attira son attention. C'était un parterre de fleurs dont les pétales délicats étaient d'une blancheur immaculée.
Il hésita un instant, puis sectionna la tige d'une des fleurs, lui jeta un sort de conservation et l'emmena avec lui.
En ce dimanche après-midi, beaucoup d'élèves se prélassaient dans le parc, profitant des derniers beaux jours avant l'hiver. Il reconnut les trois nouveaux élèves de Serpentard assis près du lac, en train de se partager un énorme sac de friandises. Il se dirigea vers eux et félicita l'attrapeur pour son match de la veille.
-C'est un très bon début, continue ainsi et cette année la coupe est à nous. Et je te préviens que je tiens vraiment à ce que la coupe soit gagnée par les Serpentard, cette fois !
Le garçon hocha la tête avec détermination et promit qu'il s'entraînerait sans relâche.
-Vous voulez une chocogrenouille, professeur Malefoy ?
Avec un sourire amusé, Drago accepta la friandise que lui tendait le gamin.
-Vous avez qui, comme sorcier célèbre ?
Il n'eut aucun mal à reconnaître cet homme débraillé qui lui adressait un sourire benêt en remontant ses lunettes sur son nez. Avec une grimace, il répondit « Harry Potter », et s'en alla à grands pas.
Il s'était assis un peu plus loin, au bord de l'eau dans laquelle il balançait de petits cailloux. Il arrivait demain. Demain, demain, demain…
Drago baissa un regard plein d'amertume sur la fleur qu'il tenait à la main. Puis il se releva, redressa les épaules et regagna le château.
Il était le fils d'un Malefoy et d'une Black, deux nobles et puissantes familles. Il était un sorcier puissant et influent, il était un homme intelligent, cultivé et séduisant.
Il n'allait quand même pas se laisser abattre !
Lorsque Ginny entra dans sa chambre, il était là. Il l'attendait, arborant un sourire malsain. Elle se pétrifia et glissa la main dans sa poche à la recherche de sa baguette.
-Qu'est-ce que vous faites là ? s'écria-t-elle.
-Oh non Ginny, je t'en prie, ne deviens pas hystérique. Je suis simplement venu te rendre visite…
-Pourquoi personne ne parle de vous ? Il y a des centaines de personnes dans ce château, quelqu'un doit bien vous avoir remarqué ?
Ses yeux rougeoyants l'observaient avec délectation, il semblait se repaître de sa peur.
-Il est facile de se cacher lorsqu'on est un fantôme, répondit-il de sa voix sifflante. Au départ je pensais dévoiler ma présence. Cela sèmerait la panique, n'est-ce-pas ? Mais lorsque l'on meurt, Ginny, ses priorités changent. Mes fidèles mangemorts ne sont plus là pour me soutenir, je n'ai plus vraiment d'objectif, de plan…
-Désolée de l'apprendre.
-…alors je me suis dis que j'allais m'amuser à te rendre folle. Je vois que tu tiens encore un journal intime, est-ce qu'il te répond ?
Elle sentit une goutte de sueur perler sur sa tempe et les battements de son cœur s'accélérer. Elle était terrorisée, et lui poursuivait son monologue avec complaisance.
-J'ai manqué plusieurs épisodes du feuilleton de ta vie, Ginny Weasley. Est-ce que le grand, le meeerveilleux, le célèbre Harry Potter a-t-il fini par remarquer ta présence ?
-Il m'a épousée, répliqua-t-elle en un souffle.
Pourquoi lui répondait-elle ? Pourquoi entrait-elle dans son jeu ? Fuis, va-t-en de là, n'écoute pas ses paroles empoisonnées ! Mais elle ne parvenait pas à suivre son instinct, elle restait figée. Voldemort l'observait avec encore plus d'intérêt maintenant.
-Amusant… Ce n'est pas un très bon choix, si je puis me permettre. Pourquoi t'entourer d'hommes médiocres ? Potter est en dessous de tout, bien sûr, mais même Malefoy est médiocre, il m'a beaucoup déçu, il te décevra aussi…
-Malefoy ?
Etait-elle vraiment en train de parler de sa vie sentimentale avec le fantôme du mage noir le plus terrifiant de tous les temps ? Lord Voldemort tendit ses longs doigts blanchâtres en direction de la table de nuit. Suivant son regard, elle y découvrit une délicate fleur banche dans un verre d'eau.
-C'est lui qui a amené ça. Pitoyable. S'il avait été un bon serviteur, je lui aurais appris comment séduire une femme…
Alors Ginny sortit de son immobilisme. Elle sortit sa valise de sous son lit et y déversa en vrac toutes ses affaires en évitant tout contact avec le spectre. Ce dernier la regardait, narquois.
-Tu t'en vas déjà, petite Ginny ? Et où est-ce que tu vas bien pouvoir aller ?
Drago ouvrit la porte de sa chambre, une brosse à dent dans la bouche. Ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'il reconnut Ginny dans la pénombre du couloir. Elle avait une valise à la main, la chevelure en désordre et l'air paniqué.
Il s'écarta pour la laisser entrer et retourna dans sa salle de bain pour finir de s'y brosser les dents, puis revint dans la chambre. Ginny s'était assise sur son lit, ses bras entourant ses jambes repliées. Elle posa sur lui un regard embué et plein d'émotions. Troublé, il s'assit à côté d'elle et, entourant ses épaules de son bras, l'attira contre lui. Ainsi, il ne pouvait pas voir son visage mais son corps était secoué de sanglots. Il la laissa pleurer un long moment en silence, sa main jouant distraitement avec les mèches rousses, jusqu'à ce qu'elle se calme.
Il lui tendit une boîte de mouchoirs en cherchant une blague qui permettrait de détendre l'atmosphère, mais n'en trouva aucune.
-Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il alors un peu bêtement.
-J'ai si peur…
Elle avait murmuré ça si doucement qu'il crut l'avoir rêvé.
-De quoi ?
-De tout, tout le temps !
Alors il lui dit que lui aussi, il avait peur. Elle s'écarta un peu de lui pour pouvoir observer son visage, surprise de cet aveu de faiblesse.
-Hé, je ne suis qu'un modeste Serpentard, se défendit-il. Toi, tu as le courage d'une lionne, d'une tigresse, que dis-je, d'un dragon !
Elle étouffa un petit rire.
-T'es bête.
-Non, je suis intelligent, je suis rusé ! répliqua-t-il avec aplomb. La preuve, j'ai volé une fleur à Neville, et maintenant tu es dans mon lit.
Ses yeux pétillaient de malice et il souriait avec satisfaction.
-Tu es insupportable, tu sais ?
-C'est ce qui fait mon charme. Enfin, à tes yeux. Parce qu'aux yeux des autres femmes, ce qui fait mon charme, c'est justement mes yeux.
Il mentait. Les autres femmes ne lui trouvaient aucun charme, pas depuis qu'il avait ce tatouage sur son bras. Mais cela n'avait aucune importance, car Ginny avait rit. Elle s'approcha tout près de lui et glissa quelques mots au creux de son oreille.
-Embrasse-moi, Drago Malefoy.
