Le silence est tombé dans la cuisine. Tous les regards sont fixés sur Harry dont les yeux sont obstinément baissés sur l'enveloppe. Son angoisse est presque palpable. Avec douceur, Ginny pose une main sur son bras.
« Ouvre-la, Harry. Ce n'est pas en la regardant que les choses s'amélioreront. »
Il acquiesce mais prend encore quelques secondes avant d'inspirer profondément et d'ouvrir l'enveloppe. Dans le silence, la déchirure du papier résonne de façon particulièrement désagréable.
Harry déplie la lettre et la parcourt silencieusement des yeux. Je me sens crispé. Je suis persuadé que les nouvelles sont importantes. Ginny a dit qu'il s'agissait d'une lettre de deuil. C'est forcément quelqu'un que nous connaissons.
« Harry ? »
Je n'ai pas entendu Hermione s'approcher mais je sens son souffle sur ma nuque. Je lève la tête vers mon oncle, voit ses yeux s'emplir de larmes. J'ai envie de hurler, de lui arracher la lettre des mains. Je me sens fébrile. Je déteste les attentes surtout lorsque je sais que l'échéance sera mauvaise.
Il finit par lever la tête, s'essuie les yeux du dos de la main.
« Hannah Abbott est morte. »
Le silence à nouveau. L'espace d'un instant, tous les muscles de mon corps se détendent. Ce n'est pas ma grand-mère ou quelqu'un de la famille. Ce n'est pas Bill ou Charlie... ce n'est pas Victoire.
Je n'ai que très peu connu Hannah Abbott en fait. Je sais juste que c'est la femme de Neville Londubat, mon ancien professeur de botanique. Je sais également qu'elle était à Poudlard en même temps qu'Harry, Ron et Hermione.
Je sais aussi qu'ils sont tous très proches de Neville.
Tante Ginny cache son visage dans ses mains et Hermione me pousse légèrement sur le côté pour aller la prendre dans ses bras. Je comprends leur douleur mais je ne la partage pas. Et je me sens étranger, de trop peut-être aussi. Je suis mal à l'aise. J'aimerais pouvoir trouver les mots pour les rassurer.
« Je… je vais y aller, dis-je en bafouillant. Je suis désolé je…
_ Tu devrais aller présenter tes condoléances à Neville, répond Hermione en me foudroyant du regard. Teddy, tu le connais bien. »
Je danse d'un pied sur l'autre. Le bon point, c'est qu'ils ont un peu oublié mon affaire. Mais d'un autre côté, je n'ai pas très envie de me retrouver devant Neville. C'était mon professeur de botanique, oui, mais je n'ai jamais eu de réelles relations avec lui.
« Quand est-ce que vous voulez y aller ? »
Ils se consultent tous du regard. Finalement, c'est oncle Ron qui répond.
« Maintenant. »
Tous l'approuvent d'un hochement de tête. Je suis abasourdi. D'abord parce qu'il est très tard et que la moindre des politesses serait de ne pas embêter les gens lorsque la nuit est tombée et ensuite parce que je n'ai absolument pas envie d'y aller maintenant.
« Il est presque minuit, dis-je. On ne peut pas y aller maintenant. »
Harry lève le parchemin qu'il tient toujours dans ses mains.
« Neville nous a envoyé un hibou. Il voulait qu'on soit au courant immédiatement. La moindre des choses, c'est d'aller lui présenter nos condoléances.
_ Je ne crois pas que… »
Tante Hermione est déjà en train d'enfiler sa cape.
« Ne te défile pas, Teddy. Neville sera ravi que tu sois là.
_ Mais…
_ Pas de mais ! »
Je me renfrogne avec l'impression d'être, à nouveau, retombé en enfance. Est-ce qu'ils le font exprès ou est-ce que c'est inconscient ? Je ne sais pas comment ils se débrouillent mais dès que je me trouve en face d'eux, j'ai la sensation d'être infantilisé. J'ai vingt-cinq ans, il me semble que je suis quand même un adulte responsable. Je n'ai évidemment pas la prétention de tout faire parfaitement mais je pense quand même bien m'en sortir.
Tante Ginny essuie ses larmes dans un mouchoir et enfile elle aussi une cape. Je me rapproche d'elle et passe un bras autour de ses épaules. Avec le temps, je suis devenu plus grand qu'elle. Je me sens un peu décontenancé de la voir si fragile. Depuis toujours, Ginny a représenté pour moi l'image de la mère, de la femme forte qui défend les intérêts de sa famille.
Jamais encore je ne l'avais vue pleurer.
« Avec qui veux-tu transplaner, Teddy ? » me demande Harry.
Transplaner, encore. Je réprime à grand peine un frisson d'angoisse qui me parcourt la colonne vertébrale. Je n'ai pas envie de me désagréger à nouveau, je n'ai pas envie de ressentir une fois de plus cette horrible impression.
« Est-ce qu'on ne peut pas prendre un balai pour une fois ?
_ Neville habite Pré-au-Lard, me rappelle Ron. Il est hors de question qu'on passe la nuit sur un balai. Il fait froid en plus.
_ Je vais transplaner avec tante Ginny. »
Je la sens acquiescer contre mon épaule. Je baisse les yeux vers elle et suis surpris de constater que sa fragilité a déjà disparu. A nouveau, je retrouve la Ginny que j'ai toujours connu avec son regard ferme et son air déterminé, prête à affronter tous les dangers et toutes les épreuves.
Elle agrippe mon poignet, certainement pour être sûre que je ne me défile pas au dernier moment et nous transplanons.
L'air se dissipe autour de moi en hurlant dans mes oreilles. La tête me tourne, je ferme les yeux, serre les dents et bloque ma respiration. Ce n'est qu'un mauvais moment à passer, un tout petit mauvais mo…
Je tombe en avant, suis rattrapé au dernier instant par ma tante. Quand j'ouvre les yeux, j'ai l'impression que mon estomac est tordu comme un torchon que l'on a essayé d'essorer. Mes tempes sont douloureuses, mes yeux ont l'air de vouloir jaillir de leurs orbites.
Il fait sombre et froid. Une fine pluie ricoche sur les toits des maisons. Nous sommes à Pré-au-Lard et je songe avec amertume que la dernière fois que j'ai mis les pieds ici, j'étais en compagnie de Victoire. Malgré l'obscurité, je reconnais, là-bas, la façade du café de madame Piédodu où nous avions fêté ensemble notre dernière Saint Valentin.
Evidemment, ce n'est plus madame Piédodu qui dirige l'établissement mais l'une de ses petites filles.
Plus loin, j'aperçois Honeydukes où j'achetais à Victoire des paquets de sablés aux oranges.
La plupart des gens n'ont pas compris pourquoi je ne l'ai pas rejointe en France mais moi, je n'ai simplement pas compris pourquoi elle m'a quitté. Est-ce que j'ai fait ou dit quelque chose qui ne lui a pas plu ? Ou au contraire, est-ce qu'elle attendait de moi quelque chose que je n'ai pas compris ?
« Teddy ? Tu viens ? »
Ils ont tous descendu la rue et m'attendent juste devant la porte des Trois Balais. Je me tire de mes pensées nostalgiques et m'empresse de les rejoindre. Je frissonne sous ma veste. Hannah Abbott avait effectivement hérité du célèbre pub à sa sortie de Poudlard. J'avais entendu dire que l'établissement avait gagné en réputation grâce à elle. Mais je dois avouer, avec une pointe de honte d'ailleurs, que je n'ai dû y mettre les pieds qu'une fois ou deux au cours de toute ma vie.
Je peux passer pour un piètre sorcier mais le fait est là, je n'aime pas non plus la bièraubeurre. Je trouve ce goût de gingembre un peu trop âcre sur la langue. Le tout n'est pas agréable.
C'est Hermione qui frappe à la porte. Pendant un instant, je me dis que personne ne va ouvrir mais les fenêtres sont éclairées, ce qui signifie qu'il y a quelqu'un et je dirais même quelqu'un de bien éveillé.
Au bout d'un court instant, la porte s'ouvre sur un jeune homme grand et mince aux traits tirés. Ses yeux sont rougis par le chagrin, il a l'air au bout du rouleau. Il est plus jeune que moi de quelques années. Je ne me souviens pas de lui et, pourtant, j'ai l'impression de le connaître.
Il ne nous pose pas de question, nous laisse directement entrer. Je suppose qu'il a dû reconnaître oncle Harry. Après tout, tous les jeunes sorciers ont au moins des cartes de chocogrenouilles à son image.
Nous entrons dans la grande salle des Trois Balais. Les chaises sont rangées sur les tables. Un feu brûle dans la cheminée. Ces derniers temps, il faisait plutôt chaud mais ce soir, malgré les flammes dans l'âtre, je sens comme une brise glacée qui traverse la pièce. Est-ce dû à la nouvelle qui vient d'être annoncée ? Peut-être…
Installé au bar, sur un tabouret haut, se trouve un autre garçon, copie conforme de celui qui nous a ouvert la porte. Il a une mine boudeuse et tient sa tête entre ses mains. Plus loin, quelques personnes sont assises autour d'un verre. Je reconnais le professeur Londubat, ravagé par le chagrin. J'ignore tout de l'homme qui se trouve auprès de lui mais je remarque toutefois qu'il ressemble un peu aux deux jeunes hommes.
Une femme aux longs cheveux blonds se lève et vient serrer oncle Harry dans ses bras. Ses yeux luisent de larmes. Je me souviens d'elle. Quand ils étaient tout petits, James et Albus l'appelaient tante Luna. Mais ils ne l'ont pas vue depuis bien longtemps. D'ailleurs, je me demande si Lily la connaît.
Elle serre également oncle Ron puis Hermione et Ginny. Quand vient mon tour, elle m'ébouriffe les cheveux et me saute dans les bras. Je ne sais pas trop comment réagir. Après tout, je ne l'ai vue que deux ou trois fois et à l'époque, j'étais très jeune.
« Tu as bien grandi Teddy. »
De mieux en mieux, la voilà qui se souvient de moi.
« Oui, je bafouille. Je… ça fait longtemps.
_ Très longtemps. Merlin, ce que tu ressembles à ton père. »
Mon cœur fait un terrible bond dans ma poitrine. L'air vide soudainement mes poumons. Je me sens pâlir. Je ne sais pas ce que je dois faire ou dire. Je décoche un rapide coup d'œil en direction d'oncle Harry dans l'espoir de trouver un peu d'aide de son côté mais lui et Ginny sont déjà partis vers la table où est toujours assis le professeur Londubat, la tête basse.
Oncle Ron, lui, a l'air aussi mal à l'aise que moi. D'un geste du menton, il désigne les deux jeunes hommes.
« Ce sont tes fils, Luna ? »
Elle s'éloigne enfin de moi, acquiesce.
« Oui, Lorcan et Lysander. Ils ont bien grandis eux aussi, n'est-ce pas ? »
Ron se frotte la nuque en souriant. Ses oreilles sont tout à coup devenues rouge vif.
« Oui… oui, ils ont… bien changé. »
Tante Hermione dissimule un sourire derrière sa main. Ron n'a pas l'air de se souvenir beaucoup des deux garçons et pourtant, lui et Luna ont l'air très amis.
« Comment va Neville ? demande Hermione.
_ Pas très bien. (Luna fait la moue.) Il a reçu un sacré choc. »
Là-bas, Harry et Ginny se cherchent une place.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? reprend Hermione. Nous avons été surpris par le hibou et…
_ Oh le hibou, je suis désolée. Il n'a rien cassé au moins ? »
Ron hausse les sourcils tandis qu'Hermione les fronce.
« Rien cassé ? demande-t-il incrédule. Il a fait un boucan d'enfer.
_ Je suis navrée, Prestige est très maladroit. Chaque fois qu'il arrive quelque part, il casse quelque chose.
_ Prestige ? »
Luna acquiesce vivement, faisant voler tout autour de sa tête des mèches de cheveux blonds.
« On l'avait appelé comme ça pour lui donner du courage. Ça ne marche pas beaucoup, n'est-ce pas ? »
Oncle Ron ouvre la bouche pour répondre mais Luna ne lui en laisse pas le temps. Elle reprend immédiatement la conversation là où elle l'avait laissée.
« Hannah était très malade ces derniers jours. »
Ma curiosité est tout à coup piquée au vif. Je fais un pas en avant, tout à coup très attentif.
« De quoi est-ce qu'elle souffrait ? je demande.
_ On ne sait pas bien. Elle délirait complètement et elle avait beaucoup de fièvre. »
Luna laisse passer une seconde de silence tout en se frottant pensivement le menton.
« Depuis quelques jours, en fait, elle ne disait qu'une chose : qu'elle était un papillon. »
