Notes:

"Sherlock" est une série télévisée créée par Steven Moffat et Mark Gattis.
Les personnages, scénarios, répliques et tout ce qui s'y rapporte sont la propriété de BBC, Hartswood Films Ltd et Masterpiece.

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Chapitre 7

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Quand John était entré à Baker Street, il avait manqué de buter sur une Mme Hudson frétillante d'excitation qui redescendait les escaliers.

_ Oh, John ! Comment s'est passée votre journée ?

_ Euh… bien.

Il avait considéré Mme Hudson avec des yeux surpris. Elle irradiait de contentement et son sourire était plus large que d'habitude.

_ J'arrive au milieu de quelque chose ? Avait-il demandé.

Mme Hudson avait pointé du doigt vers l'étage.

_ Oh, Sherlock est revenu de New York, il est dans le salon. Il y a des invités. Je ne vous en dis pas plus… Mais – chuuut ! – ne faites pas de bruit, quelqu'un dort.

Rendu perplexe par ces propos obscurs, John était monté à l'étage.

_ Sherlock ? Tu es rentré ?

Il entra dans le salon, trouva son ami dans son fauteuil avec son violon en main.

_ Bonsoir, John.

Celui-ci ôta son manteau.

_ Comment était New York ?

_ Ennuyeux.

John eut un sourire en coin devant cette réponse et accrocha son manteau à la patère à-côté de la porte. Ce fut là qu'il remarqua le manteau de femme. Il eut une seconde d'arrêt, puis revint vers Sherlock.

_ Mme Hudson m'a dit que nous avions des invités.

_ C'est exact.

_ Qui est-ce ? Une cliente ?

_ L'on peut dire ça, répondit mystérieusement Sherlock qui regarda en direction de la cuisine.

John suivit son regard et se figea.

_ Bonsoir, docteur Watson.

Irène Adler était là, debout dans l'encadrement de la porte. John la considéra, bouche bée.

_ Irène Adler ?

_ Elle a requis mon aide, expliqua Sherlock. Le SMS de New York, c'était elle.

John resta muet, puis décida qu'il serait intelligent de s'asseoir sur le sofa.

_ Mais vous étiez morte, articula-t-il d'une voix blanche.

_ C'est effectivement ce que tout le monde a cru. Mais Mr Holmes est un homme plein de ressources.

John tourna spontanément la tête vers Sherlock. Il commençait à comprendre…

_ Alors cette affaire en Europe, c'était pour de faux ?

Quand Mycroft lui avait appris la nouvelle, la supposée mort de La Femme remontait à deux mois. Il ne voyait que cette obscure affaire en Europe pour concorder avec cette date. D'autant que Sherlock en était revenu étrangement silencieux, ce que John avait trouvé particulièrement inhabituel.

_ Tu n'étais donc pas en Europe, c'est ça ?

Le silence de son ami fut suffisamment éloquent. John laissa échapper un petit rire las.

_ Fidèle à toi-même, sourit-il. Tu n'apprendras décidément jamais à me parler.

Il revint à Irène Adler.

_ Autre chose que je dois savoir ? Tant qu'on y est, vous n'auriez pas un ou deux enfants cachés, histoire de compléter le tableau ?

Il fut surpris de sentir l'atmosphère se tendre brusquement. Une note du violon claqua. Puis il entendit Mme Hudson remonter l'escalier avec de nouvelles boissons, et il se souvint : « ne faites pas de bruit, quelqu'un dort ».

Il sentit son visage s'affaisser alors que Mme Hudson passait devant eux en papotant.

_ Ce pauvre petit chou était mort de fatigue, expliqua-t-elle. Il faut dire qu'on ne tient pas très longtemps à cet âge. C'est dommage que vous n'ayez pas fini plus tôt, John, vous auriez fait sa connaissance, il est tellement mignon ! Tout le portrait de son père !

John resta figé, regardant Mme Hudson, Sherlock et Irène Adler à tour de rôle.

_ John ?

Il pointa un doigt hésitant dans leur direction.

_ Non…

Il tourna la tête vers Sherlock.

_ Toi… et Irène Adler…

_ Je te laisse à tes propres déductions, John.

Irène Adler se mordit la lèvre. Elle commençait à comprendre les mises en gardes de Mycroft sur l'incapacité de Sherlock à formuler des explications prudentes et attentionnées. Voyant que John se décomposait de plus en plus, elle s'avança et vint s'asseoir sur le sofa à-côté de lui.

_ Ce que Mr Holmes est de toute évidence incapable de vous expliquer correctement, c'est que je ne suis pas morte à Karachi. Mr Holmes est parvenu à intervenir à la dernière minute pour me sauver. Tout a été fait pour que vous croyiez tous à ma mort, mais en réalité, j'étais réfugiée à New York. Malheureusement, mes anciens ennemis ont finalement retrouvé ma trace, la raison pour laquelle je suis de retour ici.

_ D'accord.

Il avait au moins compris la moitié de l'histoire.

_ Et… euh…

Irène Adler jeta un rapide regard en direction de la chambre de Sherlock.

_ Il dort actuellement, je suis donc dans l'incapacité de vous le présenter.

_ Il ? C'est un garçon ?

_ Oui. Il a trois ans. Et pour anticiper votre prochaine question… Oui, Mr Holmes en est le père.

John tourna la tête vers Sherlock qui continuait de gratter son violon, le regard plongé dans ses pensées, comme si la conversation ne le concernait pas.

_ Mais…, hésita John. Comment… ?

_ Docteur Watson, ne m'obligez pas à vous apprendre votre métier.

_ D'accord.

John revint à Irène Adler, désignant son ami du doigt.

_ Il le savait ?

_ Pour sa défense, non.

_ Comment il a réagi ?

_ Comment auriez-vous réagi ?

John se laissa aller contre le sofa. Il était fatigué. Il avait passé une dure journée de travail. Il était rentré avec des idées de thé et une bonne nuit de sommeil. Au lieu de cela, il apprenait la survie d'Irène Adler, sauvée des terroristes pakistanais par Sherlock. Qu'ils avaient eu tout deux des relations intimes. Et qu'Irène Adler s'en était tirée à New York avec un fils qui avait maintenant trois ans. Et que tout ce petit monde était aujourd'hui rassemblé ici. Une journée normale de plus à Baker Street.

John regarda à nouveau Sherlock, qui continuait sereinement de titiller son violon, quoique le regard mâtiné d'une confuse incertitude.

John comprenait l'étrange sensation que procurait la nouvelle d'un fils caché. Mais pourquoi donc son ami persistait-il à être aussi inepte quand il s'agissait de signifier des évènements d'une telle importance ? Déjà pour son retour d'entre les morts, John avait dû mobiliser toute sa compréhension et toute son abnégation pour assimiler la nouvelle. Car s'il y avait un domaine dans laquelle Sherlock était nul, c'était celui du tact. Il voulait bien comprendre la sociopathie chronique de son ami, mais il avait toujours du mal avec cette manie également chronique qu'il avait de ne jamais prendre de gants.

Donc La Femme était en vie. Et elle était à Baker Street. Avec leur fils.

Il se leva.

_ Je vais me coucher, annonça-t-il.

Il marcha vers l'escalier.

_ Docteur Watson…

_ Bonne nuit.

Et ses pas disparurent à l'étage supérieur. La porte de sa chambre se referma, et ce fut le silence.

Irène Adler se tourna vers Sherlock, qui n'avait pas bougé.

_ Je comprends maintenant la prudence de votre frère, quant à vos explications. Vous ne l'avez pas ménagé.

_ John est un adulte d'intelligence moyenne. Il faut juste lui laisser un peu de temps.

_ Oui, il m'évoque d'ailleurs quelqu'un que je connais.

Et elle se leva à son tour, les lèvres pincées.

_ Bonne nuit, Mr Holmes.

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John se leva le lendemain en ayant peu dormi. Heureusement, avec ses horaires de la veille, il ne commençait pas le travail trop tôt. Il se tira du lit et se traina comme il put jusqu'à la salle de bain. Une douche froide acheva de le réveiller.

Sherlock était absent. John supposa qu'il devait déjà être parti traquer les méchants. Il entra dans la cuisine et mit la bouilloire à chauffer.

_ Bonjour, docteur Watson, fit une voix dans son dos.

Il se retourna. Irène Adler était assise à la table du salon. Sur la chaise à-côté d'elle, dépassait une petite masse de boucles brunes.

John marqua un temps d'arrêt. La rencontre de la veille au soir lui revint brusquement en mémoire : Irène Adler, vivante, à Baker Street avec son fils.

Cette dernière s'était drapée dans la robe de chambre de Sherlock, les cheveux dénoués. Elle lui sourit doucement en le regardant.

La bouilloire tinta, le faisant presque sursauter, et il se versa son thé avant de s'approcher de la table du salon. Irène Adler essuyait une petite bouche barbouillée de confiture.

_ Misha ? Demanda-t-elle doucement. Dis bonjour au monsieur.

Une petite tête se leva vers lui.

_ Bonjour, monsieur !

John en laissa presque tomber son mug de thé. Irène Adler dut se lever précipitamment pour lui proposer sa chaise.

Pas de doute, ce petit avait de qui tenir. C'était les mêmes cheveux, le même visage, les mêmes lèvres, la même carnation de peau. Seuls les yeux étaient différents, d'un bleu moins nuancé. John devina facilement qu'il devait s'agir de la couleur des yeux de sa mère. Il n'était pas très grand, mais montrait les signes d'une future sveltesse. Il portait une chemise blanche et un pantalon noir. John avait l'impression de se retrouver face une réplique en miniature de Sherlock.

Il mangeait une tartine en se mettant de la confiture sur les doigts. Devant lui, sur la table, se trouvait un verre de lait et une orange.

Il regarda Irène Adler qui avait posé deux mains protectrices sur ses épaules.

_ Alors c'est donc vrai ? Demanda-t-il.

Elle hocha prudemment la tête.

_ Ecoutez, docteur Watson, commença-t-elle, je voulais m'excuser pour hier soir. Mr Holmes n'a pas été des plus délicats, et…

_ Ca, vous pouvez le dire.

John avala nerveusement une gorgée de son thé.

_ Il m'a menti. Une fois de plus. Quand cet imbécile va-t-il enfin se décider à me faire confiance ?

Sa voix montait, s'échauffait, mais conscient de la présence du petit garçon, il ne l'éleva pas trop haut.

_ Qu'il n'ait jamais su qu'il était père, je veux bien, mais pourquoi ne m'a-t-il rien dit sur vous ? Il m'a fait lui mentir sur votre sort, alors qu'il savait parfaitement que ce que je lui disais n'était pas vrai. Vous pouvez croire ça ?

Irène Adler était d'accord avec son point de vue. Mais quelque part, elle comprenait la prise de position de Sherlock.

_ Les gens qui ont failli me tuer il y a quatre ans étaient des terroristes, se défendit-il. Ils ont voulu me décapiter. Ceci pour vous expliquer qu'ils ne sont pas le genre de personnes à s'embarrasser de principes. S'ils avaient su que vous saviez, ils auraient employé n'importe quel moyen pour vous faire parler.

_ Et vous pensez que je ne sais pas ça ? J'ai fait l'Afghanistan, alors je m'y connais un peu sur la question. Je sais bien que je ressemble à un vieux garçon, que j'ai l'air ridicule avec mes pulls, que le métier de docteur n'est pas des plus excitants. Mais je suis aussi un ancien soldat. J'ai été sur le terrain, j'ai tenu une arme, et j'ai prouvé à maintes reprises que je savais encore m'en servir. Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai dû mettre mon existence de côté pour lui, le nombre de fois où j'ai dû renoncer à vivre ma vie, juste parce qu'il avait besoin de moi. Et voilà comment il me remercie.

Une boule monta dans son ventre en grondant. Oui, il était en colère. En colère d'avoir été une fois de plus tenu à l'écart alors qu'il aurait pu être utile. Il n'aurait peut-être pas fait ou changé grand-chose, mais partager des secrets, n'était-ce pas ce que faisaient les amis, d'habitude ?

Un coup à la sonnette interrompit ses pensées. Spontanément, John et Irène Adler échangèrent un regard. De toute évidence, aucun d'entre eux n'attendait de visite. Ce ne pouvait être Mme Hudson, on l'entendait d'ici faire sa vaisselle. Et Mycroft se serait annoncé.

John décida de prendre les devants.

_ Restez ici, je vais voir.

Il descendit l'escalier, pour se rendre compte que Mme Hudson l'avait devancé. Elle refermait la porte, perplexe.

_ Qui c'était ? Demanda John.

_ Aucune idée, avoua Mme Hudson, il n'y avait personne. Juste ça.

Et elle montra dans sa main une grande enveloppe blanche. Dessus, en caractères d'impression, deux initiales : I.A.

John commença à sentir monter dans son dos un petit frisson d'alarme. Il prit l'enveloppe, l'ouvrit sans réfléchir.

_ John, voyons ! Protesta Mme Hudson. Depuis quand ouvrez-vous le courrier des autres ?

_ Elle et son fils ont été menacés, Mme Hudson, je crois que ça me donne certaines prérogatives.

_ Menacés ? Oh, mon Dieu, le pauvre petit !

Et elle se précipita à l'étage.

John avait fini d'ouvrir l'enveloppe. A l'intérieur, il y avait une photo. Elle représentait Sherlock, Irène Adler et Misha, de toute évidence dans un aéroport, mais il aurait été incapable de dire lequel.

Le visage de Misha était barré d'une croix au feutre rouge.

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