Bonsoir tout le monde !

Nous revoilà, ma coéquipière et moi, avec un nouveau chapitre pour cette fic qui va commencer à devenir un tant soit peu… électrique. Prévoyez une atmosphère silencieuse et calfeutrée, et laissez nous faire pour le reste… Nous vous souhaitons une bonne lecture et vous remercions pour tous vos gentils commentaires !

Scarlette : merci pour ta review ! Nous espérons que la suite ne te décevra pas, surtout si tu t'y connais en histoire… ^^

Alexis : un grand merci ; j'espère en effet que l'attente entre chaque chapitre n'est pas un handicap :s. Mais nous tenons à vous livrer un travail de qualité pour cette fic, alors… En tous cas, ravies que ça t'ait plu !

Sylvie anne : merci ! Tu vas pouvoir noter qu'en effet, la passion va commencer à prendre une part importante de l'histoire… ;)

Kik : merci beaucoup pour ta review ! En espérant que ton attente soit satisfaite par ce nouveau chapitre ^^ !


ACTE VII : A vif, Lilith

EDWARD MASEN


J'avais décidé de l'attendre dans la salle d'études, située dans la partie du château que je regardais désormais à peine à cause de ce qu'elle représentait à mes yeux - elle, dans tous ses états d'âme et même parfois, seulement elle - mais surtout par peur de l'en voir sortir et par cette occasion, d'affronter son regard.

Je n'osais imaginer ce que je trouverais dans ses yeux maintenant que je l'avais vraiment approchée.

Que m'avait-il pris ? Je ne sais.

Qu'en pensais-je ? Je préférais ne pas m'attarder dessus.

Son silence m'avait appelé à lui, son ignorance m'avait poussé à m'approcher, sa résignation et son détachement face à la nature dans tout le déploiement de sa force - y a-t-il quelque chose de plus puissant et de plus impressionnant que le déchaînement de la mer ? - et surtout face aux êtres - face à moi - m'avaient poussé à la toucher.

Son indifférence me grisait.

Elle appelait à la lutte, la seule façon de nous prouver à nous deux que nous étions bel et bien vivants. En avait-elle seulement conscience ? Elle me faisait plus penser à ces fantômes qui hantaient les châteaux des Heighlands qu'à une jeune femme de même pas 20 ans.

Quatre jours étaient passés depuis notre conversation sur la falaise. Une force inconnue me poussait à mentionner ce qui s'était passé sous ce vocable et l'espoir, que je croyais avoir perdu depuis notre première rencontre, grouillait dans mes entrailles comme seul lien avec ma raison. Je me sentais capable à nouveau d'affronter mon destin. De l'affronter, elle.

Depuis mon arrivée ici, combien de fois avais-je été à deux doigts de me trahir ? Combien de stratagèmes avais-je dû inventer pour que le dessein que je formais soit mon but unique et ce, peu importaient les épreuves qu'il me faudrait affronter ?

Ma vie dépendait entièrement de ma réussite. Je devais pouvoir lui faire face, oublier son obsédant silence, la regarder avec déférence et indifférence, répondre à ses provocations avec distance et neutralité, essayer de la sauver d'elle-même, mais avant tout, faire preuve d'un peu d'égoïsme en essayant de me sauver, moi.

Deux coups à l'horloge sonnèrent l'approche des hostilités imminentes. Je détachai à regret mes yeux du vide et attendis les pas feutrés de ma pupille. Ils ne tardèrent hélas pas, ainsi que ceux, plus légers, de lady de Randwick. Celle-ci nous avait fait savoir qu'elle assisterait désormais à nos leçons. Craignait-elle un autre emportement de ma part ? Craignait-elle les ragots qui circulaient dans ce dédale de couloirs sombres concernant ce qu'un des domestiques avait vu ce jour-là ? Encore une fois, il m'était difficile de répondre aux interrogations qui me rongeaient. Je savais juste qu'elle avait envoyé un cachet sous scellé à mon maître et que depuis, elle évitait de nous laisser seuls, Isabella et moi.

Le loquet de la porte se déclencha et je me levai afin de saluer les deux arrivantes. Je m'inclinai plus profondément qu'à mon habitude au son glacial : « Mr Masen » et me relevai pour croiser le regard ambre encourageant de sa marraine.

Je me rassis comme à l'accoutumée à côté de la fenêtre tandis que mon hôte et lady Esmée prenaient place en face de moi. Je n'osai encore lever les yeux, sa promiscuité me rendant d'avantage nerveux qu'auparavant. Fébrile, j'inspirai profondément et saisis l'exemplaire de la Nouvelle Héloïse que j'avais en ma possession.

Avant de venir dans cette pièce, j'avais paré à toute éventualité en buvant une des fioles que m'avait remis lady Esmée à son arrivée, ma hantise résidant dans la tentation encore plus grande que représentait à présent ma pupille et je prenais de plus en plus conscience que cela ne changerait rien en l'ayant ainsi près de moi.

« Isabella m'a dit que vous étudiez la Nouvelle Héloïse. »

Je levai un regard éteint sur la marraine de mon hôte, qui d'un signe imperceptible de la tête m'encouragea à lui répondre.

« En effet… Je voudrais d'ailleurs aborder le thème du roman épistolaire aujourd'hui. » répondis-je dans un murmure rauque.

Je m'éclaircis la gorge et me tournai vers ma pupille dont l'expression fermée n'avait pas changé depuis son entrée dans la pièce.

Son visage, tourné vers les grandes fenêtres, m'offrait une vue sur son cou blanc que mes yeux avaient grand mal à quitter. Sentant les prémices de mon venin naître sur ma langue, je déglutis et lui demandai d'une voix plus claire que je ne l'aurais cru ce qu'elle avait à me dire sur ce sujet.

« Ce sont des compilations de correspondances. » me répondit-elle sur un ton ennuyé en se tournant vers moi.

Nos regards s'affrontèrent quelques instants et, si mon cœur avait pu battre à ce moment-là, il en aurait bondi d'appréhension et d'excitation.

Je gardai un visage neutre, nullement décontenancé par le ton de sa voix.

« Mais encore ? Insistai-je avec autant de détachement qu'elle en affichait.

_ Né au XVIIème siècle, répandu au XVIIIème.

_ Quelles œuvres notables pouvez-vous me citer ?

_ Les lettres persanes de Montesquieu, les souffrances du jeune Werther de Goethe, l'Astrée d'Honoré d'Urfe. » répliqua-t-elle avec flegme.

Je l'observai une nouvelle fois, agacé par son attitude. Je décidai cependant d'user de l'ironie, lui prouvant ainsi que je n'abandonnerais pas.

« Quelle corvée, n'est-ce pas ? Pourquoi converser sur la littérature, c'est d'un ennui ! La pluie qui tombe est tellement plus intéressante. Raillai-je.

_ Pourquoi nous parler tout court alors que nous ne nous apprécions pas, n'est-ce pas ? Je vous reconnais cette vérité ; c'est ennuyeux. Soupira-t-elle à s'en fendre l'âme.

_ C'est pourtant le sujet sur lequel nous allons discourir, sifflai-je, que cela vous agréé ou non. Je ne suis pas là pour votre bon plaisir. Pour quelqu'un que cela déplaît, vous semblez néanmoins bien informée. »

Du coin de l'œil, je vis lady Esmée esquisser un sourire que je ne relevai pas. Mon attention était toute entière tournée vers la femme mystérieuse et distante qui se tenait devant moi, qui jouait avec mes états d'âme et ma raison sans avoir conscience de ma bouche et ma gorge sèches. Sans évoquer le venin qui menaçait mon palais. À cause d'elle.

« Mais discourez, je vous en prie. » reprit-elle avec un sourire moqueur. « Et oui, je suis renseignée. Je fais partie de ces gens qui pensent que pour juger, il faut connaître.

_ Et vous avez lu les trois ? Ne pus-je m'empêcher de demander sur le même ton.

_ Jadis.

_ Même l'Astrée ? Le roman précurseur de la préciosité en France ? Je ne savais pas que vous aviez de l'humour.

_ Vous en savez pas grand-chose. Sur moi, j'entends. Loin de moi l'idée d'attaquer votre savoir. »

Un nouveau silence s'installa. Comme s'il était toujours à l'affût entre nous, prêt à bondir et à s'installer, me faisant une nouvelle fois prendre conscience aussi bien du fossé qui me séparait d'elle que de la proximité de sa peau. Sa gorge. Son sang. Son cœur.

Un léger raclement de gorge me sortit de ma léthargie et je croisai un instant le regard ambre et complaisant avant de me concentrer à nouveau sur ma leçon.

Oublier l'être que j'étais devenu.

Penser à celui que j'aurais été.

« Bien. Quels liens pouvez-vous faire entre ces œuvres et la Nouvelle Héloïse ? Lui demandai-je.

_ Les lettres. »

Malgré moi mes mâchoires se contractèrent et j'essayai de toutes mes forces d'éloigner la colère de moi.

« Vous vous moquez ? Murmurai-je d'un ton si bas que je crus un instant qu'elle ne m'avait pas entendu.

_ Nullement. Répliqua-t-elle, ironique.

_ Préférez-vous aller dehors ? Vous semblez plus encline à converser au bord de la falaise. »

Moi qui pensais la provoquer en évoquant ce lieu, je n'eus que son silence comme réplique et un bruissement d'étoffe sur ma droite.

J'imaginais sans peine ce qu'était en train de penser la marraine de ma pupille et malgré tout, un rictus amer déforma le coin de ma bouche. Je jouais avec le Diable qui s'était présenté à moi sous sa plus tentante apparence.

« Non, je vous remercie. Je m'en voudrais de vous exposer aux caprices du temps.

_ Je préfère affronter le temps que votre insolence. Pourquoi ne pas ôter ce masque d'hypocrisie qu'il vous plait tant à porter et me dire ce qui vous déplait tant en ma présence ici. »

Le ton de ma voix avait été calme et posé, pourtant lady Esmée tressaillit et ouvrit la bouche pour répliquer, mais ma pupille se tourna froidement vers moi, plongea son regard terne dans le mien sans que ne transparaisse aucune émotion.

« Parce que ce serait incorrect ? Hasarda-t-elle. Ou plutôt parce que vous ou un autre au final, la différence ne se fait pas sentir.

_ Foutaises que tout cela ! Vous qui revendiquiez la liberté, exprimez-vous et non au nom de la convenance ! M'irritai-je.

_ Merci pour votre autorisation, mais j'aime autant la décliner.

_ La lâcheté est donc à ajouter à vos innombrables qualités.

_ Exactement. N'oubliez pas la sottise ponctuée d'insolence quand vous écrirez à mon père.

_ Isabella, ma chérie, ne voudriez-vous pas une tasse de thé ? Demanda soudain lady Esmée.

Je me détournai, amer.

Un nouveau combat inutile.

Comment pouvait-elle être ma… chanteuse, la moitié de mon âme que je cherchais malgré moi ?

Comment pouvait-elle l'être, elle, si froide, désintéressée de tout et détachée ?

« Non merci. Mais si la soif vous tiraille, je me ferais un plaisir de vous servir.

_ S'il vous plaît. Nous pourrions ainsi faire une pause, je crois que nous en avons besoin. Répliqua la voix chantante.

_ Désirez-vous que je vous le fasse monter ?

_ Ne vous dérangez pas. Je m'en occupe. Il y a fort longtemps que je n'ai pas vu Mrs Lodge, votre cuisinière. Profitez-en pour vous détendre en attendant, je ne serai pas longue. »

Par politesse, je me levai et m'inclinai devant son regard qui, je crois, me mit en garde avant qu'elle ne sorte de la salle d'études.

Une fois la porte refermée, je m'éloignai à l'autre bout de la pièce sous le regard indifférent de mon hôte.

C'était la première fois en quatre jours que nous nous retrouvions seuls elle et moi et son attitude, son éternel masque froid me laissaient à penser que mon autre était tout simplement la Mort.

« Ce n'est pas personnel, vous savez. Vous devriez réellement aller porter votre enseignement à quelqu'un de plus méritant. Me dit-elle quelques instants plus tard, le visage tourné vers les jardins, fixant un point imaginaire à l'extérieur, de sa voix froide et distante.

_ Je ne vous ai pas choisie. On vous a imposé et je n'ai d'autre choix que de faire avec. Murmurai-je en la contemplant.

_ Quelqu'un vous en veut-il ? »

J'esquissai un sourire. C'était la deuxième fois que nous avions une conversation sans animosité. La première s'étant close sur ses lèvres que j'avais effleurées.

La première fois que j'avais eu son sang si près de mes dents.

La première fois que son silence m'avait appelé à elle.

« Je me suis souvent posé la question. » Répliquai-je.

Et c'était la seule à laquelle j'avais une réelle réponse : oui.

« Et vous n'avez toujours pas la réponse ? »

Je gardai un instant le silence, écoutant doucement tomber la pluie tout en la regardant avec attention, désireux soudain de partager avec elle, l'espace de quelques minutes volées, mes états d'âme.

« Avez-vous déjà désiré quelque chose par-dessus tout, Miss ? Soufflai-je.

_ Oui. Répondit-elle en se refermant - mais je n'y prêtai pas la moindre attention.

_ Et vous avez été prête à tout pour l'obtenir ?

_ Et je le suis encore.

_ Nous voilà donc un nouveau point commun. » Souris-je tristement. « Ce que je désire est derrière une porte. Vous en êtes la clé. Récalcitrante, certes, mais vous l'êtes.

_ J'espère seulement que ce qu'il vous faut pou l'obtenir n'est pas de faire de moi une acceptable femme à marier et dame du monde. Nous serions en conflit d'intérêt. »

J'esquissai un nouveau sourire en songeant que nous l'avions toujours été et que le bonheur que j'avais espéré ressentir en sortant enfin de ma prison dorée m'échappait continuellement à cause de ses états d'âme. Je me rendais de plus en plus compte que j'étais attaché à elle de façon inconditionnelle et que cela n'affectait que moi.

« La culture et le savoir sont pour moi des dons qui devraient être accessibles à tout le monde, de toute condition. Après, ce que cela signifie pour votre père est le cadet de mes soucis. Repris-je d'une voix presque éteinte.

_ Certes. Mais elle est à double tranchant et, je le regrette, il est hors de question pour moi de vous faire bonne impression ; de faire bonne impression à la société.

_ Et que me faudrait-il faire pour avoir grâce à vos yeux ? Lui demandai-je mi-amer, mi-ironique.

_ Dans quelle mesure voudriez-vous avoir grâce à mes yeux ? Je vous reconnais une certaine culture et une certaine patience, cela ne vous contente-t-il pas ? »

Assurément non, pensai-je avec amertume.

« Dans un certain sens, non. Auriez-vous peur… d'une quelconque inclinaison ? »

Elle ria, fraîche, de ce son cristallin que je n'avais entendu qu'une fois et qui me parut sonner tellement faux à ce moment-là.

J'observai ses yeux fixés à mon opposé, la staticité de son visage et j'eus envie de m'approcher comme quatre jours auparavant afin de comprendre pourquoi elle s'échappait de cette façon et surtout, afin de m'enivrer de son silence, de l'espoir fou de voir la vie dans ses yeux morts.

« Envers vous ? Non. Soyez-en assuré. » fit-elle.

Sans bruit, je revins à elle et m'assis. Je lui lançai un regard intense, empli d'interrogations et, je dû me l'avouer, d'une certaine forme de désir mystérieux.

« Laissez-vous donc chaque homme vous approcher plus que ne le veut la convenance, Miss ? Murmurai-je.

_ Seriez-vous en train de m'accuser d'être volage et libertine ? Contre-attaqua-t-elle.

_ Nullement… Pourquoi m'avoir laissé faire dans ce cas ? »

Qu'attendais-je en évoquant notre précédente conversation ? Je ne sais. Peut-être une rougeur, un signe de faiblesse. Un manque d'indifférence.

« Je doute qu'il soit perspicace d'aborder le sujet. Répliqua-t-elle avec cette distance qui m'irritait.

_ Vous êtes troublée. Répondis-je avec un rictus.

_ Par votre comportement, peut-être. Et vous ?

_ Je ne le suis pas.

_ Comment expliquez-vous votre comportement dans ce cas ? »

J'eus un léger sourire.

Je voulais tellement qu'elle se tourne vers moi. Que nos yeux s'affrontent sans animosité. Qu'elle me montre l'humaine que mon venin convoitait tant afin que j'apprenne à lui résister.

« Je ne voudrais pas vous heurter. Soufflai-je.

_ Vous ne le risquez pas.

_ Je vous désire. »

Ces mots, comme une vérité mentie, sortirent de ma bouche et la firent tressaillir. Elle prit une profonde inspiration, se tourna enfin vers moi pour affronter mon regard, et se détourna à nouveau, indifférente.

La légère carnation de ses joues appelait presque avec insolence ma peau à la sienne et je dus me faire violence pour ne pas tendre la main vers elle.

« C'est bien regrettable pour vous. Votre réputation viendrait à être entachée si nous devions devenir proches.

_ Je pense à vous. Souvent. Trop souvent. »

Elle ne me regardait toujours pas. Peut-être se rattachait-elle à son indifférence mais mes mots l'atteignaient et l'humain aussi bien que la bête au fond de moi s'enivraient à la faire rougir.

« Je ne suis pas quelqu'un de convenable. Et la société alentour vous le confirmera. » souffla-t-elle.

J'étais un monstre sanguinaire qui voulait s'étancher de sa vie, je ne pensais pas être plus convenable qu'elle.

« Votre réputation n'est rien comparée à l'image que j'ai de vous. »

Avais-je déjà dit ce genre de mots autrefois pour qu'ils me semblassent si naturels ?

Son masque était en train de se fissurer et j'exultais d'enfin apercevoir l'humaine qu'elle était. J'abandonnai mes bonnes résolutions de lui être indifférent et voulus faire affronter l'humain et le monstre qui abritaient mon corps.

« Vous semblez pourtant rêver d'une vie conventionnelle. » murmura-t-elle.

J'esquissai un léger sourire en la voyant essayer de redevenir distante et détachée.

« Qu'en savez-vous ?

_ Chacun de vos gestes sent la raideur. À tel point que je me demande comment il se fait que vous n'ayez pas encore épousé une femme convenable. Dit-elle avec un rictus.

_ J'attendais l'Unique.

_ Oh. Mais pour la trouver, vous feriez mieux de fréquenter les bals et le beau monde que de vous reclure ici.

_ J'ai dit « attendais » . »

Elle perdit son air moqueur, se tourna vers moi la mine sombre.

« Que dois-je en conclure ? »

Je me penchai légèrement vers elle, étudiai son visage, recherchant désespérément la faille que j'avais vue se dessiner sur son masque quelques instants plus tôt.

« A votre avis ?

_ Le désir et l'inclinaison sont à différencier. Répondit-elle en plongeant ses yeux dans les miens.

_ Ou dans de rares cas à associer.

_ Seriez-vous en train de m'avouer l'inavouable ? »

J'eus presque un sourire en me demandant si c'était là un trait de coquetterie, d'indignation, de trouble ou un mélange des trois.

« A quoi bon ? Puisque vous l'avez compris. »

À nouveau, son masque se fissura ; elle déglutit, ferma les yeux, dépassée, sembla lutter contre mes mots et je compris que cette femme se rendait compte du lien qui pourrait nous unir comme nous délier.

« J'étais sensée vous pousser à me mépriser. Où ai-je failli ? Souffla-t-elle.

_ Vous n'y êtes jamais arrivée.

_ Et maintenant ? Me demanda-t-elle en posant sa tête contre le carreau de la fenêtre.

_ Cela ne dépend que de vous.

_ Plaît-il ? Depuis quand les femmes ont-elles voix au chapitre ? » S'écria-t-elle en se tournant vers moi.

Je me redressai, me sentant légèrement étourdi par ce que nous évoquions et le silence de son corps.

« Depuis quand vous conformez-vous à l'étiquette ? » lui demandai-je en levant un sourcil.

Pour toute réponse, elle esquissa un sourire.

« Je suis nocive. Vous n'aurez votre salut qu'en vous éloignant de moi. »

Et elle ne savait pas à quel point.

« Je ne vous suis donc pas indifférent. Soufflai-je.

_ Peu importent mes émotions. Désirer m'est interdit.

_ Qui le saura ?

_ Qu'êtes-vous en train de me proposer ?

_ Laissez-moi vous voir. Seule.

_ Nous sommes seuls.

_ Laissez-moi… vous approcher encore.

_ Cela ne vous apportera rien de bon.

_ Me laisserez-vous faire ? Insistai-je.

_ Vous ai-je déjà contrarié ? » Me demanda-t-elle. Puis elle sourit, moqueuse. « Enfin, si l'on excepte nos conversations. »

Elles étaient pourtant nos seuls contacts.

« Je veux vous l'entendre dire : me laisserez-vous faire ? »

Elle me lança un regard qui enflamma ma gorge.

« Non. »

Au son des pas feutrés, je me détournai et me levai.

Esmée de Randwick me lança un regard pénétrant et esquissa un sourire d'excuse en revenant s'asseoir de sa démarche légère.

« Excusez mon retard. Nous avons fort bien discuté, je n'ai pas vu le temps passer. J'espère que vous avez été raisonnables durant mon absence. » Nous dit-elle, taquine.

Je me rassis, les yeux posés sur ma pupille.

« Nous avons évoqué une certaine forme de… sensibilité. Répondis-je.

_ Et il semblerait que certaines de ses manifestations soient aussi surprenantes qu'indésirables. Répliqua mon hôte.

_ Sauf votre respect, Miss, je ne crois pas un mot de vos dires. Reprenons. Nous évoquions les liens entre les œuvres que vous m'aviez citées. Je suis surpris que vous n'ayez pas mentionné Mme de Sévigné.

_ Vous êtes surpris, réellement ? Je pensais que vous ne vous attendiez plus à me voir suivre un chemin tout tracé depuis le temps. »

L'humaine que j'avais entraperçue avait disparu. J'avais à nouveau devant moi l'être froid auquel elle m'avait si bien habitué.

« Nous parlons littérature. Il y a des œuvres que vous devriez obligatoirement connaître et celle-ci en fait indéniablement partie. Dis-je posément.

_ Vous parlez littérature. Je n'ai pas souvenir de m'être engagée à vous suivre.

_ Si. En me répondant.

_ Oh… Pardonnez-moi de cette méprise. Je ferais sans doute mieux de me plonger dans le mutisme.

_ Mon enfant. Cet homme est là pour vous. Soyez plus réceptive, s'il vous plait. Intervint lady Esmée.

_ Cet homme est là pour mon père. En ce qui me concerne, il peut nous quitter. Rétorqua-t-elle.

_ Votre souhait ne sera jamais réalisé. Soyez fataliste et reprenons.

_ Reprenez donc.

_ Faites-moi face dans un premier temps. » m'agaçai-je.

Avec une sorte de résignation et de flegme, elle se tourna vers moi, impassible.

J'inspirai profondément et avalai difficilement la larme de venin qui coula dans ma gorge.

« Votre préférence va à quel auteur ? Lui demandai-je, résigné.

_ Je dirais Montesquieu.

_ Portez-vous un intérêt particulier à l'Orient, Miss ? Ne pus-je m'empêcher de rétorquer avec un rictus.

_ Pourquoi à l'Orient ? J'ai préféré m'attarder sur la satire de l'Occident.

_ Votre élan démocratique revient à la charge.

_ Je suppose que vous n'êtes pas surpris.

_ Je ne voudrais pas faire de politique, mais en quoi comparez-vous la France à notre nation ?

_ Craindriez-vous les retombées ? Je compare l'existence d'un monarque et l'importance de la religion.

_ Louis le quatorzième est pourtant considéré comme l'un des plus grands rois français. La monarchie de droit divin n'est somme toute qu'un stratagème politique, fis-je remarquer.

_ Je ne le nie pas. Et loin de moi de m'imaginer étudier différents stratagèmes pour asservir un peuple. Cela ne m'empêche pas d'apprécier l'audace de certains.

_ Vous devriez donc écrire et ainsi révolter les jeunes filles de bonne famille pour les sauver d'un triste sort si implacablement imposé. Ironisai-je.

_ J'y penserai. Ou je ferai le tour du monde et empoisonnerai les épouses soumises.

_ Isabella ! » se scandalisa sa marraine. Ne dites pas de telles horreurs et laissons là la politique. Revenons-en plutôt au roman épistolaire.

_ Avec la crainte de me répéter… »

Elle fut interrompue par quatre coups sonnés à l'horloge et eut un sourire moqueur à mon égard. Elle se leva à l'instar de sa marraine et soupira ironiquement.

« Il faudra donc remettre cette conversation à notre prochaine leçon. Bien le bonjour, Mr Masen. »

Je ne pris même pas la peine de me lever ou de répondre et la laissai sortir sans un mot après un dernier regard à lady Esmée. Une fois la porte refermée, je soupirai et me tournai vers la fenêtre.

Avais-je seulement rêvé la fissure à son masque de froideur ?


ISABELLA SWAN

Le regard sombre, je levai les yeux vers le ciel menaçant ; mais l'air autour de nous semblait m'indiquer que les nuages gris ne déverseraient pas dans les prochaines heures leur eau sur nous. Le vent soufflait avec force, et, frissonnant, je refermai le col de mon long manteau noir sur mon cou.

Du coin de l'œil, je notai que ma marraine en faisait autant ; elle remarqua mon regard, et me sourit avec cette douceur à la fois tentante et écoeurante pour une personne qui faisait de sa solitude un fardeau et une fierté depuis plusieurs années.

Nous avancions, elle et moi, dans les rues d'une ville située à quelques miles de la demeure de mon père, Ellesmere Port. Située au bord de la mer, elle embaumait le poisson et mon cœur cognait lourdement dans ma poitrine, malmené par le bruit qui m'entourait et me mettait mal à l'aise.

Lady Esmée avait réussi à me faire quitter les murs froids pour venir marcher dans la ville avec elle, usant d'un pouvoir de persuasion devant lequel toute ma force et mon esprit sauvage s'étaient inclinés.

On ne pouvait dire non à Esmée de Randwick. Je ne l'aurais jamais cru, mais finalement, il s'agissait là d'une évidence.

Désireuse d'oublier les rires gras des marins revenant au port pour échapper aux prochaines averses redoutées, les conversations futiles des femmes venues les admirer et se faire admirer d'eux, et les cris des enfants courant entre les caisses de poisson, je me concentrai sur le bruit de mes pas sur les pavés glacés. Le martèlement de leur rapide cadence se répercutait dans mon crâne et déjà je sentais le malaise retourner mes entrailles et embrumer mon esprit. La mâchoire contractée, j'avançais, le manteau serré fermement contre moi et le menton relevé mais le regard aveugle aux personnes qui vivaient autour. Je ne voulais pas les voir, et les sentir autour de moi me faisait paniquer.

J'entendis deux voix familières à mes côtés ; lady Esmée et mon précepteur, qui avait tenu à nous accompagner. Lui lançant un bref regard, je le remarquai s'éloigner de nous. Je levai le regard vers ma marraine et elle me sourit.

« Que diriez-vous de nous rendre chez ce modiste ? Il est réputé pour être le plus agréable de la région, et d'un bon goût indiscutable. »

Mon regard s'assombrit alors que mon cœur frémissait.

Non, je ne voulais pas. Je ne voulais pas pénétrer chez ce modiste, ni chez aucune couturière que Lady Esmée avait voulu me faire rencontrer au cours de notre après-midi dans la ville.

Le bruit assourdissant de la ville me monta aux oreilles - les chevaux frappant les pavés de leurs sabots, les cris des hommes, les jacassements des femmes, le son d'une lourde malle que l'on laisse tomber au sol, la voix inquiète de ma marraine -, et mon regard s'obscurcit.

Je ne pus soudain plus respirer, et, au bord de l'évanouissement, je tournai les talons et m'enfuis dans les dédales des rues de cette ville que je ne connaissais pas - que j'avais connue pour m'y être rendue avec ma mère du temps où la santé la faisait rayonner -, qui s'était modifiée en quatre ans, et qui me faisait manquer d'air.

Une ruelle sombre s'ouvrit à mes yeux, et je m'y engouffrai, avec la sensation de pouvoir y échapper à cette sensation d'étouffement.

Je n'en pouvais plus. Je commençais à m'effriter ; cette vie, je ne pouvais plus la supporter. Elle me devenait trop…

Un souffle interrompit mes pensées, et je sursautai, me retournant vers la pénombre.

Un homme en sortit lentement, le visage baissé.

oOo

Je fis un pas en arrière, le cœur manquant un battement.

« Je suis désolé, Mademoiselle. Je ne voulais pas vous effrayer. Pardonnez-moi. »

Sa voix aux douces intonations graves eut un effet apaisant sur moi, et, quoiqu'encore un peu méfiante, je me détendis imperceptiblement.

Il releva la tête, et je frémis en croisant ses yeux.

D'une étrange couleur pourpre aux reflets plutôt sombres.

Peu désireuse de m'attarder dans ce regard qui ne m'inspirait pas la confiance, je commençai à détailler plus avant le quidam ; il portait des cheveux blonds assez longs, ondulés, autour d'un visage comme sculpté dans du marbre ; un visage parfait, à la peau diaphane, qui ne manqua pas de m'évoquer des sculptures grecques représentant l'Apollon. Il me faisait penser, quelque part, à mon précepteur, réalisai-je. Il était de grande taille, fin mais vigoureux ; je notai ses mains aux doigts parfaits. Je l'aurais pourtant vu travailler au port ou dans les champs, étrangement ; mais cet homme devait être un noble.

Il était magnifique. Assurément.

Il ne s'avançait pas vers moi, et je lui adressai un sourire un peu crispé.

« Je vous en prie. Votre présence m'a simplement surprise. »

Il inclina la tête respectueusement, comme pour me saluer.

« Seriez-vous perdue ? Une jeune femme aussi jolie que vous ne devrait point se déplacer seule dans ce coin. Sans vouloir offenser ses habitants, ce quartier n'est pas le plus sûr de la ville. »

Mon regard s'égara. Je ne tenais pas particulièrement à m'étendre sur les raisons qui me poussaient à être là, seule, en cette fin d'après-midi.

« J'ai dû m'égarer en effet. »

Il fit un pas vers moi, et je redressai la tête vers lui.

« Vous me paraissiez… mal à l'aise… je veux dire… avant même que je ne vous indique ma présence. » commença-t-il.

Il se recula d'un pas, avec un regard qui me parut inquiet.

« Je regrette. En aucun cas je n'ai à vous poser de questions personnelles. » se reprit-il.

Je secouai la tête, le cœur battant un peu plus fort.

« Non, je vous en prie, ce n'est rien… Je traverse en effet… Une période difficile. »

Il hocha lentement la tête.

« Vous vous sentez perdue.

- Je ne sais pas si l'on peut dire ça. »

Il fronça légèrement les sourcils, et dans son regard je pouvais voir briller une lueur étrange. Il y avait une certaine curiosité, et… une intensité que je me souvenais avoir perçue dans le regard de mon précepteur. À nouveau leur ressemblance d'une certaine manière me frappa.

Il s'approcha lentement de moi, et un sentiment de bien-être m'envahit ; je me détendis au point de presque fermer les yeux. La présence de cet homme était rassurante et je me sentais comme dans du coton.

J'avais envie de me laisser aller. Je levai le visage vers celui de l'inconnu, qui était proche de moi ; si proche que j'aurais dû ressentir la chaleur émaner de son corps. Je ne la ressentais pas ; peut-être était-ce parce que la distance qui nous séparait n'était pas si réduite que mes yeux désiraient me le faire croire. Je n'étais pas mal à l'aise.

« Vous promenez-vous seule où quelqu'un vous accompagne-t-il ?

- Je suppose que j'ai semé mes accompagnateurs.

- Leur présence vous incommodait-elle ?

- … Oui. Sans vouloir les offenser.

- Sans doute désireriez-vous rentrer dans votre famille.

- … Je n'ai plus réellement de famille, à vrai dire. »

Il me lança un regard critique et surpris.

« Vous n'êtes pas, sauf votre respect, habillée comme pupille d'un couvent, et vous me semblez bien jeune pour être indépendante. Aucun anneau ne tend à signifier que vous êtes épouse. Qui donc s'occupe de vous si vous êtes orpheline ?

- Mon père est encore en vie, mais nous sommes… en froid. »

Je me renfermai un peu. Mais la présence de cet homme étrange me rassurait d'une manière déroutante.

« Aucun ami ?

- Un seul, que je n'ai pas revu depuis longtemps. »

L'homme blond me dévisagea quelques instants, et une lueur éclaira brièvement ses yeux sombres.

« Vous n'êtes pas à votre place dans le monde dans lequel vous évoluez. »

Je tressaillis.

« C'est exactement cela. » soufflai-je.

L'inconnu fit de nouveau un pas vers moi, et je dus incliner la tête en la levant plus encore pour pouvoir continuer à le regarder dans les yeux. Sa bouche se rapprochait de ma peau, et étrangement, si je m'en sentais troublée, la sensation n'était pas désagréable, et j'avais… envie que les lèvres purpines se posent enfin sur mon cou, comme elles semblaient vouloir le faire.

Je sentis son souffle glacé contre ma peau et je frissonnai, alors qu'une nouvelle fois des images de mon précepteur m'envahissaient.

« Souhaiteriez-vous échapper à cette vie ? Murmura-t-il d'une voix rauque qui causa en moi une série de frissons.

- Oui… » soufflai-je très bas.

Deux lèvres glacées se posèrent sur ma gorge, et j'oubliai la suite.


Alors ? Voilà un sacré retournement de situation, ne pensez-vous pas ? Que pensez-vous qu'il va se produire par la suite ? Est-ce que quelqu'un interviendra avant qu'Isabella Swan soit vidée de son sang ? Si vous pensez que oui : qui ? Edward, Esmée ? Un être humain ?

Et, bien entendu… Qui est ce vampire aux yeux pourpres, et, à votre avis, à quel avenir est-il promis pour avoir osé s'approcher de Bella… ?