Toujours au Danemark. Bonne lecture!

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Elle courait dans la petite ville côtière, bousculant les passants et n'entendant pas leurs protestations. Une jeune femme en jeans boueux et déchirés, pieds nus, avec un chandail décidément moulant (mouillé lui aussi) et visiblement sans corset ou sous-vêtement décent dans un petit village de 1800 et des poussières au Danemark avait de quoi causer un émoi.

Rose s'en fichait. Elle reconnu le ponceau où ils avaient rencontrés Anna et obliqua vers le Tardis. Elle se précipita dans sa chambre, abandonna un tournemain ses vêtements qui empestaient et qui ne pourraient jamais être autre chose que des chiffons désormais, enfila le costume de plongée qu'elle avait ramassé dans l'entrée, attacha ses cheveux avec un élastique et remonta le capuchon de caoutchouc sur sa tête d'un coup sec. Elle retourna à toute vitesse dans le poste de pilotage. Les palmes, le tuba, le masque, les gants, la bouteille d'air comprimé… Elle vérifia le niveau, hésita brièvement, puis relia les deux bouteilles, ce qui lui donnait le double de l'autonomie. Si elle ne trouvait pas la caverne immédiatement, il faudrait revenir et remplir les bouteilles.

Quelle idée stupide. Il fallait qu'elle trouve. Elle ne pouvait pas le perdre!

Elle retint ses larmes et s'obligea à garder son sang froid. Ce n'était pas le temps d'être une simple Terrienne. Elle était Rose Tyler et avait sauvé le monde. Sauver le Docteur, elle en était parfaitement capable!

Elle refit le chemin en sens inverse et les passants s'écartèrent cette fois, inquiets devant ce déguisement et cette matière inconnue. Il y eu même quelqu'un pour murmurer un sort de protection datant d'avant les Lumières. Mais Rose n'en tint pas compte et continua à courir.

Si seulement le Docteur était là! Il adorait courir!

C'était curieux de penser que c'était vers lui qu'elle courait et non pas avec lui.

Elle se heurta à un passant, se glissa vers la gauche en s'excusant à nouveau, mais l'homme la retint. Elle leva le nez et reconnu…

« Hans! »

« Vous êtes mademoiselle Rose, c'est bien ça. Eh bien, curieux… costume. »

« Je n'ai pas le temps de vous expliquer. Le Docteur et Anna sont en danger. Vous savez où je peux emprunter un bateau? »

« En danger? Comment ça, en danger? »

« Je n'ai pas le temps de vous expliquer! Si vous n'avez pas de bateau, je vais nager! » s'impatienta Rose.

Pour le Docteur, elle aurait nagé jusqu'à la lune.

« J'ai bien ma petite barque… » céda l'auteur.

« À la bonne heure. Prenez ça et ne l'échapper pas. » ordonna-t-elle en lui mettant les bouteilles d'air comprimé dans les bras. « Ne demandez pas ce que c'est, suivez-moi. »

« Je vais… »

« Oh, oui, vous allez. Et tout de suite, mon petit vieux! » ajouta Rose en l'obligeant à courir pour rester à sa hauteur. « Ne vous occupez pas des gens qui nous regardent. Plus vite nous passerons, moins ils nous dévisageront. Allez, Hans, il est temps de sauver votre petite sirène! »

« Ce n'est pas ma petite sirène. » protesta-t-il.

« Non, non, non, ne vous arrêtez pas! »

L'écrivain avait ralenti pour essayer de lui parler.

« Mes oreilles fonctionnent en même temps que mes pieds et les vôtres aussi sans doute. Bien, je suppose qu'il faut aller à la marina? Au port? »

« Euh… »

« Et c'est par où? »

Dix minutes plus tard, Rose jetait son attirail dans la barque, fit asseoir Hans, arracha pratiquement l'amarre et lui mit une rame dans la main.

« Dommage qu'il n'y ait pas de moteur… » soupira-t-elle en se mettant à ramer.

« Et où allons-nous? »

Et Rose réalisa qu'elle ignorait où se trouvait la grotte sous-marine. Comment localiser une grotte à partir de la surface alors qu'elle n'avait pu prendre le moindre repère? Et puis lui revint une phrase d'Anna.

« Est-ce qu'il y a un endroit où les pêcheurs avaient l'habitude de se rendre et qu'ils ont déserté? »

« Pardon? »

« Anna. Ses sœurs chassaient le poisson, mais elles ont dépeuplé toute la zone. J'ai besoin de savoir s'il y avait une zone favorable à la pêche qui ne l'est plus. »

« Eh bien, il y a bien le bout de mer à la pointe de… »

« Et c'est par où? » coupa-t-elle.

Hans lui donna des instructions sommaires et Rose se remit à ramer, essayant d'épargner sans beaucoup de succès l'épaule que Stradi lui avait déboîtée. Le Docteur avait besoin d'elle et c'était tout ce qui comptait.

Deux heures plus tard, ils étaient dans l'ancienne zone de pêche et Rose s'équipait.

« Comment allez-vous faire pour les retrouver? C'est grand, l'océan! » protesta Hans en voyant que Rose était tout à fait sérieuse dans sa décision de nager jusqu'à la grotte.

« Elles vont me retrouver. » répliqua-t-elle sèchement. « Elles doivent bien se douter que je n'abandonnerai pas le Docteur. Sinon, dès qu'elles me verront, elles penseront à se venger. C'est à cause de moi que la… euh… leur moyen de transport a été cassé. »

« Est-ce que… qu'elles vont faire du mal à Anna? »

Rose s'interrompit. L'auteur danois semblait soudainement mal à l'aise. Ce n'était plus le cri instinctif qui le faisait protester envers tout cet équipement et les idées de Rose sur la plongée. C'était le souffle d'un homme inquiet, acceptant timidement l'idée qu'une créature qu'il avait toujours cru imaginaire puisse avoir un pouvoir sur lui. Et Rose se radoucit. D'accord, Hans avait fait son choix, ou presque, pour Anna. S'il s'inquiétait pour elle, son amour devait être suffisamment fort pour lui faire ignorer toutes les difficultés que la petite sirène lui poserait, le moindre étant son origine et sa culture totalement non humaine.

Rose tapota chaleureusement l'épaule de Hans.

« Je regrette que vous ne puissiez pas venir. »

« Pardon? Vous avez deux de ces bouteilles d'air et… »

« Je n'ai qu'une combinaison. Vous mourrez de froid avant d'avoir fait cinquante mètres. »

« Et comment êtes-vous descendue la première fois? »

« J'ai été enlevée par les sœurs d'Anna. »

« Alors il suffit de les attirer pour qu'elles nous emmènent en bas. »

« Je ne sais pas si… »

Soudainement, un monstre s'accrocha à son dos et le jeta à l'eau. Rose saisit la rame restante et faillit assommer Batcam, se rappelant à la dernière seconde qu'elle avait besoin d'être amenée dans la grotte. Elle visa délibérément mal en portant son coup et Batcam siffla de plaisir devant sa maladresse. Elle la mordit et Rose hurla. Hans essaya de remonter dans la barque, mais Mosgo bondit sur lui et le força à mettre sa tête sous l'eau. Elle n'était plus capable de capable de mordre, mais ses mâchoires étaient toujours aussi puissantes et Hans ne pouvait se libérer.

Rose bénit le ciel d'avoir déjà enfilé le harnais et les bouteilles d'oxygène et se débattit pour la forme pendant que Batcam l'entraînait dans les ténèbres. Vers le Docteur.

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Le Docteur était suspendu tête en bas, une position plus qu'inconfortable pour l'extrémité de sa queue de Merman. Sans doute que ses chevilles auraient mieux tenu le choc. Le moindre soubresaut déclenchait des éclairs de douleurs jusque son crâne mais il lui était impossible de rester complètement immobile puisqu'il était poussé comme un pendule bizarre et méthodiquement battu et mordu.

Ce qui le soulageait au plus haut point, c'était que Rose n'était pas là. D'accord, il s'inquiétait un peu (beaucoup) pour elle, mais elle était sur la terre et ces damnés femelles ne pourraient pas la retrouver facilement. Au pire, le Tardis la reconduirait à la maison. Restait que Rose n'était pas du genre à l'attendre patiemment non plus. Ses compagnons de route avaient rarement choisi de rester passif face à une situation, encore moins quand « leur » Docteur était impliqué, Rose moins que les autres. Il se disait qu'il était plus que probable qu'elle finisse par « débarquer », encore qu'il ne savait pas trop comment.

Il s'en voulait beaucoup d'avoir été aussi négligent Stupide cerveau de poisson.

Les soeurs n'étaient pas mortes. Le Docteur se serait méfié. Merman était sans doute trop optimiste pour l'envisager. Mosgo était revenue après leur départ et avait pu libérer Dragonne. Quand à Batcam, elle se portait comme un charme. L'éboulis où Stradi avait « trouvé la mort » n'était plus le même et le corps de la femme-pieuvre avait disparu. Il n'y avait pas de quoi se trouver brillant après une conduite pareille. Son cerveau devait avoir pris l'eau, blagua-t-il silencieusement. Mieux valait en rire…

Il aurait dû savoir. Mosgo n'aurait pas pu abandonner ses sœurs ou même la navette. Bien entendu qu'elle était revenue! C'était une évidence! Et Dragonne savait par où ils étaient partis. Quand Rose s'était blessée suffisamment pour saigner, tout près du bord, l'une des sœurs avait dû le renifler. Leur instinct de chasseresses était suffisamment développé pour cela. Quant à Batcam, il s'en voulait beaucoup d'avoir oublié que son venin n'était PAS un poison, mais un moyen de transformer la chair vers une forme homo aquarienne. De toute évidence, la femme-chauve-souris aquatique possédait des talents d'actrice pour si bien feindre les convulsions et la mort. S'il n'était pas attaché, il se serait probablement giflé.

Anna n'était pas attachée avec lui, mais il ne doutait pas qu'elle passe un mauvais quart d'heure. Les sœurs étaient folles de rage : non seulement leur dîner s'était fait la malle, mais « le dîner » avait également complètement démoli leur précieuse navette. Il fallait ajouter l'humiliation qu'elles avaient subie. Il n'était pas trop sûr du sort qu'elles lui réservaient… sauf que ça ne lui plairait pas. Pas du tout.

Mosgo gronda et imprima un nouveau mouvement de balancier qui lui arracha un cri de douleur pendant que Batcam déchiquetait lentement sa nageoire principale.

« Ça suffit, soeurette. » ordonna Stradi en déroulant une partie de ses tentacules hors de la navette. « Nous devons lui donner une chance de réparer ses erreurs. »

La femme pieuvre stoppa brutalement le mouvement de pendule et dénoua un des liens. Le Docteur se retrouva dans l'eau et retint un soupir de soulagement, qui fut interrompu quand la pieuvre tira sur la « laisse » et le rapprocha d'elle.

« Ne comptez pas vous évader. La seule raison pour laquelle vous avez encore votre tête, c'est que nous en avons besoin pour réparer notre navette. »

« Je suis désolé… »

« Vous pouvez l'être. » menaça Stradi avec un grondement. « Si vous n'êtes pas en mesure de nous servir comme mécanicien, ce sera l'option du dîner. »

« Ooookay. »

Mosgo apporta un étui rempli d'outils et Batcam sautilla impatiemment sur place pendant que Stradi poussait l'étui vers le Docteur.

« Au travail. » ordonna-t-elle d'un ton sans appel.

Elle recula dans un coin, pressant ses tentacules blessés contre elle. Le Docteur fit un geste vers l'étui, espérant que Batcam saurait se contenir. Ses petits yeux brillaient de convoitise et il s'en écarta le plus rapidement possible. Il sentit au même instant un anneau de métal se refermer sur son cou et un verrou jouer. Dragonne dévoila son sourire triomphant : « Je commence à vous connaître. Vous pourriez fort bien sacrifier votre capacité à nager - ou à marcher - si ça pouvait vous permettre de vous évader. Je crois pourtant que vous ne pourrez pas vous passer de votre petite tête. Si vous vous éloignez de plus de cinq mètres de la navette, le collier explose. »

La sirène se laissa couler avec un petit sourire mutin, laissant le Docteur médusé et pas tout à fait certain d'être confortable avec la situation. Musgo ouvrit une gueule dépourvue de dents et grogna de façon menaçante. Sans la promesse qu'il puisse réparer la navette, elle l'aurait probablement dévoré tout cru. Dents ou pas.

« Je suis désolé pour vos dents. Je sais que ce n'est pas génial de changer de… euh… de dentier. »

« Au travail. » gronda-t-elle encore.

Dans leur hâte à fabrique le scaphandre pour Rose, Anna et lui avaient emprunté la plupart des pièces importantes et saccagé une bonne partie du reste. Il retrouva pourtant une grande partie des pièces, entassées dans un coin. Les sœurs devaient avoir récupéré les restes du scaphandre, ce qui n'augurait rien de bon. Pour être motivées à ce point, il fallait s'attendre à tout de leur part.

Qu'est-ce que la navette pouvait avoir de si important si les sœurs étaient décidées à rester sur Terre? Ce ne pouvait être seulement un lien vers leur planète. Il y avait quelque chose d'anormal dans tout cela.

Il réinstalla tout ce qu'il pouvait, mais il se retrouva bientôt à court… de hauteur. Il ne pouvait se tenir debout et même en se mettant « à genoux », il ne pouvait pas tenir longtemps : ses muscles tremblaient et le soutenaient avec peine. Il n'était pas une créature capable de vivre hors de l'eau très longtemps. Dire qu'il faisait plus de six pieds dans son « format Docteur »! Il grinça et fit comprendre à sa gardienne, Dragonne, qu'il ne pouvait compléter les réparations sans aide.

« La navette a été conçue pour être remplie d'eau. Si vous pouviez… »

« Impossible. Vous avez endommagé l'arrivée d'eau. Idiot. Vous n'aviez pas remarqué? Il faudrait remplir manuellement l'engin et comme le champ de force capable de retenir l'eau à l'intérieur a été vandalisé, c'est tout simplement impossible puisque l'unique sas accessible est le sas principal. L'eau ne peut pas rester à l'intérieur. »

« Je ne pourrai pas réparer la navette sans aide. Ou sans des échasses. »

« Ça, nous allons vous trouver de l'aide. Nous sommes justement en train d'en chercher. » annonça-t-elle avec sarcasme. « Retournez à l'intérieur si vous ne voulez pas avec de problèmes. »

Des problèmes, il en avait déjà suffisamment, mais il craignait de comprendre ce que les sœurs avaient en tête en parlant de « trouver de l'aide ».

Rose. Rose ne devait pas être loin.

Quelques minutes plus tard, trois personnes furent jetées dans la navette.

Rose, Hans et Anna.

Tous trois portaient le même genre de collier détonateur que le Docteur. Ce dernier ne put s'empêcher de soupirer en voyant Rose, tout en ignorant si c'était de soulagement ou de colère à l'idée qu'elle avait tout fait pour se remettre en danger.

La jeune femme reprit ses esprits la première et se jeta sur le Docteur pour l'enlacer férocement. Leurs colliers tintèrent en se touchant et Rose le tripota distraitement.

« Mieux vaut ne pas trop y toucher. » conseilla-t-il. « Je ne sais pas si elles sont si habiles que ça en mécanique et ces bijoux peuvent être délicats et… et exploser facilement. »

Rose blêmit en comprenant qu'ils étaient tous les quatre des détonateurs. Le Docteur lui expliqua qu'ils ne pourraient s'éloigner de la navette sans tout faire exploser.

« Et maintenant que tu es là et que j'ai deux paires de jambes à ma disposition, j'ai un plan. Puisque nous ne pouvons pas sortir de la navette, nous allons utiliser la tactique de l'escargot. »

Rose comprit la première et lui dédia un sourire éclatant et rusé. Tant pis pour les sœurs!

Ils allaient partir avec la navette. Et tant mieux s'ils se rapprochaient du Tardis. Le Docteur avait hâte de retrouver ses jambes. Et puis… ses hanches recouvertes d'écailles étaient plus larges que les siennes et l'impression était… bizarre. Il était habitué à être un grand tout maigre et son immense nageoire était plutôt musclée. C'était comme s'il perdait un peu plus ce qui faisait de lui le Docteur au profit du Merman. Il fallait mettre un terme à tout cela.