La salle du conseil avait une allure austère, froide, et le sérieux à en mourir des conseillers du Prince d'Orange (pour une partie, des grands pensionnaires des Provinces Unies) contribuait considérablement à l'atmosphère de cette pièce prisée des histoires politiques. De Witt fixait Eleanor sans relâche tandis qu'elle tentait vainement de paraitre sereine, à l'autre bout de la table, en cachant ses doigts qu'elle torturait pour calmer son angoisse. Elle ignorait tout de la politique hollandaise, et n'avait aucune idée de ce qui pouvait bien se tramer à Versailles pendant ce temps. Cela faisait un mois qu'elle était à La Haye et De Witt avait choisi ce jour particulier pour la convoquer en réunion avec l'ensemble des conseillers. Mais Guillaume n'était pas là. A vrai dire, depuis cette fameuse nuit, elle avait eu peu d'occasion de le croiser. Il était toujours entouré de ses gardes, de ses conseillers. Quand elle le voyait arriver au détour d'un couloir, accompagnée de Juliana, et que toutes les personnes présentes s'inclinaient respectueusement, elle se contentait de les imiter, en levant discrètement les yeux vers lui pour espérer échanger un bref regard. Mais rien. Guillaume l'ignorait totalement.

Eleanor ne fut donc pas surprise de ne pas voir Guillaume au seul conseil où elle était convoquée. Elle le soupçonnait de prendre ses distances, et pas seulement avec elle. Avec toute la cour. Personne n'avait le privilège de lui parler hormis pour des raisons d'intérêt général. Et dans cette pièce si vide et pourtant si suffocante, notre jeune française aurait tout donné pour croiser son regard rassurant et protecteur. De Witt brisa enfin le silence en énonçant ce qui semblait être un interminable ordre du jour des affaires intérieures au pays. Eleanor tenta d'écouter au mieux les informations qui lui parvenaient. Après tout, sa première mission n'était pas simplement de survivre en Hollande, mais de confier à son pays des informations capitales pour une potentielle guerre entre les deux nations. Elle entendait parler de récoltes, de moyens de transport, de petites rixes sans conséquence, mais pas le moindre mot sur les armées. Cela aurait été trop beau. Et invraisemblable. De Witt n'était pas stupide. Il avait après tout, parfaitement raison de se méfier d'elle. Et lorsque tous les points furent abordés, on daigna finalement se tourner vers elle avec un regard inquisiteur.

« Mademoiselle, vous saviez que votre rôle au sein de cette cour était de nous fournir les réponses aux questions que nous nous posons sur votre Roi. Je vous ai laissé le temps adéquat pour trouver vos repères, mais désormais il est temps de faire vos preuves.

- Je ne demande qu'à servir les intérêts du Prince, répéta-elle soigneusement.

- Tout comme nous. A ce titre, je vous demande de nous dire ce que vous savez des relations de la France avec l'Espagne en ce moment ».

Eleanor écarquilla les yeux. Elle s'attendait à des questions bien plus personnelles sur Louis. Sur son comportement, sa manière d'être, ses ambitions. Que savait-elle des relations diplomatiques de la France et de l'Espagne si ce n'était que ces deux nations étaient en froid considérable malgré l'alliance avec l'infante Marie Thérèse (Reine de France). Elle leur répéta donc ces simples mots. Avec la plus grande sincérité. Et pourtant De Witt, comme le reste des conseillers la fusilla du regard. Il prit une plume posée sur la table en la faisant tourner entre ses doigts avec vigueur, tandis qu'il dépassait la distance qui le séparait d'Eleanor, en se rapprochant d'elle.

« C'est tout ? »

Eleanor demeura interdite face à cette question. Bien sûr que c'était tout. C'était tout ce que les nobles de Versailles étaient autorisés à savoir d'ailleurs !

« Je ne saurais ajouter quoi que ce soit sans certitude, Monsieur.

- Avez-vous seulement conscience que vous ne nous fournissez aucun élément que nous ne savions déjà ? Je ne sais pourquoi Guillaume s'obstine à vous garder ici alors que nos espions sont nettement plus efficaces que vous.

- Si vous vouliez des détails sur les relations diplomatiques de la France, il fallait embaucher un ancien ministre ».

A ces mots, Eleanor prit la liberté de se lever de son siège en faisant un bruit sourd sur le parquet. Le regard médusé des hommes de la pièce ne l'empêcha pas de se frayer un chemin jusqu'à la sortie. En revanche, le bras de De Witt, quant à lui, fut un obstacle nettement plus efficace. Lui barrant la route de la porte, il la prit par le bras fermement en l'asseyant à sa place. Eleanor tenta de protester, mais aucune force ne s'échappait de son corps frêle, alors elle se contenta de froncer les sourcils, l'air davantage inquiet que furieux.

« Où croyez-vous aller comme ça ? Nous n'en avons pas fini. Bien, vous ne connaissez peut-être pas les détails des relations de Louis avec l'Espagne. Mais vous saurez sans doute les détails de ses relations avec son épouse.

- Qu'est-ce que cela a à voir avec la diplomatie ? soupira-elle.

- Beaucoup plus que vous ne l'imaginez.

- Je ne comprends pas, vous êtes allié avec l'Espagne non ? Vous doutez de la fiabilité de votre alliance ? »

Un regard. Les conseillers s'échangèrent un seul regard, mais Eleanor comprit qu'il signifiait beaucoup plus qu'il ne laissait paraître. Entre ses mains, elle tenait une information qui pourrait sûrement aider son pays, elle en était persuadée. Si la Hollande craignait de la sincérité de son alliance avec l'Espagne, alors peut-être que mener une offensive ne serait pas si risquée pour la France. De Witt ne la lâchait pourtant pas du regard alors qu'elle s'appliquait à ne laisser transparaitre aucune joie de sa petite découverte. Au fond, Eleanor n'y prêtait déjà plus attention. Tout son esprit était concentré sur le fait de savoir comment faire parvenir cette information en France à Louis.

« Quand je suis partie de Versailles, le Roi n'était pas très enclin à passer du temps en compagnie de son épouse. Cependant, les changements sont vifs là-bas. Je pourrais peut-être envoyer une missive à mon contact sur place pour avoir davantage de détails, si c'est ce que vous désirez… ».

De Witt afficha un sourire triomphal.

« Faites. Mais la lettre passera d'abord par l'Angleterre. Personne ne doit savoir que vous êtes ici pour l'instant. C'est compris ? ».

Eleanor acquiesça en hochant respectueusement la tête. De Witt claqua des doigts et tous les conseillers se levèrent péniblement de leurs fauteuils rembourrés pour rejoindre la sortie. Eleanor les imita mais la voix de De Witt la retint quelques secondes.

« Essayez d'en savoir plus sur le lit du Roi. Qui l'occupe en ce moment. Ce genre de détails pourrait nous être utile à l'avenir.

- C'est ce que désire Guillaume ?

- C'est ce que moi, je désire. Et les désirs des grands pensionnaires sont les désirs de ce pays.

- Pourquoi n'était-il pas présent ? murmura-elle comme si elle s'adressait davantage à elle-même.

- Oh Eleanor… au fond vous savez pourquoi ».


Dans le couloir, Juliana attendait, adossée de façon lasse contre un mur, arborant un regard badin pour la poignée de conseillers qui défilaient en sortant tour à tour de la salle du conseil. Lorsqu'Eleanor apparut quelques instants après, elle se rua sur elle, lui laissant à peine une demie seconde de réaction avant de la traîner avec rapidité dans les couloirs du palais. Ces derniers constituaient encore un véritable dédale pour la jeune française qui s'efforçait à chaque sortie de découvrir l'issue d'une voie différente. Juliana avait légèrement expédié sa visite guidée des lieux et prenait rarement le temps de répondre à ses questions sans diverger sur des sujets bien plus intimes et délicats, comme une véritable plaidoirie sur les exploits nocturnes de son dernier amant par exemple. Mais cette fois-ci, elle voulait aborder une question bien plus urgente.

« Bien, de quoi as-tu parlé là-dedans ? Non, ne me dis pas, je ne veux pas savoir. Par contre, tu ne sais pas encore ce qui t'attend ce soir ! Laisse-moi te faire deviner. Toi, moi, Peter, son inépuisable réserve de vin et ce petit endroit des jardins que nous avons découvert l'autre jour.

- Ce soir ? Mais bon sang Juliana, tu as vu le froid qu'il fait ? Tu vas nous rendre malades…

- Oh, ce que tu peux être rabat-joie parfois ! Bien, ce sera avec ou sans toi, ça nous en laissera davantage pour nous ».

Eleanor esquissa un sourire comme si Juliana était une cause perdue. Elle la suivait cependant dans ses frasques fantasques, car c'était bien la seule chose qui maintenait une forme de divertissement dans cet horrible endroit où tout lui semblait froid. Le temps, les murs, les gens… Au détour de ce qui semblait être pour Eleanor le couloir principal, les deux jeunes femmes tombèrent sur une procession inclinée et Juliana tira le bras d'Eleanor pour l'inviter à en faire de même. Cette procession, elle était pour Guillaume qui passa rapidement sans accorder ni un regard, ni un sourire. Une fois qu'il la dépassa une fois de plus en ignorant son regard suppliant, Eleanor se releva et se débarrassa du bras oppressant de Juliana pour le suivre. Lorsqu'elle fut aussitôt sommée par un garde du palais escortant le Prince de s'éloigner, elle inspira profondément avant d'oser attirer l'attention sur elle.

« Guillaume ! ».

Pas de réponse. Pas de regard. Il ne prit pas même la peine de s'arrêter. Par contre, toute la cour, elle, la dévisageait sauvagement avant d'oser se disperser, comme par peur de manquer la moindre miette d'un spectacle improvisé. Juliana la poussa dans un coin isolé, lui fracassant le dos contre le mur.

« Bon sang, mais qu'est-ce qu'il te prend ?

- Ca fait des semaines qu'il m'ignore totalement…

- Et bien, princesse, c'est un fait avec lequel il te faudra vivre. Si tu voulais quelqu'un de disponible pour écouter tes petites histoires et tes petits malheurs quotidiens, il fallait viser moins haut, ajouta-elle d'un ton plus agressif qu'à l'ordinaire.

- Mais c'est absurde, il me demande de venir ici pour travailler avec lui et il ne s'entretient jamais avec moi sur ce sujet, ni sur aucun autre… ».

Juliana ne lui laissa même pas le loisir de conclure sa phrase. Hésitant entre lui asséner une gifle monumentale devant toute la cour, ou bien la laisser seule dans ses désillusions de passage, elle choisit la seconde option. Cette agressivité s'installa instantanément comme un voile opaque sur ses traits qui incarnaient pourtant la douceur et la candeur même, et Eleanor, depuis toujours douée d'une forte sensibilité, le perçut aussitôt. Elle resta là, seule, à fixer la parfaite silhouette de Juliana s'éloigner rapidement avec la vigueur que la colère accompagnait. Les larmes lui montèrent aux yeux et elle dut poser sa tête contre le mur derrière elle pour tenter de ne pas défaillir. Si elle n'avait plus Juliana, si elle n'avait plus Guillaume, elle n'avait plus rien ici pour survivre. Mais elle apprit à ce moment précis une chose particulièrement utile : Juliana n'avait pas fait le deuil de son histoire avec Guillaume même si elle se comportait comme s'il était juste un nom supplémentaire. L'avoir de son côté impliquait de ne jamais parler de lui en certains termes. Et au fond, ça valait peut-être mieux, même pour Guillaume. Quelle réputation aurait-il en tant que Prince d'Orange si une petite française se prenait d'affection pour lui ? Eleanor essuya brièvement ses larmes avec ses paumes et inspira profondément, priant pour que personne n'eût assisté à ce moment de faiblesse. Sa vie à la cour était déjà suffisamment bancale pour en rajouter. Elle fit ses premiers pas dans le couloir, errant sans but, mais une main attrapa son bras, la forçant à se retourner. Cette main, c'était celle de Peter. Il ne dit rien, et se contenta de la prendre dans ses bras où elle se permit d'éclater en sanglots. Visiblement, il avait dû assister à cette scène sans se faire remarquer. Il n'avait jamais été particulièrement présent pour elle auparavant. Enfin, « que » pour elle. Bien sûr, il était toujours là lorsque Juliana se prenait d'une idée fantasque sur une fête, sur une activité ou sur une farce à jouer. Mais Juliana était envahissante, elle était le centre de tout. Peter et Eleanor n'avaient donc jamais passé réellement de temps seul à seul sans qu'elle ne fût dans leurs pattes. Et pourtant, elle sentait qu'elle pouvait se permettre de faiblir tandis que ses bras l'enlaçaient pour la réconforter. Il jouait avec les boucles de ses cheveux tandis qu'elle tentait de se calmer, la tête enfouie contre lui. Puis Eleanor se releva, il essuya une dernière petite larme sur son visage et elle esquissa un sourire gêné.

« Ne t'inquiète pas, ça restera entre nous. Je sais que Juliana est dure parfois, sur certains sujets…

- Que s'est-il réellement passé entre Guillaume et elle ? »

Peter lui proposa son bras pour l'accompagner dans sa marche à-travers les couloirs et Eleanor accepta tout en dévorant à l'avance l'histoire qu'il s'apprêtait à lui raconter.

« Juliana est issue d'une famille importante ici. Elle est belle, intelligente, elle sait se faire remarquer en société. Et elle a grandi avec Guillaume ».

Il marqua une courte pause tandis qu'un groupe de courtisans arrivait à leur niveau en papotant sur des sujets somme toute bien futiles, sans même leur accorder un regard. Eleanor les détailla un instant en silence. Ils avaient le don de paraître faire des choses importantes alors qu'ils chassaient simplement l'ennui, comme tout le monde ici. Peter attendit de poursuivre sur quelques mètres avant de reprendre la parole, sortant sa compagne de ses réflexions sur la nature des courtisans.

« Bien sûr, Juliana a toujours été fascinée par son Prince, comme n'importe quelle jeune fille évoluant à la cour de La Haye. Et à-partir d'un certain âge, Guillaume a commencé à s'intéresser aussi à elle. Il se murmure qu'ils ont pu être amants pendant quelques temps, mais c'est un détail que la famille de Juliana dément pour conserver son honneur et espérer qu'un mari veuille d'elle un jour.

Ils rayonnaient l'un avec l'autre, vraiment. Et vu son statut, Juliana s'attendait forcément à ce qu'ils se marient un jour. Et c'est à ce moment que tout a changé. Parce que, vois-tu, De Witt qui était responsable de l'éducation de Guillaume n'avait aucunement pour projet de voir le futur dirigeant des Provinces Unies dans un mariage avec une hollandaise, aussi noble fut-elle. Et je pense que Guillaume aussi n'avait jamais eu ce projet. Il était jeune, il s'amusait sans songer aux conséquences. Quoi qu'il en soit, Juliana en a eu le coeur brisé et ne s'en est jamais vraiment remise. C'est le premier à lui avoir dit non, et le seul ».

Ils avaient atteint les grandes marches du palais lorsque Peter finit son récit au bras de la jeune française. Tous ces mots avaient plongé Eleanor dans une sorte de méditation illusoire, la ramenant à ces souvenirs qu'elle n'avait jamais vécu mais qu'elle voyait pourtant se jouer sous ses yeux. Au fond, elle s'était toujours doutée qu'une histoire de la sorte se cachât derrière les faux airs de Juliana, mais l'entendre proprement racontée en détails de la part de Peter semblait lever certains doutes. Et cela expliquait aussi peut-être pourquoi Juliana se perdait dans autant de bras différents depuis cette histoire, comme pour se prouver à elle-même qu'elle valait encore quelque chose.

« Pourquoi est-elle restée à la cour ?

- Eh bien, son père est un des plus proches conseillers de De Witt. Et malgré tout, Guillaume a conservé une forme d'amitié à son égard, j'imagine, ce qui complique le détachement de Juliana. Juliana doit avoir l'impression qu'il se passe quelque chose avec toi. Tu t'imagines bien, une femme plus jeune qu'elle, qui débarquerait ici et qui lui prendrait le coeur qu'elle a perdu depuis un certain temps, et française de surcroit…

- Mais ce n'est pas mon intention, ni même la raison de ma présence ici, protesta-elle.

- Vraiment ? ».

Peter haussa un sourcil interrogateur, comme s'il doutait sincèrement des excuses d'Eleanor. Mais celle-ci ne prit pas la peine de répondre et l'abandonna en bas des marches tandis qu'elle rejoignait sa chambre. Elle avait une autre affaire bien plus sérieuse à régler dans l'immédiat.


Sa première réunion au sein du Conseil avait eu lieu. Et on lui avait demandé davantage d'informations sur la vie que menait actuellement Louis à Versailles. A cette pensée, elle ne put réprimer un certain pincement au coeur et songea avec mélancolie que son cousin lui manquait, malgré toute la colère qu'elle ressentait à son égard. Elle espérait ne pas être contrainte à révéler des informations trop importantes. Au fond, elle voyait difficilement comment la vie affective de son Roi aiderait à gagner une guerre, alors elle se contentait de répondre sincèrement pour le moment. Mais saurait-elle vraiment mentir quand le moment viendrait ? Rien n'était moins sûr. Surtout qu'elle ne doutait pas que Guillaume eût des espions dans Versailles même qui pourraient contredire ses affirmations en la mettant en danger. La situation dans laquelle Henriette l'avait mise était particulièrement dangereuse, avec du recul. Encore plus maintenant que Guillaume s'était éloigné d'elle, comme s'il s'en méfiait.

Eleanor devait trouver un moyen d'écrire à Sophie en France, tout en lui transmettant des informations qu'elle avait pu repêcher au Conseil sans que les hollandais ne puissent s'en apercevoir. Coder ses lettres était une idée, mais encore fallait-il être certaine que Sophie fût en mesure de trouver la clé de ce code. Eleanor haussa les épaules. Après tout, les agents du roi devaient savoir qu'elle était en mission pour la France, si Sophie ne trouverait pas, quelqu'un d'autre de plus zélé le ferait. Elle prit une plume, de l'encre, et frotta sur son parchemin une lettre en apparence banale concernant la vie en Angleterre où l'on croyait qu'elle était encore, et en profita pour glisser discrètement les questions qui intéressaient tant De Witt et ses austères conseillers. Le soleil touchait l'horizon lorsqu'elle eût terminé de tout peaufiner. Elle se prépara pour le diner en changeant de tenue et en refaisant sa coiffure et descendit les marches en faisant un détour par le bureau de De Witt pour lui apporter la fameuse missive. Elle frappa doucement à la porte et prit la permission d'entrer sans attendre de réponse. Elle comptait juste déposer la lettre sur le coin de la table et filer aussi vite que possible pour éviter d'avoir à subir la moindre conversation avec lui. Mais lorsqu'elle ouvrit la porte, elle découvrit De Witt assis face à son bureau, accompagné de Guillaume qui étudiait le même dossier debout, derrière lui, la main posée sur le bureau, l'air déterminé et studieux. Eleanor resta bouche bée un moment, s'attendant peu à croiser Guillaume ici. Au fond, elle aurait souhaité l'éviter autant que possible après son comportement de ce matin, et il n'aurait d'ailleurs sûrement perçu pas la moindre différence…

De Witt et Guillaume levèrent leurs yeux sur l'intruse au même moment et De Witt eut le réflexe de recouvrir le dossier d'un parchemin vierge pour le cacher à la vue de la jeune française. Guillaume lui, garda son indéchiffrable regard posé sur elle, et à la vue de ces fameux yeux, ces yeux si bleus qu'ils suffisaient à accélérer son rythme cardiaque, Eleanor finit par détourner le regard. Elle mit la lettre entre les mains du grand pensionnaire et sortit aussitôt sans un mot. Le contact visuel avec Guillaume, qu'elle n'avait pas eu depuis des semaines, était horrible à subir. Comme une drogue que l'on reprend après avoir été sevré.

En entrant dans la grande salle où ils avaient coutume de dîner, elle constata que les lieux étaient bondés comme à leur habitude mais que personne ne s'était encore assis, attendant sagement le Prince. Peter était près de leurs places habituelles et Eleanor lui fit signe avant de le rejoindre. Et aussitôt, un détail la marqua. Juliana n'était pas là.

« Où est-elle ? chuchota-elle, craignant qu'elle ne fût dans sa chambre à pleurer toutes les larmes de son corps sur le souvenir de son histoire avec Guillaume.

- Elle veut faire son entrée au bon moment ».

Eleanor ne saisit pas tout de suite le sens de ces mots et accepta une coupe de vin qu'on lui tendit pour patienter tranquillement. Le Prince d'Orange finit par arriver quelques minutes plus tard, suivi à la trace par De Witt et tout le monde se permit de s'installer alors. Eleanor mit un point d'honneur à essayer d'éviter de le regarder. Et pour l'aider dans cette tâche difficile, Peter lui avait proposé un petit jeu consistant à boire chaque fois qu'une certaine personne de la cour adoptait un certain comportement en particulier, comme une petite loterie alcoolisée. La partie la divertissait suffisamment pour l'empêcher de faire attention à Guillaume, mais pas assez pour louper l'entrée remarquée de Juliana. Elle était vêtue d'une longue robe blanche, laissant ses bras découverts (ce qui était assez provocateur), ses longues boucles rousses étaient relâchées, ondulant tendrement sur sa peau de lait, ornées uniquement d'une couronne de fleurs. Tout le monde s'était retourné sur son passage. Une vieille dame se permit de lâcher un « catin ! » d'un air pincé, alors qu'elle rejoignait sa place près de Peter. Mais lorsqu'on remarqua que Guillaume esquissait un sourire audacieux en levant sa coupe en sa direction, et alors cette apparition fut acceptée collectivement.

« Juliana, qu'est-ce que c'est que cette tenue ? lui souffla Eleanor en fronçant les sourcils.

- C'est le premier jour du printemps aujourd'hui, je voulais être habillée pour l'occasion, surtout pour notre petite fête dans les jardins tout à l'heure. Tu n'as pas oublié j'espère ? ».

La robe mettait ses formes en avantage, surtout sa généreuse poitrine qui en faisait loucher plus d'un sur son passage. Eleanor soupira d'exaspération. La façon qu'elle avait de vouloir constamment se faire remarquer avait le don de l'ennuyer. Encore plus en constatant que Guillaume l'avait remarquée. Instinctivement, la jalousie prenait le dessus. Et maintenant que Juliana était là, il n'était plus question de jouer tranquillement avec Peter puisqu'elle accaparait entièrement l'attention. Eleanor avait l'habitude de se sentir effacée, mais pour la première fois, elle se surprit à détester ça. Elle répliquait sèchement à chacune des remarques de Juliana pour l'humilier publiquement, c'était la seule défense qu'elle parvenait à se faire. La tension montait rapidement dans l'air malgré les vaines tentatives de Peter pour détendre l'atmosphère. Elle abandonna la partie au moment du dessert, estimant que ça n'en valait pas la peine, et resta dans son coin.

Elle revoyait encore le sourire de Guillaume qui la suivait des yeux lorsqu'elle était entrée tout à l'heure. Et elle revoyait ce même Guillaume qui l'avait consciemment ignorée, elle, lorsqu'elle l'avait appelé plus tôt dans la journée. Au-delà même de ce jeu d'espionnage qu'elle menait, il y avait un autre jeu dans lequel elle peinait à rattraper son retard et cela l'agaçait plus que cela aurait dû.