Dream team
Il revenait toujours, et il percevait toujours au ton de sa voix que rien ne l'ennuyait plus que d'avoir à réclamer ses services. Depuis qu'il lui avait fourni l'adresse précise d'Ariadne trois semaines plus tôt, Arthur avait respecté le silence radio. Jusqu'à ce qu'il ait besoin des coordonnées d'Eames et de Yusuf pour poursuivre sa longue, éreintante et impossible tâche auprès de Cobb.
La mission Inception avait été un succès sans précédent, il fallait bien l'avouer. Par le fait, Cobb avait honoré sa part du marché, et même s'il n'était pas revenu des limbes pour profiter de l'échange, Saito avait contacté ses hommes afin que les charges pesant sur lui soient levées comme convenu. Mais si les autorités ne le poursuivaient plus avec acharnement, c'était au tour de ses rivaux extracteurs de le traquer dans l'espoir de lui soutirer la méthode brevetée de l'inception, que Cobb avait été le seul à aboutir à ce jour.
Cobb était venu le sauver du néant, mais il n'avait pas souhaité remonter à la surface en sa compagnie. Jamais plus ils n'avaient été jeunes côtes à côtes. Tandis que Saito regagnait la réalité, Cobb dérivait jusqu'à devenir un vieil homme hanté par les regrets, attendant de mourir seul. Et rien de ce qu'aurait pu dire ou faire Saito à l'époque ne l'aurait convaincu d'abandonner Mall. Mais Saito se souvenait de son courage et de ses efforts pour le tirer de là, pour lui intimer de mourir et de renaître ; aussi il n'avait pu qu'approuver le geste de cet entêté d'Arthur qui s'était mis dans l'idée de le secourir à son tour. Néanmoins l'approuver et l'aider étaient deux choses bien différentes. Saito avait engagé leur équipe pour pratiquer une inception sur Fischer. Une fois cette étape franchie avec brio, leur contrat stipulait uniquement le versement d'une somme conséquente à chacun des acteurs de leur réussite (si on oubliait l'arrangement particulier de Cobb). Alors quand Arthur l'avait prié de lui accorder davantage de fonds pour couvrir les frais de soin et de déplacement qu'entraînerait un Cobb réduit à l'état de légume, Saito s'y était opposé.
Il avait proposé le partage de leurs salaires, en revanche. Si Ariadne s'y était pliée sans une once d'hésitation, joignant son butin entier à celui d'Arthur, Eames et Yusuf n'en avaient cédé qu'un petit quart (bien que le quart d'un paiement pareil puisse difficilement être qualifié de « petit »). Saito doutait qu'il s'agisse de mépris ou d'avarice – les deux hommes se souciaient sans doute bien plus de leur chef qu'ils n'aimaient à le faire croire, preuve en était de leur participation. Mais c'était un monde impitoyable que celui de la lutte de pouvoir et de la pègre. On n'offrait pas quarante mille dollars parce qu'on était sentimental. À moins de s'appeler Arthur.
Ariadne s'était montrée tout aussi naïve, mais elle avait des circonstances atténuantes : quelques semaines plus tôt, elle n'était encore qu'une étudiante sans histoire, avec comme seul futur l'emploi stable mais sans prestige d'un cabinet d'architectes correct mais sans prétention. Arthur, Eames et Yusuf avaient disparu si brutalement à Los Angeles que Saito s'était senti obligé de la prendre en charge, cette jeune femme perdue à l'autre bout du monde, dont toutes les économies venaient de s'envoler avec son patron et son pseudo petit-ami.
Il avait tenté de se persuader qu'il n'y avait strictement rien de personnel dans le fait qu'il lui déniche un travail à Paris alors qu'il refusait catégoriquement d'amortir les dépenses d'Arthur. À force de dire oui à l'une et non à l'autre, il avait pourtant dû se rendre à l'évidence et admettre que la répartition des privilèges n'était pas équitable. Mais Ariadne était une petite fille que personne n'épaulerait si Saito ne se dévouait pas. Arthur était un grand garçon, voleur de surcroit, qui saurait subvenir à ses besoins s'il voulait bien prendre la peine d'essayer.
Saito ne pouvait nier que la protection d'Ariadne était aussi intéressée que fourbe. Il avait été fortement impressionné par son architecture onirique et désirait la garder à portée de main si, comme il le croyait, les extractions – et les inceptions, quand les adversaires de Cobb seraient parvenus à leurs fins – se multipliaient à l'avenir. Ariadne n'aurait probablement pas envie de travailler de nouveau sous ses ordres après ce qui s'était produit, mais avec tout ce qu'il avait mis en œuvre pour son confort et sa sécurité, ce ne serait plus vraiment une question de choix : elle aurait une dette envers lui.
Tout comme Arthur accumulait les dettes en quémandant sans cesse de nouvelles indications pour reformer l'équipe qui, selon lui, sauverait Dom Cobb. Saito voulait qu'il réussisse, c'était bien pour cela qu'il accédait toujours à ses requêtes, au final. Mais Saito n'était pas prêt à le renseigner gratuitement, ne serait-ce que pour la forme. Plus on a d'argent, plus on en veut, c'est bien connu.
Il avait peut-être été un peu sévère lors de leur dernière communication téléphonique. Après tout, Saito aussi avait une dette. Une dette envers Cobb : il l'avait tiré des limbes. Sans doute aurait-il dû en être reconnaissant à l'équipe entière et donc fournir à Arthur l'intégralité des informations qu'il désirait ; afin que Saito, par le biais des indices révélés, secoure à son tour Cobb du Grand Rien. Mais s'il s'obstinait à exiger une compensation financière à chacune de ses contributions, ça n'était pas seulement par égoïsme, ni par amour de l'argent.
C'était également pour rester étranger. Pour rester un homme d'affaire bien à l'abri derrière ses murailles de billets, qui interdisait les larmoiements et ne cédait pas face à l'air de chien battu d'un pauvre type en détresse.
Pour rester un touriste. Un touriste exigeant qui ne prend jamais de vacances deux fois au même endroit.
