Je mets du temps à traduire les chapitres et j'en suis désolée, mais j'espère que vous continuerez à lire cette histoire et qu'elle vous plait. Si vous comprenez l'anglais, vous pouvez profiter de la version originale d'Hazelmist, tellement plus authentique dans la langue de Shakespeare !
Comme toujours, tout commentaire/critique sont les bienvenus.

Prenez soin de vous.


Alec rêva qu'il se noyait et se réveilla en suffoquant. Il avait tenté, dans son cauchemar, de se battre contre le courant mortel du ressac, les fantômes de ses enquêtes et l'assaut colèrique de tout ceux qui le blamaîent, pour finalement refaire surface à Broadchurch où sa fille et Ellie étaient debout, ensemble sur le rivage, hors d'atteinte. Il n'avait pas réussi à vaincre la tempête, comme toujours.

Tremblant, il se couvrit le visage d'une main et balança l'autre instinctivement et à l'aveuglette à la recherche de ses petits comprimés blancs. Les vagues de son cauchemar refluaient et le grondement de l'océan s'évanouit dans le son rauque de ses halètements. Mais sa main revint vide.

Quelque chose tomba de la table de chevet et quelqu'un bondit hors du lit, à côté de lui.

« Vous allez bien ? »

Des mains saisirent ses épaules et Alec se contorsionna pour y échapper. La chambre tourbillonnait devant lui et il ferma les yeux. Il enfouit son front dans ses paumes et enfonça ses ongles dans son cuir chevelu. Respire, bons sang, respire, seulement. Il sentit de nouveau un contact sur ses épaules, plus doux cette fois ci, qui l'aida à se détendre. Il commença un compte-à-rebours à partir de cent, sans se rendre compte qu'il calait le rythme de ses inspirations sur celles de la personne qui le tenait.

« Alec ! » La voix d'Ellie lui parvint finalement aux oreilles aux alentours de quarante-deux. « J'appelle les secours si vous ne me répondez pas ! »

« 'Vais bien, » nia-t-il, ouvrant les yeux pour la trouver bien plus près de lui qu'il ne l'imaginait. Elle était à genoux sur le lit, à ses côtés, les genoux pressés contre sa cuisse et les mains sur ses épaules. « Juste un mauvais rêve. »

« Non ça ne va pas bien, » protesta Ellie. Il faisait noir autour d'eux mais Alec savait qu'elle le fixait intensément. « Vous faites encore une attaque alors que vous venez à peine d'en avoir une ! »

« C'était juste un mauvais rêve, » répéta-t-il. « Sincèrement. » Doucement, il prit les poignets d'Ellie et les retira de ses épaules. Il sentit le battement de son pouls sous ses doigts, avant qu'elle ne s'éloigne pour allumer la lumière de la chambre. Grimaçant devant la clarté soudaine, il ne vit pas les poings d'Ellie qu'elle avait serrés pour les empêcher de trembler.

« Vous avez une mine terrible, » lui dit-elle, renfrognée.

« Merci, Miller » répliqua-t-il en frottant ses yeux humides. « C'est presque un compliment par rapport à tout ce que vous me balancez d'habitude. »

Il tenta de se lever mais elle le repoussa sur le lit.

« Miller ! »

« Ne me faites pas appeler les pompiers, » menaça-t-elle en se penchant vers lui.

Alec déglutit difficilement. Il ne savait pas s'il s'agissait de la lumière vive, du regard perçant d'Ellie ou de sa proximité, mais il faisait soudainement très chaud dans la pièce. Après un moment particulièrement long à le scanner de ses yeux, Ellie s'approcha encore plus près pour prendre sa température en posant une main sur son front. Alec se mordit la langue et serra la couverture dans ses poings.

« Vous êtes fiévreux, » murmura-t-elle. Alec tourna le regard vers elle et n'apprécia guère ce qu'il observa sur son visage. Ellie mâchonnait ses lèvres. « Alec, je ne suis pas médecin mais - »

« Non justement ! Pourtant vous me traitez comme un infirme, merde ! » siffla-t-il. Ellie recula d'un pas, comme si elle venait d'être giflée. En soupirant, Alec pinça le haut de son nez et repris : « Miller, vous exagérez. Je ne vais pas tomber raide mort au moindre soupir sous prétexte d'un petit problème cardiaque. »

« Vous me prenez pour une débile ! » gronda-t-elle.

« Bien sûr que non, » s'empressa d'expliquer Alec. « Mais je vais bien. »

« Vous n'allez pas bien, bon sang ! » cria-t-elle en le saisissant par les bras. « Vous ne respiriez plus ! Je l'ai senti. » Ses doigts se crispèrent comme si elle lutait pour ne pas le secouer ou l'étrangler. Au lieu de cela, elle déplaça sa main et la posa sur le cœur d'Alec. « Je l'ai déjà senti s'arrêter. Vous vous souvenez ? J'étais là quand vous êtes tombé, la dernière fois, et quand vous avez failli y passer entre mes doigts, et ils m'ont dit - lls m'ont dit que si ça se reproduisait- ». Alec tressaillit au son strident de la voix d'Ellie, qui cessa de parler. Elle regarda sa propre main sur la poitrine du capitaine, puis son visage. Inhalant brusquement, elle le lâcha et se détourna de lui.

Il se redressa, mais Ellie s'éloigna avant qu'il ne puisse la toucher. Elle se pencha et ramassa le réveil cabossé sur le sol. Il avait dû le faire tomber en cherchant désespérément ses médicaments. Alors qu'elle le replaçait sur la table de chevet, Alec remarqua son visage blanc, tiré, et l'heure sur l'horloge ; quatre heures du matin.

« Merde, Miller, je suis désolé, » soupira-t-il.

« Ce n'est rien. Il a survécu à des chutes et des bagarres bien plus graves. Après quinze ans, j'en déduis qu'il est indestructible. » Ellie tapota affectueusement le réveil, et Alec réalisa avec amusement qu'elle ne l'avait pas compris.

« Un peu comme vous, » brima-t-il, mais il n'eut en retour qu'un regard vide. « Peu importe ce qu'il vous arrive, vous êtes indestructible, » dit-il.

Ellie le fixa pendant plusieurs longues secondes avant de se laisser tomber sur le lit à côté de lui.

« Je ne suis pas indestructible, » contesta-t-elle, secouant la tête. Elle se tourna vers lui et avoua, « Vous m'avez détruite en trois mots. »

« Non je n'ai… » La manière dont elle se recroquevilla sur elle-même l'arrêta net dans ses protestations.

C'était Joe.

Il s'en souvenait à présent. C'était l'une des choses les plus difficiles qu'il n'avait jamais eu à faire. Mais il n'avait pas pu lui mentir et ne le pouvait maintenant non plus. Qu'importe à quel point il le voulait, il ne pouvait pas lui dire que ce n'était qu'un mauvais rêve. Pourquoi devait-elle sans cesse le lui rappeler ?

« Ce n'est pas votre faute, » dit-elle en hâte. « Je ne vous jette pas la pierre. »

Alec se rappela d'une conversation similaire lorsqu'ils avaient partagé un lit pour la première fois. Elle lui avait alors dit qu'il ne l'avait pas brisée, et même s'il l'avait regardée s'effondrer et l'avait bercée sur un banc, il avait refusé de la croire irrémédiablement anéantie. C'était il y a quelque mois déjà. Tant de choses avaient changé depuis, mais elle avait toujours raison. Ils n'avaient jamais été capables de s'en remettre, ni de s'aider. Pas vraiment. Ca ne l'empêcherait pas d'essayer. Il s'approcha d'elle avant d'être conscient de ce qu'il faisait.

« Ellie, regardez-moi, » lui demanda-t-il en baissant la tête pour que leurs yeux se croisent. « Vous n'êtes pas détruite. » Les yeux d'Ellie s'embuèrent.

« Alors pourquoi est-ce que je me sens broyée ? »

Alec n'avait pas de réponse à cela, et la serra instinctivement contre lui. Elle sursauta à son contact mais ne résista pas. Surpris pas ses propres actions, il commença à relâcher ses bras, mais ceux d'Ellie l'entourèrent pour le serrer plus près. Il avait l'impression d'être de retour au tout début, sur ce banc, faisant dos aux feux sur la plage. Il pouvait presque sentir la fumée dans l'air, alors que tout ce qu'elle connaissait et aimait disparaissait de nouveau dans les flammes. Comment pouvait-elle ne pas s'effondrer après cela ?

« Vous allez vous en sortir, » l'apaisa-t-il, caressant son dos d'une main sur la texture familière de son propre manteau. « Ça ira mieux, je vous le promets. » Il le fallait. Ellie était l'une des personnes les plus fortes qu'il connaissait, avait deux fils qui dépendaient d'elle et avait besoin d'elle. Elle ne lui ressemblait pas. Elle surmonterait cela.

« Pas si je perds – Bon sang, Alec – Toujours un tel hypocrite. » Elle le repoussa avant qu'il ne puisse mettre de sens sur ces mots. Il la relâcha et elle s'assit contre la tête de lit, aussi loin de lui que possible. Elle essuya ses yeux rougis et ses larmes séchées.

« Je n'y arriverait pas, » murmura-t-elle, les yeux fixés dans le vide derrière lui.

« Si, vous le pouvez. Vous avez Fred et Tom, » lui rappela-t-il.

« Je ne peux pas les élever seule. Joe – Joe faisait tout pour eux, » admit-elle, le regard passant à travers lui.

« Vous êtes une bonne mère, » la rassura Alec, sans se forcer à mentir. Il avait passé assez de temps à le constater de lui-même. Les garçons adoraient leur mère, et s'accommodaient de la situation bien mieux qu'il ne l'imaginait, grâce aux efforts d'Ellie.

« Ca n'est pas que ça. » Ellie enfonça ses doigts dans ses cheveux, frustrée. « Je dois retourner au travail, et quelqu'un devra surveiller Fred. Tom devra aller dans une nouvelle école en automne. Notre bail se termine dans un mois et un nouveau locataire arrivera et il y'a tellement de choses à faire et je n'ai d'énergie pour rien. »

Elle remonta ses genoux contre sa poitrine et parue soudain tellement plus petite et las que la femme qui avait menacé de le tuer et failli réussir à plus d'une occasion. Ses cheveux étaient emmêlés, la jolie jupe et le chemisier dans lesquels elle dormait étaient désormais tout froissés, et le manteau d'Alec semblait ridicule sur elle. C'était la seule raison pour laquelle il l'autorisait à le porter. Ou du moins, c'est ce qu'il se dit lorsqu'il en toucha affectueusement le revers pour le déplier. Il ne put résister à l'envie d'en redresser le col, et cela le conduisit tout naturellement à dégager les cheveux d'Ellie de son cou où ils étaient piégés dans le manteau. Il se figea lorsqu'il prit conscience de ce qu'il faisait et de l'immobilité d'Ellie. Retirant sa main, il se frotta l'arrière de la nuque et s'éclaircit la voix.

« C'est mon manteau, » pointa-t-il, et Ellie baissa les yeux en rougissant. « Si vous continuez à voler mes affaires, lieutenant Miller, je pourrais bien avoir à vous signaler. » Il sourit.

« Allez-y, Capitaine, » dit Ellie en reprenant rapidement ses esprits. « Ils vous détestent tous, ils prendront parti pour moi, surtout quand je leur dirai que vous vous êtes introduit dans ma maison et ma chambre. »

« Ellie, » commença-t-il, mais elle leva une main.

« Je suis fatiguée, » soupira-t-elle.

« Je sais, » dit-il doucement. « Il est à peine 4h30. »

Ellie entrouvrit un œil et l'observa. « La prochaine fois que vous me réveillez à une telle heure, vous feriez mieux d'avoir du café, » avertit-elle avant de glisser contre la tête de lit pour s'étendre sur les couvertures.

« Vous avez vraiment l'air d'en avoir besoin » acquiesça-t-il, un sourire en coin. Ellie esquissa une tape mais il se leva rapidement. Elle était trop fatiguée pour le poursuivre, mais il entendit un objet rebondir contre le mur derrière lui.

« Vous feriez mieux d'en prendre aussi, » l'interpela-t-elle alors qu'il ramassait le flacon de somnifères qu'elle venait de lui jeter. « Je ne veux pas expliquer au propriétaire pourquoi il y a du sang dans la cuisine. »

« Je me suis brûlé le doigt sur la gazinière, » précisa-t-il en levant les yeux au ciel. « Il n'y avait pas de sang. »

« Et je veux que ça continue comme ça. Pas de malaise dans ma cuisine parce que votre stupide cœur a décidé de s'arrêter, vous m'entendez ? »

« Très bien. » Il enfouit les comprimés dans sa poche. « Si je me sens l'envie d'avoir une crise cardiaque, je sortirai dehors, ça vous va ? »

Ellie plongea sa tête dans son oreiller, mais Alec l'entendit le maudire. En riant doucement, il se pencha pour éteindre la lumière.

« Bonne nuit, Ellie, » murmura-t-il dans son oreille. Il effleura son front, comme il l'avait fait pour Fred et sa fille, et sans doute son ex-femme, il y a bien longtemps. C'était une habitude qu'il ne pouvait abandonner, même si elle était futile et qu'elle ne protégeait pas des cauchemars. Elle les subissait pendant ses heures éveillées et il devait les revivre avec elle chaque fois qu'il revenait dans ce village.

Vous m'avez détruite en trois mots.

« Je suis désolé, » s'excusa-t-il, si doucement qu'il ne fut pas sûr que ces mots aient franchi ses lèvres. Sa bouche flotta sur les tempes d'Ellie, aussi légère qu'un voile. Puis il quitta la pièce pour l'y laisser seule.

Il devait sortir de là.

Alec descendit les escaliers sur la pointe des pieds et se glissa hors de la maison par la porte d'entrée, s'arrêtant seulement pour mettre ses chaussures. Il était dehors seulement depuis une minute lorsqu'il réalisa les deux erreurs flagrantes de son plan de pseudo maître de l'évasion. Premièrement, il avait oublié son manteau. Ellie l'avait toujours. Il ne savait plus pourquoi elle le portait ni pourquoi il ne l'avait pas réclamé. Il ne serait pas dans un tel pétrin s'il avait osé la faire bouger de quelques centimètres sur la gauche quand elle s'était endormie dessus la nuit dernière. Il congelait dehors à quatre heures et demie du matin, en songeant à son téléphone oublié dans la poche de son manteau. A moins de se décider à marcher sur des kilomètres, il n'irait nulle part cette nuit. Il mit quelques minutes à prendre conscience de sa deuxième erreur.

La porte était verrouillée. Il était coincé à l'extérieur sans téléphone et sans endroit où aller. Il était 4h30 et tout le monde dormait. Il serait chanceux s'ils l'entendaient, quand bien même il tambourinait à la porte.

« Merde ! » Alec tapa du pied dans le vide en maudissant sa bêtise. C'était la faute d'Ellie. Chaque fois qu'il était à côté d'elle, il cessait de réfléchir normalement. La dernière nuit en était un exemple. Il avait fait tout ce chemin jusqu'ici et avait surveillé les enfants pour qu'elle puisse bécoter un autre type. Et quand il les avait finalement surpris en train de s'aspirer la face comme deux adolescents libidineux, il avait fait une crise comme s'il était jaloux. Il n'était pas jaloux. Mais il s'inquiétait à son sujet. Il méprisait l'imbécile que sa sœur avait choisi et qu'Ellie n'appréciait même pas. Ou du moins c'est ce qu'il pensait, le type ne l'attirait pas. Même s'il avait été troublé par sa confidence : le type était doué pour embrasser. Mais il s'en fichait. Il s'en fichait sincèrement. Ellie était adulte. Elle pouvait s'occuper d'elle-même et sortir avec tous ceux qu'elle voulait. Elle n'avait pas besoin qu'Alec traîne autour d'elle pour la juger comme tous les crétins de ce minable petit village, toujours présents pour lui rappeler ce qu'elle essayait d'oublier.

Vous m'avez détruite.

« Bordel ! » Alec arrêta ses va-et-vient et se laissa tomber sur la marche du perron, la tête dans les mains.

Cela lui faisait mal de savoir qu'il l'avait brisée. Comme s'il ne se sentait pas assez coupable. D'abord Sandbrook et maintenant Broadchurch. Sur le papier, il avait été disculpé dans l'affaire Sandbrook, et il avait résolu celle de Broadchurch, mais à un prix douloureux. Il venait tout juste de le réaliser.

Levant la tête, il regarda les dernières étoiles se déplacer dans le ciel sans fin. C'est homme est toxique. Quelqu'un avait dit une fois cela à son sujet. Parmi toutes les insultes et les accusations qu'il avait reçues, celle-là l'avait brûlé à vif. Il ne se souvenait pas de qui le lui avait dit, mais c'était juste après Sandbrook et ça l'avait suivi. Il anéantissait tout ce avec quoi il entrait en contact, y compris Ellie.

Vousm'avezdétruitevousm'avezdétruitevousm'avezdétruite.

Alec ramassa un caillou près de sa chaussure et en se relevant, le jeta de toutes ses forces dans le vide devant lui. Il aurait presque souhaité ne pas être au milieu de nulle part, juste pour pouvoir entendre le gravier heurter quelque chose, ou quelqu'un. Il aurait au moins eu cette satisfaction. Haletant, il prit appui contre l'arche de la porte et sortit ses foutus médicaments. Ses doigts glacés se démenèrent avec le plastique et il fit tomber un comprimé. Dans sa fureur, il n'avait pas pris conscience du froid qui lui rongeait les os. Il ne savait même pas depuis combien de temps il était là. En jurant, il écrasa la petite pilule blanche sous sa chaussure, juste au moment où la porte s'ouvrit derrière lui.

Alec se retourna et se retrouva face à Tom, tout aussi surpris que lui. Il aurait dû expliquer sa présence dehors, mais il était trop occupé à étouffer la pilule.

« Que faites-vous ici ? » demanda Tom, suspicieux.

« Je gèle, » répondit spontanément Alec. Tom fronça les sourcils et plissa les yeux. Il ressemblait un peu trop à Ellie quand il faisait cette mine. Mais, il bailla largement en se frottant les yeux de ses mains, ruinant son effet menaçant

« Pourquoi vous n'avez pas de manteau ? Pourquoi vous ne revenez pas à une heure où les gens sont vraiment réveillés ? » demanda Tom en s'appuyant de tout son poids contre la porte pour pouvoir rester debout.

« J'ai oublié mon manteau ici, » admit-il. « Je suis revenu le chercher, » dit-il cette fois en mentant.

Tom cligna des yeux et se pencha paresseusement en arrière pour scanner du regard le porte-manteau où la veste d'Alec aurait dû se trouver si elle n'avait pas été dans la chambre d'Ellie. Là où elle aurait dû être si Ellie n'avait pas dû la lui ramener quand il avait fait une stupide attaque, incapable de supporter la vue d'un autre homme avec elle.

« Il n'est pas là, » dit Tom en baillant de nouveau. « Peut-être que vous l'avez laissé dans la voiture ? »

« Il est là, » dit Alec la mâchoire serrée. Il enroula ses bras autour de lui et tenta d'ignorer le fait qu'il tremblait comme une feuille et qu'il était sur le point de claquer des dents. « Ta mère l'a sûrement monté à l'étage. Penses-tu pouvoir y jeter un coup d'œil et le récupérer ? »

Tom se frotta les yeux, et se serait posé des questions s'il n'avait pas été aussi fatigué. Mais il secoua la tête.

« Je ne la réveillerai pas. Mais vous pouvez essayer, » décida Tom en s'affaissant contre la porte jusqu'à ce qu'elle soit assez ouverte pour laisser entrer Alec. « Dépêchez-vous ! Il fait froid et je ne veux pas être dans les parages quand vous ressusciterez ma mère grincheuse à cinq heures du mat'. »

On est deux, pensa Alec. A l'heure actuelle, une Ellie ronchonne était tout de même préférable à mourir de froid. Pourtant Alec hésita. Elle avait déjà menacé de le tuer s'il s'évanouissait dans sa cuisine, à plusieurs reprises…

« Bon. Comme vous voudrez, gelez-vous dehors. Je vais me coucher. » Tom leva les yeux au ciel, reculant dans la chaleur de la maison.

Alec le suivit à l'intérieur et ferma doucement la porte derrière lui. Il n'aurait qu'à simplement éviter de s'évanouir, surtout dans la cuisine. Il s'assit sur la marche la plus basse des escaliers et retira ses chaussures. Ses mains tremblaient, mais les sensations revenaient dans ses doigts. Sa colère l'avait quitté dès que Tom avait ouvert la porte. La maison le réchauffait, ou peut-être –

« Tenez. »

Un plaid tomba sur ses genoux. C'était le même qu'Alec avait pris dans la chambre d'Ellie pour couvrir Tom quand il s'était endormi sur le canapé. Il leva les yeux pour trouver le jeune garçon debout en face de lui.

« Merci, Tom, » dit-il avec reconnaissance, et il enveloppa la couverture autour de ses épaule. Il était toujours frigorifié mais ses frissons disparurent petit à petit.

« Est-ce que vous êtes malade ? »

Alec releva brusquement la tête et rencontra le regard de Tom, toujours planté devant lui.

« Je me sens mieux, merci. » Il lui adressa un petit sourire rassurant et s'enveloppa plus étroitement dans le plaid. Même s'il n'était pas complètement éveillé, le jeune garçon ne paraissait pas convaincu.

« Vous voulez que j'aille chercher Maman ? » demanda timidement Tom.

« Non. » Malgré tout ce qu'Alec avait dit auparavant, il était désormais tout aussi réticent à réveiller Maman que Tom ne l'était. « Pas besoin de la réveiller et de la mettre en colère. J'ai ce plaid et je pourrais récupérer mon manteau quand elle se réveillera. »

Tom acquiesça et jeta un coup d'œil vers l'étage avec précaution, comme si Maman était en haut, prête à leur grogner dessus. Son attention était toujours fixée en l'air, là où sa mère semblait bien heureusement endormie, quand il posa une question qui glaça de nouveau le sang d'Alec.

« Est-ce que vous êtes en train de mourir ? »

« Qui t'as dit ça ? » répliqua Alec. Le garçon s'effaça et feignit d'être tout particulièrement intéressé par le motif de ses chaussettes. La patience d'Alec s'effritait mais l'enfant lui répondit finalement dans un murmure.

« Tante Lucy. »

Il n'avait jamais apprécié la sœur d'Ellie, ce soir plus que jamais. Lucy passait son temps à réclamer de l'argent à sa sœur, lui avait programmé ce stupide rendez-vous galant avec cet insupportable tête de nœud, et à présent, elle racontait des mensonges à son propre neveux, et probablement à tout son minable village.

« Est-ce que c'est vrai ? »

La voix de Tom l'arracha à sa rancœur mentale.

« Quoi ? »

« Est-ce que votre cœur va bientôt s'arrêter de battre ? » se répéta Tom lentement, en balbutiant sur les mots comme s'il prenait conscience de leur gravité. Alec en connaissait certainement le poids. Lucy ignorait l'état de santé exact d'Alec, mais elle n'était pas si loin de la vérité.

« Il pourrait, » admit finalement Alec. « Ou bien pas du tout. Mon problème cardiaque est compliqué, Tom. »

Bon sang, il ne faisait aucun sens. Il voulait sincèrement éviter de mentir à Tom mais il y avait des choses que les enfants ne pouvaient pas comprendre, et des choses qu'il ne comprenait pas lui-même quand il s'agissait de sa maladie. La dernière fois qu'il avait vu un médecin, il avait été obligé de démissionner de son poste de capitaine de police de Broadchurch. Tout s'était un peu calmé après cela, sans le stress quotidien de son boulot et sans personne pour le surveiller de trop près, il avait été facile d'esquiver les appels de son cardiologue et de se convaincre que le problème avait disparu.

Mais Ellie avait raison, il était évident qu'il était loin de disparaître.

« Tante Lucy pense que vous serez mort d'ici Noël, » lâcha Tom en un souffle.

« Ta tante Lucy n'est pas médecin, à ce que je sache, » répondit Alec d'une vois sèche. Dès qu'il sortirait d'ici, il irait rendre visite à cette femme pour lui toucher deux mots avec elle.

Tom haussa les épaules et attrapa nerveusement un des fils qui pendait de sa manche. Il l'enroula encore et encore autour de son doigt, jusqu'à ce que le fil craque.

« Si ce n'est pas vrai, alors pourquoi Maman pleure pour ça ? »

Le cœur d'Alec se brisa, pour Ellie et pour son fils. Il aurait été tellement plus facile de pouvoir blâmer à perte cette sœur indigne d'Ellie, mais Alec savait qu'il était le seul en faute dans cette histoire. Peut-être qu'il pourrait remédier à la situation, ou au moins essayer.

Il fit glisser le plaid le long de ses bras et se leva.

« Tom, » dit-il, en posant doucement ses mains sur les épaules frêles du jeune garçon. Tom n'arrivait pas à le regarder dans les yeux. Alec devrait avancer prudemment.

« Ta tante Lucy a raison, un jour mon cœur s'arrêtera de battre, » confia-t-il, et le garçon renifla en s'essuyant le nez. Alec choisit ses mots avec soin. « Mais Tom, personne ne peut dire quand est-ce qu'il s'arrêtera, pas même les cardiologues. Même si parfois, je pense qu'ils aiment faire comme si, juste pour que je les écoute quand me disent que je ne peux rien manger, ni boire, à moins que ce ne soit vert avec un goût affreux. » Il poussa un long soupir de souffrance et Tom lui répondit par un pâle sourire.

« Au final, le cœur de tout le monde s'arrête, Tom. Il y a tellement de choses que les médecins, la science et la médecine peuvent faire. Mon cœur pourrait seulement s'arrêter de battre un peu plus tôt, c'est tout. » Tom hocha la tête, comme si cela faisait sens et Alec prit une profonde inspiration avant de continuer. « Si je dois partir, j'ai besoin que tu me promettes quelque chose. » Tom renifla et Alec s'accroupit pour pouvoir le regarder droit dans les yeux. « J'ai besoin que tu continues de faire ce que tu fais depuis ces derniers mois et depuis plus longtemps encore, » ajouta-t-il en souriant intérieurement au souvenir du jeune garçon frissonnant dans l'embrasure de la porte droit devant lui, « J'ai besoin que tu me promettes d'être toujours là pour ta mère. »

Il sentit les épaules du garçon se redresser sous ses mains alors que ses yeux sérieux se plantèrent dans les siens, et il dut lutter contre un sourire. Ellie avait toutes les raisons d'être fière de son fils.

« C'est tout ce que je te demande. Tu peux faire ça pour elle ? » plaida-t-il, tout en sachant très bien que Tom le ferait.

« Oui, » jura Tom, avec toute la solennité possible d'un enfant de douze ans.

« Merci, tu es un bon garçon, Tom, » murmura Alec et il relâcha l'enfant en même temps qu'un soupir n'était pas conscient de retenir. Il recula d'un pas et se redressa, en sentant la tension couler hors de son corps.

« Je prendrais toujours soin d'elle, » promis dignement Tom.

« Je sais, » répondit Alec. Il prit le plaid et l'enroula autour des épaules du garçon, comme la cape d'un super héros. Après tout, il devait avoir une sorte de force surnaturelle, cela demandait beaucoup de bravoure et de courage de ne pas se briser après avoir perdu son meilleur ami et son père la même année et dans des circonstances si traumatisantes. « Essaye de te reposer, Tom. »

« Ne réveillez pas Maman, » menaça l'adolescent en passant devant lui vers les escaliers. Il semblait en effet prendre son rôle de protecteur très au sérieux. Au milieu des marches, les bruits des pas s'arrêtèrent et Alec se retourna pour le regarder.

« Sauf si vous ne vous sentez pas bien, » ajouta-t-il avec culpabilité.

« Je vais bien, » le rassura Alec. « Mais je me sentirais mieux si tu ne répétais pas tout ça à ta mère. Je ne veux pas qu'elle s'inquiète. »

« D'accord, » accepta Tom dans un autre bâillement. Il était presque au sommet de l'escalier lorsqu'il s'arrêta de nouveau et jeta un coup d'œil à Alec par-dessus son épaule.

« Vous devriez lui dire, » dit Tom, semblant soudainement très embarrassé.

« Lui dire quoi ? » demanda Alec, déconcerté. Tom contracta ses lèvres et plissa le nez.

« Je ne sais pas, » soupira finalement le garçon, « Mais vous pourriez commencer par lui dire que vous vous inquiétez pour elle et qu'elle compte pour vous. »

C'était à présent Alec qui avait tourné au rosé et qui tirait nerveusement sur son lobe auriculaire.

« Si vous pouviez aussi lui dire que vous n'aimez pas son nouveau copain, » suggéra Tom avec espoir.

Alec rit. Tom sourit timidement et se dirigea vers son lit. Il ne comprit finalement que plus tard, trop tard, ce le fils d'Ellie venait de lui dire.

Dehors, le soleil se levait, mais Alec et Ellie était toujours profondément coincés dans la pénombre.