Chapitre 7 : Chenille, cocon, ne se transformant pas en papillon
Le temps paraissait bien long sous les couvertures. Je m'y étais réfugiée avec le seul espoir de dormir et d'oublier, mais c'était vraisemblablement trop demander. Le sommeil me snobait. Pourtant, l'envie de sortir du lit n'était pas là. Je me comportais comme une stupide gamine se laissant berner par l'impression illusoire que la couette fournirait une sorte de protection magique. Son seul pouvoir était pourtant lié au sommeil. Elle offrait une fuite délicieuse pour peu qu'on arrive à fermer l'œil, mais le réveil était souvent brutal. Pour la protection, on repasserait donc.
Dans le living-room, Clarke faisait les cent pas. Ma suicidaire n'avait pas été effarouchée par sa rencontre avec Anya. Elle lui avait tenu tête et avait pris ma défense sans même me connaître. C'était un geste courageux, mais aussi incroyablement culotté. Qu'elle soit encore là m'impressionnait plus encore. Malgré l'aperçu qu'elle avait eu du désordre qu'était ma vie, elle restait et cette décision me touchait plus que je n'aurais pu l'imaginer. Sa simple présence était réconfortante. Il était bon de ne pas broyer du noir en solitaire. Clarke n'était pas là depuis vingt-quatre heures, mais elle me faisait comprendre que tolérer la compagnie de quelqu'un dans les moments difficiles était réconfortant, pas dans la même pièce, mais ça faisait toute la différence. Parce que même si je n'étais pas persuadé d'avoir besoin de quelqu'un, elle était une possibilité. C'était drôle comme les choses pouvaient changer rapidement. Une nuit, vous sauviez une emmerdeuse d'une tentative de suicide et le lendemain matin, c'était à son tour de vous sauver à sa façon. Maintenant qu'elle m'avait renvoyé l'ascenseur, je ne comprenais par contre pas pourquoi elle restait ici. Peut-être que j'aurais dû m'interroger un peu plus sur la raison de son insistance à rester. Ça avait sans doute un rapport avec son suicide raté. Si ça se trouvait, elle fuyait quelque chose ou quelqu'un et elle avait vu en mon appartement le lieu idéal pour se planquer. Non, c'était ridicule. On était pas dans une foutue comédie romantique où après des semaines de cohabitation maladroite, nous allions nous avouer notre amour mutuel. Et pile à ce moment là, son passé la rattraperait et elle disparaîtrait. Un joli cliché qui ne nous correspondait vraiment pas. Je ne connaissais que son prénom et rien d'autre. Elle connaissait un peu plus ma vie, logique après ce à quoi elle avait assisté, mais on nous n'étions pas proches. Et puis, j'aimais Costia. D'accord, elle m'avait trahie, mais je n'allais pas cesser de l'aimer du jour au lendemain juste parce qu'une jolie blonde s'était invitée chez moi.
Je pensais trop. Encore. Me réfugier sous la couette était censé être une façon de casser ce cercle d'idées qui avait commencé à tourner dans ma tête, mais c'était un bel échec. Et pourtant, tout ce qui bouillonnait sous mon crâne n'était pas emprunt de la noirceur habituelle. Je gambergeais et je râlais sur le comportement d'Anya, mais pour une fois je n'étais pas parasité par ces images de Costia et de cette foutue prof de yoga. C'était un problème de connaître exactement l'identité de l'amant de votre petite amie parce qu'il était très – trop – facile de se faire des films. Certains auraient peut-être eu aussi des envies de meurtre, mais ce n'était pas mon cas. Pour moi, Echo n'était que moindrement coupable. Cela ne signifiait pas que je voulais la voir, après tout elle me connaissait et avait couché en connaissance de cause avec Costia, mais ce n'était pas la traîtresse de l'histoire. Ce n'était pas celle qui avait balancé toute notre relation aux orties juste pour un plan cul tout ça parce qu'elle se sentait délaissée. Ce n'était pas non plus Echo qui s'attirait la sympathie de tout le monde. Si initialement j'avais réussi à ne pas trop y penser, j'étais maintenant en plein dedans. L'effet Clarke n'avait été que de courte durée. Je roulais face à la porte, me transformant en chenille. Ou alors un cocon en phase de transition ? Tout ça devenait ridicule. Les yeux obstinément fermés, je tâchais de percevoir le bruit des pas de la blonde à côté, mais il n'y avait plus un son qui émanait du salon. Je l'imaginais bien assise dans le canapé à se demander ce qu'elle pouvait faire. Non, elle n'avait pas l'air de se poser beaucoup cette question. Elle était plutôt sans gêne à sa façon. Donc, elle devait...faire des trucs de Clarke. Je ne savais pas exactement ce que cela signifiait puisque je ne savais pas ce qu'était réellement une Clarke, mais bon.
Quelque part au milieu de mes réflexions étranges à propos de Clarke et des chenilles, je dû m'endormir car je fus prise de cours par le grincement de la porte. Je me redressais sur un coude, les yeux entrouverts au moment même où la blonde terminait de traverser le dressing et pénétrait dans la chambre. Elle avait une drôle de démarche, un peu comme un astronaute, et tâchait visiblement de faire le moins de bruit possible ce qui bien sûr était un échec total. A force de faire de grands gestes, elle perdait l'équilibre et marmonnait des insultes à chaque fois qu'elle évitait la chute. Cette fille était comme un vieux cartoon. Elle se tenait maladroitement sur un pied, son autre jambe arquée alors qu'elle faisait un pas quand elle constata que je la voyais. Cette constatation la statufia et je pu distinctement voir le rouge qui montait le long de son cou pour venir lui chauffer les joues. Elle était gênée et il y avait de quoi. Il fallut attendre un moment, mais elle finit par rassembler suffisamment ses esprits pour penser à poser le pied au sol. Presque aussitôt, elle pointa la porte de la salle de bain du doigt.
Je... Euh... Toilette.
Donc elle avait déjà fait le tour de mon appartement ? Cela expliquait pourquoi elle était redevenue plus...moins... Bref, ça expliquait qu'elle n'ait plus de maquillage et de morve partout sur le visage. Sans tout ça, elle était drôlement plus jolie. Surtout maintenant que je la voyais hors du contexte Anya. Pas que ça ait une quelconque importance. Qu'elle soit jolie ou non, c'était du pareil au même. Je n'étais pas comme Costia, prompte à sauter sur toutes les belles créatures que je croisais. Foutue Anya. C'était à cause d'elle que tout ça restait coincé dans ma tête. Si elle n'était pas venue avec sa suspicion et sa tendance à défendre sa meilleure amie plutôt que de soutenir son propre sang, tout irait mieux. Ou presque. Cela n'enlèverait pas le soucis central, mais au moins il serait resté en arrière-plan, là où j'avais réussi à le placer depuis quelques jours. Et pendant ce temps là, Clarke restait toujours au milieu de ma chambre en attendant une sorte d'autorisation pour aller à la salle de bain. Je la toisais, blasée. J'étais prête à parier qu'elle avait encore oublié que je ne parlais pas. Je lui désignais la porte d'un signe du menton en espérant que ça suffirait, mais non. Plutôt que de continuer sa route, elle se rapprocha du lit et s'accroupit devant moi en faisant une drôle de tête. Confusion et détermination se mélangeaient sur son visage. Je n'aurais jamais cru que c'était possible d'afficher deux émotions si différentes en même temps, mais il fallait croire que si. Elle y arrivait en tout cas. Mais est-ce qu'elle ne devait pas aller aux toilettes ? A quoi ça servait de faire tout ce cirque si au final c'était pour venir m'emmerder.
« Je veux pas te déranger. Je repars dans deux secondes, je voulais juste être sûre que ça allait. Enfin non, ça je sais bien que ça va pas, mais... Je m'enfonce. Je vais essayer d'aller droit au but. Si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis à côté. On dirait pas, mais je suis plutôt douée pour changer les idées des gens. Il suffit de m'appeler. »
Pourquoi me traitait-elle comme si c'était moi la paumée qui crashait chez une inconnue ? Et puis, elle ne pouvait pas se ficher une bonne fois pour toute dans la tête que je ne...
« Pardon. Lapsus. Tu ne parles pas, je sais. Ce serait plus facile de le retenir si je savais pourquoi. C'est con, mais ma mémoire est pas toujours top pour les détails. Il faut que je les relie à une raison pour que ça reste imprimé. Mais je comprends que tu ne veuilles pas en parler. Désolée. Je vais sortir et te laisser tranquille. »
Sa tirade m'arracha malgré moi un minuscule sourire. Elle avait beau être un brin agaçante, elle ne pensait pas à mal. Elle se plantait juste sur les détails et se mettait alors à parler beaucoup trop sous le coup du stress. Je ne pouvais définitivement pas lui en vouloir d'être aussi maladroite parce qu'au moins elle essayait. Ils n'étaient pas nombreux à avoir vraiment essayé jusqu'ici. Voyant que je n'allais rien dire – logique – elle se leva finalement et quitta la pièce. Pour ma part, je restais assise dans mon lit à réfléchir pendant un long moment. J'avais envie de prendre la perche qu'elle m'avait tendue. Plutôt que de rester à me morfondre dans mon lit, je voulais lui laisser une chance. Qu'est-ce que j'avais à perdre de toute façon ? Au pire, j'aurais juste envie de la foutre dehors ce qui était mon idée première. Ou je retournerais me coucher. Inutile de choisir directement les solutions trop radicales. Ma décision prise, je me levais et drapais la couette sur mes épaules. Tel un énorme bonhomme de neige, j'allais me planter devant le canapé où elle regardait la télévision en sourdine. J'avais pris un bloc-note avec moi et je griffonnais rapidement dessus, puis le tournais vers elle.
« C'est quoi ta solution miracle pour se changer les idées ? »
Clarke sourit et, durant un instant, tout sembla plus simple.
