Rose ne parvenait pas à dormir. Elle se renfonça sous les couvertures et glissa sa main sous l'oreiller pour toucher le journal. Elle connaissait des passages entiers par cœur, d'autant plus facilement qu'elle était confrontée aux mêmes émotions et qu'elle aurait pu écrire ce que l'autre avait couché sur papier des années auparavant.

À une exception près. Elle ne se questionnait pas sur les sentiments du Docteur à son égard. Elle savait que ce n'était pas elle qu'il voyait, mais l'autre. Elle-même n'était qu'une ombre décalée qui lui rappelait l'autre. Jamais il ne la regarderait, jamais il ne l'aimerait, jamais il ne la désirerait véritablement à ses côtés, car chaque fois que son regard se posait sur elle, c'était l'autre qu'il voyait. Il n'y avait même pas de concurrence possible. La personne qui dormait dans le lit de Rose Tyler, qui écrivait dans son journal, qui portait ses vêtements et qui regrettait de ne pas pouvoir se confier à sa mère n'avait même pas une existence particulière. Elle n'était rien. Juste un reflet dans un miroir disparu. Le Docteur passait par-dessus sa personnalité en un clin d'œil pour la comparer avec celle de l'autre.

Il se blessait chaque fois en réalisant que sa compagne n'était pas la Rose Tyler qui avait bataillé ferme depuis une autre dimension pour le retrouver. Ça ne durait jamais longtemps, à peine une fraction de seconde, mais le ressentiment était indéniable. Et cela la faisait souffrir. Elle n'était pas la femme dont il avait été séparé. Il n'avait même pas conscience qu'il lui faisait vivre cette séparation au quotidien. Chaque fois qu'il l'ignorait pour chercher la ressemblance d'avec l'autre, chaque fois qu'il faisait un effort pour sourire et l'encourager quand il se rappelait qu'elle n'était pas l'autre, chaque fois qu'il détournait le regard et pinçait très légèrement les lèvres. Il pensait à l'autre qui vivait au loin et pas à elle qui était à quelques centimètres de lui.

Il était tout ce à quoi elle pouvait se raccrocher.. Elle savait qu'il lui aurait suffit de pouvoir compter sur lui, juste un peu. Mais quand elle cherchait à l'étreindre, à se rapprocher, à se faire rassurer, elle provoquait de la confusion entre eux. Il n'avait pas compris qu'elle l'aimait profondément et qu'il pouvait remplacer aisément ceux qui lui manquaient tant. Il lui suffisait d'être lui-même! Il était comme un soleil et sa chaleur pouvait faire fondre les doutes de Rose, sécher ses pleurs et lui donner assez de force pour tout affronter. Si ce n'est que ce soleil-là brillait pour une autre…

Elle avait été dépouillée de tout par le sort et elle lui offrait tout ce qui lui restait, sans qu'il se rende compte une seule seconde qu'elle ne gardait rien pour elle et qu'elle ne recevait rien en retour. Pas même son affection. À force de relire les pages du journal, elle avait compris que le Docteur et Rose s'aimaient profondément et qu'ils l'exprimaient par mille petits gestes quotidiens et par une complicité sans faille. L'autre avait écrit des pages entières à cause d'un seul sourire ou de la façon dont il avait glissé sa main dans la sienne. Même si leur amour n'était pas défini clairement, ils en vivaient un. Chacun était le soleil de l'autre et ils brillaient ensemble.

Comment concurrencer un soleil quand, émotionnellement parlant, on est en train de mourir de faim? Elle avait peu de larmes, seulement une douleur si profonde qu'elle lui en coupait le souffle et qui n'était remplacée que par une bouffée de rage monstrueuse à la pensée qu'elle avait été créée parce que le Docteur s'ennuyait!