William survola rapidement les quelques deux mille pages de la lanterne cinématique de Grell. De par leur forme, les cinématiques stockées dans la Bibliothèque pouvaient être lues. Mais le contenu résumé de ces écrits faisait perdre une précision irremplaçable aux souvenirs qu'ils transcrivaient. Il était ainsi également possible de les lire de manière traditionnelle. Et c'était précisément les images du film qui intéressaient William. De plus, dans le cas présent, il savait qu'il ne pouvait s'attendre qu'à du concret. Seuls les souvenirs les plus anciens, sur lesquels le détenteur de la lanterne pouvait avoir du recul, disposaient d'une narration. Plus les souvenirs étaient récents, moins leur énumération s'agrémentait de commentaires et plus il était aisé de les percevoir tels qu'ils avaient effectivement été vécus.
Le Shinigami posa sa Faux sur le livre. Des bribes de cinématique vinrent instantanément danser autour de lui, s'échappant de la lumière qui émanait de l'ouvrage. Il localisa aussitôt le passage qu'il recherchait.
Grell déambulait tranquillement dans les ruelles Londoniennes, perdu dans ses songes. Quel idiot il faisait ! Il n'aurait jamais dû s'énerver contre William dans la matinée ! A coup sûr il avait gâché des semaines de travail bien fait pour la satisfaction temporaire de voir son supérieur incapable de lui répondre. S'il rentrait de mission maintenant il devrait affronter ses représailles et recommencer ses efforts depuis zéro...Non, il allait attendre encore un peu avant de rentrer.
Il se retourna subitement. Il lui semblait avoir senti une présence à quelques mètres derrière lui. Loin de disparaître, l'étrange impression s'accentua et se précisa : la présence était démoniaque. Grell sourit et se mit en garde, tronçonneuse en marche. Il déchanta rapidement, l'aura ne paraissait pas être celle de Sebas-chan. Une immense ombre noire envahit bientôt la ruelle, une forme tout aussi sombre et aux contours vaguement humains se dessinait en son centre. Rien de bien amical en somme.
Grell fit un pas en arrière, s'apprêtant à charger son adversaire qui ne semblait pas vouloir engager le combat. L'ombre fondit sur lui. Il se retrouva désarmé sans avoir eu le temps de réagir. Jamais il n'avait fait face à un opposant si rapide ! C'était comme si le Démon n'avait pas de forme physique. Le Shinigami se retourna et se baissa juste à temps pour éviter le tranchant de sa propre Faux.
Les coups pleuvaient de toute part, il esquiva chacun d'entre eux avec précision. Mais son adversaire ne lui laissait pas de répit, il lui était impossible de le localiser, et encore moins d'envisager une riposte. Même le bruit du moteur de la tronçonneuse venait de partout à la fois, résonnant entre les murs de pierre, il ne pouvait déterminer d'où viendrait le prochain assaut. Il devait pourtant impérativement récupérer sa Faux ! Chaque coup porté par son ennemi était imprévisible, Grell compterait donc comme toujours sur son intuition pour se sortir de cette situation délicate. Il se rua là où la présence démoniaque lui paraissait la plus forte, peut-être avait-il une chance de surprendre le Démon.
Il ne s'était pas trompé, le diable était juste là, mais il passa une fois encore à travers l'ombre. Surpris, il eut une demi-seconde d'inattention. Erreur fatidique. En se retournant pour faire de nouveau face à son adversaire il n'eut pas le temps d'éviter l'arme assoiffée de sang. Côtes broyées, chair déchiquetée, douleur insoutenable : l'appétit de la Faux était dévastateur. Pour une fois, l'effusion du liquide écarlate était loin de plaire au Shinigami. L'ombre disparut rapidement dans un tourbillon de plumes noir-bleuté et la tronçonneuse tomba à terre dans un écho métallique. La violence du choc maintint Grell debout quelques secondes encore, un instant durant lequel le goût du fer dans sa bouche s'accentua. Un voile noire envahit son champ de vision et ses jambes flanchèrent, la rencontre avec le sol pavé fut moins pénible que ce à quoi il s'attendait.
Au loin il lui sembla qu'une voix murmurait son nom...
William en avait assez vu. Il coupa ici la cinématique. Non seulement il connaissait la suite, mais surtout, il ne souhaitait pas continuer son immersion dans les souvenirs douloureux de son collègue. Il serait également inutile de consulter la cinématique d'une des autres victimes : il n'y avait rien à apprendre de plus. Pour lui, aucun doute ne subsistait sur l'identité du Démon. Les quelques connaissances dont disposaient les Dieux de la Mort sur leurs ennemis énonçaient un fait simple : deux Démons différents ne pouvaient pas avoir la même signature, et les plumes de corbeau caractérisaient Sebastian Michaelis. Le Démon avait dû user d'un quelconque stratagème pour que Grell ne le reconnaisse pas, et cela avait fonctionné. Mais pourquoi cherchait-il à éliminer ainsi les Shinigamis ? Sans doute avaient-ils tout simplement eu le malheur de croiser son chemin, le comportement d'une bête féroce ne se justifiait pas.
Quoiqu'il en soit, il devait mettre un terme à cette histoire rapidement, pas question de perdre plus de temps à cause de...William fut interrompu dans le fil de ses pensées par des bruits de pas se rapprochant. Le quart d'heure dont il disposait s'était écoulé et un des veilleurs de nuit venait de prendre son service. Il devait partir de la Bibliothèque au plus vite, il rangea la cinématique de Grell et fuit furtivement la Zone Interdite, pensant avoir échappé à la vigilance du gardien qui inspectait le rayon d'à côté.
À son soulagement, il quitta la Bibliothèque sans croiser personne. Il allait enfin pouvoir rentrer chez lui, il finirait de s'occuper de cette affaire le lendemain : Michaelis représentait une menace pour la communauté des Shinigamis et les menaces devaient être éliminées. Il ne pouvait cependant pas informer ses supérieurs de la mesure qu'il avait décidé de prendre, il attirerait inévitablement les soupçons puisqu'il avait annoncé ne pas reconnaître le Démon. Si son crime était découvert il pourrait écoper d'une suspension et serait dans l'incapacité d'agir, faillant ainsi à ses fonctions. Dans quel pétrin s'était-il embarqué...
William parvint difficilement à trouver le sommeil cette nuit là. Des bribes de la cinématique du Shinigami rouge lui revenaient sans cesse en mémoire, comme s'il s'agissait de ses propres souvenirs. Et il n'y avait pas que la mémoire des évènements : il ressentait les émotions qui accompagnaient chaque image, leur donnant à toutes infiniment plus de sens. La seule cinématique qui avait jusque là réussi à le bouleverser à ce point était celle de Thomas Wallis, la première qu'il ait visionné.
Si seulement il avait un tant soit peu encouragé Grell dans sa démarche de devenir un bon employé, sans doute serait-il rentré plus tôt de mission et rien de tout cela ne serait arrivé.
"C'est de ta faute, William".
Les mots, prononcés avec violence par le Shinigami rouge dans la matinée raisonnaient maintenant en boucle dans l'esprit de Will. La colère imprégnant cette phrase avait fait place à un ton calme, comme si Grell avait anticipé son funeste destin et s'y était résigné.
À la culpabilité que lui inspiraient ces paroles, s'ajoutait la frustration de devoir effectuer tout ce travail supplémentaire. Mais cette fois il n'avait pas le droit de se plaindre, il s'était puni tout seul en décidant de résoudre cette affaire et ne pouvait s'en prendre qu'à lui même, alors qu'habituellement c'était Grell qui pâtissait de son mécontentement.
Et pour quel motif s'en prenait-il si souvent à l'autre Shinigami ? Son manque de respect total pour un règlement que lui s'efforçait au contraire de suivre à la lettre...Jusqu'à ce jour. Dans le fond, il ne valait pas mieux que son exubérant collègue et, contrairement à tout ce qu'il avait pu croire jusque là, Sutcliff était son égal. William réalisa alors une chose simple et évidente à laquelle il n'avait pourtant jamais pensé auparavant : Grell était devenu au fil des années la personne qu'il connaissait le plus et, bien malgré lui, celle à laquelle il tenait le plus.
La routine du quotidien lui avait fait oublier que rien n'était acquis, il n'avait pas songé que du jour au lendemain les irruptions compulsives de la tornade rouge dans son bureau pouvaient cesser. Le Shinigami savait pertinemment que si son collègue ne parvenait pas à survivre à ses blessures il ne pourrait jamais se le pardonner, même s'il ne l'avouerait pas. Quand bien même le comportement affligeant de Grell le mettait bien souvent hors de lui, cela faisait partie de sa vie et rien, et surtout pas une vermine telle que Michaelis, n'avait le droit d'interférer sur sa vie. S'attaquer au Dieu de la Mort écarlate, c'était s'en prendre à William T. Spears.
William arrêta ici ses divagations. Jamais il ne s'était aussi longtemps perdu dans de futiles sentiments. Sans doute influencé par les images de la lanterne de Grell qui lui revenaient sans cesse en mémoire, il se souvint de sa propre expérience de jeune Shinigami : attaqué par la lanterne cinématique de Thomas, il n'avait pas été en mesure de se défendre. Sans doute aurait-il pu rétorquer s'il n'avait pas été si profondément ému par le contenu de la lanterne. Les émotions n'étaient qu'un dangereux frein dans le métier de Shinigami, rien d'autre que des élucubrations inutiles dont il fallait se défaire. Dans le travail comme dans la vie, elles étaient source de souffrance et de manque d'efficacité : il fallait en faire abstraction. Ce conseil, il l'avait toujours judicieusement suivi, et c'est ce qu'il comptait faire ce soir également. Il stoppa donc tant bien que mal son flot de pensées et parvint à s'endormir.
Le lendemain matin alors qu'il s'apprêtait à partir travailler, le regard de William se posa sur le troisième tiroir du bureau de sa chambre. Une irrépressible nostalgie le força à l'ouvrir : il contenait une petite Faux, celle qu'il possédait en temps qu'interne à l'Académie. Il se saisit de l'arme devenue désuète et la contempla quelques instants, cela ne fit que renforcer sa détermination.
Il ne servait à rien d'essayer de cacher derrière le devoir les véritables motifs de son engagement en solitaire dans cette histoire : il n'était plus question de dévotion professionnelle, mais bien de vengeance. Cette affaire devenait personnelle.
L'heure tournant, le Shinigami se rendit au Quartier Général. Il s'efforça de travailler avec discernement toute la journée puis rentra chez lui pour ne pas éveiller les soupçons.
La nuit tombée, William quitta son appartement en sautant par la fenêtre, indifférent au nombre d'étages qui le séparaient du sol. Il atterrit avec souplesse dans l'herbe rase et humide qui bordait le bâtiment et se rendit sans plus attendre dans le monde des humains, à proximité du Manoir Phantomhive. Il se dirigea d'un pas décidé jusqu'à l'imposante porte d'entrée. A peine avait-il posé le pied sur la première marche de l'escalier conduisant au porche qu'une silhouette noire en franchit le seuil.
-Qu'est-ce qui nous vaut cette visite, Monsieur Spears ?
William déploya sa Faux en direction du Démon sans fournir une quelconque explication, ce dernier l'esquiva aisément en se décalant vers la droite et interrompit l'arme avant qu'elle ne s'encastre dans la porte.
-Ne faites pas semblant d'ignorer la raison de ma présence, sale vermine ! Hurla-t-il à l'intention de Sebastian, qui se montra à la fois interloqué et amusé par la situation.
Le Shinigami fut agacé par le sourire mesquin du diable, il lui arracha la Faux des mains et se rua sur lui avec la ferme intention de se débarrasser de lui une bonne fois pour toute. Le Démon esquiva encore une fois avec fluidité la Faux de son adversaire mais ne chercha pas à répliquer, ce qui surprit quelque peu le Shinigami.
-Je vous pris d'éviter de parler si fort, le jeune Maître est en train de dormir et il ne faut pas le réveiller. Sous aucun prétexte. Répondit Sebastian avec un air décontracté qui énerva davantage le Dieu de la Mort.
-Je me fiche bien de savoir que votre maître dort, vous ne vous en tirerez pas à si bon compte ! Dit-il en se précipitant de nouveau vers le diable. Espèce de...
William fut stoppé net, emporté par la colère il n'eut pas le temps de réagir lorsque le Démon lui arracha ses lunettes.
-Enlevez vos sales pattes de mes lunettes immédiatement ! Cria-t-il à l'adresse de la porte pendant que Sebastian, affligé, levait les yeux au ciel.
-Écoutez Monsieur Spears, je préférerais éviter de m'attirer des ennuis avec vous autres Shinigamis, et dans la mesure où nous ne nous sommes pas mêlés de nos affaires respectives j'aimerais connaître les motifs de cette agression gratuite, dit Sebastian en redonnant sa précieuse monture au Dieu de la Mort, visiblement refroidi par l'attitude conciliante du diable.
-J'étais pourtant persuadé que vous étiez impliqué dans cette histoire sordide...Répondit-il en essuyant compulsivement ses lunettes.
-Je peux vous assurer que je n'ai pas la moindre idée de ce dont vous parlez.
William réalisa qu'il avait tiré des conclusions un peu trop hâtivement : en y réfléchissant de plus prêt, Michaelis ne semblait avoir aucun intérêt à s'en prendre aux Shinigamis. De plus, il ne pouvait agir sans l'accord préalable de son maître qui n'avait pas plus d'intérêt que son majordome à vouloir commettre de tels actes. Les connaissances limitées des Shinigamis en matière de Démons étaient décidément à parfaire : ces plumes de corbeau devaient nécessairement appartenir à un autre diable. Malheureusement pour lui, William savait qu'il ne pourrait obtenir des renseignements qu'auprès de Michaelis.
-Qu'est-ce qu'il faut pas faire...Je vous jure...Dit-il d'un air dégouté.
L'expression à la fois intriguée et lassée du Démon incita William à expliquer les raisons de sa venue, en veillant à dévoiler le moins d'informations possibles.
-Un Démon s'est attaqué à Grell Sutcliff hier soir, il a retourné sa Faux contre lui. Autant vous dire que ce mode opératoire n'était pas sans me rappeler votre propre manière de procéder.
-Vous m'en voyez navré, mes plus sincères condoléances. Ceci dit, l'affaire Jack L'Éventreur est définitivement résolue désormais, un autre aura fini le travail à ma place, rajouta-t-il en haussant les épaules, un peu déçu.
Bien qu'ayant toutes les peines du monde à contenir sa colère, William réussit à répondre avec calme :
-Sachez qu'il n'est pas mort, mais je suis actuellement à la recherche du Démon qui a tenté de le tuer. J'imaginais que c'était vous à cause de sa signature.
-Et bien...J'ignorais que vous teniez autant à lui Monsieur Spears, rétorqua-t-il avec un sourire narquois.
William soupira d'exaspération, regrettant déjà d'avoir pris l'initiative d'obtenir des informations de la part du diable.
-Je ne fais que mon travail. Ce Démon a tué d'autres Shinigamis par le passé, et il continuera si nous ne mettons pas un terme à ses agissements. J'espérais que vous pourriez me renseigner.
-Les Démons qui ont une dent contre les Shinigamis sont nombreux, croyez-moi...
-Des Démons tels que vous je suppose, répondit William en fronçant les sourcils.
-Détrompez-vous, je ne suis pas de cet acabit. Je préférerais avoir affaire aux gens de votre espèce le moins souvent possible, aussi suis-je prêt à coopérer si vous promettez de ne plus faire irruption ici de la sorte.
Le Shinigami reconnaissait dans les propos de Michaelis le comportement chevronné d'un diable habitué à pactiser. Cela lui donnait la désagréable impression d'être la victime d'une bête avide, mais le terrain d'entente que proposait le Démon n'avait rien de contraignant et n'impliquait aucune âme. Quand bien même il aurait refusé par principe dans une autre situation, l'état actuel des choses ne lui laissait de toute manière pas vraiment le choix.
-Très bien, j'accepte, répondit William à contrecœur.
-Nul besoin d'être aussi formel Monsieur Spears, cela n'a rien d'un contrat, vous savez. Et puisque que vous ne semblez pas croire en ma bonne foi, que diriez-vous de discuter de cette histoire devant une tasse de thé ? Dit-il avec son sourire de majordome serviable.
-Je suppose que ça ne serait pas de refus, soupira William, qui n'était plus à ça près.
Quelques minutes plus tard, William était confortablement assis dans le salon du manoir, une tasse de Earl Grey posée sur la table basse. Sebastian s'était nonchalamment installé dans le fauteuil d'en face, visiblement peu attentif à ses bonnes manières de majordome. Sans doute estimait-il qu'il n'avait aucun compte à rendre au Shinigami, d'autant plus si celui lui avait dit qu'il ne traînerait plus dans ses pattes à l'avenir. William se retint de relever ce manque de professionnalisme.
-Alors, dites-m'en plus Monsieur Spears : qu'est-ce qui vous fait penser qu'un seul Démon est à l'origine des attaques ?
-En raison du mode opératoire qui est toujours identique nous pensions qu'il agissait seul, mais il est vrai que cette supposition demeure spéculative, avoua William, quelque peu atterré par l'idée qu'il y ait plusieurs Démons à appréhender.
-Non, je ne pense pas que vous fassiez fausse route. En vérité, j'ai bien une idée de l'identité du Démon que vous recherchez. Son nom est Malphas. Il est connu pour se vanter de ses nombreux exploits et raconte à qui veut l'entendre que tous les Shinigamis dont il a croisé la route sont morts.
Le Dieu de la Mort avait peur de comprendre la situation : le Démon dont parlait Michaelis était de ces vermines qui considèrent qu'éliminer les Shinigamis est un sport. Il s'agissait en général de jeunes diables mais ceux-ci étaient le plus souvent à peine dangereux, car très peu expérimentés. La plupart du temps, seuls les Démons les plus malins et patients parvenaient à atteindre un âge respectable. Les plus impulsifs finissaient invariablement par périr sous les coups d'une Faux. Mais celui-ci semblait différent...
-Comment pouvez-vous être sûr qu'il s'agit bien de lui ?
-Vous avez énoncé le fait qu'il possédait la même signature que moi, c'est le seul Démon que je connaisse qui corresponde à cette description. Mais à part ça nous n'avons rien en commun. Il n'a absolument aucune esthétique : il dévore toute les âmes qui passent à sa portée. Si de nombreuses âmes disparaissent dans une même zone de Londres, vous pouvez être assuré qu'il s'agit de son œuvre. Je l'ai déjà rencontré, et croyez-moi, il n'est pas de ces jeunes fous qui foncent tête baissée. Il est âgé d'à peine une centaine d'années mais est très retors pour son âge.
William se montra soudain plus méfiant vis à vis des propos de Michaelis.
-Pourquoi dénoncer l'un des vôtres ?
-Ah, me voilà démasqué... Il se trouve que j'ai particulièrement horreur des Démons dans son genre. Ils sont incapables de reconnaître la véritable valeur d'une âme préparée avec soin, pour moi et nombre de mes confrères, ils ne sont qu'une nuisance. Je ne voudrais pas manquer l'occasion de me débarrasser d'un ennemi, répondit Michaelis sur le ton de l'évidence.
-Je savais bien qu'on ne pouvait pas vous faire confiance..., se contenta de répondre le Shinigami, exaspéré.
-Néanmoins, je peux vous garantir que je ne vous lance pas sur une fausse piste : ce Démon voue une haine démesurée aux Shinigamis, puisqu'ils l'empêchent de se repaître à sa guise.
Le Shinigami grinça des dents en entendant cette remarque. Il ne savait pas trop s'il devait ou non croire les informations que Sebastian lui avait fourni. Il était évident que le Démon voulait se servir de lui à des fins personnelles, mais il ne pouvait pas se permettre d'éliminer cette piste pour autant. De toute manière, c'était la seule dont il disposait. Il se leva et demanda sur un ton résigné:
-Où puis-je le trouver ?
-Ne le cherchez pas, c'est lui qui vous trouvera.
Sebastian raccompagna William jusqu'à la sortie.
-Je préfère vous aviser, Monsieur Spears, du danger que représente Malphas. Sachez que si je parviens à vous battre, il vous terrassera sans aucune difficulté, dit-il d'un sourire mesquin.
-Je vous remercie pour votre aide, répondit le Shinigami sans une once de sincérité.
Le lendemain matin, William se rendit au Centre Médical, souhaitant se renseigner sur l'état de son collègue. Encore une fois, l'endroit était désert et la secrétaire toujours manquante à l'appel. Le Shinigami n'avait guère le temps de chercher Harper dans l'ensemble du service, il allait planifier de repasser plus tard dans la journée quand une voix s'éleva à quelques pas derrière lui :
-Monsieur Spears ! S'écria Ronald, une pile de vêtements dans les bras.
-Que faites-vous ici, Knox ?
-J'ai discuté avec Monsieur Harper hier soir, il parait que Grell guérit beaucoup plus vite que ce à quoi il s'attendait !
-...
-Je lui ai apporté des vêtements propres au cas où il se réveillerait bientôt ! Enchaîna le Shinigami blond, trop enthousiaste pour encore reprocher à William son humeur peu éloquente. Vous n'avez pas idée de ce que j'ai pu trouver dans sa garde-robe !
-Je ne tiens pas particulièrement à le savoir.
-Vous ignorez toujours qui est à l'origine de tout ça ? Continua Ronald sur un ton plus sérieux.
William hésita quelques instants avant de répondre, il aurait préféré ne rien dire mais en cet instant, mentir au jeune Dieu de la Mort lui avait paru injuste.
-Non.
-Comment ça non ? Qu'est-ce que vous savez ?
William soupira, il était trop tard pour reculer.
-Je vous avais dit que je soupçonnais Sebastian Michaelis. Je suis allé l'interroger et il se trouve que le Démon que nous cherchons s'appelle Malphas.
-Vous avez pactisé avec l'ennemi ?! S'écria Ronald.
-Parlez moins fort ! Bien sûr que non, que nous puissions retrouver ce Démon semblait également être dans son intérêt.
-Et bien qu'est-ce qu'on attend pour la coincer cette sale vermine ?! S'emporta le plus jeune.
-Aucune procédure ne sera envisagé. Les informations proviennent de l'ennemi, elles ne seront pas jugées viables.
-Je le sais bien ! Mais à nous deux on pourrait l'avoir cet enfoiré !
-C'est hors de question, ce Démon est bien trop dangereux. Ne vous voilez pas la face, Sutcliff s'est quasiment fait tuer par cette chose, y aller serait du suicide. Nous n'avons pas la moindre chance.
-Bien...Qu'est-ce que vous comptez faire alors ?
-Rien, je n'ai reçu aucun ordre relatif à cette affaire. Je ne compte donc pas y intervenir plus que cela.
Ronald hocha la tête, il était visiblement très déçu mais il avait également l'air convaincu qu'il était impossible de tenter quoi que ce soit, ce qui rassura l'autre Shinigami.
Durant la journée, alors même qu'il accomplissait son travail, William repensa à ce qu'il avait affirmé dans la matinée. Comptait-il effectivement ne rien tenter, alors même qu'il était si près du but ?
Il ne pouvait certes pas avertir ses supérieurs, qui prendraient la déclaration de Sebastian pour un piège. Mais lui pouvait agir, il avait acquis la certitude que le Démon lui avait dit la vérité : il savait manipuler, déformer la réalité pour mieux amadouer ses victimes, mais en aucun cas il ne mentait. De plus, contrairement à ce qu'il avait dit à Ronald, le Shinigami pensait être de taille face à Malphas. D'après ce qu'il avait pu voir, Grell avait perdu car il s'était laissé distraire, ce qui avait toujours été sa plus grande faiblesse au combat. William était au contraire méthodique et calculateur, ce qui lui avait déjà permis de battre le Shinigami rouge. Il savait qu'en maîtrisant correctement ses émotions il avait toutes ses chances.
Le soir même, le Shinigami avait pris sa décision. Dès la fin de son service il se rendit dans la ruelle où il avait trouvé Grell deux jours plus tôt. Du sang séché jonchait encore le sol pavé. Le Shinigami serra sa Faux dans sa main tandis qu'il tentait de contenir sa colère et son angoisse.
Un croassement se fit entendre, résonnant entre les murs. Un corbeau vint se percher en hauteur en battant bruyamment des ailes. Il fixa le Shinigami quelques instants et la rue s'assombrit rapidement, un nuage de fumée noire fondit sur William. Il savait à quoi s'attendre, ayant déjà vécu cette scène à travers les souvenirs de son collègue. Il tenta d'esquiver le Démon et de lui asséner un coup mais sa Faux ne transperça que l'air. Il était bien trop rapide, impossible de suivre ses déplacements dans un brouillard si dense. Le Shinigami comprit vite la situation, cette vermine utilisait contre eux la plus grande faiblesse des Dieux de la Mort : leur incapacité à se défendre sans voir. Pourquoi n'y avait-il pas pensé plus tôt ? Avait-il cru qu'il lui aurait suffit de se concentrer pour terrasser un Démon qui avait déjà tué de nombreux Shinigamis ? Sutcliff n'avait pas eu la moindre chance face à ce Démon, il en avait encore moins.
Pendant quelques secondes il ne se passa rien, puis la fumée commença à se dissiper. William comprit en grinçant des dents que le diable jouait avec lui, comme un chat laissant croire à sa proie qu'elle peut fuir avant de la rattraper d'un simple coup de patte. Le Shinigami serra davantage sa Faux, anticipant ce qui allait se passer par la suite. Une présence se fit distinctement pressentir derrière lui, il se retourna mais frappa à nouveau dans le vide. Déstabilisé, le Shinigami relâcha légèrement son arme. C'était suffisant pour que l'ombre, l'encerclant à nouveau, la lui arrache des mains. William se retrouva rapidement dans le noir le plus total, il essaya de se fier à ses autres sens et se décala instinctivement lorsque sa propre Faux fondit sur lui, il retint un hurlement lorsqu'elle lui entailla le bras gauche. Il sut à cet instant que son intuition ne pourrait rien pour lui.
Il ne s'était pas trompé, il ne parvint pas à anticiper le coup suivant.
