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Chapitre 7 - Amour naissant
Une douce et très agréable brise me câlinait le visage.
Ce petit vent me faisait un bien fou. La fraîcheur de l'aurore, le lever du soleil, tout cela ne faisait qu'accentuer mon envie de liberté, loin devant mon passé et appartenance à l'Organisation.
D'un regard discret, je vis que Rye était toujours endormi. Il avait l'air paisible. Il était encore assez tôt, peut-être trop pour quelqu'un qui ne dormait pas beaucoup. Les cernes qu'il portait à son insu sous les yeux n'étaient peut-être pas liés à la fatigue, mais elles s'amplifier davantage quand le manque de sommeil se faisait sentir. Je lui avais assez répété, lorsque je le détestais.
Une idée me traversa la tête quand un soupir se dégagea de ses lèvres. Muni de mon appareil photo je m'approchai discrètement de la cible encore endormie, profondément, rêvant d'une vie bien loin de celle qu'il subissait ici. Certainement meilleure.
Subir était peut-être un bien grand mot. Mais ne me l'avait-il pas dit ce jour-là ?
Le silence c'est tout ce qu'il reste pour ne pas affronter ses problèmes. Tu es bien placé pour le savoir... tu en as autant que moi.
Sous son bras encore engourdi, je me glissai lentement et en douceur pour ne pas précipiter un réveil qui, je l'espérais, ne serait pas brutal. S'il venait à sursauter, je serais la première à en vivre les conséquences.
3...
2...
1...
La photo était faite.
- Tu t'amuses ? dit Dai en ouvrant un de ces yeux.
Je ricanai en me relevant. Alors, il était réveillé. Mais qui avait attendu le réveil de l'autre en premier ? Ou bien, pire encore, avait-il non seulement profité d'un moment de détente comme celui-ci pour réussir à fermer l'œil au final ?
Il me regardait par-dessus son épaule quand, après un maigre étirement qui ne dura guère, un sourire moqueur se dessina sur son visage. Maintenant assis, il ne tarda pas à se lever complètement, époussetant sa veste avant d'enfiler son sac à dos. Il avait beau être tôt, la route était encore longue. Pas question de rentrer à la gare d'Osaka pour se faire à nouveau de faux espoirs, il fallait rentrer en stop.
Lui et moi avions donc quitté le camping en silence. Marcher sous le soleil grandissant au fur et à mesure qu'il se levait dans le ciel n'était pas de tout repos, et j'osais espérer qu'à mon retour tout soit déjà prêt pour accueillir mon corps épuisé par le voyage dans ce grand lit qui était mien. Ressentir cette douce odeur de vanille en respirant à grande bouchée.
Ce que je ne voulais pas manquer devait être le départ de ma sœur aux USA. L'heure de rentrer pour étudier à nouveau, loin d'ici, à l'autre bout de l'océan qui nous séparerait une énième fois, approchait.
D'après mes souvenirs, son vol était programmé à demain. Ce qui me laisserait inévitablement le temps de lui dire au revoir. Évidemment, cela n'arriverait que si Gin n'en avait pas décidé autrement. Lui ou ce type au chapeau qui l'accompagne partout, Vodka.
Mais ma sœur m'avait parlé d'un démon. Et j'eus l'occasion de sentir sa présence. Cette personne effrayante. Je plaignais sans arrêt Shiho d'être impliqué dans des affaires d'un tel être démoniaque. Celui que l'on appelait Rum, dont personne n'avait jamais eu la chance de voir le visage. Ou bien si, un masque. Femme, vieillard, baraqué... impossible de démêler le vrai du faux.
Je ricanai en silence. C'était peut-être lui qui ordonnerait mon assassinat.
Toujours silencieux, Dai suivait le chemin jusqu'à Tokyo. À ce rythme, nous serions rentrés dans plusieurs jours. Apercevoir une voiture à l'horizon était déjà un miracle, qu'elle s'arrêterait relèverait de la rencontre avec le seigneur en personne.
Alors, comment rendre ce trajet plus agréable ?
- Beignet ! déclarai-je.
Sans surprise, Rye se tourna subitement. Son regard envieux de goûter cette nouvelle sucrerie, que j'avais acheté avant de partir à l'accueil, surpassait celle de continuer sa marche.
Mais son air ahuri me prouvait qu'il devait me traiter de monstre. Le chantage des confiseries ne faisait que commencer. Il n'était pas près de connaître la paix avec une femme comme moi, j'en fis la promesse.
- Qu'est-ce que tu veux savoir, soupira-t-il en s'emparant de son casse-dalle.
- Dans le train, tu m'as dit que le nom de Kudo t'était familier. Tu le connais ?
J'avais rattrapé les deux ou trois pas de distance qui s'étaient installés entre nous pour me tenir à ses côtés. Lui leva légèrement la tête vers le ciel pour réfléchir, tout en engloutissant son dessert.
Une fois encore il se lécha les doigts pour ne laisser aucun grain de sucre. Quel goinfre !
- Mh... il m'est juste familier.
- Et avant de te faire connaître petit à petit par l'Organisation, tu faisais quoi pour gagner ta vie ?
- Tu me parles si ouvertement. N'aurais-tu pas oublié que je suis des leurs ? Un corbeau, un homme en noir.
Je riais. Son regard étonné me stoppa, tandis que je souris.
- Tu peux être des leurs extérieurement. Je sais ce que tu vaux à l'intérieur. Tout comme Amuro, il y a des types qui ne sont pas autant mauvais qu'eux. Et toi, t'es aussi membre impliqué de l'Organisation que moi.
Tu n'es pas comme eux. Tu seras sauvé toi aussi. Nous serons sauvé, Rye.
- Akemi, ne fais pas confiance au premier venu, prévint Dai. Malgré tout, tu as raison. Je ne suis pas aussi impliqué que les autres.
Je m'en doutais. Infitré ? Peut-être pas. Enrôlé de force, ou avenir qu'il n'a pas décidé.
FBI...
- Je me suis débrouillé, expliqua-t-il. J'ai quitté l'Angleterre pour rejoindre les États-Unis. Tenter ma chance. Le long des bars à l'accordéon, ou à la guitare, ça payait bien et j'ai financé mes études comme cela.
- Comment tu es revenu au Japon alors ?
- J'ai eu écho que ma famille s'y trouvait, mentit-il. Mais c'était plus ou moins faux. Je n'ai que très peu de contacts avec eux. L'Organisation m'est tombée petit à petit dessus.
- Oui, je m'en doutais. Quelqu'un de bien. J'ose espérer qu'un jour, nous soyons délivrés. Que l'Organisation tombe et qu'on puisse vivre à nouveau normalement.
Dai resta silencieux.
Son visage se referma. Peut-être était-ce de trop. Je n'aurais peut-être pas dû parler si librement, sans aucune crainte de le voir sourire comme Gin le ferait. Ça signifierait ma mort immédiate.
J'allais lui poser une nouvelle question. Je voulais impérativement savoir pourquoi il avait réussi à faire fuir un agent du FBI, un homme du bureau, dans un quartier d'Osaka aussi facilement.
Une petite voix dans ma tête me repérait qu'il pourrait être, au même titre que Rei, un agent infiltré. Mais se servirait-il de moi pour arriver à ses fins ? Je devais mener mon enquête.
Je devais découvrir ce qui se tramait là-dessous. Ne pas ignorer cet écho, aussi lointain pouvait-il être.
Interrompus dans cette conversation par le klaxon d'une décapotable, nous prenions place dans celui-ci en direction de la capitale japonaise. Fier de son véhicule de luxe, le conducteur ignorait complètement qui nous étions. Son langage affreusement mauvais et malsain au possible était insupportable, mais l'envie de rentrer chez moi outrepassait ma haine de ce genre de garçons.
Au bout de plusieurs dizaines, ou centaines, je n'en savais rien puisque je m'étais endormi, nous arrivions enfin au centre-ville. Un appel à Scotch de la part de Dai suffit à le faire venir dans la demi-heure suivante, tandis que Rye et moi avions pris l'initiative de diner dans un restaurant fort agréable. Un repas qui était nécessaire pour nous remettre d'aplomb après une si longue journée.
Le collègue de Furuya arrivait à temps. À peine sorti de la petite bâtisse, celui-ci klaxonna très brièvement pour signaler sa présence.
- Montez, dit-il par la fenêtre ouverte. L'orage gronde. Mieux vaut renter avant que la pluie tombe.
Souvenir traumatisant de son accident de voiture, je présume.
À bord, lutter contre la fatigue devenait un véritable combat que j'avais du mal à mener. Rye, bien qu'il était un sacré insomniaque, semblait d'apparence tout aussi épuisée tout en essayant cependant de le cacher derrière un masque d'argile. Mais ses yeux trahissaient son état. Du repos... il avait besoin d'une bonne nuit de sommeil, complète.
- Vous deviez rentrer hier. On était inquiet. Que s'est-il passé ? demanda-t-il.
Dai releva la tête.
- Panne de réseau. Nous sommes rentrés à pied, et en auto-stop.
- Duuuuur, siffla-t-il.
- Il a adoré ça, ajoutai-je en souriant.
Scotch éclata de rire en voyant le visage dépité de son ami à casquette.
Nous arrivions enfin à la résidence. Ces locaux. Ce portail métallique en dehors de la ville. Ces foutus arbres qui se ressemblaient tous les uns comme les autres. Je n'en pouvais plus de vivre dans cet endroit lugubre.
Shiho s'était endormie dans sa chambre. Dans son sommeil, un petit ange prenait possession de son corps et de son esprit, et son visage s'illuminait bien plus que lorsqu'elle était éveillée.
Je croisai aussi Amuro un bref instant. Il m'avait salué avec une mine de mort revenu à la vie. Autrement dit, sa journée avait dû être tout aussi fatigante que la nôtre. Mais au travers de son regard épuisé, je distinguai quand même l'enthousiasme de me retrouver. Un très bon ami qui, j'espérais tout du moins, ne ressentait rien de plus à mon égard.
Après avoir quitté la voiture, je n'avais plus revu Rye. Je m'étais dirigé vers sa chambre pour le voir, mais le silence qui y régna m'indiquait qu'il ne s'y trouvait pas. Et je doutais qu'un homme aussi peu dormeur comme lui pût trouver le sommeil rapidement, tel un magicien qui jouissait de son tour de magie réussie, même si son énergie était au plus bas.
Quelque chose attirait mon attention. Ce petit papier qui se trouvait dans la poche intérieure de sa veste, pendu dans son placard. Il dépassait très légèrement du tissu qui l'enveloppait.
D'un pas lent, je le récupérai un instant plus tard, retenant facilement le numéro inscrit dessus.
- Akemi ?
Huh. Mon cœur rata un battement.
Je remis aussi vite que possible en place cet indice vers une possible vérité avant de me retourner. C'était la première fois qu'il se trouvait dans une tenue si peu élogieuse. Un tee-shirt simple, avec des boutons sur le col, et un pantalon jogging. Décontracté, voir un pyjama, pour la soirée et la nuit qui s'en suivrait. Mais ce qui attira mon attention devait être sa coiffure.
Pas de casquette ni de bonnet. Il sortait de sa douche, à en juger par la serviette autour de son cou, et de ses mèches en batailles sur le dessus du crâne. Il en avait aussi des petites sur le front, et deux ou trois plus longues sur le côté. Des gouttes d'eau tombaient de ces dernières sur le parquet.
- Voilà donc ce que cache ta casquette. Quelqu'un de mignon.
- Pff, c'est la meilleure.
Il était gêné, vraisemblablement. Sa voix n'était plus aussi calme et sereine que d'habitude.
- Je vais te laisser te reposer. Bonne nuit Dai.
Rye hocha la tête en approbation et me suivit du regard, par-dessus son épaule, dans un silence de mort. Un frisson me parcourait le dos quand je refermai la porte de sa chambre, tremblant encore de cette rencontre imprévue.
Il n'avait pas vu ce que je faisais, par chance. J'en étais certaine. Mais c'était étrange.
Trop étrange.
[==]
Cher journal,
Quel voyage ! J'en garde de très bons souvenirs.
Je crois ne pas mentir en révélant mon amour naissant à son égard. Plus j'en découvre sur lui, plus je suis charmé. Lui aussi s'ouvre petit à petit, sous l'influence d'un beignet, mais sans se retenir pour autant.
Ce sentiment que j'éprouve pour lui... n'allait-il que dans un sens ? Il était si difficile de juger.
Mais je sens que Dai me cache des choses. Cet homme du FBI, ce numéro de téléphone... j'appellerais dès demain pour connaître la personne qui répondra !
Shiho était parti. J'eus le temps de la saluer et de l'embrasser avant ce départ mouvementé.
Par chance, je n'étais pas forcé de l'accompagner à l'aéroport. La présence de Gin dans ce véhicule jusqu'aux lieux en question m'avait obligé à rester dans mes locaux, laissant ma petite sœur à son triste sort.
Rentrer aux USA. Jusqu'aux prochaines vacances. J'espérais vivement avoir des nouvelles très vite, et aussi souvent qu'elle le faisait ordinairement.
Père m'appris que Rye s'était rendu, plus tôt, au stand de tir à nouveau. J'eus la confirmation en approchant des lieux que c'était bien là qu'il s'y trouvait, les tirs de fusil de précision ayant un terrible écho dans les alentours.
La porte était ouverte et le calme revenu alors que je n'étais qu'à deux mètres d'entrer dans le bâtiment. Une autre voix s'était élevée au milieu des bruits de balles, celle d'Amuro. Bourbon.
- Crache le morceau. Je suis sûr que tu viens du FBI. Et entrainer Akemi là-dedans ne me plaît pas !
Contre le mur, je me surpris à espionner la discussion.
J'arrivai à voir discrètement les deux hommes, l'un faisant face à celui qui rechargeait les balles de son arme fétiche. Qu'est-ce que cela signifiait ? Ils ne comptaient quand même pas régler leur compte ici ?
- C'est comme à la gare l'autre fois. Avec Scotch et cette gamine. Ta sœur, je suppose.
Dai fusilla du regard Rei.
- Sera. Masumi.
Si je n'étais pas entré subtilement pour calmer la tension entre les deux hommes, Dai aurait très certainement frappé Amuro au visage. Il s'était mis en position qui aller dans ce sens. Une posture semblable à du Jeet Kune Do.
Rei quitta les lieux sans dire un mot.
Ce fut la dernière fois que je le vis. Je me retrouvai seule avec Rye qui, dans un soupir, rangea son fusil de précision dans la sacoche de guitare qu'il portait pour camoufler son arme.
Gare. Sœur. Masumi.
FBI.
Lui aussi sortit du stand sans dire un mot.
Les mois à venir, seule avec lui, n'allaient pas être faciles...
Je l'avais dit qu'elle l'aimait maintenant. Mais son affiliation au FBI risque de ne pas être cachée bien longtemps...
Comme je réponds aux reviews des connectés par MP, inutile d'en rajouter davantage. ^^
Merci d'avoir lu ! =)
