Chapitre III

Quand ils entrèrent dans la forêt, le Chapelier lui lança un regard puis commença :

– Je pense que plus personne à part les papillons et les animaux de la forêt ne peuvent plus nous entendre désormais, déclara t-il.

Il fit une petite pause et seuls les bruits de leurs pas sur le sol se fit entendre. Au loin, un oiseau s'envola d'entre les arbres.

– Cela va maintenant faire 10 ans que la Reine Rouge gouverne cet endroit. C'est une dictatrice sans cœur, qui détruit certaines ressources essentielles pour continuer à avoir de l'autorité. Son armée terrorise les habitants. Nous sommes en danger à chaque instant. Et puis, il y a le Jabberwocky.

Alice fronça les sourcils.

– Le Jabberwocky ? Qu'est-ce que c'est ?

Le Chapelier eut une mine sombre.

– Son dragon.

Un frisson traversa Alice.

– Depuis quelques temps, la Reine est de plus en plus folle. Son pouvoir détruit le Pays des Merveilles. Les couleurs disparaissent, la vie s'en va, les animaux se laissent étrangement mourir. Elle a envoyé le Jabberwocky détruire des villages entiers sans raison, persuadé que les villageois protégeaient Alice. Le mien en faisait partie.

Le blond s'arrêta.

– Alice ? souffla t-il, tremblant.

Le Chapelier se retourna vers lui, les sourcils froncés.

– C'est le nom de l'enfant dans la prophétie qui à été faite à la Reine, déclara le Chapelier sans vraiment comprendre sa réaction.

Alice se mordit la lèvre.

– Quelle prophétie ? demanda t-il.

Le rouquin prit un air solennel puis récita :

– Quand l'enfant aux cheveux immaculés tombé du ciel trouvera l'épée du crépuscule, le règne de la Reine tyrannique prendra fin sous une ondée de soleil.

Il eut un sourire.

– Plutôt métaphorique tu ne trouves pas ? Le prophète aurait apparemment crié le prénom « Alice » avant de s'évanouir. Beaucoup de gens y croient.

– Pas vous ? demanda Alice en tentant de se maîtriser.

Le Chapelier parut réfléchir.

– Je ne sais pas vraiment, répondit-il honnêtement. Je soutiens sa Majesté Mirana et je pense qu'elle sera celle qui mettra fin à ce règne ridicule.

– Mirana ?

Comme s'il venait de dire quelque chose qui ne fallait pas, le chapelier pinça les lèvres. Il regarda Alice fixement pendant presque une minute avant de finalement soupirer.

– De toute façon, si tu étais un espion de la Reine Rouge, je serais sans doute déjà mort. Sa Majesté Mirana est sa sœur. La Reine la déteste depuis toujours, et c'est pour ça qu'elle se cache. Sa Majesté attend l'occasion pour la renverser et ramener la paix.

Alice déglutit.

– Que se passerait-il si la Reine Rouge trouvait Alice ?

Le Chapelier parut réfléchir puis haussa les épaules et lui sourit :

– Elle la tuerait.

Le petit blond ne put s'empêcher de déglutir.

Il faut que je me calme, c'est peut-être juste une très grosse coïncidence, se dit-il.

Mais malheureusement, même lui n'y croyait pas.

– C'est pour cela que des gardes sont peut-être à ma recherche ?

Le Chapelier fronça les sourcils.

– Je suis publiquement partisan de la Reine Blanche. Et toi, comme tu étais avec moi, ils doivent maintenant te chercher aussi.

– Mais dans ce cas, pourquoi aviez-vous peur que je sois un espion si votre petite rébellion est publique ?

– Oh, simple réflexe.

Mais il cachait quelque chose, cela était évident.

– Et de tout façon, tu n'es pas concerné par les recherches de Alice puisque tu es un garçon.

Le blond baissa la tête. Apparemment, le Chapelier n'avait lui-même pas remarqué que dans cette fameuse prophétie, il n'était nulle part question d'une fille.

– Je suis désolé pour votre village, chuchota Alice au bout d'un moment.

Le Chapelier se contenta de lui caresser les cheveux avec un sourire triste.

La conversation close, ils continuèrent de marcher en silence. Autour d'eux, les arbres bougeaient, sifflaient, dansaient. Malgré le fait qu'il n'y avait pourtant aucun vent. Les couleurs se confondaient entre elles, joyeuses, pleines de vie. Le sol, recouvert de feuilles aux mille teintes chatoyantes, semblait ne jamais vouloir se terminer. Au bout d'un moment, Alice finit par poser la question qui le taraudait depuis un bon moment :

– Les journées sont... Plutôt longues, non ?

Le Chapelier lui lança un regard amusé.

– Et bien oui. En fait, continua t-il en étouffant un rire, la nuit ne tombe jamais dans cette région.

Alice crut pendant un instant que sa mâchoire allait se décrocher.

– Tu es horrifié par le fait que la lune ne passe jamais par ici, mais tout le reste n'avait pas vraiment l'air de beaucoup t'étonner, lui souffla le rouquin, étonné lui aussi par sa réaction.

Alice se tourna vers lui :

– Mais.. Vous ne dormez pas ? Jamais ?

Il se voyait déjà avec de grosse valise sous les yeux si le rouquin ne voulait pas s'arrêter pour dormir car il n'y voyait pas l'intérêt. Lorsqu'il était tombé, dans son monde, il était déjà tard, et il n'avait dormi qu'un court instant dans le bateau depuis. À la pensée de son monde, son cœur se serra étrangement, et une image de son frère s'infiltra dans son esprit. Il secoua la tête ; il ne voulait pas y penser.

Cette fois, le Chapelier s'esclaffa franchement.

– Bien sûr que si nous dormons ! Tu n'as pas bien regardé le soleil, n'est-ce pas ?

Tout en fronçant les sourcils, Alice leva la tête vers le ciel :

– Pourquoi le soleil ? Que peut-il bien avoir de parti...

Il en resta bouche bée.

À travers les feuillages colorés, l'astre lumineux était clairement visible et illuminait le ciel. Mais ce qu'Alice n'avait tout d'abord pas remarqué, c'était la pendule qui se trouvait en son centre. En effet, à travers l'or éblouissant, un cadran de 24 chiffres avec deux aiguilles était clairement visible.

Comment est-ce que j'ai fais pour ne pas le voir quand je suis tombé du ciel ? se demanda t-il, les yeux écarquillés.

À ses cotés, le Chapelier riait de bon cœur.

– C'est toujours agréable d'avoir des gens qui s'étonnent et s'émerveillent encore du merveilleux.

Alice secoua la tête pour se reprendre.

– Et donc, vous dormez en fonction de cette horloge solaire ? (Il regarda le ciel avec concentration.) Il est donc... Euh, 3h37 ?

Le Chapelier sursauta.

– Oh, déjà si tard ? Je suis désolé petit ami, je n'ai pas vu le temps passer, il est très difficile à attraper tu sais ? Tu dois être fatigué, campons ici pour la nuit.

De sa poche, le rouquin sortit une minuscule tente rose fuchsia.

Alice fronça les sourcils.

D'un geste lent mais maîtrisé, il posa doucement la tente sur le sol, puis sortit de son autre poche un petit flacon étiqueté « Verse-moi ». Alice le regarda verser une goutte sur le tissu puis, en une fraction de seconde, observa leur abri de fortune devenir de plus en plus grand jusqu'à atteindre une taille tout à fait convenable.

Malgré sa surprise, le blond ne dit pas un mot.

Quand il rentra à l'intérieur, il ne put cette fois se retenir et chuchota :

– Mais comment...

En effet, l'intérieur de la tente était presque aussi grand que le rez-de-chaussée de sa maison. Comment un extérieur si petit pouvait avoir un intérieur si grand ?

Avec un grand sourire, le chapelier lui montra un lit placé sur le côté.

– Tu peux t'installer là, dit-il en enlevant son chapeau pour le poser sur la table qui trônait au centre. J'espère que ce n'est pas trop inconfortable.

Et le pire pour Alice, c'était qu'il avait l'air parfaitement sérieux.

– C'est le plus beau lit que j'ai jamais eu, dit-il doucement.

Et c'était vrai.

Après s'être dévêtu de leurs pantalons ainsi que de leurs vestes, ils se couchèrent et Alice put enfin se rendre compte d'à quel point il était exténué. Peut-être qu'à son réveil le lendemain matin, il serait de retour chez lui, se rendant finalement compte qu'il avait tout simplement rêvé.