Sanji s'en était tenu à sa résolution de ne pas s'approcher du capitaine de l'Orbite. Il avait entendu les histoires de l'équipage, qui en faisaient un type bien et avec le cœur sur la main, mais il n'y prêtait pas foi. Pas avec ce qu'il savait. Le capitaine avait essayé de lui parler plusieurs fois, lui demandant comment il s'intégrait dans l'équipage, ou le grondant pour avoir répondu à ses aînés ou, pire, avoir été insolent avec des clients, mais Sanji arrivait toujours à abréger la discussion, invoquant telle ou telle tâche qu'il devait exécuter de toute urgence. Pour rien au monde il ne voulait rester en tête à tête avec cet homme trop longtemps !
Ce jour-là, un client avait demandé à ce qu'on lui serve son repas dans sa cabine, et on avait envoyé Sanji, lui rappelant de toujours lui répondre poliment, avec le sourire, et de répondre à ses moindres désirs. Sanji toqua et attendit qu'on lui dise d'entrer, vérifiant que sa tenue soit bien impeccable.
- Oh, quelle bonne surprise ! Je demande le repas dans ma cabine et on m'envoie même de la compagnie pour ne pas manger seul ! Quelle délicate attention ! s'écria le client, ravi.
Il devait avoir une quarantaine d'années, avait une bedaine et un début de calvitie. Sanji réprima une grimace de dégoût. « Garder le sourire » pensa-t-il.
- Je suis sensé retourner en cuisine, Monsieur, répondit-il poliment.
- Allons, allons, ne te fais pas prier, assieds-toi ! Qu'est-ce que tu m'as préparé de bon ?
Sanji expliqua avec professionnalisme le contenu de son plateau à l'homme, précisant avec fierté que c'était lui qui avait cuisiné l'accompagnement (un gratin dauphinois, sa spécialité). L'homme attaqua son assiette avec appétit, avant de s'interrompre pour observer Sanji, qui était resté planté devant lui, attendant d'autres instructions.
- Tu ne vas pas me regarder manger, si ? Assieds-toi et partage mon repas !
- Mais Monsieur…
- Tu as déjà mangé, peut-être ?
- Non, mais…
- Ce serait trop pour moi, de toute façon ! Allez, allez, ne fais donc pas tant de manières !
Sanji s'assit en face du goinfre, ressentant un malaise croissant. L'homme, ne cessant pas de le surprendre, lui tendit une fourchette pleine de nourriture.
- Fais « Aaah », demanda-t-il en souriant de toutes ses dents (jaunes).
Sanji s'exécuta après une hésitation. « Toujours faire plaisir aux clients » se répétait-il comme un mantra. L'homme reposa la fourchette dans son assiette et vint frotter la joue de Sanji du bout de son pouce.
- Attends, j'en ai mis un peu à côté, dit-il d'une voix sirupeuse, avant de lécher son pouce. Mmh, délicieux.
Sanji savait que quelque chose allait mal, très mal, mais ne put rien faire quand l'homme se pencha en avant pour l'embrasser à pleine bouche. Il était comme figé, paralysé, le cœur battant la chamade et les mains moites crispées sur ses genoux. L'homme continua à lui embrasser le cou, et lui mordilla les oreilles tout en déboutonnant la chemise de Sanji. L'enfant savait qu'il devait quitter la cabine, vite, qu'il devait faire quelque chose, bouger, BOUGER, mais son corps ne lui répondait pas, et il ne pouvait qu'assister en spectateur à ce qu'on lui faisait. Quand la main boudinée de l'homme se posa sur son entrejambe, ce fut comme une secousse électrique. Il repoussa le pervers de toutes ses forces et courut s'enfermer dans sa cabine à double tour. Dès qu'il fut seul, il se mit à trembler comme une feuille et vomit dans le premier récipient qu'il trouva. Il entendit des gens tambouriner à la porte, reconnut la voix de Jim, mais il ne pouvait cesser de trembler, agenouillé devant la corbeille, secoué de nausées. Finalement, après ce qui lui parut un temps interminable, il entendit la clé tourner dans la serrure. « Seul le capitaine a la clé-maîtresse », se rappela-t-il, se remettant à trembler de plus belle.
- Sanji ? Est-ce que ça va, mon petit ? demanda le capitaine en s'accroupissant à côté de lui.
Comme Sanji ne répondait pas, il poursuivit.
- Je voulais te dire que cet homme a été mis aux arrêts. Il sera remis aux Marines à la prochaine escale. Tu ne crains plus rien, maintenant.
- V-vous n'êtes p-pas fâché ? bredouilla Sanji malgré ses dents qui claquaient.
- Fâché ? Pourquoi le serais-je ?
- J-je suis sensé répondre aux d-désirs des clients, non ?
- Grands dieux, mon enfant ! Je ne te demanderai jamais de te prostituer pour autant ! s'écria le capitaine, l'air horrifié.
- Pourquoi pas ? Ça n'avait pas l'air de déranger vos copains, dans le North Blue, grogna Sanji en se redressant, essuyant ses larmes d'un revers de sa manche.
- De quoi tu parles ? répondit le capitaine, qui semblait sincèrement interloqué.
- Le directeur de l'institut… Et le maire… Et le capitaine des Marines… Et Letcher, ce salopard… Tout ce petit monde n'avait pas peur de tremper leurs mains dans des affaires louches. J'allais les dénoncer à la presse, et du jour au lendemain je me suis retrouvé ici. Ça ne vous dit rien, comme histoire ?
- M-mais je… Oh, bon dieu… Jamais je ne… On m'a dit que ça faisait partie d'une opération visant à réintégrer les orphelins de l'institut dans la société, pas que… Tu veux dire que tout ce temps, tu as cru que j'étais leur complice ?
Sanji baissa le nez, réalisant son erreur.
- Je suis désolé…
- Ne le sois pas. Je n'étais pas au courant des circonstances qui ont précédé ton arrivée, mais maintenant que je les connais, je peux t'assurer que tant que tu seras sur ce navire, tu seras en sécurité, et je veillerai personnellement à ce que personne ne puisse plus te nuire. D'accord ?
Pour toute réponse, Sanji hocha la tête et gratifia le capitaine d'un sourire timide.
Luffy, Zoro et Usopp étaient retournés au Sunny, plongés chacun dans leurs pensées. L'altercation avec Alrik avait tourné court à partir du moment où celui-ci leur avait révélé que Sanji s'était prostitué par le passé. Zoro et Usopp l'avaient immédiatement traité de menteur, ce à quoi Alrik imperturbable avait répondu qu'ils n'avaient qu'à lui demander. Puis, sans se démonter, il avait demandé à Luffy de bien vouloir le lâcher s'ils n'avaient plus rien à se dire, et avait rappelé à Usopp de bien vouloir faire passer son message. Ils étaient restés un instant abasourdis, à regarder Alrik et ses deux comparses s'éloigner en riant, puis Luffy avait crié à Alrik qu'il avait intérêt à ne pas trop s'approcher de ses nakamas. Le barbu avait répondu par un geste vague de la main, sans même se retourner.
L'esprit de Zoro carburait à cent à l'heure. Pourquoi Sanji avait accueilli si violemment ses avances, et avait montré tant de mépris à l'égard des homosexuels, si lui-même était coutumier du fait ? Alrik devait avoir menti, ce n'était pas possible autrement ! Sanji était on ne peut plus hétéro, même s'il s'était montré moins homophobe ces derniers temps. Et avec son obsession pour l'Amour véritable, Zoro n'était même pas sûr que le blond ait jamais eu de rapports sexuels. Zoro n'avait pas cherché à savoir pourquoi il lui avait présenté des excuses après les deux ans de séparation : il y avait longtemps qu'il ne cherchait plus de logique dans le comportement de cet imbécile. De plus, depuis son rejet cinglant, il avait limité leurs rapports au strict minimum, et ça lui convenait très bien. De toute manière, les saignements de nez intempestifs du blond lui avaient bien prouvé qu'il était toujours aussi attiré par le beau sexe, si pas plus. Donc, Alrik avait menti, sans le moindre doute. Zoro s'apprêtait à faire demi-tour pour aller confronter le colosse, mais une main le retint.
- Ne me dis pas que tu allais te tromper de direction alors qu'on est à 10m du Sunny ? lui reprocha Usopp.
- Je savais très bien où j'allais, merci, grogna Zoro en dégageant son bras.
- Les garçons ! Enfin, vous êtes rentrés ! les appela Nami depuis le bastingage.
Remarquant son air agité, les trois nakamas s'empressèrent de la rejoindre. Robin, Brook, Franky et Chopper se tenaient auprès d'elle.
- Et alors ? Tu as la carte ? demanda un Luffy tout frétillant. Quand est-ce qu'on part à l'aventure ?
- Je pense que Navigatrice-san a des révélations à vous faire, Capitaine-san, le tempéra Robin.
- Il n'y avait pas de carte. Pas de trésor. Rien, avoua Nami d'un air dépité.
- Quoi ? Tu veux dire que tu m'as obligé à faire tout ce cirque… pour rien ?! s'offusqua Usopp.
- Ne me dis pas que tu n'as pas réussi à mettre la main dessus, avec tout le temps où ils sont restés immobiles ? fit Zoro, de méchante humeur.
- Pour qui tu me prends ?! se récria Nami. Nami, la Chatte Voleuse, ne manque jamais son coup, JAMAIS, tu m'entends ? Non, simplement ils ne l'avaient pas. Aucun des trois.
- L'antiquaire l'a gardée, alors ? demanda Luffy en fronçant les sourcils.
- C'est ce que j'ai pensé, et je suis allée voir… Mais il n'avait jamais entendu parler de la moindre carte au trésor. Il m'a dit qu'Alrik et ses sbires avaient simplement demandé à utiliser le den den mushi et étaient restés un long moment en communication. Il a essayé d'écouter mais Bjarni l'en a vite dissuadé d'un regard et d'un poing sur son comptoir. Il en était encore tout tremblant !
- Mais alors… pourquoi Alrik et ses sbires ont dit à Ditwin qu'ils allaient chercher cette carte ? demanda timidement Chopper.
Tout le monde se regarda perplexe.
- Je crains que ça n'ait été qu'un piège pour attirer Sanji sur leur navire, dit Robin avec son calme habituel. Peut-être est-il déjà mort à l'heure qu'il est.
- Il n'en est pas question ! rugit Luffy. On va aller chercher notre nakama !
- Je suis SUUUUUUPER d'accord avoir toi, Luffy-bro ! Allons-y !
- Yohohoho !
- Sanji pourrait être blessé ! se désespéra Chopper. Je vais préparer ma trousse !
- M-moi je vais rester ici… pour garder le Sunny… proposa Usopp.
- En route ! déclara Luffy en sautant sur la terre ferme.
