7.

Depuis la tour de glace de la Grande Cité des Carsinoés, qui était son refuge, Dambale observa via un grand miroir les mondes sous son contrôle et un en particulier.

- Saletés de Carsinômes, vous avez beau ne pas disposer d'une seule arme, vous me résistez ! J'ai transformé votre Arche en vortex, vous auriez dû disparaître avec elle hors vous la hantez toujours ! Vous m'avez fermé votre esprit, et je ne sais donc rien de vos intentions. Vous m'avez volé mon butin, j'avais pourtant à me régaler de sa lente agonie.

La Carsinoé fit claquer ses ailes.

- Maintenant que vous m'avez un peu oublié, j'aimerais savoir ce que vous manigancez avec ce rejeton d'Humain. Et le mieux sera que je me colle à quelqu'un qui ne pourra rien me dissimuler de ses pensées.

Et sur la lentille du miroir interdimensionnel apparut la silhouette de l'Arcadia.


Le commandant de la République Indépendante tenta d'esquisser un sourire.

- Je pensais avoir mauvaise mine, et Marina ne se prive pas de me le répéter, mais tu n'es pas loin de me battre. Et encore, sous cette tignasse je ne vois que la moitié de ton visage !

- Clio, en revanche, ne me dit rien… Mais elle n'en pense pas moins et sa mine est également éloquente !

Albator poussa la bouteille de red bourbon vers son visiteur.

- On dirait que tes rêves sont agités au vu de tes cernes ! remarqua-t-il.

- Pour rêver, il faut dormir. Et là c'est plutôt réduit à sa portion congrue. Les médocs de Doc Machinar semblent n'avoir aucun effet. Mais je parle-là à un converti, ajouta Warius. Je n'ai pas l'impression que tu passes beaucoup de temps dans ton lit non plus ! Alguérande ?

- Evidemment ! s'emporta le grand Pirate balafré en se levant pour faire les cent pas. Alhannis et ses cadets sont en parfaite sécurité sur Terra IV, avec ce Torien et la magicienne…

- Sorcière !

- … ils n'ont donc pas à être affectés par toutes les horreurs de ces affrontements. Les vaisseaux insectes tombent comme des mouches mais on dirait qu'il en vient deux fois plus en remplacement ! Les Carsinoés ont dû perdre des dizaines de milliers d'entre elles mais ça ne les fléchit pas un instant. Les cuirassés clones tiennent bon, se multipliant eux aussi pour répondre à la menace, mais on ne peut pas éterniser ce conflit durant bien longtemps encore ! Les mille pattes nous traquent plus que jamais et ils ne nous laisseront plus aucune chance d'en réchapper !

- Alguérande, insista Warius.

- Dambale ne pouvait qu'avoir les plus funestes intentions envers lui… Au vu de l'enregistrement de l'enlèvement, je n'ai pas l'impression qu'Algie soit en mesure de s'opposer à elle. Dès lors, les dieux seuls savent ce qu'elle a pu lui faire…

- Tu m'as dit que Pouchy avait développé lui aussi des talents spéciaux.

- Et il ne se manifeste, ce qui n'est guère de bon augure… soupira le capitaine de l'Arcadia. Et puis, il demeure un petit garçon de dix ans ! Aucun de ces gosses n'aurait dû connaître quoi que ce soir des horreurs de ce monde, et ils ont enduré le pire en mon absence.

- Même si tu avais été là, tu n'aurais rien pu empêcher, remarqua Warius. Les Carsinoés, et moi, avons parfaitement isolé les tiens… Tes gamins ont été remarquables pour tenir bon, en dépit de tout.

- Hum, ça on ne le saura vraiment qu'une fois que tout sera fini, derrière nous, et qu'ils auront à se réhabituer à une vie normale, si tant est que cela leur sera possible. Ces souvenirs, ils ne les oublieront jamais !

Warius s'approcha de son ami, accablé au possible, se désolant pour ses enfants en sûreté et se rongeant les sangs pour celui dont il ignorait le sort.

- Si au moins, je pouvais faire quelque chose, murmura-t-il.

- Tu es là, vivant, c'est déjà beaucoup. Salmanille a dû demeurer non loin de la Terre. Si les cuirassés clones l'emportent, les esprits seront libérés et la Flotte aura à se réorganiser et avec les rares à avoir conservé leur lucidité, elle aura à reconstruire, presque tout…

Clio apporta un verre aux deux hommes, mais aucun d'eux n'eut envie de trinquer, Tori-San en pleurs sur son perchoir et Mi-Kun en boule dans son panier.

En vue de l'Arche des Carsinômes, l'Arcadia et le Karyu avaient mis à l'arrêt, imités par le Deathbird demeurant sous bouclier d'invisibilité.

Et Albator s'était précipité au-devant de Galahane.

- Ma Jurassienne d'amie affirme qu'Alguérande est arrivé ici. As-tu pu le reprendre à Dambale ?

- Oui.

Le grand Pirate balafré eut un léger soupir de soulagement, un bref instant, toutes ses angoisses remontant dans sa gorge, lui nouant les tripes.

- Et… ? Tu l'as bien récupéré, n'est-ce pas, Galahane.

- Oui… Mais il était déjà trop tard, nous n'avons pas pu le sauver de l'empoisonnement. Il s'est éteint il y a déjà quatre jours de cela.

- Non, pas comme ça, pas maintenant ! Tu as intérêt à me faire voir sa dépouille, sinon je n'y croirai jamais ! hurla Albator.

- Son corps est dans l'une de nos cryptes. Suis-moi.

Dévasté, il obéit machinalement, Clio et Khell dans son sillage, mais ayant oublié jusqu'à leur présence, rassemblant ses forces pour supporter la vision qui lui serait donnée à voir.


Depuis son point d'observation, Dambale frétilla de plaisir, elle, mais ne s'emballa pas !

- C'est très plausible, mais moi aussi je dois le voir pour le croire ! Les Carsinômes m'interdisent tout accès à leur esprit, mais cet Humain ne le peut pas, il n'y songe même pas ! Il ne pourra rien me cacher et je sais que ses émotions seront le reflet de la vérité ! Dans quelques instants, je saurai si je peux reprendre sans souci mes projets d'invasions !

Et elle rit à gorge déployée.