Delaware Février 1778.
Martine Rousseau s'étira dans le lit à deux chevets en niche dont les rideaux tirés réduisaient la lumière. Elle appréciait la sensation de cocon qu'il lui procurait, un endroit où elle se sentait bien, une sorte de coquille qui lui rappelait sa cellule à Furness.
Un sourire naquit sur ses lèvres, la nuit avait été des plus… charmante. Mary savait se montrer conciliante et assez silencieuse.
Une des choses qu'elle aimait, était de pousser celle qui partageait sa couche au point culminant en la défiant de ne faire aucun bruit. Sous ses caresses, rares s'avéraient celles qui y arrivaient, la reine du silence à ce petit jeu restait Root.
Martine pinça les lèvres, Samantha Groves aujourd'hui son ennemie, autrefois une amie, une amante, peut-être même plus ? Elle ne le saurait jamais, il était trop tard.
Regrettait-elle de ne lui avoir rien dit concernant la décision de Greer sur son envie de la faire exécuter ?
Bien sûr que non.
Elle irait jusqu'en enfer pour lui. Il l'avait sauvée d'un avenir plus qu'incertain, lui avait donné l'espoir d'une véritable vie, un toit, une place, une liberté en tant qu'espionne dont ne jouissait pas la femme lambda de son époque, si dépendante d'un homme.
Éventuellement, quelques jeunes riches veuves pouvaient également se glorifier d'être libre, mais le prix à payer n'avait pas dû être des plus agréable, notamment pendant la nuit de noces et les années qui avaient précédé la mort de leur défunt mari de trente voir quarante ans leur aîné.
Martine n'appartenait à personne, mais savait à qui être fidèle, Root n'égalerait jamais Greer dans son esprit, l'homme qu'elle prenait pour un modèle, même plus.
Il n'ignorait pas l'admiration qu'elle lui portait et pourtant, il n'en avait jamais abusé. Il aurait pu facilement. Martine l'aimait, si elle n'avait pas douté que le cœur de cet homme n'appartînt déjà à une autre femme en Angleterre, elle n'aurait pas hésité à lui faire la cours, et peu importait son âge.
Elle se leva et frissonna, le parquet clair, aux compartiments en diagonale, froid sous ses pieds nus, craqua alors qu'elle s'approchait de la cheminée. Elle étendit les mains face au feu pendant quelques instants et sonna pour que l'on vienne s'occuper d'elle.
Elle sourit intérieurement en la voyant entrer. Mary avait les traits tirés d'avoir trop veillé la nuit dernière…
Martine lui tourna le dos en s'avançant vers la table où trônait un miroir qu'elle ne regarda pas, se focalisant sur le parc qu'elle voyait à travers la grande fenêtre qui lui faisait face.
– Madame, votre corset ? Demanda timidement la nouvelle arrivée en s'approchant.
Martine se laissa faire en scrutant les traits de la jeune femme qui ne voulait pas croiser son regard. Elle se retourna pour laisser le soin à la servante de lacer ce sous-vêtement de torture, faisant claquer l'ordre qui résonna dans la chambre immense.
– Serrez plus fort !
Mary, derrière elle, tira et Martine retint un cri étouffé, elle arrêta de respirer et ferma les yeux. Elle détestait les habits féminins de son temps, elle enviait les hommes sur ce point.
Pendant que Mary se saisissait du panier pour le bas de sa robe, Martine l'apostropha un peu plus détendue maintenant que le mauvais moment était passé.
– Vous semblez fatiguée, Mary. Serait-ce que le service du soir vous a épuisé ?
Toujours les yeux baissés, la jeune femme murmura :
– Non, Madame.
Un sourire taquin se dessina sur les lèvres de la maîtresse.
– Vraiment ?
– Oui, Madame.
Martine inspira en la regardant. Elle venait de passer une partie de la nuit avec elle, mais avait une forte envie de recommencer leurs ébats. Qu'est-ce qui lui prenait ? N'avait-elle pas été satisfaite ? Apparemment non, jugea-t-elle avec irritation.
– Lâchez ces cerceaux et approchez, commanda-t-elle.
Mary se doutant bien de ce qui l'attendait, bredouilla :
– Monsieur a demandé à ce que vous le rejoignez pour dix heures, Madame…
« La maîtresse des lieux » tourna la tête vers le lambris d'appui sur lequel reposait une pendule de Boulle et jura entre ses dents. Elle reporta son attention sur la femme de chambre.
– Eh bien, qu'attendez-vous, habillez-moi ! Dépêchez-vous !
Mary s'empressa d'obéir, passant les cercles en bois autour de la taille de la femme en colère, s'appliquant à les attacher. Après quelques instants, Martine reprit la parole.
– Si je ne savais pas à quel point vous redoutiez la colère de Monsieur, j'en conclurais, mademoiselle, que vous ne voulez pas me satisfaire...
Elle sentit les doigts de Mary s'arrêter. Martine se retourna et l'observa intensément.
– N'avez-vous pas apprécié ma compagnie la nuit dernière ? Demanda-t-elle innocemment.
La servante rougit les yeux fixés sur ses mains.
– Si, Madame.
– Oui… Approuva Martine apaisée, un air supérieur se dessinant sur son visage, je dois avouer que votre désir était des plus… flagrant.
La jeune femme devint écarlate et serra inconsciemment les jambes, Martine sourit vicieusement, détectant le mouvement malgré la robe de la jeune fille.
– Comme je suppose qu'il doit vous faire « souffrir » à cet instant… Continua-t-elle en avançant la main vers le corsage de la domestique qui gémit.
La pendule sonna la demie.
– Diantre ! Ne serons-nous donc jamais tranquilles ?! Tempêta Martine.
Elle se retourna et siffla :
– Terminez de m'habiller, mademoiselle, et reprenez-vous !
La pauvre Mary déglutit, et finit d'une main tremblante les nœuds commencés plut tôt.
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Martine, agacée par l'heure avancée de la matinée, fit quelques pas pour étudier les parchemins. Mary était partie, elle se retrouvait seule et frustrée.
Elle inspira plusieurs fois profondément pour se calmer, et s'empara d'une lettre, étudiant rapidement l'écriture. Elle recommença avec quelques autres, et son moral s'assombrit encore un peu plus. Ce ne fut que durant la lecture de la dernière que s'afficha enfin un sourire intéressé sur ses lèvres. Elle conserva le papier dans ses mains et se dirigea vers le rez-de-chaussée.
Elle n'avait pas encore petit déjeuné quand elle pénétra dans son bureau. Elle remarqua les tentures de lampa assorties au rideau de portière, un gris simple, une couleur que le maître des lieux semblait particulièrement apprécier, qui ne ternissait pourtant pas la lumière vive de cette matinée. L'homme derrière le bureau en bois doré, aux ornements en bronze ciselés, écrivait. En l'entendant, il leva ses yeux pâles vers elle.
– Bonjour, Martine, la salua-t-il.
– Bonjour, Monsieur, répondit-elle.
Il rangea avec précaution les lettres devant lui, pendant qu'elle le rejoignait à son bureau. Lorsqu'elle fut face à lui, il posa les coudes sur la table, enlaça ses doigts et appuya le menton sur ceux-ci.
Il la regarda un petit moment en silence.
Elle se soumit à cet examen régulier qu'il aimait exécuter avec tous ses agents, testant leur réaction face à son regard dur, impénétrable, à son jugement froid et muet. Martine n'ignorait pas qu'il pouvait lire en elle ou quiconque comme dans un livre ouvert. Il connaissait ses prouesses de la nuit dernière, après tout, il avait fait installer Mary dans l'autre aile. Cela ne la dérangeait pas en découvrant les plaisirs qu'apportait la compagnie de son propre sexe, elle avait simplement obéi à ses consignes. Elle n'en avait pas honte, ce qui la troublait à cet instant précis était qu'il sache ses sentiments pour lui, qu'il s'en amusa, s'en moqua intérieurement, qu'il la méprise pour cette faiblesse.
Elle sentit la sueur perler lentement sur son front et le rouge lui monter aux joues, découvrant avec colère sa respiration s'accélérer, comprenant que le félin devant elle ne ferait qu'une bouchée du pauvre roitelet qu'elle était. Qu'il ne répétait qu'au centuple ce qu'elle avait tenté avec Mary moins d'une heure plus tôt, mais que contrairement à elle, il ne l'amènerait jamais dans son lit.
Encore une fois, elle constata avec amertume que cet homme avait une emprise néfaste sur son comportement, la guidant lentement vers l'état douloureux d'être relégué au rôle d'une proie, elle qui incarnait d'habitude le carnassier, et ce, quel que soit la victime, car personne n'avait d'emprise sur elle, personne sauf John Greer, et parfois Root, reconnut-elle avec furie.
Satisfait par son petit effet visible sur la jeune femme, il se racla la gorge et lui demanda :
– Avez-vous trouvé parmi ces missives un heureux « spécimen » ?
Elle inspira, reprenant petit à petit contenance :
– Oui, Monsieur.
Elle lui tendit la lettre, il vérifia la signature à la fin de celle-ci et questionna :
– Pourquoi lui ?
Martine récupéra le parchemin, et étudia à nouveau le texte en énonçant :
– L'appui de l'écriture n'est pas léger, mais au contraire, appuyé, la tendance du tracé, droite, traduisant une énergie unie à la décision, une énergie appliquée à la poursuite des buts…
John Greer, des plus concentré sur ses paroles, l'adjoint à continuer d'un signe de tête.
– La qualité du trait est nette, stipulant une énergie guidée par des lois rigoureuses de la morale individuelle. Enfin, la rapidité du tracé est plutôt lente, exprimant un travail intense intérieur comme celui d'un chercheur, d'une personne en mesure d'inventer…
– Le Codex, conclut le Comte à sa place.
– Oui, Monsieur.
Il recula dans son fauteuil, expirant profondément sans lâcher le parchemin des yeux.
– Et les autres Lords ?
– Certains peuvent éventuellement briguer le titre, Monsieur, mais l'évidence ici est assez troublante.
L'homme plus âgé arqua un sourcil, restant cependant silencieux. Il avait douté des talents de graphologue de la personne face à lui, et puis un jour, il lui avait montré une des lettres de celle qu'il gardait jalousement, lui demandant un portrait psychologique détaillé sur l'auteure. Le résultat avait été désagréablement proche de la vérité, Martine ne s'était pas trompée, allant jusqu'à même supposer le métier de cette femme avec succès.
Ce jour-là, il s'était promis deux choses. Un, ne jamais lui donner un papier écrit de sa propre main, qu'elle n'accède sous aucun prétexte à son écriture, et deux, de ne plus se montrer méfiant quant à ses qualités d'experte en observation du langage écrit.
– Voulez-vous commencer par lui, Monsieur ? Tenta-t-elle devant le calme qui régnait depuis quelques minutes.
Il leva enfin le regard vers elle, et secoua la tête.
– Non, au contraire, nous finirons par lui. Je vais demander à ce qu'il soit étroitement surveillé, et lui écrire que nous nous ferons une joie de venir le voir la semaine prochaine.
Martine hésita. Devant son atermoiement, Greer l'encouragea :
– Oui ?
Elle serra les dents puis demanda :
– Root a certainement prévenu le général Washington de votre présence ici. Et si ce Lord, continua-t-elle en montrant la lettre, est bien l'inventeur du Codex, votre nom en tant que Lord Blackwood ne lui sera sans doute pas étranger.
Greer lui sourit avec bienveillance. Face à son attitude, Martine comprit enfin.
– C'est ce que vous voulez, voir s'il refusera le dîner ou fuira, ce qui ne fera que confirmer mon hypothèse…
– En effet…
– Ainsi vous pourrez le faire arrêter.
– Tout à fait.
– Nous finirons donc par lui, confirma-t-elle.
– Je suis heureux de voir que vous vous rangez à mon « humble » avis, répondit-il avec sarcasme.
Elle se tut et baissa les yeux. Il expira puis questionna :
– Je m'en remets à votre jugement pour le premier dîner, auriez-vous un nom en particulier ?
Martine réfléchit, se remémorant les écritures puis déclara :
– Lord Harrington.
– Puis-je vous demander pourquoi ?
– Il en ressort que tout Lord qu'il puisse être, il n'en reste pas moins un faible, influençable, impressionnable et nourrit d'un sentiment de besoin de reconnaissance à l'extrême.
John sourit devant l'analyse froide et sans scrupules de la jeune femme.
– Un amuse-bouche en quelque sorte, déchiffra-t-il.
Le sourire cruelle qu'elle lui renvoya confirma ses dires.
– Fort bien, faisons donc à votre convenance.
Il la toisa de la tête aux pieds.
– Allez vous sustenter, Martine, nous savons tous deux que le repas du matin doit être important, surtout après une nuit agitée…
Elle baissa humblement la tête, et commença à partir, quand elle fut rappelée par la voix de son supérieur.
– Laissez-moi la lettre, je vous prie.
Martine obéit et sortit de la pièce, décidée à manger correctement pour affronter la journée.
Une fois la porte refermée, il s'empara du parchemin et murmura :
– Lord Finch, si vous saviez à quel point je me languis d'enfin faire votre connaissance.
.
Virginie trois jours plus tard…
Root s'énervait devant le bout de papier dans ses mains. Elle voulait la voir et ne plus essayer de comprendre toute la logique de ce Codex qui lui riait au nez depuis trois jours.
Harold avait été formel, elle devait seule déchiffrer le code, ou en trouver l'alphabet. Ce n'est qu'une fois cette mission accomplie qu'il accepterait une autre conversation avec elle. Root le respectait trop pour passer outre sa décision.
Elle aurait aimé en parler avec Sameen, le « messager des Dieux », or celle-ci était partie à l'aube le lendemain de leur rencontre pour une mission dans la ville voisine. Root s'était insultée de ne pas être allée la voir à la suite de sa conversation avec Lord Finch, préférant à la place réfléchir à son aveu, comprendre le mensonge du général sur celle qui l'avait soignée.
Assise sur un des tabourets de la forge, elle écoutait le crépitement du foyer régulièrement vérifié par un esclave, l'assistant du maréchal-ferrant, un homme imposant et taiseux qui n'avait rien dit quand elle s'était installée, interprétant à ses gestes et son comportement qu'elle élisait domicile en ce lieu, et qu'elle n'endurerait aucune remarque ou conseil de sa part, qu'elle n'accepterait pas qu'il puisse lui révéler que l'endroit s'avérait dangereux pour les novices. Ou que les braises qui s'échappaient du feu, quand l'immense soufflet les ravivait, s'accrochaient parfois insidieusement à vos vêtements et que le temps de s'en apercevoir, la peau brûlait déjà. Non, il lui avait simplement tendu un tablier de cuir qu'elle avait refusé, s'éloignant de plusieurs mètres du brasier, choisissant un endroit sombre et tranquille.
Elle observait cet homme s'adonner à sa tâche avec soin et concentration. Elle comprit que quelque chose se passait quand il leva la tête et scruta l'allée, Sameen rentrait, enfin.
Elle se leva et recula dans l'ombre en l'attendant. Il se retourna sans doute pour la prévenir de ce qu'il avait entendu bien avant elle, le bruit des sabots qui s'approchaient, puis haussa les épaules, ne la distinguant pas dans son coin reculé et sortit de la forge, repartant vers une autre activité.
Root épia l'arrivée de celle qui l'avait sauvée trois ans plus tôt. Le saut avec grâce du dos de l'étalon noir, l'esquisse du sourire en approuvant la vivacité du feu, la caresse pleine de douceur pour la bête qui hennit gentiment en lui envoyant un coup de tête, déclenchant un rire bref chez la femme si taciturne. Si son métier n'avait pas été la découverte de secrets, Root s'en serait presque voulu d'assister à ce moment simple.
Au lieu d'un sentiment de culpabilité, une lueur de fierté de finalement découvrir une réaction agréable chez le maréchal-ferrant l'assaillit, ce n'était pas grand-chose, mais celle qui lui exposait un regard froid, une attitude pleine de morgue et de méfiance depuis leur rencontre pouvait sourire et se montrer agréable... au moins avec les animaux.
Shaw lui tournait le dos, agitant les braises avec un tisonnier. Elle s'approcha sans bruit. Se plaçant silencieusement derrière elle, Root huma malgré elle l'odeur que dégageait celle qui s'activait :
– J'aime votre odeur, Sameen, chuchota-t-elle, ne comprenant pas pourquoi elle venait de sortir cette phrase hors de propos.
Son idée avait été tout autre, la surprendre en la taquinant, lui demander si elle l'avait fuite, troublée par son arrivée dans cette propriété, si elle avait préféré s'éloigner d'elle pour quelques temps, forcée de constater qu'elle remuait quelque chose en elle. Ce n'était pas très subtil, mais elle savait que Shaw la renverrait dans son coin par une réplique cinglante. Peu importait, le dialogue aurait déjà commencé.
Et non, au lieu de ça, elle avait sorti une phrase sur les odeurs, c'était elle qui se retrouvait piégée. Par deux fois en trois jours, elle n'avait pas exprimé sa première pensée face à elle, par deux fois, elle s'était retenue de jouer avec elle, s'en était étrange et déconcertant.
La main de fer qui encercla sa gorge l'empêcha de se poser plus de questions sur son comportement. Shaw avait été rapide et Root, perdue dans ses pensées, n'avait pas fait attention. Elle capta le regard de celle qui la menaçait, ses yeux foncés plein de colère, sa mâchoire serrée. Root décida qu'à tout faire, autant continuer sur sa lancée, elle ferma les paupières pour mieux se concentrer, tenta d'oublier la douleur autour de sa trachée et inspira profondément en reprenant d'une voix rauque et hachée :
– Au premier abord… le feu de bois… La suie… Une odeur rassurante et… chaude. Le cuir ensuite, plus tenace… Elle grimaça en sentant les ongles s'enfoncer dans sa chair, mais continua. Et… Plus subtil… en arrière fond… apportant une touche… légèrement fruitée… du Whisky ?
La main relâcha son emprise et Root se courba en toussant.
– Et vous, vous empestez la pomme, grogna Shaw.
Root, étonnée et ravie, lui sourit de toutes ses dents.
– Vous avez remarqué, dit-elle heureuse.
– Oui, une odeur écœurante, vulgaire…
– Sameen, répondit-elle en se massant la gorge. Vous êtes méchante, l'accusa-t-elle avec une fausse moue déçue. Vous m'avez fait mal, vous pourriez au moins vous fendre d'un compliment, admettez que la pomme n'a rien d'une odeur de bas étage…
Shaw se renfrogna en crachant.
– Je préfère la poire, plus légère et discrète.
Elle fronça les sourcils et demanda moqueuse :
– Qu'est-ce que vous voulez, Root ? Parler parfum, ou encore chiffons ?
Root reprit un air sérieux en la fixant :
– Je voulais vous remercier de m'avoir sauvé la vie à Lexington, révéla-t-elle sincèrement.
Sameen pinça les lèvres sans répondre. Root en profita pour expliquer :
– Lord Finch vous a trahi, non le général. Il vous a été d'une fidélité incroyable depuis trois ans, il a toujours joué le jeu avec le Dr Cole. Et dire que je n'ai rien vu… Pourquoi cette mascarade ? Je suppose que ce mensonge venait de vous ?
Shaw haussa les épaules en s'éloignant.
– Je n'ai fait qu'obéir aux ordres du général en vous soignant.
– Oui, mais…
Le maréchal-ferrant se retourna d'un coup :
– Quelle importance, Root ! Je n'ai pas le droit d'exercer la médecine ! Je suis une femme et la fille d'une indigène ! Éclata Shaw. Je n'ai aucun diplôme, vous êtes saine et sauve, alors ne cherchez pas à comprendre le pourquoi du comment, il n'y en a pas. J'ai d'autres choses à faire et vous aussi. Vous ne me devez rien !
– Je vous dois la vie, murmura Root.
– Le général vous doit la sienne, et je lui dois la mienne, je pense que nous pouvons tourner en rond encore longtemps ! Maintenant, il suffit, repartez recruter des soldats pour lui, et cessez de nous importuner. Vous avez rencontré Lord Finch, avez vu le Codex, plus rien ne vous retient ici.
Elles se faisaient face, Shaw, visiblement énervée, commençait cependant à se calmer. Root chercha son regard et avoua spontanément :
– J'aimerais apprendre à vous connaître, Sameen… « Et de trois ! », pensa-t-elle avec horreur.
Shaw scruta les traits de la femme face à elle, puis lui tourna le dos, et répondit en s'emparant des rennes de Pilgrim.
– Il n'y a rien à apprendre.
Root s'interrogea brièvement sur cet aveu, et regarda le parchemin dans sa main, décidant d'adopter un autre « angle d'attaque » :
– Que signifie : « 4 A, incendie de quatrième alerte » ?
Shaw se tourna lentement vers elle et soupira, mais finit par préciser :
– Il s'agit d'un code pour parler d'un incendie. Imaginez l'embrasement d'une raffinerie de poudre à canon, comprenez-vous-en le danger… Une simple… étincelle et tout explose… Parfois il n'est pas bon de mélanger les choses.
Root pencha la tête sur le côté et sourit :
– C'est pourtant une belle image. Peut-être vous trompez-vous, il peut naître des choses parfois éblouissantes du chaos, ou, si vous préférez, simplement celui-ci serait en mesure d'être évité en faisant attention…
Sameen cligna des yeux sans répondre et tira sur les rennes en prenant le chemin des écuries, refusant de la regarder à nouveau.
Root avait enfin percé le mystère, le message lui avait toujours été destiné. Un avertissement pour qu'elle s'éloigne, qu'elle ne la rencontre pas. Sameen ne se faisait donc pas confiance ? Avait-elle peur de ce que l'ancienne espionne britannique pouvait réveiller chez elle ? Ou de ce que Sameen lui ferait subir. Elle regarda la femme et l'animal tourner un peu plus loin sur le chemin, elle avait pris sa décision, le risque en valait la chandelle. Elle resterait et apprivoiserait Sameen Shaw.
Elle s'attela à la tâche dès le lendemain, elle revint à la forge, s'asseyant sur le tabouret, restant parfaitement silencieuse pendant plus de trois heures. Shaw l'ignora, pensant qu'elle se lasserait la première. Root n'avait pas besoin de parler, elle écoutait le bruit régulier du marteau, la tête baissée sur le sol ou contemplant le papier dans ses mains.
Elle levait parfois la tête pour apercevoir les coups portés avec plus ou moins de force sur le métal, décelant l'art et la beauté dans la courbe maîtrisée du geste. Sameen était comme elle, finit-elle par s'apercevoir, absorbée par son travail, concentrée, oubliant son entourage. Cela dénotait une force irrésistible, un acharnement séduisant et dangereux.
En premier lieu, Root avait seulement voulu mettre cette espionne américaine dans son lit, aujourd'hui elle n'en était plus si sûre. Bien entendu, le désir restait toujours aussi présent, mais de cet échange placide au fil des jours naissait petit à petit autre chose.
Root aspirait tout bonnement à être près d'elle. Cette sensation la troubla. Elle n'avait jamais eu besoin de personne, même Martine n'avait pas réussi à entrer dans son monde, briser les barrières qu'elle avait érigées depuis le commencement de sa nouvelle vie de mensonges, la voie de l'espionnage, celle de la tricherie, et de la traque.
Sameen, depuis leur rencontre, ne lui avait pas menti. Le mensonge par omission ne comptait pas, elle lui avait toujours dit la vérité, l'avait prévenue, menacée et insultée. Elle n'était pas alambiquée comme elle-même pouvait l'être.
Sa présence l'apaisait, la reposait, alors oui, s'il ne se passait jamais rien entre elles, cela ne la dérangeait pas, obtenir une amitié de Sameen Shaw serait largement suffisant pour le moment.
Ce petit manège qui durait depuis bientôt trois jours, continuait lentement. Shaw avait renoncé à la renvoyer de sa forge, ne lui adressant pas la parole. Root savait pourtant qu'elle guettait le moindre de ses gestes. Qu'elle avait parfaitement décelé comment Root avait fait le lien entre le Codex et les sons, un son cours ou long pour chaque lettre, qu'après tout, Lord Finch avait été un musicien et qu'il n'avait fait que de s'inspirer du solfège et du rythme pour établir ce nouveau langage.
Shaw avait reculé au maximum leur rencontre car une fois celle-ci faite, il serait trop tard.
Elle l'avait pressenti dans la tente cette nuit-là, que la femme étendue était comme elle. L'image d'un puma lui était apparue devant les yeux en la contemplant à la lumière des bougies, certainement son animal Totem, un carnassier solitaire, le même animal que le sien.
Sameen ne croyait pas à tout cela, ses ancêtres avaient beau être des indiens, sa mère, l'ancienne assistante d'un grand chaman, tout cela ne voulait rien dire. Pourtant, juste cette fois, elle avait vu le signe, mais ne l'acceptant toujours pas, préférant fuir, pas pour longtemps, car après seulement trois ans, Root l'avait retrouvée. Certain y aurait vu un bon présage, une alliance possible, elle non, elle le refusait, trop habituée à sa solitude, ne voulant pas la briser avec une étrangère.
Face à ce constat qu'elle se répétait en boucle depuis son retour, Shaw s'énerva et lança ses outils sur l'établi, elle ferma durement les yeux en entendant l'inquiétude dans la demande derrière elle :
– Que se passe-t-il, Sameen, vous êtes-vous brûlée ?
Shaw l'imaginait déjà se levant de son tabouret pour s'approcher d'elle, son air désinvolte teinté d'un réel intérêt, prenant même ses mains pour les examiner à la lueur des flammes.
Elles ne se connaissaient pas et Root ne la lâchait plus depuis qu'elle savait pour Lexington, tout ce qu'elle avait tenté d'éviter se réalisait. Elle s'apprêtait à se tourner pour répondre froidement, pour l'envoyer prêtre, une habitude mise au point envers elle maintenant qu'elle la suivait, quand elle aperçut Newman s'approcher.
– Mesdames… Lord Finch aimerait s'entretenir avec vous.
Elles se regardèrent en coin, puis Shaw haussa les épaules et suivit le majordome, Root sur ses talons.
Harold Finch leur tournait le dos lorsqu'elles pénétrèrent dans son cabinet. Grace, assise sur un canapé, leva la tête vers elles et leur sourit avec gentillesse, montrant les fauteuils face à elle, les invitant à s'installer. Une fois fait, Harold se tourna enfin vers elles, il parcourra le plafond de la pièce des yeux et demanda :
– Mademoiselle Groves, je suppose que le nom de Lord Blackwood ne vous est pas inconnu…
Root se figea, déglutit et répondit :
– Non, Monsieur, il s'agit d'un des noms de mon ancien employeur.
– Je vois…
Il dévisagea Shaw :
– Qu'en est-il de vous, Mademoiselle Shaw ?
– Je n'ai jamais entendu ce nom.
Il hocha la tête et avant que Root ne puisse l'interroger, il expliqua :
– Lord Blackwood souhaiterait me rencontrer lors d'un dîner dans cette villa. La proposition avait été faite avant que vous nous préveniez de sa véritable identité. Le repas aura lieu demain soir… Au vu des dernières informations dans cette histoire, quelle est votre opinion sur tout ceci, Mademoiselle Groves ?
Root se leva et arpenta la pièce en silence. Elle s'arrêta devant la fenêtre, fixant le parc puis déclara :
– Je pense que Lord Blackwood se doute que vous êtes l'auteur du Codex… Néanmoins, si les tuniques rouges ne vous ont pas déjà arrêté, cela signifie qu'il n'en est pas sûr. Il veut vous rencontrer, se faire une opinion sur votre personne.
Elle se retourna et fixa Harold d'un regard dur.
– Mais ne vous y trompez pas, Monsieur, à la fin de ce dîner, vous serez arrêté pour être interrogé, cet homme vous percera à jour avec une facilité impitoyable. Il jouera avec vous pendant le repas, vous questionnera sans que vous en aperceviez, et vous vous trahirez. Grace tombera avec vous, dit-elle en s'adressant à la femme sur le canapé qui porta une main à la bouche pour étouffer un cri de surprise.
Les traits d'Harold se durcirent :
– Nous devons donc fuir…
– Non ! C'est ce qu'il espère !
– Comment en êtes-vous si certaine ?
– Parce que c'est ce que je ferais si j'étais lui, je vous espionnerais et étudierais votre réponse à tout ceci, une fuite prouverait votre culpabilité.
Grace se leva et s'approcha :
– Voulez-vous dire que nous devrons dîner avec lui ?!
– Oui, Madame.
– Mais…
– Vous oubliez, Madame, que je suis à vos côtés, répondit Root avec un sourire rassurant sur les lèvres, faisant fi du ricanement qui lui parvint du deuxième fauteuil. Il ne sait pas que je suis ici, sinon j'aurais déjà disparu… La surprise ne lui en sera que plus… agréable.
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Ils admirèrent le hall d'entrée de la propriété et les pavements de pierre que Lord Blackwood, lui, préférait avoir en marbre. Martine scanna silencieusement les lieux pendant que le majordome la libérait de son manteau, Greer, exécutant tout seul la même chose de son côté. Ils sourirent à la femme qui arrivait vers eux, radieuse en tendant les bras pour prendre les mains de son invitée dans les siennes.
– Lady Blackwood ! Quel plaisir de faire votre connaissance !
Martine adopta son sourire le plus communicatif et s'enthousiasma également :
– Lady Finch, et moi donc ! J'ai tellement entendu parler de vous.
– Mais non, arrêtez ! Répondit Grace en agitant la main.
Se tournant vers Greer, elle reprit :
– Oh, mais je vous prie de m'excuser, Lord Blackwood, vous connaissez la complicité féminine ! Je me suis précipitée vers votre épouse en oubliant presque votre présence ! Je suis d'une impolitesse ! Me pardonnerez-vous ?
– Madame, il n'y a rien à pardonner, répondit-il avec tact en lui prenant délicatement la main.
Grace rougit et expliqua :
– Mon époux est en chemin, il a dû régler une affaire urgente sur le domaine, il vous présente ses excuses pour le retard… Mais je vous en prie, suivez-moi dans le petit salon où nous prendrons une légère collation avant le repas.
Elle s'adressa ensuite au majordome :
– Newman, avertissez Monsieur dès son arrivée que nous avons commencé sans lui.
– Bien, Madame.
Grace les guida à travers le vestibule puis ouvrit une porte et pénétra dans le salon privé, suivie étroitement par les invités qui s'arrêtèrent en découvrant une autre personne de dos, face à la cheminée :
– Je crois savoir, commença la propriétaire, que vous connaissez déjà Mademoiselle Groves.
Root se retourna, un pistolet chargé dans la main, leur souriant avec méchanceté :
– Oui, Madame, nous sommes de vieux amis, répondit-elle à leur place. Mais s'il vous plaît, installez-vous, ordonna-t-elle froidement.
Ils se consultèrent du regard et obéirent. Grace, toujours pleine d'entrain, reprit la parole :
– Je suis vraiment désolée mais je dois vous laisser, mon époux m'attend.
Elle se rapprocha de Root et lui chuchota :
– Bon courage.
Ce à quoi la jeune femme répondit :
– Bon voyage.
Grace partit de la pièce sans saluer ses invités pendant que Root s'asseyait sur un fauteuil, les tenant toujours en joue.
Lady Finch sortit de la maison après avoir revêtu un manteau en fourrure. Elle s'installa dans la calèche et arrêta Sameen prête à retourner vers la demeure, l'ayant attendue en silence, et vérifié d'un regard qu'elle était bien installée.
– Sameen ! Ne deviez-vous pas m'accompagner ?
– Newman s'en chargera.
– Mais…
– Madame, la coupa Shaw, Root est seule face à deux espions expérimentés, il faut que quelqu'un l'aide.
Elle se renfrogna devant le sourire qui apparut sur le visage de Grace :
– Et puis, le général ne me le pardonnerait jamais s'il lui arrivait quelque chose, se justifia-t-elle
– Bien entendu… Je comprends, allez l'aider, nous nous retrouverons à New York, répondit Grace, pas le moins du monde dupe et... Sameen, ne traînez pas, une délégation de tuniques rouges est en route pour le domaine.
Shaw la regarda avec étonnement.
– Vous n'êtes pas la seule à obtenir des renseignements utiles, expliqua nonchalamment Grace avant de tourner son attention vers le cocher, lui ordonnant de se mettre en route.
La jeune femme regarda la voiture disparaître et repartit vers la maison.
Root, tranquillement assise, attendait qu'ils parlent les premiers.
– Mademoiselle Groves, je dois avouer que c'est un plaisir de vous revoir, commença Greer.
– Oui, M. Lambert a échoué, répondit-elle d'un air ennuyé.
– Cela arrive aux plus braves d'entre nous malheureusement, concéda-t-il d'un air faussement contrit.
Root sourit et aperçut du coin de l'œil, Sameen se glisser dans la pièce, ses ennemis placés dos à la porte, ne l'ayant pas remarqué ou même entendu.
Sans quitter Greer des yeux, elle récita :
– « Ha natura sì malvagia e ria che mai non empie la bramosa voglia… ».
John Greer arqua un sourcil et sourit gentiment en traduisant :
– « Sa nature est si méchante et inique que sa convoitise n'est jamais repue ».
Il fronça légèrement les sourcils et reprit :
– Seriez-vous en train de me comparer à cette bête de l'Enfer de Dante, Mademoiselle Groves ?
– Je dois dire, Monsieur, que votre esprit vif est tout à votre honneur…
– Root, grogna Martine.
Avant qu'elle ne puisse répondre, Greer reprit la parole :
– Wren, ceci ne vous concerne pas ! Cette conversation est entre Samantha et moi !
Martine tiqua mais resta silencieuse, pendant que Root crachait avec dédain :
– Une seule personne est en mesure de m'appeler Samantha et ce n'est pas vous, Monsieur.
– Détrompez-vous, Mademoiselle, j'ai tous les droits du monde sur votre personne. Maintenant, cessez de faire l'enfant et abaissez cette arme. Nous savons tous les deux que vous ne tirerez pas.
Root resta un instant interdite et demanda :
– Qu'est-ce qui vous rend si sûr de vous, Monsieur ?
Il sourit avec mépris :
– Elle ne vous le pardonnerait jamais.
Root baissa lentement la tête et l'arme alors qu'il continuait :
– Vous êtes si similaires… Si faibles…
Elle releva les yeux vers lui, une lueur froide et déterminée au fond de ses prunelles.
– Le vers de Dante que je vous ai récité, Monsieur… Elle me l'a fait apprendre par cœur. Elle m'a fait aussi promettre une chose…
Elle pointa le pistolet en direction de Greer et visa.
– La promesse de vous abattre dès que j'en aurais l'occasion.
Elle tira et la balle l'atteignit en pleine tête, le tuant sur le coup.
Martine cria en se précipitant sur l'homme mort tandis que Root se mettait debout lentement, n'en revenant pas de l'avoir enfin fait. Elle vérifia son arme et entendit son nom.
– Root, attention !
Elle sentit la lame lancée avec force et habileté, pénétrer le haut son pectoral droit près de l'épaule, alors que Martine courait vers elle menaçante.
– Je vais te tuer !
La détonation la surprit et elle se déplaça juste à temps pour éviter le corps de Martine de lui tomber dessus.
Une main s'accrocha à son poignet et Sameen la tira, lui ordonnant de la suivre. Elle tourna la tête vers Martine au sol qui continuait en rampant sur le sol :
– Je vous tuerai tous, et je commencerai par elle ! Lui cria-t-elle.
.
Elles avaient galopé plusieurs miles avant de s'arrêter. Sameen voulait parcourir le plus de distance possible. Elle avait consenti à faire une halte et se reposer pour vérifier la blessure de Root. Assise devant le feu, pendant que la lame chauffait, Root, les yeux perdus dans le vague, se remémora les derniers mots énoncés par Martine.
« Je vous tuerai tous, et je commencerai par elle ! ».
Elle chercha le regard de Shaw.
– Nous aurions dû la tuer, Sameen, souffla-t-elle.
– Root, les anglais arrivaient, nous devions partir et tant pis pour cette femme. Ce n'est que partie remise…
– Vous ne comprenez pas, elle va mettre à exécution sa menace.
Shaw ne répondit pas. Elle saisit le poignard et vérifia la plaie de Root.
– Cela risque de brûler un peu…
Root sourit sensuellement en disant :
– Il semblerait que vous aimiez cela, Sameen, me brûler, vous… Aaaah !
Root ferma les yeux face à la douleur, ne se souvenant plus de ce qu'elle était en train de dire.
– Vous criez comme une fillette, se moqua Shaw.
Root rit doucement devant l'insulte puis répondit :
– Je vous remercie.
– Arrêtez de me remercier ! Et allongez-vous, il faut que vous vous reposiez un peu avant que nous reprenions la route.
Root obéit. Après plusieurs minutes à fixer les étoiles en frissonnant légèrement malgré le feu, elle se remit à parler.
– Vous me manquerez, Sameen.
– Qu'est-ce que vous racontez ?
– Je dois repartir au plus vite pour l'Angleterre… Quand Martine leur apprendra que Greer est mort, je pense qu'elle donnera un autre message.
– Lequel ?
– Celui de l'exécuter.
– Qui donc ?
– Ma mère… Je dois repartir pour la sauver.
