LIVRE 2: JAVERT
Chapitre I
Valjean avait écouté attentivement le récit de Javert, sans l'interrompre une seule fois, principalement parce qu'il était conscient de la difficulté que cela représentait pour son interlocuteur de s'ouvrir comme cela à lui et lui confesser toute l'histoire du début à la fin. Il avait été tenté d'intervenir, au commencement du conte, à cause de sa complète incrédulité concernant l'histoire mais Javert, s'étant bien douté qu'il lui fallait anticiper cette réaction, avait apaisé tous ses doutes en révélant à Valjean certaines choses que seul Javert aurait pu connaître et cela avait été assez pour le convaincre.
Il lui avait fallu un certain temps afin de tout mettre sur le tapis et Javert, qui n'était de loin pas quelqu'un dont l'habitude était au mensonge - peu importe si cela semblait être le cas au moment présent - ni quelqu'un qui rechignait à assumer ses responsabilités, n'avait bien entendu pas manquer d'admettre la raison principale qui l'avait poussé à prétendre être un petit orphelin, à la rue, au lieu d'immédiatement se présenter avec la vérité, ne cachant pas qu'il l'avait fait dans l'espoir de piéger Valjean. Son courage, par contre, lui fit défaut lorsqu'il s'agît de continuer à regarder l'homme droit dans les yeux durant cette dernière partie de sa confession.
Il était peut-être d'accord pour souffrir les conséquences de ses actions, cela ne voulait pas dire qu'il souhaitait être capable de lire la trahison et le mépris dans les yeux qui, jusqu'à présent, avec été si doux à son égard, doux d'une manière qu'il en était venu à apprécier.
Son histoire terminée, il s'était tu et avait gardé les yeux baissés, fixant les couvertures, attendant le jugement qui, sûrement, allait venir sans tarder, accompagné immanquablement de l'ordre de s'en aller de chez lui sans perdre une seule seconde.
Valjean ne fut pas à même de répondre immédiatement une fois que Javert eut cessé de parler. Il y avait tellement d'informations qu'il lui fallait prendre le temps de traiter s'il ne voulait pas commettre d'erreur et son esprit était en ébullition. Les émotions se succèdent en lui, les unes après les autres, se battant pour prendre le dessus: incrédulité, trahison, stupéfaction mais, éventuellement, ce fut le soulagement qui vainquit.
Il s'était fait tellement de souci à propos de la disparition soudaine et étrange de Javert que savoir l'homme sain et sauf - bien que pas tout à fait dans son état normal - était, pour lui, un soulagement indescriptible. Il était, pour le moment, parfaitement heureux de ne pas faire cas du nombre incalculable de mensonges que l'inspecteur lui avait fait avaler ces dernières semaines.
Bien entendu maintenant qu'il connaissait la vérité, maintenant que Javert avait été disposé à tout lui avouer, il y avait une chose qui devait être faite immédiatement, sans perdre de temps, une chose dont il fallait prendre soin de réaliser aussitôt que possible.
Etant parvenu à cette conclusion, et ayant finalement réussi à retrouver sa voix après son choc, il regarda le petit garçon en face de lui, regard Javert - et il avait toujours du mal à penser à lui comme à son inspecteur - et ouvrit la bouche:
« Dites-moi comment je peux vous aider. »
Javert, qui s'était attendu à un ordre totalement opposé, répondit presque hors de sujet. Ce ne fut qu'au moment où il ouvrait la bouche, prêt à agréer avec la demande de Valjean de s'en aller, qu'il se figea, fronça les sourcils tout en se repassant les mots prononcés dans son esprit et, ensuite, ses yeux se levèrent d'un coup pour aller fixer Valjean, étonné, coi.
« Quoi? » fut tout ce qu'il parvint à exprimer sur le coup.
Valjean fronça les sourcils en réponses, incertain de ce qui pouvait bien causer cette confusion chez son interlocuteur car il avait pensé s'être montré parfaitement clair.
« Comment est-ce que je peux vous aider à retrouver votre état normal? Parce que j'assume que c'est bien là ce que vous souhaitez, n'est-ce pas? Vous ne voulez pas rester un enfant? »
L'idée lui semblait absolument incongrue, tout particulièrement prononcée à voix haute, mais il supposait qu'au final, il ne savait rien vraiment de Javert. Peut-être que l'homme souhaitait réellement rester un enfant.
« Non! » s'exclama Javert, ridiculisant cette notion. « Bien sûr que j'ai aucune envie de rester un enfant. Une fois était bien assez. Mais que diable dire vous avez envie de m'aider? N'avez-vous donc pas entendu un mot de ce que je viens de vous dire? J'ai abusé de votre générosité afin d'obtenir une confession. J'ai trahi la confiance que vous m'aviez accordée. Je vous ai menti des semaines durant. »
Bien évidemment que Valjean avait entendu tout cela, il aurait été difficile d'en faire autrement, mais comment est-ce que Javert ne pouvait pas se rendre compte que cela n'avait désormais plus aucune importance, que ce qui était fait était fait et que cela ne changeait en rien ce qu'il avait é faire, ce qui était juste?
« J'ai entendu, » répondit simplement Valjean. « Javert, dites-moi la vérité, est-ce qu'il vous est possible de faire cela par vous-même? »
Javert secoua la tête parce qu'il lui fallait bien admettre qu'il n'avait toujours pas réussi à penser à une solution pour retrouver la trace du clan de la bohémienne qui l'avait envoûté. Il n'avait vraiment aucune idée de comment il allait procéder, maintenant qu'il allait se trouver, encore une fois, à la rue.
« Alors vous avez besoin de monde aide. Je suis… je ne suis pas certain de ce que je peux faire, de comment est-ce que je peux vous aider, je me suis jamais retrouvé confronté à un tel problème, je dois l'admettre, mais je suis sûr que si l'on met en collaboration les ressources que j'ai à ma disposition et votre savoir, vous pourrez trouver un moyen. »
« Mais pourquoi est-ce que vous voudriez m'aider? » demanda Javert, parce qu'il ne pouvait tout simplement pas comprendre le fait que Valjean fasse quelque chose comme cela.
Cela n'avait absolument aucun sens à son avis. S'il s'était trouvé à la place de Valjean, alors l'enfant en face de lui se serait retrouvé à la rue avant même d'avoir le temps de finir de parler - si ce n'était pas en prison. Pourquoi est-ce que qui que ce soit souhaiterait aider quelqu'un qui leur avait menti sans la moindre hésitation, sans la moindre honte? Cela n'avait tout bonnement aucun sens ; même quelqu'un comme Valjean devait bien avoir des limites à ce qu'il pouvait accepter, des limites à sa gentillesse, sa bonté, spécialement envers quelqu'un comme Javert, qui n'avait jamais cacher avoir fait tout ce qu'il avait pu pour rendre sa vie compliquée.
Lorsque Valjean aperçut l'air de pure confusion, mêlée à une sorte d'appréhension, une peur de ce qui allait lui arriver maintenant que la vérité avait éclaté au grand jour, il sentit son cœur se serrer douloureusement dans sa poitrine. Sa main se tendit spontanément mais il refoula le geste avant d'avoir pu atteindre la joue pâle de l'en- de Javert. Il doutait fortement que ce genre d'attention serait apprécié maintenant que l'homme avait cessé de prétendre être une enfant. Cela avait pourtant été instinctuel, le besoin de réconforter, de rassurer. Se reprendre, se battre contre ces instincts si naturels était plus douloureux encore que la confession de Javert. Il avait pourtant toujours une question à laquelle il devait répondre.
« Parce que vous avez besoin de mon aide. C'est tout ce qu'il me faut savoir. Et j'ai besoin - la ville a besoin de son inspecteur. »
La correction ne passa pas inaperçue aux oreilles de Javert qui réussit à grand peine à contenir sa grimace face à cela. Bien sûr, maintenant que la vérité était connue, il n'était plus autant apprécié, il ne manquait plus autant, n'est-ce pas? Pourtant, en tant que maire, Valjean aurait tout de même pu admettre avoir besoin de lui. Simplement parce qu'il ne s'était pas montré dépourvu de péché, cela ne voulait pas dire qu'il n'était pas tout aussi efficace lorsqu'il s'agissait de faire son travail. Cela n'était pas juste de sa part de faire un tel amendement.
« La ville a besoin de moi, » répéta Javert, railleur. « Pas Monsieur le Maire? »
Valjean se renfrogna. Il ne comprenait pas à quel jeu jouait Javert.
« Je doute que je serais toujours le maire une fois de retour à Toulon, » dit-il amèrement.
Il avait toujours su qu'il y avait un risque que sa cavale se termine de cette façon, dès le moment où il avait déchiré son passeport jaune et avait violé sa liberté conditionnelle, mais cela ne voulait pas dire que cela le gênait pour autant moins d'être à nouveau jeté en prison, spécialement maintenant qu'il avait travaillé si dur, avait fait tant de bien pour la ville. Qu'allait-il arriver maintenant à tous ces pauvres gens? Aux travailleurs de l'usine? Avec son arrestation imminente, c'était eux qui allaient souffrir, il le savait. Pour leur bien autant que pour le sien, il avait espéré que le jour où il se faisait prendre serait le plus loin possible mais il devait bien admettre que, depuis l'arrivée de Javert à Montreuil, il s'était résigné au fait que cela allait très certainement arriver rapidement.
Sa réponse laissa Javert sans voix. Cela… cela ne lui avait même pas traversé l'esprit. Il avait réussi à totalement oublier que Valjean n'était pas supposé être en mesure de reprendre sa place de maire une fois qu'il aurait aidé Javert à redevenir lui-même. C'était quelque chose qui lui était complètement sorti de la tête. Principalement, il s'en rendait compte, parce qu'il n'arrivait plus à voir Valjean comme un forçat. Parce que, maintenant qu'il avait vu qu'il était un homme bon, il ne pouvait plus rien voir d'autre.
« Vous n'allez pas… retourner en prison, » lui dit Javert, d'une voix hésitante, et ce fut presque libérateur de prononcer ces mots à voix haute, d'avoir finalement pris sa décision et de l'avoir partagée, de ne plus être à la croisée des chemins.
Peut-être que cela n'aurait pas dû être si bon de savoir qu'il violait la loi, de savoir qu'il allait se rendre complice d'un fugitif mais c'était pourtant bien le cas. Il regarda Valjean droit dans les yeux lorsqu'il lui annonça la nouvelle et il vit une absolue incompréhension dans son regard, si expressif, comme s'il n'arrivait pas à traiter l'information que l'on venait de lui donner, comme si cette phrase en soi était plus surprenante que le reste des révélations de la nuit.
« Je n'ai pas…. Javert, mon aide n'est pas conditionnelle, » dit Valjean en fronçant les sourcils.
Javert renifla en entendant cela parce que, oui, il s'en était bien rendu compte durant leur conversation.
« Je le sais, mais je peux tout de même pas vous arrêter. Cela serait légal, oui, mais cela ne serait pas juste. »
C'était une distinction qui, jamais auparavant, n'était entrée dans son esprit lorsqu'il accomplissait son devoir. La loi était la loi et rien d'autre n'avait d'importance. Cependant, maintenant, il ne pouvait plus supporter de jouer les aveugles. Il connaissait la différence et il n'était pas sûr de comment il pourrait dorénavant s'acquitter de sa tâche avec la même efficacité qu'auparavant s'il commençait à douter de la justice que rendait la loi. Il espérait qu'il aurait de l'aide, même si c'était peut-être tout de même trop demander.
« Je… je ne sais pas quoi dire, » réussit à articuler Valjean, au final, parce qu'il ne s'était jamais, durant toutes ces années, permis d'espérer que cela pourrait arriver, ne s'était jamais permis d'espérer que l'homme dont il avait le plus peur changerait d'avis à son sujet et lui permettrait de garder sa liberté.
« Vous n'avez pas besoin de dire quoi que ce soit. Je préférerais que vous ne disiez rien en fait. »
La dernière partie de la phrase fut marmonnée et, bien que Valjean ait pu l'entendre sans peine, étant donné sa proximité, il décida qu'il ferait mieux de l'ignorer, à juste titre. Il ouvrit sa bouche, à nouveau, pour demander à Javert qu'il lui fasse part de tout ce qu'il savait de la situation présente mais fut coupé dans son élan lorsque l'enfant- l'homme, il y arriverait, en question rejeta vivement les couvertures et fit un mouvement trahissant son intention de sortir du lit.
« Qu'est-ce que vous faîtes ? » vint la question immédiate et sincère, accompagnée d'un froncement de sourcils impressionnants, un air de reproche semblant si paternel sur le visage âgé que Javert dut détourner le regard.
« Je vais chercher mes habits, » répondit aisément Javert. « Je ne peux tout de même pas sortir en chemise de nuit. »
« Sortir ? » répéta Valjean, incrédule. « C'est le milieu de la nuit ! Javert, vous ne pouvez pas sortir maintenant ! Bon sang, il fait nuit et il gèle presque. Vous allez tomber malade, et seulement si vous ne vous faîtes pas agresser avant ! »
« Que diable voulez-vous dire je ne peux pas sortir ?! Je ne peux quand même pas rester ici ! » s'exclama Javert et bon sang ce qu'il était content que le maire n'ait pas de voisin immédiat parce qu'ils n'auraient pas été de joyeuse humeur avec un tel raffut à une heure si tardive.
« Et où est-ce que vous comptez aller ? Dans l'immeuble désaffecté où vous m'avez dit avoir passé votre première nuit ? C'est absolument hors de question ! Je ne vous laisserais pas retourner dans la rue. Vous allez rester là où vous êtes et c'est final. »
Valjean était presque en train de le disputer et cette dernière phrase ressemblait bien plus à un ordre qu'à une suggestion. Il était peut-être en passe d'aller trop loin, il s'en rendait compte, il n'y avait pas de question là-dessus, mais la simple idée de laisser Javert quitter sa maison, spécialement étant donné qu'il n'avait aucune autre place où se réfugier, lui était tout simplement inimaginable et insupportable et s'il devait le mettre en colère en le gardant confiné contre son gré à la maison, alors ce serait ce qu'il ferait, même avec le risque de faire changer Javert d'avis en ce qui concernait sa décision de le laisser en liberté. Non, Javert allait rester là où il se trouvait et ce qu'il le veuille ou non.
« Je… je ne comprends pas, » dit Javert, le regardant avec des yeux fatigués, une étincelle d'espoir y luisant tout de même, sa voix bien trop petite pour appartenir à l'inspecteur, peu importe son âge actuel. « Vous devriez me mettre à la porte. C'était comme cela que c'était supposé se passer. Vous ne réagissez pas comme vous le devriez. »
Valjean aurait ri face à la critique parce que, franchement, qui d'autre que Javert pouvait bien se plaindre de quelqu'un qui se comporterait mieux que prévu mais, bien entendu, il n'y avait absolument rien de drôle quant à la révélation du scénario imaginé, tout spécialement s'il prenait en compte son hésitation à parler un peu plus tôt et, maintenant qu'il y réfléchissait, sa distraction à l'heure du souper.
« Je ne vous mets pas à la porte, Javert. Ni maintenant, ni jamais. Vous resterez avec moi jusqu'à ce que l'on réussisse à trouver une solution quant à votre situation, d'accord ? Je me sentirais certainement mieux de vous savoir en sécurité, maintenant que je n'ai plus besoin de m'inquiéter de vous imaginer prisonnier quelque part, ou à l'hôpital, ou pire encore. »
Javert écouta, absolument sans voix, Valjean parler, sa voix toujours aussi douce qu'à son habitude, comme s'il avait peur de l'effrayer. Après avoir passé aussi longtemps qu'il l'avait fait à agoniser sur sa décision de parler, après avoir accepté les conséquences qui découleraient de sa révélation, avoir accepté qu'il devrait partir de la seule place qu'il avait jamais réussi à appeler un 'chez soi', savoir que ce n'était pas ce qu'il se passait, qu'il était encore le bienvenu dans son chez-soi, dans la vie de l'homme qu'il s'était surpris à tant apprécier, se trouva être trop.
Il était encore remué par son cauchemar plus tôt dans la soirée. L'anxiété l'avait à peine laissé depuis qu'il avait commencé son récit. Son était émotionnel, fragilisé par ces deux événements, régit de plus en plus par des impulsions enfantines, ne put pas faire face à l'assaut. Les larmes lui montèrent aux yeux, des larmes qu'il essaya de contenir sans le pouvoir. Elles coulèrent hors de ses paupières avant qu'il n'ait eu le temps de baisser les yeux et lorsqu'il le fit enfin, ses épaules tremblantes continuèrent de trahir la violence de ses émotions aux yeux du monde – même si son monde, à cet instant précis, se résumait à Jean Valjean.
L'homme en question regarda avec une horreur non-déguisée les émotions qui prirent le dessus sur son inspecteur, ne sachant pas comment réagir, que faire, face à une démonstration si inattendue. Cela avait été si facile il n'y avait que quelques moments de cela encore, lorsque l'enfant en face de lui était Etienne et non Javert. Il n'y avait pas eu l'ombre d'une hésitation dans ses mouvements lorsqu'il avait refermé ses bras autour du petit corps tremblant et cela ne lui aurait même pas traversé l'esprit qu'il pouvait y avoir une autre manière de réagir.
C'était différent à présent. En ayant connaissance de la réelle identité de la personne en face de lui, même dans ce corps d'enfant, quelque chose l'empêchait de s'y autoriser. Il ne pensait pas que Javert apprécierait et le laisserait agir de toute manière. Il n'était pas le genre d'homme, Valjean en était certain, à apprécier d'être observé dans un état si incontrôlé et d'accepter de se faire réconforter par autrui. Bien sûr, Valjean avait également été certain qu'il n'était pas le genre d'homme à s'autoriser à pleurer comme cela. C'était ahurissant et passablement alarmant, cet état d'inaptitude.
« Javert, » murmura Valjean et, incapable de rester plus longtemps sans agir, sans venir en aide, il tendit la main.
Il avait presque atteint l'épaule de l'enfant lorsque la main de Javert stoppa sa progression, encerclant son poignet avec une force surprenante étant donné les circonstances et Valjean se figea. Il avait maintenant la confirmation que le contact n'était pas le bienvenu et il était sur le point de se retirer sa main lorsqu'il réalisa que l'étreinte autour de son poignet ne semblait pas se desserrer ou le repousser. Sur ce, il resta immobile et silencieux, attendant que Javert se décide à agir.
Il fallut à l'inspecteur quelques minutes pour retrouver sa contenance, essuyer les traces de larmes restantes sur ses joues, et se calmer à nouveau. Une fois que cela fut fait, il leva les yeux vers Valjean, arrivant d'une manière ou d'une autre à ne pas laisser un rougissement de honte envahir ses joues après une telle performance, et lui offrant un sourire ironique.
« C'est pour cela qu'il faut que je trouve un moyen de conjurer le sort et très vite. Au début, il ne s'agissait que de mon apparence physique mais maintenant… »
Valjean hocha gravement la tête. Oui, il comprenait ce qu'il se passait. Ce n'était plus seulement physique. Le changement commençait également à opérer sa magie au niveau émotionnel.
« Vous commencez à réagir comme le ferait un enfant, » constata-t-il et regarda Javert alors que celui-ci acquiesçait et, finalement, lui libéra le poignet.
« Cela a été graduel. Dans les premiers temps, cela ne me prenait qu'une fois de temps en temps mais cela devient de plus en plus souvent récemment. Valjean, je ne peux pas… je ne peux pas rester comme cela. »
Valjean hocha à nouveau la tête parce que, bien entendu qu'il ne pouvait pas rester comme cela. Il n'aurait jamais même ne serait-ce que penser à suggérer quelque chose comme cela. Cependant, la vie de Javert n'était pas en jeu à cet instant précis, pas si cela faisait des semaines avec seulement cette petite dégradation au niveau émotionnel.
« D'accord, » dit-il. « D'accord. On va faire tout ce que l'on pourra pour que vous reveniez à vous-même et j'aurais besoin pour cela de toute savoir dans les moindres détails mais pas ce soir. »
Javert fronça les sourcils, près à argumenter sa défense, mais Valjean le coupa avant même qu'il n'ait eu le temps de commencer.
« Non. C'est le milieu de la nuit et nous sommes tous les deux épuisés maintenant. Nous avons besoin de sommeil pour être capables d'y réfléchir à tête reposée, d'accord ? Et cela ne pourra arriver qu'après une bonne nuit de sommeil. »
Javert savait que Valjean avait raison, il savait qu'il ne devrait pas en débattre avec lui parce qu'il n'était pas dans son état d'esprit habituel à cet instant, mais maintenant qu'il avait réussi à tout confesser à Valjean, maintenant que sa réelle identité était non seulement connue mais, plus important, plus étonnamment acceptée, il ne voulait rien de plus que de mettre carte sur table pour que lui et Valjean puisse débattre et arriver à une solution à laquelle il n'aurait peut-être pas pensé seul ou, même s'il avait pu y penser, n'aurait jamais eu les ressources pour la mettre en œuvre.
Il était sur le point d'ouvrir la bouche, pour dire tout cela à Valjean, lorsque les mots furent ravalés par un bâillement et ses yeux se rétrécirent alors qu'il vit les lèvres de Valjean frétiller, comme s'il réprimait un sourire. Toutefois, il choisit de ne pas commenter, préférant faire comme s'il n'avait pas été sur le point d'insister sur quelque chose d'aussi visiblement faux que le fait qu'il n'était pas du tout fatigué.
« Demain, » constata fermement Javert, comme s'il avait suspecté Valjean de n'avoir dit cela seulement que pour l'apaiser, sans réellement le penser, comme il l'aurait fait pour un réel enfant.
Valjean acquiesça.
« Plus tard aujourd'hui, je suppose, » amenda-t-il. « Maintenant, retournez vous couchez, d'accord ! Vous avez besoin de repos. »
Javert cilla à être adressé comme cela par Valjean maintenant que l'homme savait qui était en face de lui mais il suspectait que cela devait être difficile pour le maire de se défaire de l'habitude de le traiter comme il l'aurait fait pour Etienne. Cela était de sa propre faute, il supposait, puisqu'il était celui qui avait continué de jouer la comédie pendant si longtemps après que cela n'ait plus été nécessaire. Il aurait dû penser aux conséquences plus tôt et, il supposait, de toute façon, qu'il était difficile de traiter quelqu'un qui ressemblait à un enfant comme un adulte en position d'autorité. Il ne ferait probablement pas mieux si leurs places étaient inversées.
Gardant cela à l'esprit, il garda le silence alors qu'il obéissait à la suggestion de Valjean et se glissa sous les couvertures, prêt à se rendormir avec un esprit allégé. Valjean, le voyait faire, se releva de là où il était resté assis durant toute la conversation et l'observa avec un œil de lynx alors qu'il se préparait. Une fois qu'il fut apparemment satisfait, il rangea les couvertures autour du corps de Javert et celui-ci leva un sourcil parce que, apparemment, Valjean devait être absolument exténué s'il avait déjà oublié qu'il n'avait plus du tout besoin de border.
Il sembla que Valjean réalisa bien assez rapidement son erreur en fin de compte, un air penaud se dessinant sur ses traits avant qu'il ne fasse qu'hausser les épaules, comme si disant 'pas de mal' et souffla la bougie qu'il avait allumée alors que Javert était encore au prise avec son cauchemar.
« Bonne nuit, Javert. »
« Bonne nuit, Valjean, » répondit automatiquement Javert, déjà à moitié endormi avant même que la porte ne se referme derrière l'homme.
Contrairement à avant, quand son esprit avait été en ébullition, des scénarios se succédant sans cesse dans son esprit, il n'y avait maintenant rien pour l'empêcher de sombrer doucement dans les bras de Morphée.
