Lorsque Bond se réveilla ce matin là, il savait déjà où son vieux corps fatigué voulait se diriger ; Q. Il avait eu un mal de chien à s'endormir, la respiration sourde et douloureuse du plus jeune dans la chambre d'à côté ne se calmant qu'aux alentours de minuit. Il n'avait pas compris ce qu'il s'était passé ; seul subsistait encore dans son esprit déjà réveillé les traits crispés du Quatermaster, ses mains tendues à l'extrême sur les draps qu'il semblait pouvoir déchirer de ses ongles. Il souffrait, et avait refusé son aide - si James pouvait l'aider, ce dont il ne savait rien.
Tout compte fait, il ne savait rien de son Quatermaster. À constamment le rabaisser, à faire passer sa jeunesse devant le reste comme si cela était la seule chose dont pouvait se venter le jeune homme, il avait oublié de le considérer comme un être à part entière. Un homme, même, il pouvait le dire, malgré la taille bien trop fine de Q et ses gestes gracieux. Ils ne seraient jamais amis, ce simple concept ayant été oublié depuis Bond depuis bien longtemps déjà, mais au moins ils pouvaient se parler, se connaitre, un peu. Il se leva, enfila un tee-shirt propre et un jean avant de se diriger à travers le couloir ; mais la chambre de Q était vide. Encore une fois, le gamin était réveillé avant lui. Il descendit, l'odeur du thé chaud embaumant déjà la pièce, lorsqu'il fut attiré par les fins rideaux blancs à peine opaques volant à travers la porte ouverte de la baie vitrée. Il s'approcha et découvrit le corps assit du Quatermaster au bord de la terrasse sur-élevée, les jambes pendant dans le vide, les mains serrées autour d'un bol de thé. Le même que la veille remarqua-t-il dans un sourire.
« Bonjour Q. »
« Oh, bonjour Bond. » Le gamin releva son visage vers lui, souriant, à peine cerné. Difficile de ne pas jalouser la facilité avec laquelle la jeunesse se remettait d'une semi nuit blanche. « J'ai préparé du thé. » Justifia-t-il inutilement en lui désignant la théière à ses côtés. Bond lui sourit, prit place en faisant à son tour pendre ses jambes dans le vide et se délecta de la vue idyllique face à eux ; celle là même qu'il avait apprécié la veille, mais de jour, autant dire que c'était le paradis. Il n'aurait jamais abordé le sujet de la crise de Q de lui-même et intérieurement redoutait qu'ils n'en parlent jamais. Cela aurait été frustrant, et dommage.
« Tu es un bon anglais. » Sourit-il sans se moquer en se servant un bol.
« Ça n'arrive pas souvent vous savez. La crise je veux dire. » Ah, et bien ils en venaient à cette discussion plus rapidement que James ne l'aurait imaginé. Intriguant mais plaisant. Il n'ouvrit pas les lèvres et le regarda sans pression. « Je préfère qu'on en parle, si jamais ça arrive à nouveau mais, normalement, ça va aller. »
Bond fit un léger 'oui' de la tête pour lui faire signe qu'il avait compris mais ne put s'empêcher de demander ce qu'il lui semblait être le plus important : « Ça te fait mal ? »
« Mal ? Non, pas vraiment. C'est plus... non, vous allez vous moquer de moi. »
L'espion ne récoltait que ce qu'il avait semé de toute façon, il ne pouvait que se blâmer. Le plus sérieusement du monde, et malgré la luminosité qui lui brûlait les pupilles, il planta son regard si bleu dans celui si indéchiffrable de son Quatermaster et répondit d'une voix qu'il voulait réconfortante : « Promis, je ne me moquerai pas. »
Q le regarda longuement, avec une patience qu'il jugeait manifestement nécessaire, et posa son bol presque vide avant de remettre une mèche de ses cheveux indisciplinés derrière son oreille.
« C'est plus de la peur en fait. »
Peur.
« Être seul c'est - pesant. »
Solitude.
Bond prit une inspiration discrète et regarda l'étendue d'eau s'étirant face à eux. Il en était arrivé à ce point, à ce que lui soit normal en étant aussi froid que la glace et que Q, frais et vivant en devenait anormal. Il rit malgré lui, c'était con, terriblement con, et Dieu que ce métier pouvait rendre fou.
« Si je ne peux pas comptez sur vous Bond je ne vois même pas l'intérrêt de - »
« Non, attends, je ne me moque pas. » Intervint James en empêchant son cadet de se lever en posant sa main sur son épaule fragile couverte d'un tee-shirt bien trop grand - bong sang, il fallait vraiment demander à Donovan de nouveaux vêtements. « Tu as honte d'avoir peur ? »
Q fronça les sourcils, gratta nerveusement son avant-bras, le regard fuyant comme s'il cherchait la caméra cachée qui le piégeait, et finit par avouer avec une évidence telle que le sang de Bond ne fit qu'un tour :
« Comparé à vous, évidement que j'ai honte. »
Oh le terrible moment de la confrontation, aussi inutile que dangereux. Bond secoua sa tête, bien décidé à retirer du crâne du Quatermaster ces idées idiotes et se tourna comme il peut pour lui faire face : « Q, tu n'as pas à te comparer à moi. C'est normal que tu ressentes ce genre de sentiment, ton métier est de sauver des vies. »
« Alors que le votre est d'en prendre ? » Sa lucidité n'avait d'égal que son insolence, mais Bond savait que le gamin avait raison.
« Tu sais toi-même faire la différence. Alors s'il te plait, ne t'angoisse pas plus là-dessus et reste toi même. Pas de pression. »
« Un peu quand même, vous n'arrêtez pas de soupirer quand j'ouvre la bouche, vous m'interdisez de sortir et clairement vous n'aviez aucune, mais alors aucune envie de m'accompagner sur Hashima. »
Bon sang cette lucidité était la meilleure arme du jeune homme et Bond en faisait les frais, touché par ses propres écarts de conduite.
« Tu as raison Q, je n'avais aucune envie de jouer les garde-du-corps et avant que tu ne me demandes, oui j'ai longtemps pensé que ton âge était un problème. Bordel tu es le plus jeune de mes collègues. »
« Vous pensiez ? » Articula-t-il en insistant sur l'usage du passé.
Lucide et malin comme un singe, qu'on le nomme tout de suite roi d'Angleterre et qu'on en parle plus.
« Il faut être sacrément mature pour avouer ses faiblesses Q. »
« Vous l'êtes aussi en admettant vous être trompé. » Lança-t-il plus souriant que jamais, comme un gamin sûr de donner une bonne réponse à son professeur.
« Je suis vieux, nuance. » Et cette fois, les sourcils de Q se haussèrent, un sourire énigmatique sur son visage, le faisant une nouvelle fois passer dans la même seconde de gamin incorrigible à Quatermaster redoutablement intelligent.
« Oh. »
« Tu adores cette réponse. »
« C'est la seule que vous m'inspirez vraiment. » Se contenta-t-il de répondre dans un haussement d'épaule.
Bond rit malgré lui, et finissant à son tour son thé, il retourna son visage vers celui du plus jeune et demanda : « Pourquoi ta tasse du Scrabble t'intéresse autant ? Cadeau ? Souvenir de famille ? »
« Je peux venir avec vous aujourd'hui en ville Bond ? »
Encore et toujours sa délicate façon de contourner les questions qu'il jugeait indésirables. Bond sourit, ne tenant pas à repousser le Quatermaster dans ses retranchements, et lui fit un 'léger' oui de la tête avant de se lever. Il n'allait pas rester enfermé comme une vulgaire bête pendant des jours de toute façon, il fallait qu'ils réfléchissent, ensemble, et trouvent une solution rapidement. Ils se préparèrent chacun de leur côté, Bond privilégiant son arme préférée, un flingue coincé dans l'arrière de son pantalon ; Q préférant la sienne, son ordinateur glissé dans une pochette qu'il tenait contre ses bras maigres. Ils ne parlèrent pas beaucoup, mais pour la première fois, le silence n'était pas pesant. Bond indiqua à Q les moyens qui l'aidaient à reconnaitre le chemin jusqu'à la ville, qu'ils atteignirent en plus de 40 min cette fois, la cadence de Q n'étant pas aussi soutenue que celle de son aîné.
« Tu promets de ne pas faire de caprice ? »
« Je vous demande pardon ? » Q était trop occupé à éviter les flaques de boues du trottoir abîmé pour comprendre les sous-entendus de son aîné. Ils n'avaient pas parlé depuis leur arrivée dans la ville et si Bond semblait avoir toujours arpenté ces rues, le plus jeune quant à lui était plus perdu que jamais, priant qu'on ne l'interroge pas quant à la position du nord et du sud, il en aurait été tout bonnement incapable.
« La seule connexion wi-fi du coin est dans ce café, juste là. Mais elle est mauvaise, très mauvaise. »
« Oh, dear lord. » Soupira Q avec un tel snobisme que Bond se demanda si le gamin n'avait pas ses quartiers à Buckingham Palace. Ils atteignirent le café dans un silence entendu, Bond scrutant de son regard d'assassin chaque porte, chaque cachette, chaque cicatrices des badauds autour d'eux, Q se posant sur la table la moins salie de bière séchée et de grains de sucre, avant d'y installer son ordinateur. Il n'y avait pas de mot de passe à entrer pour accéder à la connexion et ce détail, aux yeux de l'informaticien, était aussi amusant qu'énervant. En somme, n'importe qui pouvait avoir accès à cette connexion - et aux ordinateurs qui s'y rattachaient. Il pianota à peine du bout des doigts sur les touches en plastiques de son ordinateur, sans même appuyer dessus, durant de longues secondes, avant que Bond ne s'aperçoive que l'écran était toujours noir.
« Un problème ? »
« La connexion - pas assez sécurisée. J'ai peur de - » Il s'arrêta à ce dernier mot, et releva son visage vers celui de son aîné. Leur conversation de la matinée n'avait pas suffit à le rassurer, Bond en avait la certitude en voyant ses yeux verts inquiets et sa mine boudeuse.
« Dis moi. » Le somma-t-il sans autre forme de procès.
« J'ai peur de faire une connerie. Il faudrait que je puisse avoir accès à mon compte du MI6 mais il doit être sur surveillance et il me faudrait plus de temps pour pouvoir contourner leurs pare-feux. Enfin, le mien techniquement vu que c'est moi qui l'ai mis en place.»
« Combien de temps ? »
« Deux jours. »
« Tu ne pouvais pas me le dire avant ? »
« J'avais envie de sortir, Bond. »
Alors, pour un besoin aussi futile, il lui avait fait perdre son temps ? D'accord, James lui avait promis qu'il ne se moquerait pas de lui, d'accord il avait accepté de passer du temps avec lui et d'apprendre à le connaitre, mais bloody hell lorsqu'il était face à une tête de mule comme celle-ci, il devait lutter contre lui-même pour ne pas lui faire ravaler sa fierté - et ses dents par la même occasion.
« Je vais nous chercher à boire. » Articula-t-il avant de faire la moindre connerie. Il se dirigea au bar sur lequel il avait appuyé ses articulations fatiguées la veille et commanda deux bières, avant d'en changer une par un Coca, et attendit que le barman n'aille chercher une bouteille dans sa réserve, en laissant son regard vagabonder autour de lui. L'étudiante de la veille était à sa droite, dans un nouveau maillot, bleu cette fois, et serrée dans une jupe en jean bien trop courte pour être acceptable. Elle le regardait fixement et tournait sans réfléchir sa paille dans son verre, manifestement prête à ouvrir les lèvres à chaque instant - en somme, dès qu'elle aurait trouvé quelle remarque pertinente ferait mouche auprès de son aîné. Bond sourit, profitant de l'arrivée du barman pour attraper la bouteille de bière et le Coca de ses deux mains, avant de tourner les talons pour revenir à la petite table abîmée où Q était toujours prostré. Il fit glisser le verre jusqu'à lui avant que son regard ne se tourne irrémédiablement vers la fenêtre - toujours contrôler la rue, une priorité.
« Vous n'avez pas couché avec elle. »
La voix de Q n'était en rien un murmure et encore moins une question ; c'était une affirmation pure et simple que James eut du mal à comprendre du premier coup.
« Je te demande pardon ? »
« La fille au bar, vous n'avez pas couché avec elle. »
Le blond releva le visage, planta son regard d'assassin sur la jeune fille qui leur tournait maintenant le dos, et tiraillé entre l'envie primaire d'accélérer la rencontre inévitable du front de Q et de la table en acajou et celle de quitter cet endroit maudit à la seconde, il réussit néanmoins à garder son calme et sourit, ironique au possible.
« Je peux savoir comment ton brillant esprit en arrive à de telles conclusions ? »
« Elle est toujours vivante. » Conclut Q dans un haussement d'épaule, sa lucidité devenant à ce moment précis plus vile et douloureuse encore que n'importe quelle lame qui avait pu arracher la peau froide de Bond pour se loger dans ses muscles. L'espion était déjà debout, le bruit de sa chaise raclant le sol bétonné dans un son strident, il attrapa sa bière et sans un regard en arrière quitta le bar. Les rues étaient pratiquement vides, le soleil tapant de toute façon bien trop fort pour que les autochtones ne s'aventurent hors de leurs maisons. Il avait plu des semaines durant juste avant leur arrivée, si bien que les routes mal bétonnées étaient percées d'une multitude de brèches où la pluie s'était engouffré. C'était un vrai labyrinthe, une épreuve en elle-même de traverser la ville sans tremper ses chaussures dans l'eau sale et polluée. Mais comme Bond n'en avait rien à foutre. Il marchait tout droit, sans aucun détour, cognant contre des pierres s'il en croisait, plongeant ses pieds dans des flaques boueuses s'il y en avait ; il voulait arriver à la plage le plus vite possible de toute façon. Il gardait ses paupières assez ouvertes pour voir mais assez closes pour éviter les rayons pernicieux du soleil qui faisait pleurer ses yeux. Il atteint bien vite la plage, ses pieds trempés s'enfonçant dans le sable chaud à s'en brûler. Encore une fois, rien, strictement rien à foutre. Surtout qu'il avait connu bien pire. Il s'approcha d'une cabane qui vendait de l'alcool à partir de 17h, bien, plus que deux heures à attendre, et prit place dans le sable, plantant son regard d'azur dans l'infinie étendue de l'océan et porta la bière à ses lèvres.
Il en avait vécu des entrainements au MI6, ceux là même qui lui apprenaient à tenir en cas de tortures. Et il avait vécu plus de tortures encore. Il n'y avait pas vraiment de secret pour tenir, la seule chose qui lui suffisait de faire était de ne pas réfléchir. C'était extrêmement simple en fait, et vital, vraiment. S'il se mettait à utiliser son cerveau, il ressentirait la douleur avec plus de lucidité et il deviendrait fou avant même d'avoir sentit la sixième lame de rasoir glisser sous sa peau. S'il se mettait à utiliser son cerveau, il écouterait avec plus d'attention les menaces et demandes de ses ravisseurs et seraient tenté de répondre ; que ce soit pour leur dire la vérité, ou pour leur lancer une insulte ciblée sur leur mère en l'affiliant à une femme de petite vertu. Non, vraiment, ce qu'il lui restait à faire, était de ne pas réfléchir.
Alors, pourquoi devant le tourment que lui faisait vivre Q, il n'arrivait pas à empêcher son cerveau de tourner ?
Mais de qui le Quatermaster voulait parler, bon sang ? Bien sûr que chaque mort qu'il croisait, ou qu'il provoquait plus ou moins directement, était notée dans son dossier, mais les relations qu'il entretenait avec certaines des jeunes femmes étaient de l'ordre du privé qu'il gardait toujours pour lui. Il savait pour Séverinne, mais cela était de toute évidence insuffisant pour en faire une généralité. Il devait donc aussi savoir pour -.
Il n'arrivait même plus à formuler son prénom dans sa tête.
Il s'était barricadé pendant 7 ans.
Il s'était interdit d'y réfléchir.
Dis son prénom, bordel.
Vesper. La seule chose au monde qui lui confirmait qu'il avait un coeur ; il avait aimé, il avait été détruit, et le truc palpitant contre sa poitrine lui avait confirmé chaque jour depuis Venise combien la mort devait être infiniment plus agréable que cette vie sans elle. Il avait finit par ne plus l'aimer, longtemps après sa mort, ce qui était une bonne chose. Et puis, il avait finit par ne plus la détester, ce qui était encore mieux, encore plus reposant. Mais ce qui était venu après était pire que tout, bien pire que ses assassinats quotidiens : était venu le temps de l'indifférence. Il regardait la seule photo qu'il avait d'elle et rien, rien ne l'animait, ni le désir, ni la vengeance. Il avait alors retrouvé son aisance habituelle pour finir dans le lit des plus charmantes femmes, mais leurs peaux étaient toutes les mêmes, froides, fades, sans aucun intérêt. Leurs sons étaient tristes à ses oreilles, elles n'avaient pas de rire ; pas celui aussi lumineux que Vesper. Leurs prénoms étaient toujours mieux que le sien, on ne pouvait faire plus moche que Vesper, mais c'était le sien qu'il s'imaginait gémir dans leurs bras mornes. Il n'y prenait aucun plaisir, et ne pouvait s'en passer. Il s'en foutait. Réellement. Royalement.
Il avait finit son troisième verre de whisky lorsqu'il décida que la chaleur éphémère qui l'emplissait était inutile. Il faisait nuit depuis longtemps, mais il n'eut aucun mal à revenir jusqu'au refuge. L'alcool et le manque de lumière ne serait jamais assez suffisant pour l'empêcher d'aller dans un endroit avec un lit aux draps propres. Il ne s'étonna pas de trouver chaque lumière éteinte, il monta les marches grinçantes sans même essayer de couvrir ses pas, et se déshabilla avant de se glisser sous les draps blancs.
Allongé sur le dos, les mains croisées sous sa nuque, il fixait dans la pénombre le ventilateur du plafond qui tournait lentement. Cela aurait pu le bercer. S'il n'était pas déjà fixé sur un truc. Il y pensait. Il le souhaitait. Alors, il gardait ses yeux ouverts, respirait aussi bas que possible, chaque sens affinés en alerte, prêt à le faire bondir hors de son lit lorsque cela se produirait. Minuit. Puis une heure du matin. Il attendrait. C'était possible, il lui avait dit. Mais il avait sommeil. Il ferma les yeux. Inspira - et retint son souffle. Une expiration lourde se fit entendre - pas la sienne. Maintenant.
Il se leva, ne pensa même pas à attraper son arme et en quelques enjambées se trouva devant la porte du Quatermaster qu'il ouvrit sans attendre. Q, assit au bord du lit, complètement recroquevillé sur lui-même, le corps vacillant à lui en donner la nausée, le souffle dur, profond, rauque, insupportablement douloureux. James prit place sur le lit et l'appela d'une voix sourde.
« Q. »
Mais pas de réponse. Dans la pénombre, il distingua sa main gauche aux ongles plantés dans l'épaule qu'il tenait et Bond, pour être un connaisseur du corps humain et des tortures possibles sut immédiatement que s'il continuait il s'arracherait la peau. Il attrapa le bras martyrisé sans douceur et le tira vers lui pour l'empêcher de continuer. Comme un appel, une bouffée d'air frais, un ultime recours, tout le corps de Q se tourna et vint se serrer contre lui. Il tremblait, il était brûlant, trempé de sueur et ses mains, ses mains si élégantes et fines s'étaient posées sur son torse musclé avec un tel désespoir que Bond en eut le souffle coupé. Entre ses jambes, tout contre lui, le corps du jeune homme plus fragile que jamais.
Ne pas réfléchir, n'est-ce pas.
Il leva ses bras musclés et les serra avec force autour du corps frêle. Il repensa à Camille, aux flammes. Il repensa à Vesper, à l'homme qu'il avait tué devant ses yeux. Maintenant dans ses bras, il avait Q et sa peur. Il sentit le visage mouillé de larme se redresser, s'appuyer tout contre son cou, le souffle anarchique se répercutant contre son omoplate et il serra plus fort encore. Il n'y avait qu'eux dans cette chambre et Bond se refusait d'accepter la douleur du plus jeune. Il redressa ses jambes, tout son corps n'étant plus qu'une barrière charnelle au monde extérieur qui tenterait de s'attaquer au Quatermaster, alors que sa main droite glissa lentement dans son dos. Et remonta. Il lui fallut du temps avant de comprendre qu'il le caressait, avec douceur, avec considération. Il sentait sous sa paume rugueuse les cotes bien trop voyantes de son cadet, son corps se redressant et s'abaissant sous les accrocs de sa respiration confuse. Mais le balancement incertain ralentit enfin. Les mains cramponnées à son torse se détendirent lentement, articulation par articulation, puis la tête de Q prit place tout contre son épaule, s'alourdissant alors que ses muscles se relâchaient et qu'il s'endormait enfin.
Bond posa lentement son menton sur la tête du jeune homme, releva son regard vers la baie vitrée d'où se dessinait les arbres alentours. Q pouvait donc voir les étoiles de son lit ; c'était beau. Il caressa à nouveau son dos, dans des gestes infiniment lents, pour ne pas réveiller le plus jeune. Juste pour s'assurer que sa respiration restait normale. Juste pour le sentir.
